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HARVARD COLLEGE
LTBRARY
WILLIAM INGUS MORSE FUND
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MSTORY AND UTERATURB
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LA CRISE DE L'ETAT MODERNE
L'ORGANISATION DU TRAVAIL
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LA CRISE DE L'ÉTAT MODERNE
L'ORGANISATION DU TRAVAIL
TOME PREM[EU
LE TRAVAIL. LE NOMBRE ET L'ETAT
ENQUÊTE SUR LE THAVAIL DANS LA GRANDE INDUSTRIE
Mines de houille — Métallurgie — Construction mécanique
Verrerie — Industrie textile
PAR
CHARLES BENOIST
DÉPUTÉ DE PARIS
PROFESSEUR A L*ÉCOLE DES SCIENCES POLITIQUES
Deuxième édition
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et C's IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE CARARClÈnE 6*
1905
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C-<5-v-L-
(.o'i'\-or^^\\
/^iARVARD^
UNIVERSITY]
kIBRARY
JUN 19 1956
/^^V«iJ2. (j- ^
Publisbed 29 uovcmber 1905.
Privilège of copyright io the United States
reserved under the Act approvcd March 3«* 1905
by Plon-Nourrit et C«*.
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L'ORGANISATION
DU
TRAVAIL
AVANT-PROPOS
LE TRAVAIL DANS L'ÉTAT MODERNE
GOMMENT SE POSE LA QUESTION SOCIALE
LA DOUBLE RÉVOLUTION
La crise que traverse l'État moderne est double, parce qu'il
est issu d'une double révolution. Elle est non seulement poli-
tique, mais encore économique ou sociale, parce que ce n'est
pas seulement d'une révolution politique que cet État a pris
naissance, mais encore et en même temps d'une révolution
économique ou sociale. L'aphorisme ordinaire ne dit donc
pas assez : nous ne sommes pas u les fils » d'une révolution,
mais de deux, lesquelles, d'ailleurs, ne se distinguent pas très
nettement l'une de l'autre, ne sauraient se placer dans la
chronologie à une date fixe qui les exprime toutes, et ne se
sont point absolument accomplies entre les limites invariables
d'une période déterminée.
Ni 1789 n'est toute la révolution politique, ni 1848 toute
la révolution sociale; ni 1789 n'est une révolution exclusive-
ment politique, ni 1848 une révolution exclusivement sociale;
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î L'ORGANISATION DU TRAVAIL
ni 1 789 n'a marqué le commencement et la fin de la révolution
politique, ni 1848 le commencement et la fin delà révolution
sociale. Dans la vie des nations, tout se tient : rien ne peut trou-
bler gravement Tordre politique qui ne se répercute sur Tordre
économique ou social, comme rien ne peut profondément
affecter Tordre économique ou social, qui ne marque aussi
dans Tordre politique. Par une de ces coïncidences qui sont
peut-être un peu plus que des coïncidences, vers les années
où s'annonçait au monde la révolution politique, vers ces
mêmes années s'annonça également la révolution économique.
Le Contrat social esi de 1762; le métier à filer vingt fils, de
1769; Tédit de Turgot sur les corporations, de 1776. Voisines
ainsi à leurs origines, les deux révolutions se sont, tout le
long du siècle, développées selon deux plans parallèles, qui
se projettent devant nous presque indéfiniment. Toutes deux
étaient déjà avant 1789; toutes deux continuent d'être après
1848 ; aucune des deux n'est ni achevée ni vraisemblablement
près de s'achever; ralentie et comme assourdie, mais inces-
sante et ininterrompue, la double révolution se poursuit en
une double évolution.
De plus en plus il apparaît que, politiquement et économi-
quemeeit, TÉtat moderne sera construit d'en bas, fondé sur
le Nombre, fait pour lui, mené par lui, et, en ce sens, démo-
cratique; mais, ni politiquement, ni économiquement, cet
État n'est encore fait, ni fondé, ni construit. Le vieux monde
politique et économique n'est déjà plus, mais le nouveau,
promis depuis un siècle, n'est pas encore ou s'ébauche à
peine. Le Nombre subitement émancipé se joue à travers
toute cette matière inorganisée comme une force naturelle
déchaînée à travers le chaos. Économiquement ou sociale-
ment et politiquement, TÉtat ancien n'a déjà plus sa forme,
TÉtat moderne n'a pas encore la sienne : de grands souffles
agitent la masse inconsistante, troublée du dedans et secouée
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I,E TUAVAIJ. DA^S L'ETAT MODERNE 3
du dehors : quelle sera, cette fois, la face de )a terre?
Dans Toeuvre mystérieuse qui s'élabore, si nous pouvons
jouer un rôle, notre tâche à nous doit être de changer peu à
peu en des éléments or^janisés la matière inorganisée du
monde, d'apaiser et de capter les souffles, de rasseoir et de
raffermir la masse, de discipliner et de diriger les forces natu-
relles, de canaliser et de régulariser par là Faction du Nombre
tout-puissant. En termes précis, elle doit être d'organiser
politiquement et économiquement la démocratie; et, en
termes plus précis encore, pour l'organiser économiquement,
d'organiser le travail, tandis que, pour l'organiser politique-
ment, nous organiserons le suffrage universel. Ce qu'il faut
d'ailleurs entendre par u organiser le travail, « et aussi ce
qu'il faut ne pas entendre par cette formule que l'abus a
quelque peu discréditée, on s'efforcera de le dire clairement
sur chacun des points qui seront touchés. Il ne s'agit ici que
de poser le principe, qui est qu'une double crise nous impose
celte double tâche; que nous ne sommes pas maîtres de l'ac-
cepter ou de nous y dérober; et qu'enfin nous devons le faire,
parce que nous ne pouvons pas ne pas le faire, emportés que
fiocf^ sonnmes par une double révolution.
D'abord, la révolution économique a transformé le travail
en transformant l'agent, l'outil, l'instrument du travail.
Quand, dans la filature, par exemple, au Spinning^Jenny ei au
Miill'Jeuny, aux inventions d'Arkwright et de Samuel Cromp-
ton, aux perfectionnements d'Oberkampf et de Richard-
Lenoir, est venue s'ajouter la machine à vapeur; quand, à ces
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4 l'organisation du tuavail
bras et à ces doigts multipliés comme à l'infini, elle est venue
communiquer le mouvement prolongé comme à Tinfini; ce
jour-là, s'est produit un fait capital et de telle conséquence
qu'il en est peu sans doute d'aussi considérables parmi tous
ceux que Ton retient pour en faire ce qu'on appelle l'histoire
de la civilisation. En effet, ce ne sont pas seulemenc les ins-
truments du travail qui s'en sont trouvés transformés, mais
le travail lui-même, le travail tout entier; je veux dire toutes
les conditions et toutes les circonstances du travail; et c'est
dire que l'application de la vapeur à l'industrie, ce seul fait
contenait en germe toute la révolution économique que nous
avons vue se développer depuis lors, et se développer dans
une direction jusqu'ici constante.
La tendance générale pourrait s'en exprimer d'un mot :
cette révolution a été une concentration. Autour de la machine
à vapeur, qui leur donnait le mouvement, se sont concentrés
naturellement les instruments du travail; et naturellement, où
étaient ces instruments, s'est concentré le travail; mais, tout
naturellement aussi, où le travail s'offrait, se sont concentrés
les travailleurs : donc concentration de l'outillage, concen-
tralion de l'ouvrage, concentration des ouvriers. — Première
transformation : l'atelier est devenu l'usine, et le travail, de
particulier ou individuel qu'il était auparavant, est devenu en
quelque manière et dans quelque mesure collectif. — D'autre
part, concentrés dans l'usine pour le travail, les ouvriers ont
été conduits à se concentrer autour de l'usine après le travail.
Et, de la sorte, ce ne sont pas seulement les conditions et les
circonstances du travail que l'on a vues brusquement modi-
fiées du tout au tout, mais les conditions et les circonstances
de la vie de l'ouvrier, dans l'usine et hors de l'usine; de sa
vie tout entière, je veux dire de sa vie matérielle et de sa vie
inlcllertuclle ou morale. Ce n'est pas seulement le travail qui
d'individuel est devenu collectif; c'est en quelque manière la
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LE TRAVAIL DANS L'ÉTAT MODERNE 5
vie même de Touvrier, à qui un intérêt collectif évident et
permanent a créé, comme le besoin appelle la fonction et
comme la fonction crée Torgane, une espèce de conscience ou
d'âme collective. Par cette conscience ou cette âme, chacun
de ces ouvriers réunis pour une même fin, dans une même
profession, en un même lieu, a senti bien plus vivement et
tout ce qui le touchait personnellement et tout ce qui tou-
chait son groupe ; mais le groupe a senti bien plus vivement
tout ce qui, touchant chacun de ses membres, le touchait
lui-même et, avec lui, et en lui, toute la corporation. —
Deuxième transformation : les ouvriers sont devenus la classe
ouvrière, économiquement, sociologiquement et psychologi-
quement très différente.
D'autant plus que, la concentration des instruments du tra-
vail exigeant de grandes mises de fonds, il s'est passé pour le
second facteur de la production, pour le capital, ce qui se
passait pour le travail; il s'est concentré de son côté, jusqu'à
être un groupement de capitaux; de même que le travail, en
face de lui, le capital a pris quelque chose de collectif; sou-
vent lointains, uniquement présents par leur argent, et plutôt
banquiers qu'entrepreneurs, anonymes vis-à-vis d'une masse
ouvrière qui, elle aussi, n'est pour eux qu'une force humaine
anonyme, — un tas de muscles ajouté à un tas de charbon,
— mais rapprochés et resserrés entre eux dans la recherche
du bénéfice, les patrons sont devenus le patronat; du moins ils
apparaissent tels aux yeux méfiants des ouvriers, qui leur prê-
tent volontiers, comme ils l'ont eux-mêmes, une espèce d'âme
ou de conscience de classe, opposée, sinon hostile, à la leur.
On ne saurait trop insister sur cet aspect psychologique de
la question sociale ou de la question ouvrière. Tous les statis-
ticiens, tous les économistes et tous les sociologues ont beau
faire : quand même ils nous démontreraient par des chiffres
irrécusables que l'ouvrier d'aujourd'hui peine moins, gagne
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6 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
plus, est mieux logé, mieux vêtu, mieux nourri que Touvrier
d'autrefois, si bien que son existence, en somme, loin d'être
pire, est certainement et de beaucoup meilleure, ce serait
peut-être la vérité statistique, économique et sociologique;
mais ce ne serait point la vérité, car l'élément psychologique,
qu'ils ne peuvent saisir et noter d'un coefficient, l'incalcu-
lable, l'impondérable leur échappe, qui vient tout fausser.
Oui, si l'on veut, il y a, aujourd'hui, moins de misère et pour
moins d'hommes qu'autrefois; oui, si l'on veut, il y a, sous
certains rapports, moins d'inégalité ou même plus d'égalité.
Mais la fatalité, ou plus exactement la loi de concentration
qui, à travers le siècle, régit la révolution économique, en
rassemblant les ouvriers, et, par le contact habituel, en les
imprégnant, pour ainsi parler, de la notion diffuse de leur
solidarité, en « articulant » ce grand corps de la masse ou-
vrière, en le « vertébrant « , en lui donnant ce qui lui avait
manqué jusqu'alors, des centres nerveux, un système nerveux
central; cette loi d'universelle concentration a fait que jamais
la misère de chacun n'a semblé à tous plus lourde que depuis
qu'elle s'est réellement allégée, et que jamais l'inégalité n'a
autant pesé que depuis que la plus solennelle des promesses a
aussi généreusement qu'imprudemment allumé au cœur des
foules l'ardent désir de l'égalité parfaite.
Or, dans le même moment où la révolution économique
opérait cette concentration du travail, et par elle cette trans-
formation sociologique et psychologique des travailleurs, en
ce moment-là même, la révolution politique opérait, par la
proclamation du suffrage universel, une transformation non
moins profonde. Rarement la bourgeoisie, qui, en France,
avait peu à peu pris goût au jeu périlleux de l'émeute, sans
distinguer très nettement une fronde d'une révolution, avait
fait contre elle-même, croyant le faire contre d'autres, un
acte plus vraiment révolutionnaire.
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LE TRAVAIL DANS L'ETAT MODERNE 7
Révolutionnaire, en effet, un pareil acte Tétait de toutes
façons. Il Tétait d'abord et en soi, puisque la proclamation du
suffrage universel était avant tout la réponse directe et caté-
gorique au refus opiniâtre d'adjonction des capacités. Et puis
il Tétait dans sa forme, puisqu'il venait à la suite de manifes-
tations violentes. Mais il Tétait encore davantage par la rapi-
dité soudaine du procédé, puisque subitement, tout d'un
temps, sans moyens et d'un extrême à l'autre, il faisait passer
le corps électoral de 240,000 inscrits environ à environ
8 millions, que d'un seul coup il le décuplait trois fois et au
delà. Si Ton songe que ce n'étaient pas du tout des unités de
même ordre ou des éléments de même nature qui se trouvaient
ainsi introduits par irruption brusque et presque illimitée,
mais des unités irréductibles, des éléments qui, loin de se
combiner, s'opposaient et allaient s'opposer de plus en plus,
ce chiffre formidable d'une multiplication par 33 suffit à
mesurer la portée de la révolution qui s'accomplissait.
La première tranche de 240,000 représentait un système
d'intérêts, une manière de vivre et de penser, une couche de
la société; et les trente-deux autres tranches, au contraire,
représentaient des intérêts qui peut-être ne se confondaient
pas ensemble, des idées, des couches sociales qui sans doute
n'étaient pas toutes semblables entre elles, mais qui se rame-
naient encore bien moins et ressemblaient encore bien moins
à ce que voulaient, pensaient et étaient les Deux cent qua-
rante mille. Censitaires à deux cents francs, ils étaient comme
le lit d'argent sur lequel reposait la monarchie de Juillet; et
Tallégorie était simple et criante : ce régime fondé sur l'ar-
gent, en un jour renversé et remplacé par tout ce qui, dans
la nation, n'avait pas l'argent, par tout ce qui n'était point
l'argent. En ce point se rejoignaient la révolution économique
et la révolution politique : la véritable révolution était là;
elle n'était pas dans les journées de Février qui n'avaient fait
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8 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
que de jeter bas un trône et d'improviser une République,
soit, au total, que de changer la figure, l'apparence, l'aspect
extérieur de l'État; elle était là, dans l'établissement du suf-
frage universel, qui, du sommet à la base, et jusqu'à en
muer la substance et l'essence, bouleversait à fond l'État tout
entier.
Désormais l'État tout entier allait porter, non plus sur ce
lit d'argent, assez mince, des 240,000 électeurs censitaires,
mais sur l'épaisse accumulation des trente-deux couches
d'électeurs populaires, à moins de deux cents francs ou à rien.
Soit au repos et dans sa statique, soit en action et dans sa
dynamique, l'État aurait désormais, soit comme base, soit
comme moteur, le Nombre; l'introduction du Nombre dans
la mécanique de l'État concorde donc et peut se comparer
absolument avec l'introduction de la vapeur dans la méca-
nique des métiers. De même que l'une avait prodigieusement
accru et sous tous les rapports transformé le travail indus-
triel, ainsi l'autre allait notablement accroître et transformer
radicalement le travail d'État. En première ligne la législation,
qui en est le principal produit. Car, dans l'État, d'une part,
tout doit désormais se faire par la loi, et, d'autre part, la loi
ne peut se faire que par le Nombre. La conséquence néces-
saire est que, faite plus ou moins directement par le Nombre,
mais dans tous les cas inspirée par lui, la loi sera plus ou
moins franchement faite pour le Nombre, et l'État lui-même
tourné au profit du Nombre.
Ainsi, et simultanément, le Nombre était transformé par la
concentration de l'industrie; l'État transformé par l'omnipo-
tence de la loi; la loi enfin transformée par la prépondérance,
non balancée, du Nombre. Tandis qu'auparavant on avait
légiféré pour la propriété, et presque uniquement pour elle,
maintenant on allait légiférer presque uniquement pour le
travail; ou du moins jamais à présent le travail ne serait
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LE TRAVAIL DANS L*ETAT MODERNE 9
oublié, et toujours, dans toute la législation, on se placerait
de préférence au point de vue du travail. Le Gode civil
de 1804, pour des raisons qui se devinent et sur lesquelles il
n'y a pas lieu d'appuyer : — ignorance forcée ou volontaire
de la grande industrie à peine naissante ; haine et terreur de
la corporation, dégénérant en terreur et en haine de la simple
association ; nécessité de reconsolider la terre de France que
la vente des biens nationaux avait brutalement mobilisée; —
pour toutes ces raisons, et parce que ses rédacteurs étaient
des hommes du dix-huitième siècle plutôt que du dix-neu-
vième, des bourgeois et des gens de parlement, des légistes
nourris de Pothier et des physiocrates imbus de Quesnay, le
Code civil n'était guère que le code de la propriété; mais
voici qu'allait désormais se constituer et que déjà s'ébauchait
un code du travail, dont les décrets de février et de mars 1848
sont comme les premiers articles.
 partir du point de jonction des deux révolutions écono-
mique et politique, à dater du jour où la proclamation du
suffrage universel transférait au Nombre conscient ou con-
vaincu de sa misère le pouvoir législatif, c'est-à-dire le pouvoir
ou l'illusion de pouvoir atténuer, sinon guérir sa misère par
la loi, il était évident et il était inévitable que la législation,
changeant d'auteur prochain ou lointain, changerait d'objet
et changerait de nature. Dans toute société et en tout temps,
partout et toujours on sait qu'il y a deux partis, et que, au
bout du compte, il n'y a que deux grands partis. Il y a ceux
qui possèdent et qui veulent garder; ceux qui ne possèdent
pas et qui veulent, — sans doute serait-il excessif de dire :
qui veulent prendre, — disons donc ceux qui n'ont pas et qui
veulent avoir (1). Mais comment la législation serait-elle la
même, faite par ceux qui ont ou par ceux qui n'ont pas ? Le
(1) C'était une classification chère à Bismarck, et elle est généralement
jaste.
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10 L'ORGANISATION DU THAVAIL
regard exercé de Tocqueville ne pouvait s'y tromper : alors
que ses contemporains ne voyaient qu'une des deux révolu-
tions, il voyait les deux, et déjà, lui seul, peut-être, si d'autres
l'ont répété depuis, il disait le mot de l'homme d'État : « Il
est contradictoire que le peuple soit à la fois misérable et sou-
verain. » Derrière cette contradiction logique, il distinguait
clairement la concordance des forces et la convergence des
mouvements, la double transformation du législateur et de
la loi, la double révolution politique et économique (1). La loi
changée, le législateur changé, le peuple misérable devenu le
peuple souverain, c'était le peuple employant sa souveraineté
contre sa misère, et c'était non seulement tout l'État retourné,
mais toute la société remuée.
Car, par la transformation quotidienne et incessante de la
loi, par la juxtaposition et la substitution progressive d'un
code du travail au code de la propriété, ce n'est ni plus m
moins que la société elle-même qui se transforme. Transfor-
mation encore sourde et peu perceptible, celle-là. Le bruit
que font les destructeurs et les reconstructeurs de sociétés
autour de leurs théories et de leurs plans d'ensemble empêche
d'apercevoir le fait dès maintenant accompli ou en train de
s'accomplir ; ils chargent tellement l'avenir qu'on s'habitue à
(1) De son côté, et dès le mois de juillet 184-7 (Introduction à la cinquième
édition de «on célèbre petit livre. Organisation du travail^ — la première avait
paru en 1839, — p. 13), Louis Blanc disait formellement : « Pour donner à la
réforme politique de nombreux adhérente parmi le peuple, il est indispensable de
lui montrer le rapport qui existe entre Tamélioration, soit morale, soit matérielle,
de son sort et un changement de pouvoir... S*il est nécessaire de s'occuper d'une
réforme sociale, il ne l'est pas moins de pousser à une réforme politique. Car, si
Iji première est le but, la seconde est le moyen. II ne suffit pas de découvrir des
procédés scientifiques, propres à inaufpirer le principe d'association et à organiser
le travail suivant les règles de la raison, de la justice, de l'humanité; il faut se
mettre en état de réaliser le principe qu'on adopte et de féconder les procédés
fournis par l'étude. Or, le pouvoir... s'appuie sur des Chambres, sur des tribu-
naux, sur des soldats, c'est-à-dire sur la triple puissance des lois, des arrêts et
des baïonnettes. Ne pas le prendre comme instrument, c'est le rencontrer comme
obstacle. »
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LE TRAVAIL DANS L'ETAT MODERNE 11
prendre en patience le poids du présent ; la menace de Tin-
vasion endort sur les dangers de Tinfiltration. Cependant la
société n'est déjà plus la même dans les mêmes cadres; et,
pour continuer de marquer la distinction entre Taspect exté-
rieur des choses et leur réalité, si, dans sa forme et dans ses
apparences, le contenant n'a pas encore trop sensiblement
varié, le contenu n'est pourtant plus, en son fond et dans sa
substance, identique à ce qu'il était jadis.
Pour s'être faite en majeure partie pacifiquement, une
révolution sociale, — la plus réelle de toutes les révolutions,
— ne s'en est pas moins faite, double à ses origines et en ses
procédés, une à son aboutissement; ou plutôt, pour se pour-
suivre et se faire par les voies légales, cette révolution ne s'en
fait et ne s'en poursuit pas moins. Quand « le peuple misé-
rable » est devenu en même temps « le peuple souverain » , la
législation est devenue comme le grand chemin de la révolu-
tion ; et, sur ce chemin, chaque pas n'a plus laissé sa trace
sanglante, mais, depuis lors, sans bien savoir où nous allons,
sans même bien sentir que nous marchons, nous ne nous
sommes plus arrêtés.
Il
11 est temps de nous interroger : où le chemin de la révolu-
tion par la législation nous conduit-il? Car cette révolution,
encore une fois, n'est pas achevée et ne peut pas Têtre ; on
ne saurait lui assigner un terme, on ne pourrait en tracer la
courbe que si l'on pouvait assigner une limite, en prédisant
leur succession, aux inventions et découvertes capables de
modifier de nouveau, dans le même sens ou en sens con-
traire, les conditions matérielles du monde. Je dis : dans le
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lî l'organisation du travail
même sens ou en sens contraire, et il faut le dire, puisque
nul ne peut affirmer que, domestiquées et pliées à notre ser-
vice, agissant par nous et réagissant sur nous, ce sont tou-
jours les mêmes forces naturelles qui agiront, ni qu'elles
agiront toujours les mêmes, ni par conséquent qu'elles réa-
giront toujours dans la même direction sociale.
Cette direction, comme on Ta déjà remarqué, semble jus-
qu'ici avoir été constante depuis l'application de la vapeur
aux usages industriels; autrement dit, depuis le début, ou
presque le début de la révolution économique. Elle a tout de
suite tendu à une concentration générale et croissante des
instruments de travail, du travail, des travailleurs, des fac-
teurs de la production et des sources de la richesse ; en cela
d'abord opposée à la tendance fortement et obstinément
accusée de la révolution politique vers un extrême individua-
lisme. La révolution politique, en broyant et pulvérisant la
nation, en brisant la classe, l'ordre, la corporation, qui
étaient comme les matrices de la société ancienne, avait isolé
l'homme, et, l'isolant, l'avait individualisé. Mais cet individu
qu'isolait la révolution politique, au fur et à mesure qu'il se
dégageait, la révolution économique le reprenait, et, d'une
poussée continue, le regroupait, \e resocialisait. Une idée-force,
l'avait tiré de la corporation, la matière-force le rejetait dans
l'association. Non seulement la vapeur, dans une même entre-
prise, concentrait le travail autour d'un moteur commun ;
mais, dans un même genre d'industries, se concentraient les
entreprises, les plus grandes absorbant peu à peu les plus
petites, et peu à peu s'élargissant en cercles de plus en plus
vastes ; cependant que les autres causes de réunion des indus-
tries, soit du même genre, soit de genres divers, en un même
endroit, ne cessaient pas, pour leur part, de concourir au
même effet; causes de toute espèce : qualités physiques ou
chimiques du sol, de l'air, de l'eau, position géographique
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LE TllAVAIL DANS L'KTAT MODERNE 13
dans une baie bien abritée, sur. Testuaire d'un fleuve navi-
gable, population déjà agglomérée, pouvant fournir à bon
marché une main-d'œuvre abondante ; avantages économiques
enfin, tels, pour n'en citer qu'un, que la facilité et la rapidité
des communications et des transports (l).
Ainsi, par la concentration du travail dans une même entre-
prise, des entreprises dans une même industrie, des indus-
tries dans un même lieu, se reformaient et se resserraient des
groupements, qu'il est bien permis de qualifier de naturels,
étant le produit de forces naturelles. L'homme, que la révo-
lution politique avait individualisé quand elle l'avait chassé
hors de la corporation, de l'ordre ou de la classe, la révolution
économique, à son tour, et aussitôt après, venait le resocialiser
en le poussant,, qu'il le voulût ou non, dans l'association,
dans une association qui n'est libre que par rapport justement
à la corporation d'autrefois, moins fermée qu'elle, mais
comme elle, quoique pour d'autres motifs, quasi inéluctable.
A cette association qui de plus en plus devait se rapprocher
de la corporation, — mais d'une corporation ouverte, sans
exclusion ni privilège à l'entrée, — il était d'autant plus diffi-
cile que les ouvriers pussent se soustraire, et d'ailleurs ils en
auraient d'autant moins l'envie, que, le capital comme le tra-
vail ayant pris quelque chose de collectif, en face du capital
associé, le seul contrepoids, la seule chance d'équilibre, la
seule garantie de justice, pour eux, ne pouvait être que dans le
travail assôci.é.. Mais, au contraire, groupés par le fait, com-
ment n'eussent-ils pas aspiré à s'associer pour le droit? La
nécessité ellç-même les en pressait; elle-même, la force natu-
relle dont ils étaient les conducteurs, et avec laquelle ils col-
laboraient dans l'usine, les y portait bon gré mal gré. Pendant
(1) Voyez, de ces causes de la concentralioa industrielle, une analyse très
complète et très pénétrante, dam le livre de M. André Liessk, ie TravaV,
p. 195-196.
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14 I/ORGANISATION DU TRAVAIL
la première moitié du siècle, elle les y porta contre la loi,
imbue de cet individualisme extrême qui était Tesprit de la
révolution politique ; puis, lorsque, la révolutioij^ économique
s'y mêlant, le législateur et la législation furent changés, elle
les y porta avec et par la loi. Il avaient eu d'abord à remonter
le courant ; ensuite ils l'avaient détourné, et ils le descen-
daient, en s'y laissant aller.
L'association réapparaissait donc, nécessaire et fatale, en
quelque sorte, comme l'effet mécanique du jeu d'une force
naturelle; aussi pourrait-on dire que, si cette force restait
constante, et tant qu'elle le resterait, le sens de l'évolution
sociale, comme elle, demeurerait constant; que l'association
jouerait le plus grand rôle dans les constructions, soit poli-
tiques, soit économiques, de l'avenir; et que TÉtat lui-même,
à la longue, ne serait guère plus que l'association des associa-
tions. En ce cas-là, ceux qui dès maintenant parlent d'une
« souveraineté future » des syndicats professionnels confé-
dérés (I), bien que sans doute ils en aient parlé un peu tôt,
verraient peut-être leur hardiesse justifiée, et peut-être n'au-
raient rien avancé de trop téméraire.
Seulement cette force restera-t-elle constante? Sera-ce tou-
jours elle qui agira? Sera-ce toujours elle qui fera agir? Cela
revient à demander : la machine par excellence, le grand
moteur industriel, sera-ce toujours la machine à vapeur? Et
si, comme les meilleurs juges ne sont pas éloignés de le
croire, la vapeur est destinée à disparaître ou à déchoir un
jour, si un jour elle doit faire place à d'autres forces, les
forces de demain agiront-elles dans la même direction
sociale?
La force électrique, par exemple, n'agira-t-elle point tout
différemment? Là où la vapeur avait concentré ^ ne fournissant
(l) Voyez J. Paul-Bo:<coch, le Fédéralisme économiuuej avec préface de
M. Waldeck-Rousseau, 1 vol. in 8"*, Alcan, 1900.
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LE TRAVAIL DANS L'ETAT MODERNE 15
Téner^e que sur place, auprès de la chaudière, il se peut que
réiectricitè déconcentrey transportant Ténergie à distance et
distribuant le mouvement à domicile. Mais le mouvement à
domicile, ce serait la fin de l'usine, et la fin de Tusine, ce
serait la dispersion des ouvriers que la vapeur avait rassem-
blés autour de Tusine. Moins étroitement groupés par le fait,
les ouvriers éprouveraient très probablement beaucoup moins
le besoin de s'associer pour le droit. En contact moins
immédiat et moins fréquent les uns avec les autres, qui sait
s'ils ne reperdraient pas ou tout au moins ne laisseraient pas
s'émousser le sentiment de leur intérêt de classe, et som-
meiller l'espèce d'âme ou de conscience collective qu'un con-
tact perpétuel et obligé leur avait faite? Mais alors qui ne
voit que les données, industrielle, économique, psycholo-
gique, tous les facteurs du problème changeant, et se ren-
versant presque, la solution n'en serait plus à chercher où
on la cherche ordinairement, et qu'il pourrait y avoir un
rebroussement dans la direction que l'évolution sociale
paraissait suivre?
Assurément, même comme hypothèse, et avec des points
d'interrogation, une telle proposition ne peut être énoncée
sans distinctions et sans nuances, sans précautions et sans
réserves. En effet, si la dépossession de la vapeur par l'élec-
tricité doit avoir pour résultat de déconcentrer le travail dans
chacun des centres où parviendra la force, — et c'est ce qui
se passe déjà à Lyon, à Saint-Étienne et à Genève (1), —
(1) « Dans la région Nord du Vclay, où l'industrie des rubans s'est conservée,
le coliivateur habitant les bourgs possède, comme au siècle dernier, un ou plu-
sieur» métiers. Il travaille pour de grands industriels de la Loire, ce qui lui per-
met de ne pas courir personnellement les risques d'une mévente et des crises com-
merciales; le travail fatigant des bras est supprimé, grâce à l'énergie électrique
qui met en mouvement les machines. La femme, l'enfant ou la Bile peuvent sur-
veiller les fils et, au bout de l'année, le bénéfice du tissage vient s'ajouter au
profit des travaux des champs. » — Germain MARTin, C Industrie et le Commerce
du Velay aux dix^septième et dix-huitième siècles ^ 1 vol. in-8"; Le Puy, R. Mar-
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16 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
cependant, jusqu'à ce que le rayon de transport ait été
allongé indéfiniment, les industries resteront concentrées
dans un champ assez restreint autour de Tusine productrice
de force ; d'autre part, les causes physiques, géog^raphiques
ou économiques qui contribuent au groupement des indus-
tries en un même lieu ne cesseront pas d'intervenir, de les
retenir à proximité d'un marché ou d'un débouché ; et,
d'autre part encore, la distribution de force à domicile se fera
surtout dans les industries où l'ouvrier façonnier relève d'un
gros fabricant qui emploie un très grand nombre d'ouvriers,
lesquels garderont ainsi vis-à-vis du patron un intérêt com-
mun ; tout n'agira donc pas absolument, sans résistance ni
compensation, dans le sens d'une déconcentration, d'une disso-
ciation, d'une réindividualisaiion du travail et des travailleurs.
Mais la tendance générale n'en sera pas moins celle-là ; et,
comme, auparavant, elle allait généralement à la concentra-
tion, généralement il est probable qu'elle ira à une déconcen-
tration, — à une certaine déconcentration, — de l'industrie,
et, par suite, qu'il se produira une certaine décongestion des
centres sociaux.
De toute manière, on ne risque rien d'affirmer que la posi-
tion de la question sociale, qui n'eût évidemment pas été la
même sans les applications industrielles de la vapeur, ne sera
évidemment point la même après la domestication indus-
trielle, plus facile et plus complète, de l'électricité. C'est une
vérité, en elle-même banale, dont les socialistes, les socio-
logues, et quiconque, en un mot, s'occupe de la science ou
du gouvernement des sociétés, feraient sagement de s'ha-
bituer à tenir compte.
chetsou, 1900, p. 193. — Od peut aussi, sur ce point, consulter avec fruit Pcx-
cellente brochure de M. D. Soulé : L'fnduxtrie dans tes Pyrénées par te travail
famitiat, au moyen de la distribution de la force électrique à domicile.
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LE TRAVAIL DANS L*ÉTAT MODERNE IT
111
Quoi qu'il en soit, ce n'est encore qu'une vérité de Tave-
nir. Sur cet avenir, on vient de le voir, nous ne nous interdi-
sons point de jeter les yeux ; mais c'est surtout le présent
dont nous avons souci, parce que c'est le présent dont surtout
nous avons charge et que c'est sur le présent surtout que nous
avons prise. Avant même de savoir où va la double révolu-
tion, nous avons besoin de savoir où elle en est, afin de
savoir ce que nous avons à faire. Si jamais quelque part et
en quelque temps il s'est agi, non de philosopher, mais de
vivre, c'est aujourd'hui et c'est ici. Matière non de philoso-
phie, mais de vie, ou matière aussi de philosophie, mais
selon la vie et pour la vie. Par là déjà, la méthode est toute
tracée. Comme il n'y a que la vie qui crée la vie, et puisqu'il
s'agit de vivre, c'est à l'étude de la vie que nous nous devons
appliquer. Nous ne refuserons pas le secours des livres, mais,
comme la vie elle-même est le premier des livres, nous ne
retiendrons que ceux qui sont, si l'on peut le dire, de la vie
saisie et conservée. Des doctrines en tant que doctrines, nous
tâcherons de nous dégager; de n'être a priori, et toujours
et quand même, ni a économiste » , ni u socialiste » , ni
« libéral », ni « étatiste » ; aux livres comme à la vie, nous
ne demanderons que des faits; et, n'attendant d'eux aucune
complaisance, nous ne demanderons les faits qu'à l'observa-
tion directe ou indirecte, mais également scrupuleuse et
sincère. Il faudrait apporter en ces choses de la vie autant
d'impartialité sereine qu'on en apporte aux choses de la
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18 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
science; là aussi, il faudrait « se placer dans la position
d'indifférence du naturaliste qui observe w ; il faudrait, fai-
sant taire au dedans de soi-même les voix du préjugé, de la
passion, de l'intérêt personnel ou de classe, — toutes les voix
troublantes, — arriver à se mettre en une sorte d'état de
grâce intellectuelle. Et certes cela n'est point aisé, mais il le
faut.
Dans le domaine de la science pure, l'objet de l'observation
peut être tout à fait étranger à l'observateur : au chimiste,
par exemple, qui regarde se former un précipité, peu importe
d'obtenir du vitriol ou du sucre ; et, que ce soit du sucre ou
du vitriol, il n'en sera rien de plus ni rien de moins pour lui,
sauf peut-être la joie de voir se confirmer ou la déception de
voir s'écrouler une hypothèse. Pour le naturaliste, du moins
pour le physiologiste qui étudie le corps humain, l'objet de
son observation lui est déjà moins extérieur; il n'est déjà plus
aussi désintéressé que le chimiste ; il s'agit de lui, puisqu'il
s'agit de l'homme ; cependant, que tel organe fonctionne de
telle ou telle manière, il n'y peut rien, et il le sait, ce qui
l'aide à se placer dans cette position d'indifférence qui est
une des conditions de la science. Mais à pas un de ceux qui
observent les sociétés l'objet de son observation n'est tout à
fait extérieur ; parce qu'il est homme, rien de ce qui est
humain ne lui est étranger; et parce qu'il croit pouvoir le
diriger ou le corriger, rien de ce qui est social ne lui est indif-
férent : il n'arrive donc, s'il y arrive, qu'en se faisant vio-
lence, à l'indifférence scientifique. Toutefois cette indiffé-
rence est ici non pas seulement une des conditions de la
science, mais une des conditions de l'action; pour corriger
sans erreur et diriger sans à-coups la marche des sociétés, il
faut avoir commencé par en observer impartialement la struc-
ture et l'état ; la poHtique l'exige autant que la science
même, et ce n'est pas Herbert Spencer qui recommande
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LE TRAVAIL DAISS L*ETAT MODERNE 19
là-dessus « Tindifférence du naturaliste w , c'est Bismarck (1) .
Une autre difficulté, et qui n'est guère moindre, en ma-
tière de questions sociales, vient d'ailleurs de Textréme
variété de la matière» de la multiplicité et de la complexité
de ces questions. Depuis un siècle, et surtout depuis un demi-
siècle, le travail est de tous les phénomènes sociaux le phéno-
mène prédominant. H n'est sans doute pas à lui seul toute la
société, mais il est devenu vraiment comme Taxe autour
duquel tourne toute la société, ou comme l'àme qui la fait
toute sentir et vivre toute. On ne saurait toucher au travail
en un point sans provoquer à travers tout le corps social, et
d'une de ses extrémités à l'autre, des séries et des séries d'in-
cidences et de répercussions. Aussi est-il certainement légi-
time, — à qui veut traiter de la crise de l'État moderne sous
son aspect social et de la solution de cette crise ou de la
réforme de cet État, mais ne pourrait embrasser toute la
société dans une synthèse aussi vaste qu'elle-même, — de
procéder sur elle par une analyse, sous l'espèce choisie du
travail. Mais ce n'est pas déjà une petite affaire ; en effet,
pour donner ce que scientifiquement et politiquement on ose
en attendre, une telle analyse devrait être à la fois impartiale
et totale ; et, pour l'être, elle devrait, n'oubliant aucune dis-
tinction, ne faisant aucune confusion, ne négliger aucune de
ces répercussions et de ces incidences. Après le travail à l'état
normal et comme en pleine santé, — travail en soi et circons^
tances du travail, — elle devrait porter sur les maladies du tra^
vaily et sur V hygiène ou la médecine^ la thérapeutique du travail;
de l'apprentissage à la retraite, en passant par le chômage,
par les grèves, par les accidents, en notant ce que gagne
l'ouvrier, ce qu'il dépense et ce qu'il épargne, comment il est
(i) Il est vrai que Le Play ne la recommande pas moins : « Pour recueillir les
matériaux de cet ouvrage, j*ai donc observé par la méthode de Racon, de Des-
cartes et des naturalistes. » — Bé forme sociale, t. I, p. 81.
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ÎO L'ORGANISATION DU TRAVAIL
nourri, comment il est logé, quand il commence et où il
finit, de quoi il existe et de quoi il meurt, elle devrait par-
courir le cycle tout entier; et, alors, de tous côtés apparaî-
traient les innombrables implications et imbrications de ce
fait, de ce phénomène, à première vue assez simple, du
travail, dans le réseau, dans le lacis des faits ou phénomènes
sociaux.
Alors, en se nouant, se tendant, s'épaississant et se serrant
sans cesse, s'entre-croisent la chaîne et la trame du tissu
social, tanl et si bien que, partis de Tacte un et élémentaire
qu'accomplit machinalement l'ouvrier qui lève son marteau
ou qui pousse sa navette, nous nous retrouverons très loin, à
l'autre bout de la société, ayant vu se dérouler tout entier
devant nous le phénomène du travail, avec les mille phéno-
mènes secondaires ou réflexes qu'il contient ou qu'il com-
mande, les mille vies qui se mêlent à la plus humble des vies,
et cela, sans avoir quitté le même ouvrier, sans être sortis de
la même profession. Mais alors, cette analyse du travail, qui,
pour être vraiment scientifique, devrait être non seulement
impartiale, mais totale, — c'est-à-dire n'omettre rien ni per-
sonne, et tout exprimer de toutes les professions, — comment
se flatter de la pouvoir faire totale, si le projet de nomencla-
ture présenté au Congrès international de statistique^ à Chicago,
en 1893, énumérait près de cinq cents professions ou métiers,
et si les instructions données aux agents chargés du dernier
recensement en Belgique allaient jusqu'à en énumérer plus
de huit cent cinquante (1) ?
Ce serait folie de songer, même un instant, à suivre et à
prétendre débrouiller, dans l'écheveau des faits sociaux, le
cas personnel de chacun des millions d'hommes qui vivent
d'un millier de vies dans chacune de ces cinq cents profes-
(1) Voyez le Bulletin de Vlnstitut international de statistique^ t. VIII,
i^ livraison, 1895; Rapport du D*^ Jacques Bertillon.
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LE TRAVAIL DANS L'ETAT MODERNE «i
sions. Quelque objection qu'on puisse donc élever contre le
procédé des o moyennes » , notamment qu'elles ne corres-
pondent à rien dans la réalité, et que le seul être qui n'existe
pas est justement Têtre moyen qu'elles enfantent in abstracio^
malgfré tout, on sera bien souvent obligé d'y recourir. De
même pour les monographies. S'il est impossible, — et il l'est
parfaitement, — de prendre un à un tous les ouvriers et de
les accompagner pas à pas, à travers toutes les implications et
toutes les imbrications du travail, de ses circonstances, de ses
maladies et des remèdes qu'on y peut chercher, force sera
bien de s'en tenir, pour chaque profession, à un ouvrier-type.
Mais, comme il serait impossible encore, ne fît-on que cela,
de le faire pour toutes les professions, il faudra donc, en ce
fourmillement de cinq cents métiers, s'arrêter à quelques
professions- types, et se contenter de dresser comme des mono*
graphies d'espèces.
Sans doute on n'obtiendra ainsi qu'une approximation par
simplification, mais, d'approcher par simplification de la vie
et de la vérité sociales, c'est tout ce qui nous est permis; nou?
ne pouvons jamais plus; et même, pour en approcher seules
ment, que de simplifications déjà n'a-t-il pas fallu faire! Si le
travail est comme un phénomène composé de phénomènes
qui, de l'un à l'autre, et tous du premier au dernier, s'appel-
lent, s'engendrent, s*enchainent et s'engrènent, et qui, pour
le même ouvrier, sont en une mutuelle et perpétuelle inter-
dépendance, une interdépendance non moins étroite relie
entre eux tous les ouvriers, et une autre, les ouvriers
aux patrons dans la même profession. Puis, combien d'autres
interdépendances encore : des diverses entreprises dans la
même industrie, des diverses industries dans le même pays,
des mêmes industries dans les divers pays, enfin des diverses
industries dans les pays divers! Et le lien, sans doute, va
s'amincissant à mesure qu'il s'allonge, soit en raison de la
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tt L'ORGANISATION DU TRAVAIL
distance plus grande entre les divers pays; soit en raison de
la différence plus grande entre les diverses industries, mais il
n'est jamais tout à fait rompu ; le monde est comme enveloppé
d'un immense filet dont les mailles sont plus claires et plus
lâches vers les bords ; on ne peut toucher à une seule, sans
qu'elle tireàsoi toutes les autres, ou qu'ellesoit attirée par elles.
Mais, ainsi que de l'espace il surgit des interdépendances,
il en surgit aussi du temps ; et ce sont autant de rapports de
solidarité qui unissent dans le travail l'humanité de là-bas
avec l'homme d'ici et l'homme d'aujourd'hui avec l'humanité
d'hier et l'humanité de demain. Lors donc que nous nous
bornons à constater les plus apparentes, éliminant les plus
cachées, nous faisons, — et ne nous abusons pas, — de l'ap-
proximation par simplification. Encore sont-elles toutes de
celles que les statistiques peuvent rendre; mais, — ne nous
y trompons pas non plus, — les statistiques n'embrassent et
n'étreignent que les faits matériels susceptibles d'être traduits
par des chiffres ou figurés par des diagrammes : le facteur
psychologique, plus subtil, quoique aussi important, leur
échappe. Aussi important, et peut-être davantage : car, entre
tous les changements qu'a opérés la transformation de l'indus-
trie, la concentration du travail, il n'en est pas de plus grand
que le changement introduit dans Tàme ou la conscience de
l'ouvrier; à telles enseignes qu'il n'y aurait point de paradoxe
à dire que la révolution économique elle-même a été par-dessus
tout psychologique. Voilà le fait, et pour immatériel qu'il soit,
et inaccessible à la statistique, c'est un fait : de n'en pas tenir
compte ou de n'en pas tenir assez de compte, fausserait tout.
L'observation directe ne saurait, par conséquent, servir à rien
de plus utile qu'à le rétablir dans notre analyse; mais, s'il y
doit être rétabli, on voit que la question, même simplifiée,
reste très complexe, et que la tâche, même restreinte prudem-
ment, demeure très lourde.
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LE TRAVAIL DANS L'ETAT MODERNE M
Toutes ces interdépendances, toutes ces solidarités font
d'ailleurs cpi'en un certain sens et d'un certain point de vue,
une seule vie est toute la vie, un seul homme est tous les
hommes, et la seule question du travail est sinon toute, du
moins presque toute la société. Comme c'est une question de
vte, et, intéressant tous les hommes, une question d'humanité,
il la faut aborder sans doute, si tant est qu'on ne Tait pas trop
dit et dit un peu à tort et à travers, « d'un cœur humain et
ft-aternel » . CSomme on pourra, chemin faisant, rencontrer
douleur et misère, et des misères parfois imméritées, qui res-
semblent alors à des iniquités; comme, certainement, on en
rencontrera, il faudra donc aimer et vouloir la justice. Mais,
d'autre part, comme on entend bien moins faire œuvre de
science qu'œuvre de politique, comme ici chaque problème
se pose non en spéculation pure, mais en application pratique,
il faudra se résigner, aimant toute la justice, à ne vouloir
pourtant que le juste possible, et à vouloir d'abord le juste le
plus sûrement et le plus vite réalisable.
Pour cela, il fautvoir réel, voir complet, voir d'abord le pré-
sent immédiat, tout près et tout de suite. Ce fut, parmi bien
d'autres, l'erreur de 1848, de regarder trop loin, et de ne pas
voir en perspective. Le propre secrétaire de la Commission de
gouvernement pour les travailleurs, le bras droit de Louis Blanc
au Luxembourg, Pecqueur, écrivait : w Nous recherchons la
foimule de ce qui doit être, indépendamment du milieu actuel de
la France et du monde. Rien de plus capital à nos yeux que cette
exploration de l'idéal et même de F utopie, w Mais non! c'est la
position diamétralement opposée qui est la bonne : rien de
plus vain que cette exploration de P utopie et même de V idéal; et
nous chercherons, nous, partant de ce qui est, la formule de
ce qui peut être, dans le milieu actuel du monde et de la .
France.
Voir tout de suite, voir tout près, voir réel. Là comme ail-
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Î4 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
leurs et plus que partout ailleurs, les mauvais ennemis, les
diables qui ensemencent le champ d'ivraie, c'est Timag^nation et
le sentiment, c'est la politique conjecturale et la politique
sentimentale (1); il y en a un troisième, la « phrase»;
contre eux trois, armons-nous du fait, et qu'il nous serve à
percer le grand mirage des rêves, le grand brouillard des
larmes, et le grand mensonge des mots. Guirassons-nous
d'un réalisme, je n'ose dire impitoyable, — car qui banni-
rait la pitié, ne pouvant bannir la souffrance? — mais, il
le faut, imperturbable, et qui n'étouffe pas les battements du
cœur, et qui reçoive ses suggestions, mais qui, du moins, les
compare toujours, et les confronte, et les conforme aux
faits.
Non seulement voir réel, mais voir complet; tâcher, sinon
de voir tout, puisque tout c'est trop, de voir toutes les faces de
ce que nous verrons, et chaque chose à sa place, avec sa
valeur, en ses proportions et dans sa relation avec les autres
choses. Du fond de l'espace et du temps, en ne considérant
que le seul phénomène du travail et ses ramifications, nous
avons fait lever une multitude d'interdépendances et de
solidarités dont beaucoup d'inattendues et quelques-unes
même de contradictoires. L'expérience montre que, lorsqu'on
frappe en un seul point le corps social, le coup se prolonge en
incidences et en répercussions qu'il était difficile et néan-
moins qu'il serait nécessaire de prévoir toutes. Faute, en effet,
d'avoir prévu, ou pour avoir un instant oublié telle de ces
répercussions et de ces incidences, on risquerait de verser en
ce que Spencer a appelé « le péché des législateurs » , et, vou-
lant le bien, de faire le mal, ou de ne faire un petit bien qu'au
prix d'un plus grand mal. C'est de quoi l'on doit rigoureu-
sement se garder, et pourquoi, pins encore que si Ton n'ob*
(1) On reconnaît encore là une expression de Bismarck.
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LE TRAVAIL DANS L'ÉTAT MODERNE Î5
servait que pour savoir, on doit s'efforcer de bien voir, quand
on observe pour agir.
Agfir, mais en a-t-on le droit? — Scrupule honorable, mais
un peu naïf et un peu tardif : dans les temps de révolution,
toutes les questions se posent non en droit, mais en fait.
Celle-ci la première, et, quoi qu'on en puisse penser en droit,
qu'elle se pose inévitablement en fait, par cela seul elle est
tranchée, sommairement, mais définitivement. En fait,
demander : « En a-t-on le droit? » se ramène à demander :
a Le peut-on? »» ou plutôt : « Peut-on ne pas agir? » Mais, au
fond, qui est-ce que : On? — On, c'estTÉtat, l'État moderne ;
et qu'est-ce que l'État moderne? C'est u le Peuple misérable
et souverain » ; c'est « le Nombre malheureux et législateur» ;
c'est lui et ce sont ceux qui le représentent ou qui le condui-
sent; ce senties pouvoirs publics de tous les degrés, lesquels
sont issus de lui, et ne sont que par lui ; c'est tout ce qui détient
un fragment de l'autorité, une parcelle de la puissance, et qui
ne les détient qu'en son nom et pour son usage. Pesez bien
ces termes : « le Peuple misérable et souverain » , dans un
État qui, de bas en haut et de haut en bas, est fondé unique-
ment et exclusivement sur le Nombre, qui ne se meut que par
le Nombre, dont le Nombre est à la fois l'origine et la fin.
Rangez ensemble, sur deux colonnes, selon les deux grands
partis qui se partagent toute nation, les unités de même
nature : additionnez-les; réfléchissez que, de même que le
plus grand résultat de la révolution économique a été une
transformation psychologique de l'ouvrier, l'effet le plus sur
de la révolution politique a été une transformation juridique
de l'État; l'une a donné au Nombre la volonté d'agir, l'autre
lai en a donné le moyen : dites maintenant si la combinaison
du mobile et du moyen ne doit pas fatalement déterminer
l'action, et si l'État né de cette double transformation, de
celte double révolution, peut désormais ne pas agir. — Non;
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Î6 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
il ne le peut pas : le tout est donc qu'il agisse pour un bien
certain et sans aucun mal, ou du moins pour le plus petit mal
et le plus grand bien; à cette intention, que peut-il faire?
Une seule chose, une chose considérable. Toute Révolution
s'assied ou s'apaise dans une organisation. Le Gode civil de
1804, — ce code de la propriété, — c'est, après tout, la Révo-
lution de 1789 organisée, régularisée et légalisée. Pourquoi
un Code du travail ne pourrait-il pas, à son tour, légaliser,
régulariser, organiser enfin la double révolution dont le rapide
courant nous entraîne depuis 1848? En elle-même et néces-
sairement, la force-travail n'est pas plus perturbatrice, plus
destructrice, plus négatrice de l'État que la force-argent;
pourquoi l'État, ayant organisé la propriété, ne pourrait-il
pas organiser le travail ? Et pourquoi, le pouvant, n'en aurait-il
pas le droit?
La solution est là, dans la pacification par l'organisation.
Mais c'est un tort de dire : la solution ; il faut dire : les solu-
tions. Pas plus qu'il n'y a ici de question une et simple, il n'y
a de solution une et simple; autant de questions, autant de
solutions; il n'est pas sûr que l'État puisse toujours agir, il
n'est pas sûr qu'il ne puisse jamais agir, mais il est sûr qu'il
ne pourra pas agir partout et toujours de la même façon; —
et aussi bien, puisque c'est par un code qu'on agirait, tout
code n'est-il pas distribué par espèces et rédigé par articles? —
Viser à l'unité et à la simplicité de la solution, ce serait
reprendre les errements condamnés, et de nouveau tenter
l'exploration de la chimère et de l'utopie, et de nouveau se
vouer à l'impuissance et au néant. Nous qui ne voulons point
quitter les régions mieux connues, la terre ferme de la réalité,
et qui nous proposons d'atteindre, non ce qui devrait être,
mais ce qui peut être, par ce qui est, au lieu d'une solution
a globale » à la question posée en bloc, nous ne poursuivrons
modestement que des solutions partielles à des parties de la
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LE TRAVAIL DANS L'ETAT MODERNE Î7
question. Au moment de conclure, nous referons à Tenvers le
chemin que nous aurons fait en décomposant, en analysant les
implications, les imbrications du travail, en filant le fil de ses
répercussions et de ses incidences; et, rapprochant, recom-
posant, réunissant les solutions partielles, nous estimerons
avoir réussi suffisamment, si nous en tirons une compensation
acceptable à la solution intégrale qui nous fuit.
Ce ne sera ni de Téternel, ni de l'universel; mais nous n'en
sommes plus à refondre Funivers, ni à bâtir pour réternité.
Auguste Comte Ta justement et fortement noté : « Toutes les
questions humaines, envisagées sous un certain aspect pra-
tique, se réduisent nécessairement à de simples questions de
temps. » C'est une ironie que de répondre, d'un ton de déta-
chement supérieur, aux revendications d'hommes qui sont
maintenant, que tôt ou tard, à la longue, dans quelques
siècles, « la masse de notre espèce » finira par éprouver,
a après des troubles transitoires » , une amélioration réelle et
permanente... comme si la vie de Thomme n'était pas fort
loin de comporter une durée indéfinie (i) « . Le plonger dans
un désespoir sans issue serait aussi coupable, ftussi peu scien-
tifique, aussi peu politique que de le bercer d'une espérance
sans bornes. Mais, de leur côté, ceux qui passent seraient
mal venus à écarter avec dédain ce qui peut passer, et du
provisoire est, en somme, suffisant pour le provisoire. Les
générations d'hommes, les sociétés, les humanités se succè-
dent dans l'humanité qui parait demeurer la même, et ne
font que planter des tentes. Avant de plier celle qui nous
abrita, et pour ne pas aller devant nous à l'aventure, regar-
dons derrière nous et autour de nous. Le plus sage est de
chercher d'abord où nous sommes et d'où nous partons :
c'est, en effet, la première chose à savoir. Et la première
(1) Aoçuile CoMTK, Cours de philosophie positive^ t. IV, 47* leçon.
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t% L'ORGANISATION DU TRAVAIL
chose à faire, puisque ia double révolution dont procède
TÉtat moderne s'est opérée et développée sous l'action con-
vergente des feits, des idées et des lois, est de bien marquer
quelle fut, durant ce siècle, sur le Travail, sur le Nombre, sur
TÉtat, Taction de la double révolution par les faits, par les
idées et par les lois.
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INTRODUCTION GÉNÉRALE
LE TRAVAIL
LE NOMBRE ET L'ÉTAT
LES FAITS
Des deux révolutions qui, concurremment, se poursuivent
depuis un siècle ou un siècle et demi, la première, la révolu-
tion économique, a eu pour conséquence principale la trans-
formation psychologique de Touvrier, c'est-à-dire de la grande
majorité des individus vivant du travail dans une nation, c'est-
à-dire du Nombre; la seconde, la révolution politique, a eu
pour effet principal la transformation juridique de TÉtat.
Celte double révolution s'est accomplie, cette double trans-
formation s'est opérée sous l'action d'un triple mouvement
convergent des faits, des idées et des lois. Mais peut-être
ne suf6t-il pas de l'avoir indiqué sommairement, et comme
affirmé dans le raccourci d'une formule. Le présent seul et
quelque peu du plus prochain avenir, étant jusqu'à un certain
point en notre dépendance, sont matière de politique. S'il est
vrai toutefois que le présent repose sur le passé, s'y insère à
ses origines, et soit ainsi a conditionné » par lui, le passé, —
au moins le passé récent, le dernier passé, — est donc l'un
des fondements nécessaires d'une politique positive; et il vaut
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30 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
alors la peine de montrer avec plus de détail comment la
double révolution s'est accomplie, comment la double trans-
formation s'est opérée, ce qu'en se rejoignant et s'addition-
nant. Tune et l'autre ont en somme donné.
A cet éçard, ou de ce point de vue, les idées et les lois elles-
mêmes sont des faits ; pourtant, comme rien n'est plus un fait
qu'un fait, le mieux sans doute est de commencer par les faits
proprement dits. Mais, puisque la révolution, la transforma-
tion a été double, en même temps économique et politique, il
y aura lieu par conséquent de distinguer entre deux ordres de
faits, — économiques et politiques; — puis, dans ces deux
ordres, entre différents genres, faits matériels, ou moraux, ou
sociaux, affectant le Travail, ou le Nombre, ou l'État; car il
est essentiel de ne jamais oublier un des termes du problème,
et, au contraire, de se rappeler toujours que, dans l'État
moderne, après un siècle de grande industrie et un demi-siècle
de suffrage universel, le Travail ne peut être considéré indé-
pendamment de l'État, ni TÉtat indépendamment du Nombre.
Le fait matériel qui domine la révolution économique, c'est
l'application de la vapeur, comme force motrice, aux usages
industriels. Il est plus difficile qu'on ne croit d'en donner
exactement la date; quelqu'un l'a dit : « Les grandes inven-
tions ne sont jamais l'œuvre d'un seul; une grande invention
est la résultante des efforts accumulés d'une longue succession
de travailleurs (1). » Il semble bien cependantque le premier
(i) Voyez R. Thubston, Histoire de la machine à vapeur; deux vol. «le la
BibliothètpAC scientifique internationale ; Alcan, 1880-1882.
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 31
moteur à vapeur approprié à cette destination spéciale ait fait
son apparition à Manchester, chez Boulton et Watt, en 1790;
que si, par hasard, ce n'était pas le premier, et qu'il y en eût
d'autres, en tout cas on n'en trouverait point avant 1780
ou 1785.
Avant 1790, ou, en tous cas, avant 1780, avant cette
K grande invention », il y a[quelque abus des mots à parler de
a grande industrie », — de la grande industrie de type
moderne, caractérisée par la concentration en un seul lieu de
Toutillage, de l'ouvrage et d'une multitude ouvrière, par le
changement de l'atelier en usine; — ou si, depuis les envi-
rons de 1 750, on peut citer des exceptions, ce ne sont encore
que des exceptions, et on les compte (1).
La règle, d'une manière générale, pourrait être posée
ainsi : au dix-huitième siècle, et jusqu'à l'application du mo-
teur à vapeur, l'industrie est nécessairement concentrée par
régions suivant les circonstances physiques et économiques,
mais dispersée dans chaque région suivant les circonstances
naturelles de la population. Ainsi, l'industrie des draps est
comme concentrée dans le Languedoc, et dans les pays de
Sedan, de Rouen, d'Amiens, d'Abbeville; celle des toiles en
Beaujolais et en Bretagne; celle des soieries dans la région
lyonnaise. Mais, des 25,000 métiers battants que compte, vers
1750, la Picardie, il n'y en a guère que 6,000 ou 6,500 dans
les villes (2), le reste est épars dans les campagnes, où ils font
rivre 200,000 personnes. En 1760, tout autour de Rouen,
(i) A La Réole, vers 1750, une corderie emploie 300 personnes ; àTroyes, un
tissage en occupe kOO ; à Thiers» une coutellerie en emploie 450 ; la quincaillerie
d'Alcock en occupe 500. De 1758 à 1761, la manufacture royale de mousseline
du Puy emploie jusqu'à 1,200 personnes; en 1750, les Van Robais d'Abbeville
en occapent dans leur manufacture de draps juaqu*à 1,550; et, à la même date,
près de Liroogea, une autre manufacture royale d'étoffes de soie et de coton fait
travailler jusqu'à 1,800 personnes. — Voyez Germain Martin, la Grande itiJus-
trie en France sous le règne de Louis XV, p. 206.
(2) 5,000 à Amiens, 1,000 à Abbeville.
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82 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
45,000 personnes travaillent pour le compte de 12 maîtres
seulement (1); mais, ég^alement ici, la plus g^rande partie de
ce personnel est éparse (2) .
Il serait fecile, — s'il n'était aussi fastidieux, — d'accu-
muler des chiffres qui, d'ailleurs, n'ajouteraient rien à la
démonstration. Une seule chose en doit ressortir; c'est qu'en
somme, sauf quelques exceptions qui, comme à l'ordinaire,
rendent la règle plus certaine et plus évidente, l'industrie,
en France, au dix-huitième siècle, est pour ainsi dire à l'état
sporadique. Elle est comme semée à travers les provinces,
d'un bout à l'autre du pays ; elle est partout et elle n'est nulle
part; on vient, en de certains centres, chez le sieur un tel
ou le sieur un tel, chercher le travail et la matière première,
qui se disséminent et s'éparpillent après de tous côtés.
Même pour les exceptions qui méritent d'être citées, et là
même où le travail s'exécute sur place, en un seul lieu, on vit
alors sous un régime qui n'est encore ni celui de l'usine, ni
celui de la grande industrie. Non plus, en effet, que la grande
industrie de type moderne, l'usine, au sens moderne^ n'existe
point alors, et c'est justement parce qu'elle n'existe pas, qu'on
ne peut véritablement pas dire qu'existe alors la grande
industrie. Car a la fabrique » n'est pas «l'usine » . La fabrique
est « entièrement close de murs; chacun y est installé dans
une maison comprenant un rez-de-chaussée où se trouve un
métier à tisser, un premier avec cuisine, et une ou deux
chambres à coucher (3) » . Telle est, entre autres, la manufac-
ture royale de draps de Villeneuvette ; et telle est aussi la ma-
(1} 54,000 fileuses; 9,000 tisserands, 600 décoiipeurs, 300 restoupeuses,
700 femmes dans les blanchcries et autres services.
\t) Il eu est de même des 10,000 personnes qu*occupent à la fabricntion du
drap, dans la région de Givonnes, en 1756, 4 fabricants privilégiés avec 390 mé-
tiers. A Lyon, en 1753, on compte 10,000 métier3 et 60,000 canuts; et Tindus-
trte du ruban, à Saint-Ktienne ou à Saint-Chamond, en 1755, emploie
S6,000 personnes. — Germain Mirtiv, ouv. cité, p. 120-121.
^3"^ Germain MiRTis, ouvr. cile., p. 203.
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 83
nufacture royale de Sedan : un village d'artisans, une petite
ville dans la ville, une forteresse du travail, entourée d'une
enceinte, coupée du dehors, et se suffisant par ses seuls
moyens. Des chaumières sur une zone interdite, derrière une
grande porte défendue, et, dans chacune de ces chaumières,
un homme faisant u tout ce qui concerne son état» , le faisant
chez lui, avec des instruments que la fabrique lui fournit peut-
être, mais qu'il n'en regarde pas moins comme à lui : travail
séparé, travail isolé, sinon divisé ; industrie domestique et
familiale jusque dans ce que Ton appelle en ce temps la
grande industrie.
Peu à peu, cependant, sous la fabrique, l'usine s'ébauche;
et peu à peu l'organisation nouvelle apparaît, reconnaissable
à ce signe : le travail divisé dans l'atelier commun remplace
le travail total par ateliers séparés. A Villeneuvette, par
exemple> « on construit de vastes locaux, où les baies très
hautes se détachent sur la surface des murs; on y installe,
dans les salles du rez-de-chaussée, les appareils nécessaires au
dégraissage, au lavage etau séchage des laines. Puis, on place
les métiers dans les pièces du premier et du second étage, afin
de bien surveiller le personnel. Les anciennes demeures iso-
lées où l'ouvrier fabriquait les tissus avec un métier qu'instal-
laient les entrepreneurs sont uniquement affectées à l'habita-
tion des travailleurs (1). » A Sedan, même chose : u 25 pa-
trons possédant 113 métiers y occupent 10,130 personnes. Ils
ont 58 commis, qui surveillent vingt-neuf opérations spé-
ciales. Autant d'opérations, autant de spécialités. Des bâti-
ments, composés d'un rez-de-chaussée et de deux étages
éclairés par de grandes fenêtres, contiennent les métiers (2) . »
(1) Germain Martin, ouvr. cité y p. 203.
(2) « Aa rez-de-chaussée, on dégraisse la laine; ailleurs, on la fait sécher; des
femmes, 350 environ, la plusent; 130 en font le droussage; 500 la cardent;
2,500 la (lient, et une centaine la dévident. Il y a 1,500 tisseurs, à raison dedeus
par métier, et trois personnes par usine sont occupées exclusivement au foulage
3
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84 I/OHGANISATION DU TRAVAIL
Cette fois, c'est Tusine, ou presque, et bientôt le mot va
entrer dans la langue, bientôt Roland va en donner la défini-
tion : « Un vaste laboratoire, un immense atelier où les ma-
chines en grand sont communément mues par Teau : une
grosse forge, une forge d'ancres, une refonderie de fer, l'en-
semble des martinets et des grands travaux sur cuivre, des
fileries de fer, etc., sont des usines, qu'on distingue encore
par la nature de Tobjet particulier qu'on y exploite, comme
un laminoir, le lieu où l'on fore le canon, etc. (I)... »
Aux termes de cette définition, qu'est-ce donc qui a fait
sortir de l'ancienne fabrique 1' « usine » moderne? La pre-
mière transformation, et la plus importante, c'est la transfor-
mation matérielle de l'usine elle-même, de son architecture
et de sa figure, de ses bâtiments et de ses aménagements : a un
vaste laboratoire, un immense atelier » . Or, ce qui a rendu
possible et nécessaire cette transformation matérielle de la
fabrique, c'est, depuis 1750, l'application plus générale d'une
force motrice puissante, — la force hydraulique, — si bien
que la plupart des fabriques ou des usines à présent s'allon-
gent en longues constructions le long des cours d'eau.
Mais, pour que « les machines en grand » pussent être mues
communément par la force hydraulique, il a d'abord fallu
que les machines en grand fussent possibles, et, pour qu'elles
fussent possibles, il a fallu toutes sortes de changements et de
perfectionnements dans la technique de tous les arts. Le dix-
huitième siècle, dans sa seconde moitié surtout, en est en
effet rempli. Les inventions se succèdent rapidement : savants
et ouvriers y rivalisent La métallurgie profite des essais de
Les chardons qui catissent les tissas sont nettoyés par des femmes qui ne font
aucun autre travaiL Des hommes tondent les draps et les femmes les plient;
d'autres les emballent. » — Germain Martut, ouvr. cité, p. 202.
(1) Encyclopédie méthodique. Il est curieux de noter qu'un quart de siècle
après, le Code civil (art. 531) donne encore au mot Vtine son ancien s^^ns de
K machine mue par l'eau, » et dit que « toutes usines... sont meubies. »
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LE TRAVAIL, LE JNOMBllE ET L'ÉTAT 35
Buffon à Montbard; ftéaumulr travaille, lui aussi, sur le fer,
les fontes, l'acier, la porcelaine, les cordages : sa curiosité
ingénieuse s'étend à mille objets ; Vaucanson trouve succes-
sivement le métier mobile, le tour à dévider la soie, la
calandre à écraser les étoffes; il trouve la chaîne d'engrenage;
Hellot fait faire à la mécanique du tissage des progrès qui lui
permettent d'installer de grandes manufactures avec un
outillage nouveau. Anglais, Allemands, Hollandais, Suisses,
Italiens apportent le meilleur de leurs procédés : ce que
Holker et Milne, Macarty, Everet et K^y font pour les coton-
nades et les laines, d'autres le font pour d'autres branches,
pour des branches de plus en plus nombreuses de l'activité
industrielle; et ces autres ont nom : Turgot, Condorcet, Ber-
nard de Jussieu, Macquer, Duhamel, Vandermonde, les frères
Havart, les Lefèvre, Gouïn, Eymar, Slongel (1), etc. Grâce à
eux, à eux tous, théoriciens et praticiens, gens de science et
gens d'expérience, c'est réellement un outillage nouveau qui
se crée, et, en même temps que cet outillage particulier à
chaque fabrication, que cet outillage spécial, l'outillage social
ou national, — j'entends par là les routes, les canaux, tout le
réseau des voies, et tout le matériel des transports, — com-
mence, continue et ne cesse plus de se développer.
Ainsi cette création, lentement opérée, d'un nouvel et
double outillage, spécial et social, concordant et coïncidant
avec l'appropriation plus utile et plus usuelle comme force
motrice de l'une des forces de la nature, l'eau, va solliciter
l'industrie, la pousser à grandir progressivement, jusqu'à ce
qu'enfin, par la domestication triomphante de la vapeur, elle
devienne réellement et pleinement a la grande industrie» . En
cela encore, du reste, tout concorde et tout coïncide : il
semble que toutes les forces naturelles jouent ensemble, c'est-
(i) Germain MimTiii, ouvr. cité.
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36 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
à-dire toutes à la fois dans le même sens ; et Thistoire des
usines à eau est Thistoire des usines à feu, qui, par Temploi,
depuis 1725 ou du moins depuis 1750, de la houille comme
combustible (1), n'ont pas été transformées moins profondé-
ment. Mais non seulement ces transformations s'appellent et
s'entraînent les unes les autres : chacune d'elles, ainsi, en
appelle et en entraine d'autres, d'abord dans le même ordre
ou dans l'ordre tout à fait voisin, et puis dans des ordres en
apparence assez éloignés, par une série grossissante de consé-
quences; de telle sorte qu'à ce feit relativement secondaire,
la transformation matérielle de la fabrique, se rattache, se
relie ce quelque chose, fait de la transformation de toutes
choses, qui n'est en bloc ni plus ni moins que la transfor-
mation économique et politique du monde.
Car voilà qui n'est pas moins nouveau, moins moderne que
l'usine elle-même, par rapport à l'ancienne fabrique : le
patron, par rapport au « maître »> , l'ouvrier, par rapport au
tt compagnon » et à « l'artisan » ; ou, comme on dit alors,
« l'entrepreneur » et « l'ouvrier mercenaire » . Toutes ces
inventions, toutes ces transformations de la fabrique, du
moteur, de l'outillage spécial et de l'outillage social inté-
ressent directement ou indirectement la condition de tous
ceux qui font travailler et de tous ceux qui travaillent : en un
seul mot, du Travail ; et c'est le premier des trois termes du
problème devant nous posé. Jusque-là, entre ceux qui tra-
vaillent et ceux qui font travailler, on ne peut pas dire qu'il
(i) Le charboD de terre, déjà en usage vert 1725 pour les fours des verreries,
devient, à partir de 1750, en France, un aliment important de Tindustrie. Sous
la Régence, de 1715 à 172^3, on avait procédé, un peu de tous côtés, à deê
recherches de mines. Mais, vers 1750, on exploite encore peu et mal : bien des
obstacles s'opposent aux progrès, que ne facilite pas la préférence pour les
charbons anglais des industriels qui brûlent de la houille. Pourtant, aussitôt
qu*on se sert du charbon de terre pour la cuisson, non seulement Timportance
des manufactures de faïence et de porcelaine, mais leur nombre jusque-là [réduit,
augmentent. — Voyez Germain MiRTiK,oui;r. cite\ p. 110,215 et passim. Cf, Lu
Play, la Reforme sociale j t. II.
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 37
n'y eût pas de séparation : les privilèges de maîtrise en étaient
une, et souvent très haute, très épaisse et très dure; mais la
distance était bien moins grande, et les rôles bien moins
tranchés. Ceux mêmes qui faisaient travailler travaillaient; le
patron et l'ouvrier se rencontraient et se confondaient en un
point intermédiaire, l'artisan, à demi patron, à demi ouvrier,
qui tout ensemble était les deux, sans cependant être tout à
fait ni l'un ni l'autre : les deux, en s^ personne, se compo-
saient et ne s'opposaient pas (1).
Ce n'est guère que vers 1 750, — cette date marque décidé-
ment une ère, — que l'on voit se fonder des manufactures où
apparaît ce type, l'ouvrier mercenaire, qui ne pouvait appa-
raître qu'avec l'usine et dans l'usine, ou, pour être complète-
ment exact, qui ne pouvait apparaître en grand qu'avec les
machines en grand. Partout en France, dans toutes les pro-
vinces et toutes les industries, il en est à peu près ainsi : la
très forte majorité, sans comparaison, des classes qui tra-
vaillent et qui produisent, est faite de ces artisans, ni riches,
(i) De cet artisans, uo maître tisseur lyonnais peut être pris pour type : « Sa
demeure offre un aspect simple. Au dehors, on voit de grandes fenêtres : leur enca-
drement seul est en moellon ; les plâtres couvrent les autres parties de la maçon-
nerie. Les vitres sont rares; jusqu'en 175.0, le verre est cher, et, si Ton est peu 2^
Taise ou très économe, on le remplace par du papier huilé. Les métiers occupent
le premier étage. La femme a des joyaux et du linge pouronze cents livres environ.
Elle apporta en dot « quatre métiers propres à ouvrages figurez garnis de leurs
ustensiles de service quoyque vieux; plue, en meubles meublans qui ont aussy
servi depuis longtemps, composés de lits avec leur» assortimens, gardes-robes de
noyer, tables, chaises, quelque peu de cuivrerie et de vaisselle d'étain et autres
petits ustanciles de ménage, linges de plusieurs sortes pour le ménage dont partie
est usée... le tout évalué entre les parties, par des amis communs, la somme de
deux mille livres. « Un autre maître, également lyonnais, a reçu de sa mère par
contrat > la somme de cent cinquante livres en valeur d*un métier de sa profession
garni de tes ustanciles et en ustanciles de ménage. » Sa femme lui apporte <• deux
cents livres en valeur d'une garde robe garnie des habits, linge et nippes servant à
son usage et trois cents livres en argent et espèces sonnantes. » Le maître tisse
avec sa femme ou avec un et parfois plusieurs garçons. » — Voyez Germain Mar-
ti», ouvr. cité, t36, Î37. Cf. du même, P Industrie et le Commerce du Velay aux
dix-septième et dix'huitième siècles, p. 140 à 194. — Justin Godart, /'Ou-
vrier ett soie, monographie du tisseur lyonnais, 1** partie, la Réglementation du
travail (1466-1731). Lyon, Bernoux et Cumin, et Paris, A. Rousseau, 1809.
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38 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
ni pauvres, d*une condition comme d'une position moyenne,
ayant chez eux un métier ou quelques métiers, parfois sans
compag[non et parfois avec un ou quelques compagnons. Gela
est si vrai qu'à prendre les choses dans Tensemble, on ne peut
même pas dire au pluriel : a les classes qui travaillent et qui
produisent » ; il faut dire « la classe » au singulier, car, en
vérité, elles n'en font qu'une; le patron et l'ouvrier se tou-
chant et se confondant en ce point intermédiaire, l'artisan, il
n'y a point, au pied de la lettre, de « classe patronale » et il
n'y a point de a classe ouvrière » . Mais, d'autre part, puisque
l'industrie est répandue, disséminée dans les campagnes, et
que le tisserand a son champ qu'il cultive, ou mieux que c'est
le cultivateur qui se fait tisserand à ses heures, il n'y a pas
non plus, en face d'une classe agricole, une classe industrielle.
Patronale et ouvrière, industrielle et agricole, ces classes
aussi sont modernes; et s'il y en avait d'autres auparavant,
noblesse, bourgeoisie, peuple, ce n'étaient pas celles-là;
modernes donc comme la grande industrie, comme l'usine,
comme le patron et comme l'ouvrier.
Longtemps, en cet éparpillement du travail, les manufac-
tures appartenant au roi et les manufactures dites royales ou
«n possession d'un privilège du roi furent seules ou presque
seules à représenter l'industrie concentrée; mais, vivant sur-
tout d'exemptions et de subventions, aussi bien leurs direc-
teurs que leurs employés à tous les degrés sont plutôt des
fonctionnaires que des patrons et des ouvriers (1). Ce n'est
que lorsque la concentration de l'industrie passe de l'état
d'exception à l'état de règle, lorsque s'élève l'usine et que
tout travail industriel tend vers l'usine, que, dans la force du
terme, il y a, d'un côté, le patron, et, de l'autre côté, l'ou-
vrier. Entre le maître de l'ancien régime et le patron du
(1) Voyez Auguslin CocHiN, la Manufacture des glaces de Saint- Gobain, de
1665 à 1865. Broch. in-8«. Douniol et Guillaumin, 1865.
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 39
régime nouveau, la transition est u l'entrepreneur de fabrique» ,
que y Encyclopédie méthodique, — cette même Encyclopédie où
Roland définit l'usine, — à son tour définit ainsi : « L'entre-
preneur, qu^il connaisse ou ne connaisse pas le détail des opé-
rations d'un grand objet, est celui qui les embrasse toutes,
ainsi que les spéculations qui y ont rapport, et qui a, en sous-
ordre, des contremaîtres et des commis pour diriger les unes
et les autres et les lui apporter comme à un centre qui leur est
commun. L'homme qui est à la tète d'un établissement en
grand où l'on emploie diverses sortes de matières, ou d'un
établissement où Ton modifie très diversement la même
matière, cet homme est un entrepreneur (1). »
Et cet homme est en train de devenir, au sens moderne, le
patron. Il le sera, la maltris.e se sera transformée en patronat,
quand, après 1750, sous Gournay et les deux Trudaine,
l'abandon du système de privilège et de monopole, l'affran-
chissement progressif de l'industrie et du commerce, puis
quand, sous Turgot, l'édit de février 1776 pour l'abolition
des maîtrises, auront ouvert libre carrière à la concurrence
impatiente de toutes les énergies. Ce sera enfin le patronat
moderne, non seulement le patronat simple, mais le patronat
collectif, quand, la nouvelle installation et le nouvel outillage
des usines exigeant de fortes dépenses, il faudra trouver les
ressources, et qu'ainsi la carrière s'ouvrira également à la con-
currence et à l'association de tous les capitaux. Après ou avec
le patron et le patronat, au sens moderne, c'est donc le capital
au sens moderne ; et l'introduction de ce nouveau fecteur dans
l'organisation de l'industrie achève la transformation. Les
termes, en effet, se correspondent et se complètent. Dès que
le patron existe, par cela même existe l'ouvrier; dès qu'il
existe une classe patronale^ par cela même existe une classe
(i) EncyclopédU méthodique, t. I*.
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40 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
ouvrière; dès que Tune de ces classes est nécessairement capi-
taliste, Tautre, par cela même, est nécessairement merce-
naire; et, par cela même, le rôle moderne du capital déter-
mine le régime moderne du travail. Le premier changeant, le
second a changé; qu'est-il devenu, et ce qu'il est, comment
Test-il devenu?
L'abolition des maîtrises a eu pour corollaire Taffaiblisse-
ment du compagnonnage, ou, si c'est trop dire, qu'elle l'eut
pour corollaire, — ce qui implique une dépendance, — elle
en fut, du moins, selon la formule, précédée ou accompagnée;
les deux phénomènes se produisirent simultanément et se
poursuivirent parallèlement, n'étant au bout du compte que
deux aspects d'un seul et même phénomène, la transforma-
tion de l'industrie. Ni la maîtrise, ni le compagnonnage, faits
à la taille et sur le modèle de l'atelier, ne pouvaient remplir
le cadre si prodigieusement élargi de l'usine ; faits pour l'an-
cien régime du Travail, ni l'un, ni l'autre ne pouvaient
s'adapter au régime nouveau. Le compagnonnage* ne s'était
jamais du reste étendu à toutes les professions ; il ne les avait
jamais embrassées ou englobées toutes ; et, quoique son action
se fit partout sentir, plus ou moins pesante et plus ou moins
intermittente, il n'avait jamais, n'occupant en permanence
que certaines villes, couvert l'ensemble du pays : ni unité de
lieu, ni unité de plan, ni unité de rites. Il avait été, il était
encore, et il était de plus en plus une organisation de lutte
entre ouvriers de la même profession, compagnons et non
compagnons, appartenant à un « devoir » ou à un autre, au
moins autant qu'un instrument de combat contre les maîtres :
— des coteries, et non une classe.
Dans le moment de sa force, cependant, un de ses défauts,
et des pires, avait été de viser à monopoliser le travail, en
accaparant la fourniture de la main-d'œuvre, en ne souffrant
pas chez les patrons d'autres ouvriers que ceux qu'ils rece-
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LE TRAVAIL. LE NOMBRE ET L'ETAT 41
valent de lui, qui étaient à lui, et qu'il reprenait à sa conve-
nance ; par là, le compagnonnage était encore, en de certains
cas, le maître des maîtres, qu'il tenait à sa merci, et se libérer
de sa servitude passait au rang de leurs plus grosses préoccu-
pations. Cette libération, Tusine l'accomplit partout où l'usine
est possible; et si, plus tard, on devait voir renaître des ser-
vitudes semblables, celle-là n'en fut pas moins pour quelque
temps détruite. Comme l'industrie concentrée réclamait, à
poste fixe sur un point fixe, un personnel extrêmement nom-
breux, ce personnel, le compagnonnage nomade et limité ne
pouvait le tirer de son propre sein : il lui fallut donc tolérer
que l'on trouvât une place sans être affilié; et donc, incom-
patible avec l'usine, le compagnonnage fut réduit aux seuls
métiers qui précisément ne peuvent s'accommoder du système
de l'usine, qui vont chercher et exécuter le travail sur place :
c'est ainsi que les charpentiers sont et seront ses derniers
fidèles (1).
Au demeurant, dans le régime moderne du Travail, il y eut
bien autre chose de changé que le mode de l'embauchage ; le
contrat de travail le fut tout entier, car toutes les conditions
du travail changeaient. Pour ne retenir que le premier des
actes sur lesquels il porte, n'est-il pas évident que l'appren-
tissage, par exemple, ne pouvait pas être, dans un régime non
hiérarchisé qui repose sur la concurrence et le patronat, le
même que dans un régime hiérarchisé qui aboutissait au pri-
vilège et à la maîtrise? Ainsi jusqu'à la rupture du contrat :
comment eût-elle été, dans un régime ayant la liberté et
l'égalité pour principes, la même que dans un régime où il
est à peine exagéré de dire que le maître exerçait parfois sur
le compagnon qui le quittait avant le jour convenu comme un
droit de suite, équivalant encore à un demi-servage, et où
(i) Voyez Etienne-Martîn Saimt-Léon, Histoire des corporations de métiers ^ et
Germain Mabtiii, les Associations ouvrières au dix'huitième siècle.
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48 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
c'était un terme courant que celui d'ouvrier a déserteur»?
Ainsi de tout le reste : tout change. Ce n'est pas pourtant
que, lui-même, l'ancien régime du travail n'eût pas connu
quelques-unes des difficultés, quelques-uns des problèmes du
régime nouveau. Dès l'apparition de la grande industrie, et
alors qu'elle n'était encore qu'une exception, on a bataillé
pour la réduction de la journée de travail, et, dans la seconde
moitié du dix-huitième siècle, elle a diminué ; pour l'augmen-
tation des salaires, et, dans la seconde moitié du dix-hui-
tième siècle, ils ont augmenté (1). Non seulement les diffi-
cultés, mais les maladies du travail, le dix-huitième siècle les
a presque toutes connues : il a vu des chômages, aussi longs
ou plus longs que tes nôtres, et aggravés singulièrement par
des disettes ou d'extrêmes chertés; il a vu des grèves, issues
souvent des mêmes causes que les nôtres, aussi violentes, et
plus durement réprimées. Mais ce sont les mêmes choses, et
néanmoins ce sont de tout autres choses : car la même chose
ne se gouverne pas de la même manière, en un autre temps
et un autre milieu.
 ce grand changement dans la constitution du Travail,
pour décider si la masse a gagné ou perdu au total, perdu ici
ou gagné là, et ce qu'elle a gagné ou perdu, il faudrait
prendre chapitre par chapitre et article par article, entrer
assez avant dans les choses, faire pour le passé ce que nous
ferons pour le présent, parcourir l'un après l'autre, tout en
les rapprochant comme en une comparaison perpétuelle, les
quatre domaines à la fois indépendants et inséparables dont
nous avons dit que se compose cette espèce de règne naturel
ou social : le Travail ; et ce n'en est point le moment. En gros,
les faits matériels de l'ordre économique nous ont montré
(i) Voyez Histoire économique de ta propriété^ des salaires^ des denrées et de
tous les prix en général depuis Van 1200 jusquen Van 1800, par U Ticomte
G. o'Avbkbl; t. III et IV.
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LE TRAVAIL. LE NOMBRE ET L'ÉTAT 48
ceci, qui forme arête et ligne de faîte, et qu'il est nécessaire,
mais sufBsant de ne pas perdre de vue : avec le nouvel outil-
lage et le moteur nouveau, Teau d*abord, et puis, et surtout,
la vapeur, est appaiiie Tusine; avec Tusine, est apparue véri-
tablement la grande industrie; avec la grande industrie, est
apparu le régime nouveau du Travail; et, dans ce nouveau
régime, ce qu'il y a sans doute de plus nouveau, c'est pre-
mièrement, en regard du patron, l'ouvrier; c'est ensuite, en
opposition à une classe patronale, une classe ouvrière ; au
résumé, c'est le nouveau corps et, on le verra plus loin, la
nouvelle âme, c'est le nouvel être du Nombre.
II
Mais l'ordre économique et l'ordre politique sont l'un à
l'autre en une telle corrélation, en une telle connexité, que
les feits qui marquent dans l'un ont plus que leur répercus-
sion, développent leurs conséquences jusque dans l'autre; et
la transformation du Travail ne pouvait guère aller sans une
transformation plus ou moins radicale de l'État. En France,
quand, après 1750, lentement et par degrés, le Travail se
transforme, par degrés et lentement comme le Travail lui-
même, l'État aussi se transforme. La révolution économique
tendant à substituer partout au travail dispersé le travail
concentré, au monopole la concurrence des capitaux et des
bras, au régime de la petite industrie le régime de la grande
industrie, la révolution politique tend, chez nous absolument,
avec tempéraments et ménagements ailleurs, à substituer à
un État de divers états un État unifié par l'égalité de droit, au
privilège la concurrence des personnes et des classes, à une
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44 I/ORGANISATION DU TRAVAIL
société de type féodal une société de type industriel. Peu à
peu» la double révolution déplace Taxe de TÉtat, qui, par elle,
en passant et en faisant halte à cette station moyenne, la bour-
geoisie, va glisser, — chez nous tout à fait, et ailleurs plus
ou moins, — de la noblesse au peuple, en trois temps bien
comptés : avant 1789 ; de 1789 à 1848; et depuis 1848; car
cette Révolution n'éclate, n'atteint au sommet, n'attaque et
ne renverse la forme même du gouvernement que lorsque
déjà elle s'est accomplie dans les profondeurs et qu'elle a
totalement défait et refait par le dedans l'armature de la
société.
Le branle, une fois donné, ne tardera pas à emporter la
politique tout entière, mais il est sensible d'abord en ce qui
touche de plus près à l'ordre économique. Jusque-là, il avait
été interdit de changer d'outillage sans autorisation préalable,
et une ordonnance de 1723 défendait encore d'agrandir et de
modiâer la disposition des fourneaux d'usines à feu. Le nombre
de ces usines, forges, verreries, etc., était strictement limité,
dans la crainte que le bois ne vint à manquer, et la prohibition
n'était tombée qu'après que l'on avait eu entrepris activement
la recherche et l'exploitation des mines de houille, c'est-à-
dire sous la Régence. Les usines à eau n'étaient guère mieux
traitées, et, comme si l'on eût craint aussi d'épuiser les
rivières, on exigeait toutes sortes de permissions pour l'éta-
blissement d'un moulin.
A ces empêchements, tirés en quelque sorte de considéra-
tions naturelles, venaient s'en ajouter d'autres, tirés de con-
sidérations sociales. L'État, de haut en bas et de bas en haut,
était immuable; chacun y naissait dans sa case, où il grandis-
sait ou végétait, mais d'où il ne pouvait sortir : le fils d'un
maître de métier était maitre, il ne pouvait être que maître,
et nul ne pouvait Tétre que lui ; maitre en un métier, on ne
pouvait l'être qu'en ce métier; dans la plupart des cas, la
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LE TRAVAIL, LE JNOMBRE ET L'ÉTAT ^5
noblesse se perdait et, dans aucun, elle ne s'acquérait par le
commerce. C^était une société à cloisons étanches, où ni les
hommes, ni les professions, ni les conditions ne se mêlaient.
L'État maintenait, conservait, consacrait; il ne créait pas;
TÉtat visait par-dessus tout à être stable et se souciait modé-
rément d'être progressif. Dans l'ordre économique, le Travail,
et, dans l'ordre politique, l'État, étaient tout de tradition et
d'immobilité ; mais voici que l'un et l'autre désormais allaient
être tout de mouvement et de permutation; et la nécessité
d'innover dans l'yn devait contraindre à innover dans l'autre.
Ici encore, la concordance, la coïncidence est frappante ;
c'est à partir des alentours de 1750, du moment où commence
à se transformer l'industrie, que l'État commence à délier le
Travail des langes où il le tenait emmailloté. En 1754, un
arrêt du Conseil autorise la libre fabrication de la bonneterie,
et, quelques années plus tard, des toiles. Après 1760, le titre
privilégié de manufacture royale, qui s'obtenait surtout par
brigue, n'est plus accordé qu'en de très rares occasions.
Gournay, les Trudaine contribuent à cet affranchissement,
que Turgot achève par le fameux édit de 1776, dont on a pu
dire qu'il fut à lui seul toute une révolution, mais qui, beau-
coup plus encore qu'une révolution soudaine, était, tant ses
voies se trouvaient préparées, l'aboutissement, aux confins de
l'ordre économique et de l'ordre politique, d'une évolution
déjà longue. Tandis, en effet, que naguère le commerce em-
portait généralement dérogation à noblesse, maintenant, au
contraire, cette défaveur était abandonnée, cette déchéance
suspendue, et, depuis le premier quart du siècle, on avait vu
les gentilshommes des plus grandes maisons demander des
concessions minières et s'intéresser en des sociétés indus-
trielles ou commerciales (1). Ce n'était pas tout, et Turgot
(1) Ainsi le prince de Condé, dès 1716, le duc d'Humlères, le duc d'Aumont,
le duc de Chaulnes. Des sociétés se fondent pour l'exploitation des houillères :
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46 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
osait à présent proposer que le commerce pût, pour récom-
penser des services éminents, donner droit quelquefois à col-
lation de noblesse.
Ainsi se fendaient, avant de s'abattre, les cloisons étanches
de la société, et, parles fissures, passaient, dans les deux sens,
se mélangeant et prenant un commun niveau, les castes
d'hier qui demain ne seraient plus que des classes. Ainsi se
faisait la mutuelle compénétration dfe THonneur et de FAr-
g^ent; et ainsi se formait, — son élévation sociale constituant
une part importante de sa rémunération, — cette large et
solide bourgeoisie industrielle qui, à son tour, durant une
cinquantaine d'années, allait être la principale assise de
rÉtat. Mais ainsi, avec le Travail et en même temps que lui,
rÉtat n'en était pas moins comme saisi en son fond et comme
retourné. Le Parlement de Paris ne s'y trompait pas, quand,
par la voix de Séguier, présentant au Roi ses remontrances
sur redit de mars 1776, il s'écriait: « Les corporations...,
c'est une chaîne dont tous les anneaux vont se joindre à la
chaîne première, à l'autorité du trône, qu'il est dangereux
de rompre. La seule idée de détruire cette chaîne précieuse
devrait être effrayante... et l'édifice même de la constitution
politique serait peut-être à reconstruire dans toutes ses
parties (1) » .
Ces inquiétudes n'étaient sans doute point exagérées, mais
sans doute aussi elles venaient un peu tôt et allaient un peu
vite : on n'en était pas encore là, et, pour l'heure, quoique
Turgot dans ses considérants et Séguier dans ses observations
aient tous les deux parlé très clairement des ouvriers et même
par exemple, en 1766, pour les mines de Roche-la -Molière, enfre le duc deCba-
rost et consorts. Blumestein a la concession des mines du Forez et du Dauphiné;
La Gardette, la concession de Firminy ; la famille de Solages ouvre les mines de
Carmaux. \
(1) Voyei Flammeiimoht, Remontrances des Parlements au dix-huitième siècle j
p. 310.
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LE TRAVAIL. LE NOMBRE ET LÉTAT 47
de la a classe » ouvrière, — a cette classe d'hommes, dit Turgot,
qui, n'ayant de propriété que leur travail et leur industrie,
ont d'autant plus le besoin et le droit d'employer^ dans toute
leur étendue, les seules ressources qu'ils aient pour subsister » ,
— cependant, il s'agissait, en réalité, du commerce et de
l'industrie, c'est-à-dire du patron, du bourgeois, beaucoup
plus que de u la classe ouvrière » ou même du simple ouvrier.
Après comme avant 1776 (on sait d'ailleurs que l'œuvre de
Turgot ne survécut pas à sa chute, et que, dès le mois d'août,
il ne restait rien de ce qui avait été fait si péniblement au
mois de mars), après 1776 comme avant, l'ouvrier ne cessa pas
d'être Tobjet d'une espèce de suspicion légitime. La harangue
de Séguier nous livre là-dessus toute sa pensée, et toute la
pensée officielle d'alors, en cette phrase qui répond presque
mot pour mot à la phrase tout de suite célèbre de Turgot :
a II est surtout des classes sur lesquelles la police doit réunir
toute sa vigilance. Elle veille de loin sur le riche; il est inté-
ressé au bon ordre ; mais, en protégeant le pauvre, elle veille
de plus près sur sa conduite, parce qu'il n'aurait qu'à gagner
dans le trouble. Et quelle classe doit attirer de plus près son
attention qu'une classe d'hommes d'autant plus dangereux
que leur art leur fournit plus de moyens pour nuire, et d'au-
tant plus à craindre qu'ils ont plus de besoins? » Sans con-
tester qu'il y eût de bons ouvriers, « laborieux, actifs, sages» ,
et tout en l'admettant expressément, on ne pouvait s'empê-
cher de songer plutôt aux autres, «dissipés, inconstants, sans
conduite » , et derrière eux, et en eux-mêmes, a à ces êtres
nés pour le trouble des sociétés, chez qui les passions, moins
domptées par l'éducation, joignent à l'énergie brute de la
nature cette activité qu'elles acquièrent au milieu delà licence
des villes (1) » .
(1) Flammebmoht, ouvr. et peusage cités.
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kn L'ORGANISATION DU TBAVAIL
Dans cette idée officielle qu'a de l'ouvrier le dix-huitième
siècle finissant, comment ne pas remarquer qu'il entre on ne
sait quoi du sentiment méfiant de ce personnag^e de comédie
qui voudra bien, lui aussi, encourager les arts, mais non les
artistes : le dix-huitième siècle, même encyclopédiste et éco-
nomiste, fait de même; il veut bien protéger le travail, mais
se sent pogr le travailleur tout autre chose que de la ten-
dresse. En fait, dans le travail, depuis qu'on s'est décidé à le
libérer et à l'honorer, ce qu'on libère, c'est l'entreprise, et ce
qu'on honore, c'est le produit : mais le travail et le travail-
leur, l'œuvre manuelle et le manœuvre, gardent toujours, —
sauf ce que l'expression a d'excessif, — comme une tare de
servilité.
Cela est vrai de cette survivance du droit de suite, le droit
qu'a le maitre de retenir son compagnon, et cela est vrai de
bien d'autres choses. Cela est vrai du droit que semblent à
l'occasion disposées à s'arroger les puissances constituées, —
inventant, en avance de près d'un siècle, les ateliers natio-
naux, — de déporter à leur gré les ouvriers d'une province à
une autre, et, si elles jugent qu'il y en a un trop-plein, de les
faire passer, comme il leur plail, du métier à la terre (1).
Cela est vrai du droit que ces mêmes puissances s'adjugent de
condamner, lorsqu'elles le croient expédient, ces mêmes
ouvriers à se contenter de ce qu'il faut tout juste pour vivre
le plus mal et au plus bas prix, de fixer pour eux non point
un minimum, mais un maximum de salaire, de qualifier leur
simple réunion d'attroupement, leur accord de cabale, leur
mécontentement de mutinerie, et leurs réclamations de
rébellion. Cela est vrai, en un mot, de ce droit perpétuel et
universel, et qui est à leur égard tout le droit public du
(1) Le Parlement de Rouen, jugeant trop élevé le nombre des tisserands de la
ré{;ion, propose de le diminuer et d'en envoyer cultiver les terres du Poitou et de
la Marche. — Voyez Germain Martin, ouvr. citéf p. 259.
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ETAT 49
royaume, « de les mettre à la raison » ; et cela demeure vrai
jusqu'à la veille de 1789. Jusqu'à 1789, même quand TÉtat
militaire o s'industrialise » et quand TEtat aristocratique
s'embourgeoise, TÉtat fait comme du socialisme à rebours ;
il y a comme un antisocialisme d'État^ si c'est de V « antisocia-
lisme » que toute la force de l'État s'emploie en faveur du
patron contre l'ouvrier.
Le plus singulier, c'est que cela demeure encore vrai, en
fait, sinon théoriquement, même au delà de 1789, même à
travers la Révolution française. Non pas théoriquement; car,
en principe, la Révolution déclare pour toute l'humanité les
droits de l'homme et pour tous les Français les droits du
citoyen ; proclame à la face du monde la liberté, l'égalité, la
fraternité ; annonce aux peuples la souveraineté du Peuple ;
conçoit et définit l'État de telle façon que dorénavant il ne
saurait être, — je dis en principe et en doctrine, — qu'un
équilibre parfait et scrupuleusement maintenu de tous les
droits, de toutes les libertés et de toutes les parts de souve-
raineté entre tous les citoyens et tous les hommes. Dans cette
hypothèse, qui est la thèse révolutionnaire, l'État ne penche,
— je veux dire qu'il ne doit pencher, — ni d'un côté, ni de
l'autre; et, en l'espèce qui nous occupe, il n'est, — je veux
dire qu'il ne devrait être, — ni pour le patron contre l'ou-
vrier, ni pour l'ouvrier contre le patron.
Mais si, en fait et malgré tout, l'État ne peut point ne pas
être entraîné d'un côté plutôt que de l'autre, il semble que
dès lors il dût l'être du côté où pesait du poids le plus lourd
le plus gros amas de parts égales de souveraineté; en l'espèce,
du côté des ouvriers, qui étaient le Nombre. Il en fut pour-
tant tout différemment. En fait, la Révolution Française n'a
rien ou presque rien abandonné, à l'égard de l'ouvrier, des
préventions et des précautions de l'ancien régime. De lui, de
l'ouvrier, l'Assemblée nationale ne se méfie guère moins que
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50 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
jadis le Parlement; et la loi de 1791 n'est gfuère moins sévère
envers lui, si elle ne Test davantag^e, que les ordonnances de
mars 1786, d'avril 1777, ou même que les règlements de jan-
vier 1749. Bien que le plus souvent, dans les émeutes et les
insurrections, le Travail soit représenté surtout par de faux
ouvriers dont la spécialité est de ne point travailler, c'est chez
les ouvriers en général, chez ceux-là mêmes qui sont vraiment
le Travail, que Le Chapelier en 1791, comme Séguieren 1776,
redoute, au fond de son âme, <t ces êtres nés pour le trouble
des sociétés, d'autant plus à craindre qu'ils ont plus de
besoins et d'autant plus dangereux que leur art leur fournit
plus de moyens de nuire » . Contre eux l'Assemblée nationale
prend les mêmes mesures que le Parlement estimait devoir
prendre; elle professe, elle aussi, qu'en protégeant le pauvre,
il faut que la police veille de plus près sur sa conduite » ; e
cela, par le même motif, toujours le même : — la peur de cet
élément de désordre et de perturbation, « parce qu'il n'aurait
qu'à gagner dans le trouble » .
La Révolution, donc, n'a pas su se guérir de cette a phobie»
d'ancien régime, et qu'elle ne s'en soit pas guérie, il n'y a là
rien qui puisse étonner : ni dans ses causes, ni dans ses ori-
gines, ni dans sa direction, ni dans son personnel, la Révolu-
tion de 1789 n'a été une révolution ouvrière : de point en
point, et, d'un bout à l'autre, et du commencement à la fin,
par quelques phases qu'elle ait passé et par quelques mains,
elle porte l'empreinte, la marque de fabrique «bourgeoise » ,
et de la plus fermée, de la plus jalouse, de la plus aristocra-
tique des bourgeoisies, cette bourgeoisie de Palais qui ne vit
qu'avec soi-même et qui n'a pas d'ailleurs beaucoup plus de
sympathie pour la bourgeoisie de boutique, commerçants ou
industriels, que pour les ouvriers, gens de négoce ou de
besogne, les uns et les autres petites gens à ses yeux. Car son
libéralisme est tout oratoire, et de tête; sa «sensibilité» est
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ETAT 51
toute verbale : libéralisme et sensibilité sont les épanchements
par où s'écoule au dehors la littérature dont elle est imbue ;
mais elle n'a dans le cœur et dans le sang[ que son Moi. On
comprend que, faite par elle, la Révolution française n'ait
iait pour l'ouvrier, philosophie, philanthropie et phraséologie
ôtées, rien, ou si peu que rien, de direct et de positif.
Est-ce à dire toutefois que, pour lui, elle n'ait absolument
rien fait à échéance plus ou moins reculée et de façon plus ou
moins détournée? Ce serait se moquer que de le prétendre;
tout au contraire, elle a beaucoup fait, indirectement, de
deux manières : elle a fait les deux plus grandes choses qui
pussent être faites, si, en vérité, la double secousse, le double
ébranlement d'où devaient sortir et la transformation psycho-
logique de l'Individu, d'une part, et, d'autre part, la trans-
formation juridique de l'État, c'est elle qui les a imprimes à
une société avant elle stagnante. Avant elle, l'Individu traî-
nait en quelque sorte entre deux éternités, la première au-
dessus de lui, la seconde autour de lui, une existence résignée
et pleine du sentiment de l'immuable : il en était ainsi, parce
qu'il en avait été toujours ainsi, et, parce qu'il en était ainsi,
il en serait toujours ainsi. C'était plus qu'un ordre, c'était
l'Ordre, auquel il ne pouvait être dérogé. Et de cet ordre
immuable l'État était l'immuable conservateur; un État,
d'aiUeurs, où l'on ne voyait jamais agir une force qui ne fût
pas la suprême autorité, et où l'autorité suprême, éternelle
comme le reste, était il ne se peut plus personnelle, transmise
et perpétuée de prince à prince en la seule personne du
Prince, personne unique de TÉtat. Mais voici que soudain la
Révolution venait dire que ce que l'on avait cru être tout en
Un était par fractions égales en Tous; et voici qu'elle révé-
lait dans l'État une autre force, un autre droit, une
autre souveraineté : la force, le droit et la souveraineté du
Nombre.
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5S L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Il était certes impossible, dès cet instant, que la démonstra-
tion ne tt sortit » pas, ie temps accompli, a son plein effet » ,
mais, ce plein effet pourtant, elle n'allait le sortir qu'à la
longue. En attendant, et pendant un demi-siècIe encore,
malgré le transfert de la souveraineté, la déclaration des
droits, et l'éruption de la force, malgré la doctrine et la
théorie, malgré les Immortels principes, et la Liberté et
TÉgalité, en fait TÉtat ne cessait pas de pencher du côté du
patron plutôt que du côté de l'ouvrier ; seulement, tant que
durèrent la Révolution elle-même, puis l'Empire, on n'y prit
presque pas garde, car, pour la France, le Travail était
ailleurs, et ce qui eût formé la classe ouvrière était en grande
partie absorbé par l'armée. Mais, l'Empire tombé, la paix
revenue, de ce même côté, du côté du patron, l'État allait
pencher plus fortement que jamais, quand le système censi-
taire aurait remis à la bourgeoisie, sous une royauté constitu-
tionnelle, la réalité du pouvoir, maintenant placée dans l'ar-
gent.
De 1815 à 1848, le régime censitaire ou, mieux, les deux
régimes censitaires, la Restauration de la branche ainée et la
monarchie de Juillet, furent proprement le règne de la bour-
geoisie. C'est le temps où la grande industrie se développe;
Taristocratie se relève, la bourgeoisie s'épanouit; et, sans
doute, de par les mœurs aussi bien que par les institutions, le
débat est entre elles, entre la bourgeoisie et la noblesse, —
Sacs et Parchemins^ — quand il n'est pas entre les diverses
sortes et les diverses catégories de bourgeoisie : professions
libérales et métiers productifs, grande, moyenne et petite
bourgeoisie, le degré n'étant au surplus marqué que par tant
ou tant ou tant de mille livres de rente. De toute façon, la bour-
geoisie emplit TÉtat. Le comte Popinot et le baron Poirier
sont ministres et pairs de France : le projet, autrefois caressé
par Turgot, de conférer la noblesse pour services commer-
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 53
ciaux OU industriels éminents, est sing^ulièrement dépassé. Si
pauvreté n'est pas vice, richesse est vertu d'État. La formule,
qui, du reste, ne mérite pas les hauts cris qu'elle a feit jeter,
puisqu'elle ne résume pas une morale, mais une politique,
est : a Enrichissez-vous. » Or, la richesse étant le produit de
deux facteurs, le capital et le travail, TÉtat la comble des
faveurs publiques en celui de ces deux facteurs où elle est le
plus visible, le capital : dans le travail, elle se voit moins,
s'aperçoit à peine; il n'est pas inscrit au Grand Livre et ne
paye pas 200 francs de contributions directes; par consé-
quent, on le néglige un peu.
Et l'on s'en fait d'autant moins de scrupule que lui-même,
en apparence, se soumet et ne proteste point. Il y a bien
par-ci par-là quelques grèves, mais n'y en a-t-il pas toujours
eu? quelques barricades, mais n'est-ce pas le sort commun à
tous les régimes? quelques attentats même, mais n'est-ce pas
le crime isolé d'une poignée de conspirateurs? Ce qu'on voit
du Peuple est satisfait; donc le Peuple doit être satisfait; et
l'on oublie que dans le Peuple, comme dans la mer, il y a en
tout temps ce qu'on ne voit pas ; que, sous la surface la plus
calme, peuvent s'enfler les grandes lames de fond. Il y a bien
aussi quelques utopistes, quelques fous, qui vont prêchant un
évangile étrange et pour qui le Capital n'est pas cette divinité
que 1830 adore; mais combien sont-ils, qui sont-ils? Des
nobles ou des bourgeois dévoyés, postérité lointaine de
Babeuf : un Saint-Simon, des Enfantin, des Fourier, des
Cabet, des Barbés, des Louis Blanc, des Considérant, des
Blanqui, et qui les écoute? qui les prend au sérieux? Per-
sonne, ou seulement quelques hallucinés comme eux-mêmes!
Tout cela se passe, si tant est qu'il se passe quoi que ce soit,
dans le royaume, faut-il dire de l'idée ou de la chimère? mais
non pas dans le royaume de France, sûrement, sous le règne
du roi Louis-Philippe. Tout à coup la tempête accourt, la
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54 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
foule se rue sur les pas des prophètes solitaires. La révolution
était faite avant qu'on se fût persuadé qu'elle se pouvait faire ;
et c'était, par son prétexte, la plus absurde, mais, par son
caractère, la plus inévitable, et, par sa portée, la plus consi-
dérable des révolutions.
Il était absurde, en effet, que le Peuple s'émût pour l'ad-
jonction aux listes électorales de quinze ou seize mille o capa-
cités » ; aussi n'est-ce pas ce dont il s'émut : l'écume n'expli-
que pas la tempête, mais la lame de fond l'explique. Ce que la
Révolution de 1848 avait d'inévitable et de considérable,
Proudhon l'a bien compris et il l'a vig^oureusement rendu, en
une de ces oppositions violentes qui lui sont coutumières :
a Tout gouvernement, écrit-il, s'établit en contradiction de
celui qui l'a précédé ; c'est là sa raison d'évoluer, son titre à
Texistence. D'après cette loi d'évolution, le gouvernement de
Louis-Philippe, renversé inopinément, appelait son contraire.
Le 24 février, avait eu lieu la déchéance du Capital; le 25, fut
inauguré le gouvernement du Travail. Le décret du gouver-
nement provisoire qui garantit le droit au travail fut l'acte de
naissance de la République de février (1). w
A peine née, la seconde République se mit à agir énergi-
quement et précipitamment; et tout de suite, poussant et
bousculant l'État, elle le jeta du côté du Travail. Dès le
24 février, on nomme le gouvernement provisoire : la foule
exige que l'on y fasse entrer un ouvrier, Albert (2); le 25, sur
les instances d'une députation ouvrière, le droit au travail est
(1) P.-J. PnouDQOit, les Confessions d*un révolutionnaire ^ pour servir à l'his-
toire de la Révolution de Février, 3* édit., p. 67.
(2) « Quel fait d'une portée profomle, observe là-dessus Louis Blanc avec la
grandiloquence ordinaire de son langage, que cet avènement d'un ouvrier au pou-
voir, que cette inauguration d'une ère toute nouvelle, que cette reconnaissance
officielle des droits du travail, que ce défi, glorieusement scandaleui, jeté au
vieux monde ! • — Bévélations historiques ^ en réponse au livre de lord NoR-
MAKBY intitulé : À Year of Révolution in Paris ^ Bruxelles, 1859, Meline, Gans
et G-, t. !•', p. 76.
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L*ÉTAT 55
reconnu et a le million qui va échoir de la liste civile » rendu
«aux ouvriers auxquels il appartient ». Le 28, une autre
députation vient demander la création d'un ministère du Tra-
vail; elle échoue, mais n'échoue qu'à demi, car,àdéfaut d'un
ministère, on lui accorde une Commission de gouvernement
pour les travailleurs. Cette commission s'installe au Luxem-
bourg, et avec elle s'y installe, — c'est son président en per-
sonne, Louis Blanc, qui l'avoue ou qui s'en vante, — le
socialisme théorique et pratique. Elle donne d'abord au
peuple des mots, une proclamation, puis des projets de loi qui
ont pour objet d'émanciper le travail par une intervention de
lÉtat, d'assurer la « solidarité » entre tous les ateliers d'une
même industrie, et entre toutes les industries; elle lui donne
quelque chose de plus, et, dans sa première séance, elle
décrète l'organisation immédiate de la représentation de la
classe ouvrière; elle convoque le Parlement du Travail. Alors
projets et décrets se succèdent et s'entassent : pour la réduc-
tion des heures de travail et l'abolition du marchandage, pour
la fondation de cités ouvrières, pour l'institution de bureaux
officiels rapprochant l'offre et la demande de travail, pour la
résiliation des marchés affermant le travail des prisons, contre
l'expulsion des ouvriers étrangers. A l'appel de la Commission
de gouvernement, les associations coopératives de production
sortent de terre : tailleurs, selliers, fileurs, passementiers, et
elles essayent de se fédérer en union. La plupart disparais-
sent d'ailleurs, et leur faillite particulière va se perdre dans
la faillite générale des Ateliers nationaux, qui est la faillite
même de 1848.
En cette lamentable débâcle, on dirait que tout est englouti,
et il est vrai qu'il ne reste presque rien des mesures spéciales
que 1848 avait prises, de ce qu'il avait voulu, du jour au len-
demain, faire pour les ouvriers ; mais néanmoins tout reste,
puisqu'il reste le suffrage universel. 11 reste la contradiction.
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56 LOHGANISATÏON DU TRAVAIL
à laquelle il n'y a qu'une conciliation possible, que « le peuple
soit à la fois misérable et souverain » ; et cette contradiction
implique tout ensemble et le g^erme d'une révolution sociale
et le moyen d'une révolution légale. Le jour de mars 1848 où
Ledru-Rollin fait promulguer le suffrage universel renferme
en soi toute l'histoire politique et sociale qui doit suivre, tout
le second Empire et toute la troisième République. Ce jour-là,
se rejoignent et se soudent les deux révolutions : la révolu-
tion politique et la révolution économique, pour se combiner
et se dérouler en une révolution sociale; ce jour-là, s'achève
la transformation juridique de TÉtat, après la transformation
psychologique de l'ouvrier ; et, comme l'ouvrier est le Nombre,
comme le Nombre désormais est l'État, ou encore, comme le
Travail et l'État sont liés l'un à l'autre et agissent l'un sur
l'autre par le Nombre, ce jour-là, commence, et ne s'inter-
rompra plus, la transformation légale de la société.
III
La transformation psychologique de l'ouvrier est complète
sous divers rapports, et elle tient à diverses causes; du milieu
du dix-huitième à la fin du dix-neuvième siècle, non seule-
ment il a changé; il est changé : changé dans sa mentalité,
dans sa moralité, et comment dire? dans sa sociabilité. Changé
premièrement par la transformation matérielle de la fabrique
en usine, qui refait à nouveau la répartition géographique du
Travail, en amène la concentration, agrège et consolide ainsi
les ouvriers en une classe ouvrière, en un corps vertébré,
avec des centres nerveux, un système nerveux central, avec
une conscience collective, avec une àme de classe. Changé
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ETAT 57
ensuite par la transformation de l'outillage, par la machine,
dont on a beaucoup trop médit, et qui, loin d'asservir Tou-
vrier à une tâche abrutissante, aurait bien plutôt contribué,
du moins en général, à ouvrir, à assouplir et à élargir son
intelligence. Changé encore par la transformation de Tou-
tillage social, par la facilité, prodigieusement accrue, des
communications de toute sorte, qui a établi d'une extrémité à
l'autre de ce grand corps de la classe ouvrière comme une
circulation incessante. Changé enfin, tout jeune et avant le
travail même, par l'école primaire ; par l'enseignement pro-
fessionnel, qui, à mesure que l'industrie devenait de plus en
plus mécanique, a dû devenir de plus en plus technique, et
qui peu à peu a remplacé ou, sinon remplacé, réduit l'ap-
prentissage purement manuel ; par le service militaire obli-
gatoire; par les cours du soir, les conférences, les réunions,
par toute la propagande, écrite et parlée; — changé, — que
ce soit un bien ou un mal, — par le livre à bon marché, la
brochure distribuée et le journal à un sou.
Cela dans sa mentalité. Mais, deuxièmement, changé dans
sa moralité, par le changement total des circonstances et des
conditions de la vie : par un effet de la concentration elle-
même du Travail et de l'agglomération des travailleurs en des
villes populeuses; par la diffusion du bien-être et des goûts de
bien-être ; parle développement un peu artificiel des besoins,
l'abondance et le bon marché des satisfactions ; par le fléchis-
sement de toutes les barrières et le relâchement de toutes les
contraintes; par la diminution de tout respect, la perte de
toute influence, et la mort de toute tradition. Troisièmement,
l'ouvrier est changé dans sa sociabilité, par l'effet toujours de
sa concentration en groupements nombreux, serrés et exclu-
sifs, et par la constitution de ces groupements à l'état de
classe ouvrière; changé, parce que, dans la coutume ancienne
du Travail, il vivait avec le patron, dont il était plus près cer-
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58 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
tainement que des ouvriers d'une autre corporation, et
souvent même que des compag^nons du même métier placés
chez un autre maître, à combien plus forte raison des ouvriers
d'une autre profession, dans un autre lieu. Au contraire,
d'après le statut moderne, par le syndicat, — malgré la ten-
tative timide et médiocrement suivie de syndicats mixtes
rapprochant les ouvriers et les patrons, — l'ouvrier ne vit
guère qu'avec l'ouvrier, de la même profession d'abord et de
la même usine ou de la même mine, sans doute ; mais, en
outre, par les unions de syndicats, il peut prendre le contact
de tous les ouvriers de sa profession, et de l'ouvrier de toutes
les professions, dans le pays tout entier : lequel contact une
fois établi, l'ouvrier se considérant partout comme solidaire
de l'ouvrier et nulle part comme solidaire du patron, on peut
bien dire que sa sociabilité est changée. — Et, par ces trois
variations de sa mentalité, de sa moralité et de sa sociabilité,
on peut donc dire que s'est accomplie la transformation psy-
chologique de l'ouvrier.
Pour la transformation juridique de l'État, on a vu com-
ment elle s'est produite. Premièrement, ce fut la politique
commerciale et industrielle qui changea. Auparavant, l'État
tenait en une tutelle jalouse l'industrie et le commerce, en per-
mettait ou en défendait l'exercice, qu'il réglementait jusqu'aux
plus petites choses, les déconsidérait plus qu'il ne les favori-
sait, gardait sur eux une sorte de domaine éminent, tantôt les
subventionnait et tantôt les rançonnait, ou subitement les
abandonnait, mais jamais ne les laissait à eux-mêmes, éman-
cipés, intéressés et responsables. Maintenant, au contraire, il
leur rendait les rênes, il secouait l'assoupissement où les
avaient plongés l'habitude de se sentir surveillés, garantis,
attachés de très court, circonscrits de très près dans le profit
comme dans la perte, et l'indifférence, qui en était la suite,
au succès ou à l'échec; il les revivifiait par la liberté, les toni-
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L*ÉTAT 59
fiait par la concurrence, les aiguillonnait par la crainte de
réchec et les éperonnait par Tespoir du succès, que seul il
promettait de récompenser.
Deuxièmement, lorsqu'il eut changé de politique envers
rindustrie, TÉtat ne tarda point à en changer envers le tra-
vail. Auparavant, il traitait le droit de travailler comme un
droit régalien, qu'il dispensait ou refusait à son caprice et
sous ses conditions; qui dépendait, ainsi que tant d'autres,
ainsi que tous les autres, du bon plaisir du prince; qui n'ap-
partenait qu'à ceux à qui sa grâce le concédait, pour Fobjet
auquel il les destinait, dans le lieu et le coin de ce lieu qu'il
leur désignait; mais que ceux à qui il ne l'accordait pas expli-
citement et presque nominativement, ou qui y ajoutaient
quelque objet accessoire, ou qui le transportaient d'un lieu
au voisin, que ceux-là alors usurpaient. Maintenant, au con-
traire, il rejetait loin de lui « une pareille maxime » , cette
maxime à l'appui de laquelle venaient uniquement des raisons
d'abusive et funeste fiscalité, « que le droit de travailler était
un droit royal, que le prince pouvait vendre, et que les sujets
devaient acheter (1) » . Illusion, que ce prétendu droit royal!
Le droit de travailler n'est pas un droit royal, c'est un « droit
naturel (2) w ; et s'il est de droit divin, ce n'est pas du droit
divin du prince, mais du droit divin de tous les hommes :
tt Dieu, en donnant à l'homme des besoins, en lui rendant
nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler
la propriété de tout homme, et cette propriété est la première,
la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes. » N'est-ce
pas, — sous la Monarchie, en 1776, — et n'est-ce pas dans ses
termes propres, la Déclaration des droits? N'en est-ce pas,
(1) Édit du Boi portant suppression des jurandes f donné à Versailles au mois
de février 1776, registre le 12 mars en lit de justice.
(2) • Nous avons vu avec peine les atteintes multipliées qu*ont données à ce
droit naturel et commun des institutions anciennes, à la vérité, etc. » Préambule
de redit de 1776.
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60 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
quinze ans en avance, Tarticle 1*'? Quelque chose est donc
changée dans TÉtal, et non pas seulement dans la politique,
dans la conduite, mais dans la logique, dans la conception de
TÉtat. Viennent les temps qui le changeront dans son essence
et sa substance, dans sa nature et sa structure; et, troisième-
ment, ce qui, au début, n'était qu'un changement politique
sera la transformation juridique, pleine et parfaite, de TÉtat;
tout dans TÉtat, et TÉtat lui-même, en sera changé.
Quant à la transformation légale de la société, elle découle
comme fatalement de la transformation psychologique de
l'ouvrier et de la transformation juridique de l'État combinées
et coopérantes; elle est comme la résultante de ces deux
forces; elle commence aussitôt que l'État jusqu'alors
immuable se met en mouvement, et elle s'accélère aussitôt
que l'État en mouvement a pour moteur le Nombre. L'intro-
duction du Nombre dans la mécanique de l'État est compa-
rable, n faut bien s'en convaincre, à l'introduction de la
vapeur dans la mécanique du Travail ; si la vapeur est en
somme l'eau passée, par l'ébullition, de l'état statique à l'état
dynamique, le Nombre, c'est le peuple passé aussi, par la
révolution, du premier de ces états au second. Le Nombre
n'est pas plus le peuple tout simplement que la vapeur n'est
l'eau tout simplement. Lui aussi a subi une transformation ;
et d'abord du chef même de la transformation psychologique
de l'ouvrier, puisque, la classe ouvrière étant très nombreuse
en toute nation, lorqu'elle change, il est impossible qu'une
grande partie au moins du peuple n'en soit pas changée. Mais,
de la France, on doit dire plus, et ce n'est point seulement
l'ouvrier, ni une grande partie seulement du peuple qui a
changé, c'est le peuple en son ensemble, car, par la double
révolution, le milieu politique et économique, le milieu natio-
nal et social est changé : il y a, pour ainsi parler, un milieu
pré^révolutionnaire eixxn milieu post-révolutionnaire. Dans toutes
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 61
les têtes Tesprit souffle différemment : ce ne sont pas seule-
ment les ouvriers qui envisagent autrement les questions
ouvrières; c'est tout le monde, et comme tout le monde fait
le Ilombre, et comme le Nombre fait tout, le Nombre se
trouve porté d'instinct à résoudre, ou à tâcher de résoudre
autrement ces questions par chacune desquelles le nouveau
régime du Travail pose au nouveau régime de TÉtat le redou-
table problème d'une société nouvelle.
Peut-être, pourtant, ceux-là mêmes qui ont applaudi à la
transformation psychologique de l'ouvrier et aidé à la trans-
formation juridique de l'État ne voient-ils pas sans quelque
inquiétude ou quelque regret la transformation légale de la
société qui s'apprête et s'approche; mais il n'est plus en leur
pouvoir, il n'est au pouvoir de personne, ni de l'éviter, ni de
l'écarter. C'est le danger des grands mots et des beaux dis-
cours qu'ils contiennent toujours plus qu'on ne pensait y
mettre, et que tôt ou tard une main brutale, en pressant
l'outre, veut en exprimer tout le contenu. Or, ceci contenait
cela, et cela sortira de ceci. Déclaration des droits, Immortels
principes, Souveraineté nationale, osselets qu'on a donnés
comme joujoux au peuple, et que l'enfent terrible brisera
pour en tirer, si desséchés qu'ils soient ou si vides qu'on les
ait crus, une a substanti6que moelle ! » Des mots et des dis-
cours l'ont déchaîné, mais d'autres mots, d'autres discours
ne le renchaineront pas.
a Dans la matinée du 25 février, dit Louis Blanc (1), nous
étions occupés de l'organisation des mairies, lorsqu'une
rumeur formidable monta vers l'Hôtel de Ville. Bientôt, la
porte de la chambre du Conseil s'ouvrit avec fracas, et un
homme entra qui apparaissait à la manière des spectres. Sa
figure, d'une expression farouche alors, mais noble, expres-
(1) Révélation historitjueSy t. I*', p. 135-136.
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6î L'ORGANISATION DU TRAVAIL
sive et belle, était couverte de pâleur. Il avait un fusil à la
main, et son œil bleu, fixé sur nous, étincelait. Qui l'envoyait?
que voulait-il ? Il se présenta au nom du peuple, montra d'un
geste impérieux la place de Grève, et, faisant retentir sur le
parquet la crosse de son fusil, demanda la reconnaissance du
droit au travail... M. de Lamartine, qui est fort peu versé dans
Tétude de l'économie politique, s'avança vers l'étranger d'un
air caressant, et se mit à l'envelopper des plis et replis de son
abondante éloquence. Marche — c'était le nom de l'ouvrier
— fixa pendant quelque temps sur l'orateur un regard où
perçait une impatience intelligente; puis, accompagnant sa
voix d'un second retentissement de son mousquet sur le sol,
il éclata en ces termes : u Assez de phrases comme ça! » Je
me hâtai d'intervenir; j'attirai Marche dans l'embrasure
d'une croisée, et j'écrivis devant lui le décret... »
Cette anecdote est plus que de l'histoire : un symbole.
L'ouvrier Marche parlant au Gouvernement provisoire, c'est,
dans « la rumeur formidable » et par « le geste impérieux »
du Nombre, le Travail signifiant sa volonté, et dictant sa loi,
— la loi, — à l'État.
Il
LES IDÉES
Les faits nous ont déjà montré comment la révolution éco-
nomique est venue opérer la transformation psychologique
de l'ouvrier, et la révolution politique la transformation juri-
dique de l'État, puis comment toutes deux réunies coopèrent
à la transformation légale de la société. Nous avons vu par
eux comment le Travail transformé a tout de suite transformé
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ETAT 63
le Nombre, qui à son tour a transformé TÉtat, et comment
depuis lors l'État, sous la pression du Nombre, s'est mis en
marche vers un nouveau régime du Travail. Mais, à cette
double révolution, les idées n'ont pas moins contribué, elles
en ont, pour ainsi dire, été les agents ou les instruments
autant que les faits eux-mêmes; elles en déterminent aussi
bien, mieux peut-être, et le caractère et le sens et la portée.
A partir de 1750, d'une part, l'application à l'industrie des
forces naturelles, de l'eau et de la vapeur, change de fond en
comble les conditions du Travail ; d'autre part, le principe de
la souveraineté nationale et son expression pratique, sa tra-
duction positive, le suffrage universel, substituant le Nombre
à l'unité, changent de fond en comble les conditions de l'État;
mais, en même temps et du même train, sinon un peu plus
vite, que s'accomplissent à la fois ce bouleversement de la
matière et ce renversement du pouvoir, c'est comme un ren-
versement, comme un bouleversement de l'esprit.
Riitre 1750 et 1848, le Travail passe de la fabrique à
l'usine, et l'État glisse du roi au Nombre en trois étapes bien
marquées : avant 1789; de 1789 à 1848; après 1848 : dans
les faits, la coupure est nette ; mais elle ne l'est pas moins
dans les idées. En effet, jusqu'en 1789, et pendant toute la
Révolution française, il ne s'agit que de démolir l'ancien État
et de détruire l'ancienne société, de promener sur leurs ruines
le niveau et l'équerre : tout le monde libre, on le dit, mais
tout le monde égal surtout, et surtout, plus de noblesse, voilà
le point, voilà le fond de la philosophie politique. De 1789 à
1848, rÉtat ancien étant démoli et l'ancienne société détruite,
pour qu'ils ne renaissent pas et ne repoussent pas, on pro-
clame la déchéance du système féodal ou militaire et l'avène-
ment du système industriel, sans distinguer d'ailleurs, dans
le premier moment, entre l'entrepreneur, le patron, ou le
capitaliste même, et l'ouvrier : tous ensemble formant la
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64 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
classe industrielle, que Ton opposait en bloc à Tautre, à
celle qu'on ne voulait pas voir revivre, la classe, la caste
féodale : on prêche la richesse, le commerce, on chante la
Bourgeoisie sous le nom d'Industrie. Mais peu à peu voici que
dans rindustrie l'ouvrier et sous la Bourgeoisie le Peuple se
lèvent, qu'ils se détachent du reste, qu'on les en sépare,
qu'on les lui oppose : à la théorie de l'État bourgeois se
substitue la théorie de l'État populaire, de l'État ouvrier;
c'est-à-dire de l'État fait non plus poilr un, ni pour quel-
ques-uns, non plus pour tous, mais pour le Nombre; non
plus pour la naissance, ni pour la propriété, mais pour le
Travail.
Ici encore et à cette fin deux courants se réunissent, deux
mouvements convergent, venus, en quelque sorte, l'un du
dedans, l'autre du dehors. Durant les deux premières périodes
de cette révolution séculaire, ce sont des nobles et des bour-
geois qui s'en instituent les propagateurs : des nobles qui, en
1789, font le pont à la bourgeoisie, des bourgeois qui, en
1830, font le pont au peuple ; et là aussi il y a comme un glis-
sement. Ce n'est guère qu'aux environs de 1848, au plus tôt
aux environs de 1840, que ces doctrines, ces pensées de bour-
geois réformateurs et, comme on commence à dire, « socia-
listes » , ayant pénétré la masse ouvrière, les germes apportés
de l'extérieur y éclosent, s'y reproduisent, et que des idées
nouvelles sur le Travail s'élaborent à l'intérieur même du
monde du Travail. Il est vrai que dès cet instant la puissance
en devient irrésistible, et que, brûlant les étapes, tout d'une
traite, en huit années, — de 1840 à 1848, — la double Révo-
lution entre dans sa troisième période. Le grand problème est
posé en ses trois termes : le Travail, le Nombre, l'État. S'il ne
s'est pas ainsi formulé d'un seul coup, on peut sans doute en
suivre, pour chacun de ces trois termes, les énoncés successife«
et attendre, d'un rapide historique, d'une brève chronologie
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 65
des idées, en concordance avec les faits, plus que la satisfac-
tion d'une vaine curiosité.
I^aturellement, cela commence par des généralités. Tout
est à défaire et tout est à refaire. L'homme était bon, à Tori-
gine, dans les bois et dans les cavernes : sa civilisation n'a été
que sa corruption. Il était bon et il était heureux, quand il n'y
avait ni tien ni mien, et quaftd rien n'était à personne. La
terre était un vaste Eden livré aux jouissances communes; à
rhumanité tout entière Tarbre tendait ses fruits, la forêt
offrait son gibier et les rivières leurs poissons; Therbe pous-
sait dans les prairies pour des troupeaux qui venaient d'eux-
mêmes s'y ranger. Nul ne s'inquiétait de travailler, de possé-
der, d'opprimer. Ce qui a tout perdu, c'est le travail, la
propriété, la société, etc. — Je me hâte de poser cet etc.,
car on pense bien qu'il n'y a point ombre d'utilité à ressas-
ser pour la millième fois ces balivernes; il suffit, là-dessus,
d'un renvoi aux poètes antiques ! Dans le fatras des déclama-
tions politico-sentimentales dont a retenti le dix-huitième
siècle, dans ce déballage de romantisme social, je voudrais
simplement chercher s'il y a quelque chose d'un peu précis
sur la question, qui naît alors, des formes modernes du Tra-
vail et de l'État, sur la manière de concevoir leur constitution,
leurs conditions, leurs relations; et, si ce quelque chose y est,
l'en isoler et l'extraire. Partis, pour les faits, de 1750, la coïn-
cidence, la concordance est telle que c'est de 1750 encore
qu'il Caut partir pour les idées. Justement en 1748, cent ans
avant que lés journées de Février vinssent imposer la conclu-
sion, Montesquieu publiait V Esprit des lois. Or, on y litj entre
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66 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
tant de considérations qui touchent de plus ou moins près à
notre sujet, des aphorismes comme ceux-ci, que l'on ne sau-
rait négliger de relever, car la trace ne va plus s'en perdre,
mais se creuser, au contraire, jusqu'à faire sillon : « Un
homme n'est pas pauvre parce qu'il n'a rien, msiis parce qu'il
ne travaille pas. Dans les pays de commerce, où beaucoup de
gens n'ont que leur art, l'État est souvent obligé de pourvoir aux
besoins des vieillards^ des malades et des orphelins. Un État bien
policé tire cette subsistance du fond des arts mêmes; il donne
aux uns les travaux dont ils sont capables; il enseigne les autres
à travailler, ce qui fait déjà un travail... Quelques aumônes
que l'on fait à un homme nu dans les rues ne remplissent
point les obligations de l'État, qui doit à tous les citoyens une
subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable^ et un
genre de vie qui ne soit point contraire à la santé, n
Montesquieu a beau s'apercevoir, ce chapitre d'une page à
peine écrit, que c'est là s'engager très loin, et, s'en aperce-
vant, il a beau se couvrir de toutes sortes de « si v et de
a mais » , faire apparaître, derrière nne médiocrité trop fa-
cile, les spectres de la paresse et de la misère universelles (1);
il a beau se reprendre, s'expliquer, se restreindre (2) ; il ne
peut plus faire que ces quelques phrases ne contiennent pas
en puissance : et le droit de travailler, auquel s'ajoute, duquel
découle le droit de choisir librement son travail (3) ; et le
(1) (t A Rome, les hôpitaux font que tout le monde est à son aise, excepté
ceux qui travaillent, excepté ceux qui ont de Tindustrie, excepté ceux qui cul-
tivent les arts, excepté ceux qui ont des terres, excepté ceux qui en font le com-
merce. »
(2) • J'ai dit que les nations riches avaient besoin d'hôpitaux, parce que la
fortune y était sujette à mille accidents ; mais on sent que des secours passagers
vaudraient bien mieux que des établissements perpétuels. Le.mal est momentané :
il faut donc des secours de même nature, et qui soient applicables à l'accident
particulier. » Esprit des loU, liv. XXIII, ch. xxiv, Des Hôpitaux,
(3) Ibid.y liv. XX, ch. xxii : « Les lois qui ordonnent que chacun reste dans
sn profession, et la fasse passer à ses enfants, ne sont et ne peuvent être utiles
que dans les États despotiques, où personne ne peut ni ne doit avoir d'ému-
lation. •»
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 67
droit à Fassisiance dans Tinyalidité et dans la vieillesse ; et ce
que, cent ans plus tard, on devait appeler le droit au travail,
qui n'est pas seulement le droit de travailler, mais le droit
d'exiger du travail; et ce que, plus tard aussi. Ton devait
appeler le droit à la subsistance, qui n'est pas seulement le
droit de vivre, mais le droit d'exiger « un genre de vie qui ne
soit pas contraire à la santé »» ; tous ces droits, contre qui, —
puisqu'un droit ne peut pas ne pas être à la charge comme au
profit de quelqu'un? — contre l'État évidemment : a l'État
doit. .. » Ils sont en puissance dans ces dix lignes, ils se déve-
lopperont au fur et à mesure que se développera l'industrie
elle-même et que s'accomplira par elle la transformation ma-
térielle du monde, cette transformation qui ne se fera pas
sans des perturbations profondes, et dont Montesquieu pres-
sent et redoute certaines conséquences : « Ces machines, dit-
il, — et qu'étaient les machines de 1748? — ces machines,
dont l'objet est d'abréger Fart, ne sont pas toujours utiles. Si
un ouvrage est à un prix médiocre, et qui convienne égale-
ment à celui qui l'achète et à l'ouvrier qui Ta fait, les
machines qui en simplifieraient la manufacture, c'est-A-dire
qui diminueraient le nombre des ouvriers, seraient perni-
cieuses (1). »
Tous ces droits en puissance se développeront, quand,
dans la société, les préjugés céderont, les cloisons se fendront
ou s'abaisseront, les rangs se rapprocheront, les classes s'ou-
vriront et se compénétreront; phénomène que Montesquieu
fait mieux que de pressentir, qu'il constate déjà, et dont les
bons effets ne lui échappent pas (2).
(1) Esprit des lois^ liv. XXIII, ch. ivii, Du nombre des habitants par rapport
aux arts.
(2) m Des gens, frappés de ce qui se pratique dans quelques États, pensent
qu'il faudrait qu'en France il y eût des lois qui enfjageassent les nobles à faire le
commerce. La pratique de ce pays est très sage : les négociants n'y sont pas
nobles; mais ils peuvent le devenir. Ils ont l'espérance d'obtenir la noblesse,
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68 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Enfin, ils s'élèveront de la puissance à l'acte, ces droits
posés par Montesquieu, ou du moins ils tendront à s'y élever,
lorsque, d'un côté, s'affirmera le désir, le besoin d'éga-
lité, et que, de l'autre, l'inégalité réelle s'accusera ou sera
plus vivement, plus douloureusement ressentie; lorsque la
grande industrie concentrera de grandes foules dans les
grandes villes, et y juxtaposera de grandes fortunes et de
grands dénuements, faisant ainsi ressortir de grandes diffe->
rences qui, pour ceux qui en souffrent, ressembleront aisé-
ment à de grandes injustices. En haut, c'est m le luxe v , qui
est « en raison composée des richesses de l'État, de l'iné-
galité des fortunes des particuliers, et du nombre d'hommes
qu'on assemble dans certains lieux. » Mais le luxe est sur-
tout en proportion avec l'inégalité des fortunes : « Si dans
un État les richesses sont également partagées, il n'y aura
point de luxe : car il n'est fondé que sur les commodités quon
se donne par le travail des autres (1). » Plus donc il y aura
de luxe, plus il y aura d'inégalité dans l'État, et plus l'iné-
galité tournera à l'injustice, car plus le luxe des uns sera
fait de l'abus du travail des autres. Et c'est, en termes
réservés, la thèse de « l'exploitation de l'homme par
rhomme. »
Avoir fourni ceci : et le principe du droit de travailler, et
celui du droit au travail, et celui du droit à l'assistance, aux
novateurs en quête de maximes, n'est certes pas n'avoir rien
donné, ou n'avoir donné que peu, n'avoir apporté qu'une
petite contribution au mouvement des idées dans le domaine
social; et en vérité, si désormais elles y sont en mouvement,
et prennent cette direction, là peut-être, chez Montesquieu,
•ans en avoir l'inconvénient actueL lU n'ont pas de moyen plus sûr de sortir de
leur profession que de la bien faire, on de la faire avec honneur... ■ Esprit
des lois, liv. XX, ch. iiili.
(i) Esprit des lois y liv. VII, ch. i*, Du luxe.
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LE TKAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 60
est leprtmum movens, et de lui vient la chiquenaude initiale.
Mais, Tannée même où il mourait, et avant que fût épuisé
le prodigieux succès de V Esprit des Lois, paraissait, sans nom
d^auteur, un livre dont le titre complet, — long et explicatif
suivant la mode du jour, — était : le Code de la Nature ou le
véritable Esprit de ses lois de tout temps négligé ou méconnu (1) ,
que Tardent et violent éclat du style fit attribuer à Diderot,
et qui était d'un personnage de qui, maintenant encore, on
ne sait guère que son nom : Morelly, avec le lieu et vague-
ment la date de sa naissance : Vitry-le-François, vers la fin du
règne de Louis XIV (2). Quelle loi édictait-il, ce Code de la
Nature, et quel principe Tinspirait? Du fond de la solitude où
Tobscur Morelly Tallait chercher, la bonne Nature disait ce
qu'elle eût dû, depuis les premiers âges, être lasse de répéter,
à savoir que, laissée à elle-même, elle serait parfaite, et que,
laissé à lui-même, Thomme aussi serait parfait dans la nature
parfaite; que les législateurs et autres fabricateurs et exploi-
teurs des sociétés avaient fait tout le mal; que la cupidité,
en effet, était le vice des vices; mais que nul ne fût devenu
avare, si nul n'eût pu devenir propriétaire. De l'univers
qu'elle empoisonne, on chasserait donc « la détestable pro-
priété » , et Ton prendrait à l'avenir ses sûretés contre elle;
• fou furieux, ennemi de l'humanité, » et bon à enfermer
pour toute sa vie en un caveau « bâti dans le lieu des sépul-
tures publiques » , quiconque tenterait de la rétablir! — puis
le rabâchage ordinaire des vieilles turlutaines.
Il y avait pourtant, dans Morelly, quelque chose de plus;
et ce quelque chose, en y regardant de près, n'était pas beau-
(1) 1755 et 1760.
(t) Benoit Malon, daot te Sociathme intégrât (1890), t. I*', p. 124, le qualifie
pourtant « d'humble instituteur » ; ■ sa vie est restée inconnue » , dit le Nouveau
Dictionnaire d'Économie poiitiifue Avant te Code de ta Nature^ Morelly avait
publié un Essai sur f esprit humain ^ 1743; un Essai sur le cœur humain ^ 1745;
le Prince ou Traité des qualités d'un grand roi, et le Système d'un sage gouverna
mentf 1751; te Naufrage des (les flottantes ou la Basiliade^ 1753.
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70 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
coup moins que Fébauche d'un plan d'organisation ou de
réorganisation sociale. L'article premier du Code de la Nature
est ceIui-K;i : « Le champ n'est point à celui qui le laboure,
ni l'arbre à celui qui y cueille des fruits; il ne lui appartient,
même des productions de sa propre industrie, que la portion
dont il use : le reste, ainsi que sa personne, est à l'huma-
nité. » Le modèle d'une société ainsi réformée, c'est a la
famille consanguine » ; et le type de son gouvernement, c'est
le gouvernement paternel ou patriarcal, a Or, tout membre
de la femille apporte en naissant le droit de vivre, qui est
antérieur à celui de travailler. Ce droit à la vie dblige donc de
laisser en communauté une partie, sinon la totalité des res-
sources accumulées, afin que les survenants ne trouvent pas
toujours les parts réglées. » En conséquence, si « la détes-
table propriété » n'était pas absolument rayée de la terre,
elle était du moins « socialisée », et il n'y avait plus de pro-
priétaires à titre privé, mais des usufruitiers en nom collectif.
Indivisible était le sol, indivisible la demeure commune, et
commun l'usage des instruments de travail, commune la jouis-
sance des fruits. Chacun travaillerait selon ses forces et ses
facultés, chacun consommerait selon ses besoins et ses goûts.
Les citoyens, disons le vrai mot, les sociétaires, seraient réunis
par groupes de mille au moins. La famille, la tribu , la pro-
vince étant les unités organiques de toute nation, c'est en
provinces, tribus et familles que la nation serait politiquement
répartie.
A sa tête, un Sénat ou Conseil suprême, magistrature
souveraine qu'occuperaient tour à tour les chefs de pro-
vince, élus dans chaque province par chaque tribu à son
tour, chaque famille dans la tribu élisant à son tour le chef
de tribu, et chaque sociétaire à son tour étant chef de
famille. Sur dix et des multiples ou des composants de dix,
Morelly fonde ainsi comme un système décimal de la
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ETAT 71
société (l). Passons. Il suffit présentement de noter qu'en cet
essai d'organisation ou de réorganisation sociale on trouve
un peu de tout ce qu'on retrouvera plus tard dans d'autres
rêves d'instauration ab imis fundameniis : tout à l'heure nous
dégagerons et marquerons mieux le lien de parenté; alors,
d'une théorie, d'une construction à l'autre, la filiation, par-
fois inavouée, apparaîtra.
Cependant la part de la déclamation pure y est aussi très
abondante, et c'est le moment de nommer au moins le roi des
déclamateurs de ce temps et sans doute de tous les temps :
J.-J. Rousseau. Je dis : de le nommer, de nommer au moins
trois ou quatre de ses ouvrages : le Discours sur rorigine de
Finég alité parmi les hommes et le Discours sur f Economie poli'-
tique (1755) ; le Contrat social; Emile ou de r Éducation (1762);
et j'aurais raison de le dire, s'il ne s'agissait que du Travail, et
si l'on ne cherchait et ne retenait que des idées suffisamment
précises sur ce point particulier; mais j'ai tort, si l'on con-
sidère les deux autres termes du problème : le Nombre et
rÉtat, et si Ton songe que ces livres ont eu sur la direction
générale des esprits pendant un demi-siècle une influence
incomparable. II n'en est peut-être point dans toute la litté-
rature qui jamais aient remué aussi profondément l'âme, la
(1) Le mariage aura lieu de quinze à dix-huit ans; il sera obligatoire et indis-
soloble pour dix ans; après dix ans, le divorce sera permis. Les enfants, que la
mère allaitera obligatoirement, resteront dans la famille jusqu'à cinq ans : après
quoi, ils seront élerés en commun aux frais de la société; ils recevront obligatoi-
rement ane éducation tout expérimentale, dégagée de toute crainte comme de
toute espérance^ sans intervention de la divinité, et professionnelle à partir de
rage de dix ans. De vingt à vingt-cinq ans, ils seront répartis dans les diverses
branches du travail par un conseil de revision, pacifique distributeur des peines
et des récompenses, qui du reste ne pourront jamais être des récompenses en
argent, tout argent étant capital social, tout capital étant instrument de travail,
et tout instrument de travail étant à la fois indivisible quant au fonds et commun
qoant à Tusage; — nul autre privilège au talent que celui de diriger les travaux
dans rintérét commun. Tous les cinq jours, repos public et, par surcroit, des
/étea publiques nombreuses. — Le projet de Morelly comprenait du reste, trente
ans avant Lagrange, Berthollet, Borda et Prony, l'introduction du système déci-
mal pour les poids et mesures.
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72 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
conscience et la volonté des hommes ; il n'en est pas où les
mois aient été si manifestement, si rapidement, si invincible-
ment des forces (1). Ils sont comme un foyer intense dont la
chaleur, en se communiquant, crée du mouvement de proche
en proche. Presque tout ce qu'ils disent, on Tavait déjà dit,
mais on ne Tavait pas dit encore de ce ton et avec cet
accent.
Reprenez, par exemple, la tirade fameuse : « Le premier
qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi,
et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai
fondateur de la société civile. Que de crimes, de g[uerres, de
meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point éparg[nés
au g^enre humain celui qui> arrachant les pieux ou comblant
les fossés, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d'écouter
cet imposteur; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits
sont à tous et que la terre n'est à personne (2). » Au fond,
cela est banal, cela traîne partout : on vient d'en voir autant
chez Morelly, et l'on en verrait autant chez bien d'autres;
mais, chez d'autres, cela passait et cela tombait, cela ne fai-
sait qu'un bruit sourd; chez Rousseau, au contraire, cela
vibre d'une vibration qui tout de suite emplit toutes les oreilles
et dure toutes les minutes de toute une génération.
Cela pour la propriété, ceci maintenant pour le travail :
tt Celui qui mange dans l'oisiveté ce qu'il n'a pas gagné lui-
même le vole; et un rentier que l'État paye pour ne rien faire
ne diffère guère, à mes yeux, d'un brigand qui vit aux dépens
des passants. Hors de la société, l'homme isolé, ne devant
rien à personne, a droit de vivre comme il lui plaît; mais
(1) Je sais que le sens où j'emploie, dans tout cet article, le mot d'idéeS'/orces
n*est pas tout à fait celai que son auteur, M. Alfred Fouillée, lui a donné et loi
conserve ordinairement; mais peut-être n'en est-ce pas pourtant un abus impar-
donnable, si, moyennant cette légère déviation^ la langue politique peat l'em-
prunter au lan{;age philosophique.
(t) Discours sur Cinégalité.
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LE TUAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 73
dans la société, où il vit nécessairement aux dépens des
autres, il leur doit en travail le prix de son entretien... Tra-
vailler «st donc un devoir indispensable à Thomme social.
Riche ou pauvre, puissant ou faible, tout citoyen oisif est un
fripon (1). » Et cela encore est ailleurs : cela aussi est chez
Morelly; mais pourtant cela n'y est point ainsi, et c'est ici,
dans Emile, qu'a été réellement frappé un axiome destiné dans
la suite à un retentissant scandale.
Rousseau continue : a Or, de toutes les occupations qui
peuvent fournir la subsistance à l'homme, celle qui le rap-
proche le plus de l'état de nature (toujours !) est le travail des
mains : de toutes les conditions, la plus indépendante de la
fortune et des hommes est celle de l'artisan. L'artisan ne
dépend que de son travail; il est libre... »> Et cela, comme le
reste,' est ailleurs; cela se rencontre dans Montesquieu ; mais
ce qui n'y est pas, c'est cette apostrophe : « Un métier à mon
fils! mon fils artisan! Monsieur, y pensez-vous? — J'y pense
mieux que vous, Madame, qui voulez le réduire à ne pouvoir
jamais être qu'un lord, un marquis, un prince, et peut-être
un jour moins que rien : moi, je lui veux donner un ran{j
qu'il ne puisse perdre, un rang qui l'honore dans tous les
temps; je veux l'élever à l'état d'homme ; et, quoi que vous
puissiez dire, il aura moins d'égaux à ce titre qu'à tous ceux
qu'il tiendra de vous. »
* Dans Montesquieu aussi se rencontre cette opinion que la
démocratie peut, en certains cas et avec certaines précau-
tions, sinon égaliser, du moins régler ou régulariser les for-
tunes par des lois somptuaires (2), — Rousseau ajoute, à
l'imitation de l'antiquité : par l'impôt progressif, par la con-
fiscation légale (3) ; — mais ce qui n'est pas dans V Esprit des
(i) Emile, liv. IIL
{%) Esprit des Aotf, liv. VII, chap. u. Des lois somptuaires dans la démocratie .
(3) Voyez J. -G. Bougtot, ouv. cit., l. I, p. 20.
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74 L'ORGANISATION DD TRAVAIL
Lois et ce qui est ici, c*est la glorification, toute plébéienne,
de l'œuvre des mains, du travail manuel, du métier. Montes-
quieu voulait anoblir le travail ou plutôt le commerce qui
réussit; pour Rousseau, tout travail, tout métier est noble par
lui-même et sans anoblissement : « Souvenez-vous que ce
n'est point un talent que je vous demande ; c'est un métier,
un vrai métier, un art purement mécanique, où les mains
travaillent plus que la tête, et qui ne mène point à la fortune,
mais avec lequel on peut s'en passer, w Tout métier donc est
noble, s'il est « honnête » ; et il est a honnête » , dès qu'il
est « utile » . Que Jean-Jacques s'égaie ensuite ou se livre
sérieusement à un petit jeu de classification et de hiérarchie
des professions, écartant celles w de brodeur, de doreur ef
de vernisseur » , aimant mieux qu'Emile a soit cordonnier
que poète » et a qu'il pave les grands chemins que de faire
des fleurs de porcelaine » ; qu'il mette plus bas que tout « les
professions oiseuses, futiles, ou sujettes à la mode, telles, par
exemple, que celle de perruquier, qui n'est jamais nécessaire,
et qui peut devenir inutile d'un jour à l'autre, tant que la
nature ne se rebutera pas de nous donner des cheveux » , ou
bien « la couture et les métiers à l'aiguille » , qu'il est d'avis
de ne permettre qu'aux femmes ou aux boiteux, réduits à
s'occuper comme elles » ; que même il pousse à cet égard sa
sévérité un peu étrange jusqu'à prononcer : « s'il faut abso-
lument de vrais eunuques, qu'on réduise à cet état les hom-
mes qui déshonorent leur sexe en prenant des emplois qui ne
lui conviennent pas » ; — ce petit jeu n'est qu'un petit jeu;
d'autres, comme Locke, je crois, s'y sont égayés ou livrés
avant Rousseau; et il n'importe en rien (1).
(i) Par une de ces contradictions dont il est coutumier, tout aussitôt le maître
d*Emile consulte ■ l'agrément, Finclination, la conrenance • , décide qu*«il fisut
que tous les métiers se fassent, mais qui peut choisir doit avoir égard k la pro-
preté ■ , et, pour tant de raisons, ne veut faire de son élève ni un maréchal, ni
un serrurier, ni un forgeron, ni un maçon, ni, quoique préférable au poète,
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ETAT 75
Il n'importe pas davantage qu'il repousse : a ces stupides
professions dont les ouvriers, sans industrie et presque auto-
mates, n'exercent jamais leurs mains qu'au même travail :
les tisserands, les faiseurs de bas, les scieurs de pierre » , et
qu'il les repousse dédaigneusement, a A quoi sert d'employer
à ces métiers des hommes de sens? c'est une machine qui en
mène une autre. »
Dans cette ardente coulée de lave, dans ce torrent de
phrases bouillonnantes, voici les paroles qui restent : ce qui
demeure, ce qui vibre et ce qui vit, n'est-ce pas le chant
triomphal, n'est-ce pas l'hymne au travail, signe en même
temps et source de virilité? Entendez par virilité, sous cette
inspiration toute plébéienne encore, le mâle épanouissement
de la force physique : « Jeune homme, imprime à tes tra-
vaux la main de l'homme. Apprends à manier d'un bras
vigoureux la hache et la scie, à équarrir une poutre, à monter
sur un comble, à poser le faite..., puis crie à ta sœur de venir
t'aider à ton ouvrage, comme elle te disait de travailler à son
point-croisé. » Mais, par virilité, ne manquez pas d'entendre,
d'autre part, accroissement, développement de force morale
et plénitude d'humanité : « Si quelque homme que ce soit a
honte de travailler en public armé d'une doloire et ceint d'un
tablier de peau, je ne vois plus en lui qu'un esclave de l'opi-
nion, prêt à rougir de bien faire, sitôt qu'on se rira des hon-
nêtes gens... Il n'est pas nécessaire d'exercer toutes les pro-
fessions utiles pour les honorer toutes; il suffit de n'en
estimer aucune au-dessous de soi (1) . »
Et sans doute ce n'est, en 1762, qu'une vision de l'avenir :
« J'en dis trop pour mes agréables contemporains, je le
encore moins un cordonnier. L'état qu'il préfère à tout les autres, c'est celui de
menuisier: et il n'est pas jusqu'à ce choix dont on ne puisse retrouver encore
Tinfluence, un demi-siècle après, dans la discipline saint-simonienne.
(1) Emile, liv. IIL
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76 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
sens... » Mais cet avenir est-il si éloigné? a Nous approchons
de Tétat de crise et du siècle des révolutions (I) » ; le souffle
prophétique a passé, et sous lui déjà le peuple se courbe,
frémit et se redresse : en ce philosophe qui est peuple,
d'instinct le peuple devine et va chercher sa philosophie, à
lui peuple, et sa politique de demain. Philosophie et poli-
tique bien simples, et telles que le peuple les comprend et
les aime : — la nation est souveraine; tout le monde est égal
dans la nation ; — le souverain peut absolument tout (2).
Corollaires ou conséquences pratiques, un jour ou l'autre : le
suffrage est universel; tout le monde est électeur, et la majo-
rité décide; le Nombre tient TÉtat. Indépendamment donc
de ce que Rousseau a fait pour la libération, la réhabilitation,
Texaltation du Travail, ce qu'il a fait pour la suprématie du
Nombre dans l'omnipotence de l'État, — et nul assurément
n'a pu faire ni plus ni autant, — exige qu'on ne se contente
pas de le citer en une nomenclature hâtive, mais qu'il soit
mis au tout premier rang, en évidence et par prééminence,
entre les précurseurs, les fauteurs et les auteurs de la double
Révolution.
Mais, parmi eux encore, ceux que vraiment il faut au
moins nommer, ce sont les encyclopédistes, et les physio-
crates, les économistes mêmes. Pour les premiers, on se rap-
pelle qu'un des objets de V Encyclopédie, — le Prospectus et le
Discours préliminaire l'annoncent formellement, — est a de
donner aux arts mécaniques la place à laquelle ils ont droit
dans le système des connaissances humaines » . Et quant aux
économistes, malgré leur idolâtrie de la terre et leur mépris,
d'ailleurs plus apparent que réel, pour la classe stérile, convait
dit Quesnay, ou stipendiée, comme dit Turgot, ou subordonnée,
comme dira Dupont de Nemours, — c'est de l'ensemble des
(1) Emile, liv. m.
(2) Voyez F. BRCifBTiànE, Manuel de V Histoire de la Littérature française.
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LE TRAVAIL, LE ISOMBBB ET L'ÉTAT 77
industriels, des commerçants, des ouvriers des villes, de tout
ce qui n'est pas ag^riculteur, qu'ils parlent en ces termes ; —
malgré cela, quelles que soient les exagérations de leurs sym-
pathies et de leurs antipathies, quelles que soient les diver-
gences irréductibles entre eux et les philosophes, et quoi qu'ils
affectent de dire de TÉtat, ainsi que les philosophes pourtant,
par une singulière contradiction avec leurs propres principes,
ils aboutissent, eux aussi, à la toute-puissance de l'État, et
concluent à la nécessité du « despotisme légal « (1) pour assurer
et maintenir » Tordre naturel et essentiel des sociétés » .
A ce même despotisme légal, à cette même toute-puis-
sance de TEtat, d'autres, de leur côté, font appel pour le
changer ou plutôt pour le restaurer : car philosophes et éco-
nomistes confessent d'une même voix qu'il y a a un ordre
naturel et essentiel des sociétés » ; où ils cessent de s'en-
tendre, c'est lorsqu'il s'agit de savoir ce que peut bien être
cet ordre naturel. Pour ceux-ci,* la propriété privée en est le
fondement, l'instrument; mais, pour ceux-là, elle n'en est
que la perturbation, et la destruction même. Elle n'est que
perturbation et que destruction pour Mably,qui, plus modéré
que Morelly, ou du moins plus opportuniste, plus politique
dans ses moyens, mais également radical dans son dessein,
professe que » l'État doit être intolérant» et, pour le bonheur
des hommes, aller au besoin jusqu'à décimer l'humanité :
• Il vaut mieux ne compter qu'un million d'hommes heureux
sur la terre entière que d'y voir cette multitude innombrable
de miséreux, d'esclaves, qui ne vit qu'à moitié dans l'abrutis-
sement et dans la misère. »
Or, en 1768, à l'apparition du livre de Mably (2), on n'est
plus guère qu'à vingt ans de la Révolution ; et, depuis plu-
(1) L'exprestion est de Mercier de la Rivière.
(t) Doutes propesés aux philosophes économistes sur V ordre naturel et essentiel
ie$ Sociétés.
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78 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
sieurs années, Rousseau Ta déjà prédite. Il Tavait vue comme
ss formant au lointain ; maintenant elle est prête et elle est
proche : presque tous les éléments en sont à présent rassem-
blés. Critique aiguë ou amère de l'inégalité, désir idyllique
ou farouche de Tégalité, ascension morale et sociale du tra-
vail, conception nouvelle du droit privé et du droit public,
aspiration vers la liberté en toute chose et individualisme
quasi anarchique s'alliant tant bien que mal à Tadoration de
l'État tout-puissant et l'invocation à cette toute-puissance
pour une meilleure distribution du bien-être et de la justice :
il reste seulement à retourner FÉtat, et Ton sait, par Jean-
Jacques encore, comment il se peut retourner. Ce n'est désor-
mais que l'affaire d'une main qui ose. Mably, venu le der-
nier, achève la préparation révolutionnaire, et, en donnant,
dès 1768, la formule du jacobinisme, il enseigne et il accou-
tume à oser.
II
Pendant toute la première partie de la Révofution, ce
furent en effet les Jacobins qui osèrent. Mais, jacobine ou
girondine, la Révolution est bourgeoise : elle est anti-aristo-
cratique plus que démocratique, légalitaire autant qu'égali-
taire. Girondins ou Jacobins, Constituants ou Conventionnels,
Déclaration de 1791 et Déclaration de 1793, proclament à
l'envi l'intangibilité, l'inviolabilité de la propriété privée : la
propriété est un des droits de l'homme. Ou plutôt il y a une
propriété qui n'est pas intangible, pas inviolable, mais il n'y
en a ou il n'y en avait qu'une : la propriété féodale, celle qui
offusquait tous ces bourgeois, girondins ou jacobins; et du
moment que la translation a été faite, et qu'elle est bour-
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 79
g^eoise, g^irondine ou jacobine, la propriété est sacrée.
Rabaud-Saint-Étienne peut vanter le partage et la commu-
nauté des biens ; Tabbé Fauchet peut fonder le « Cercle
social (1) » et attaquer l'hérédité; Condorcet et Vergniaud se
chargent de répondre et, girondine ou jacobine, la majorité
d'approuver (2) .
Les Jacobins, cependant, sont terribles en paroles, — et
plût à Dieu que jamais ils ne l'eussent été autrement! —
L'égalité, la vertu, le bonheur, ou la mort! Robespierre
déclare ennemis publics les hommes vicieux et les riches.
Saint-Just ajoute que l'opulence est une infamie incompatible
avec un régime d'égalité. Morris, commissaire de la Répu-
blique à Lyon, n'y va pas de main morte : « Les capitalistes,
dit-il, sont détruits pécuniairement par les assignats et physi-
quement par la guillotine. » Barère veut effacer du monde
l'esclavage de la misère; plus de mendiants, d'aumônes,
d'hôpitaux. Mais le même Barère fait voter la peine de mort
contre quiconque proposerait m la loi agraire ou toute autre
mesure subversive des propriétés territoriales, commerciales
ou industrielles (3) » ; et ni Saint-Just, ni Robespierre, ni
Marat, ni Anacharsis Glootz, ni le père Duchesne ne dépas-
sent, en fait de communauté, un certain lacédémonisme plus
ou moins contrefait et travesti (4) .
Le seul ennemi authentique de la propriété, de toute pro-
priété personnelle, est peut-être alors Brissot de Warville :
« La propriété, c'est le vol. » Mais, dans la seconde période,
vers 1795, voici venir, avec Gracchus Babeuf, Sylvain Maré-
chal, les Égaux et leur Manifeste; ceux-ci ne se payent pas de
(1) Eng. D*EiCHTB4i., Socialitme, communisme et collectivisme ^ p. 58.
[%) Séaoce de la Convention du 8 mars 1793.
(3) D'ElCHTHAL, ouv. cit.^ p. 59.
(4) Sur le « sociatUme » au diz-huilièine siècle et pendant la Révolution fran-
çaise, voyez lea travaux de M. A. Lichtenberger et les études de M. Emile Faguet
daoi sea Quesiiont et Problèmes politiques.
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80 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
mots, OU les mots qu'on leur a jetés ne leur suffisent plus. Ils
veulent donner à la Révolution une portée sociale : « Qu'est-
ce que la Révolution? Une guerre entre les patriciens et les
plébéiens, entre les riches et les pauvres » ; en exprimer tout
ce qu'elle contient; lui faire produire, jusqu'au bout, toutes
ses conséquences. Ah! les Déclarations des droits parlent
d'égalité! De quelle égalité, s'il vous plait? Girondins ou
Jacobins, bourgeois et gens de justice, vous nous la baillez
belle avec votre « égalité devant la loi » ! Il n'y a qu'une éga-
lité, — l'égalité ; et si elle n'est pas de fait, si elle n'est pas
totale, l'égalité n'est pas. « Faisons table rase pour nous en
tenir à elle seule ; l'égalité conditionnelle devant la loi est une
chimère; s'il existe un seul homme sur terre plus riche, plus
puissant que ses semblables, que ses égaux, l'équilibre est
rompu; qu'il ne soit plus d'autre différence parmi les hommes
que celle de Tàge et du sexe; la terre n'est à personne ; les
fruits sont à tout le monde; l'État les distribue aux indi-
vidus, auxquels il doit une existence heureuse; en revanche
il exige d'eux un travail obligatoire dont le mode, la quantité,
la qualité sont réglés par lui seul (I). » Et nous voici du coup
loin de Barère et de la Convention ; ce n'est plus quiconque
proposerait d'établir la loi agraire, d'attenter à la sainte pro-
priété, qui serait puni de mort; mais quiconque parlerait de
maintenir ou de rétablir « la détestable propriété v , qui serait
(i) « Il nout faut non pas sealement ceUe égalité transcrite dans la Déclara-
tion des droits de l'homine et du citoyen ; nous la roulons au milieu de nous,
sous les toits de nos maisons. » Manifeste des Egaux, — Analyse de la doctrine
(/e Sa6eu/, manifeste distribué en avril 1796. — Cf.* Bdoiiaiiiioti, Conspiration
pour V égalité f dite de Babeuf; et, du même, dans i* Encyclopédie nouvelle de
Pierre Leroux, Résumé des utopies de Babeuf; V. Advibllb, Histoire de Grac-
chus Babeuf et du Babouvisme, Gondorcet^ qui, — comme le remarque M. Anton
Merceb, le Droit au produit intégral du travail, p. 89, — « n*a nullement été
un socialiste ■ , ne s'exprime guère autrement. Dans les jours mêmes qui ont pré-
cédé sa mort (1794), • il déclare qu'il considère l'égalité de tous les hommes en
instruction et en bien-être comme le dernier but de l'art social. ■ Égalité de
faitf dernier but de fart social. — Cf. l'squisse d*un tableau historique des pro-
grès de t Esprit humain.
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 81
enfermé à vie « dans le lieu des sépultures publiques ». — a II
faut dépropriétariser la France ! » s*écrie le Tribun du Peuple.
Mais Girondins, Jacobins, Montag^nards, Hébertistes ou
Babouvistes, partisans ou ennemis delà propriété individuelle,
ceux qui frappent de mort quiconque y touche et ceux qui
condamnent à la réclusion perpétuelle quiconque y aspire,
tous ont ce trait commun qu'ils sont avant tout, qu'ils sont
presque exclusivement des démolisseurs, qui démolissent les
uns telle forme de propriété ou telle forme de société, les
autres toute propriété et toute société, mais qui ne font que
démolir. Tous sont comme marqués du signe de cette Révo-
lution toute critique, toute négative, si destructrice, si peu
constructrice. Ils « déchristianisent » , a démonarchisent » ,
« désaristocratisent » , « dépropriétarisent « , « désorgani-
sent » : obstinés à jeter bas, ils ne se soucient point de réédi-
fier, u Faisons table rase » et a qu'il ne soit plus « , sont les
mots inspirés de cette création à l'envers. Et après? sur la
table rase? que mettra-t-on? ils ne mettent rien. C'est à peine
si, dans le Manifeste des Égaux ^ quand le grand râteau a passé
sur les décombres, on peut apercevoir un petit bourrelet, un
léger renflement du sol qui trace une reconstruction, et si
vague (I) ! D'être extrêmement vagues est le second caractère
commun aux idées révolutionnaires en matière sociale : c'est,
en cette matière, le caractère même, on peut le dire, de tous
(1) Quelques aphorismes : «Le peuple français devrait être déclaré comme pi o-
priétaire du territoire national ; — le travail individuel, déclaré fonction publique
et réglé par la loi; — - les citoyen» seraient répartis en diverses classes et chargés
d'une somme de travail exactement pareiUe ; le* fonctions incommodes seraient
remplies à tour de rôle; le pouvoir social, représenté par des magistrats chargés
d'équilibrer l'ensemble de la production..., de veiller à la répartition faite par
rations égales à chaque citoyen des produits généraux réunis dans les magasins
publics... » — C'est encore et toujours} du Morelly, mais moins net. Condorcet,
dont le passage, cité plus haut, sur l'égalité de fait sert d'épigraphe au Manifeste
des Égaux, a serré de plus près les diffîcultés et arrive à des conclusions plus
pratiques. Cent ainsi qu'entre autres mesures, il préconise la création de caisses
de secours pour la vieillesse, lep veuves et les enfants, la fondation de compa-
gnies d'a?8«irapces, etc.
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%% L'ORGANISATION DU TRAVAIL
les écrivains français du dix-huitième siècle (sauf peut-être
Morelly, qui a un système étudié dans tous ses détails et lié
dans toutes ses parties, mais à qui Ton ne prend que ses dia-
tribes, lui laissant pour compte son système) ; et c'est pour-
quoi, dans le mouvement des idées, il serait sans doute plus
juste de rattacher la période révolutionnaire au dix-huitième
qu'au dix-neuvième siècle, caractérisés ainsi Tun et l'autre :
le dix-huitième siècle généralise, et le dix-neuvième essaie de
préciser; le dix-huitième siècle détruit, et le dix-neuvième
essaie de reconstruire.
Il l'essaie tout de suite et surla chair même, avec Napoléon.
Mais il l'essaie d'autre part en esprit, et se lançantà la décou-
verte, avec Saint-Simon et Fourier. Napoléon est un réaliste
qui déteste les idéologues. Saint-Simon et Fourier sont des
idéologues qui se croient des réalistes. Eux aussi sont des
constructeurs; c'est ce qui les distingue du dix-huitième siècle
en général, et de la Révolution, qui est absolument et en tout
du dix-huitième siècle; c'est par quoi ils se rattachent au dix-
neuvième, qu'ils inaugurent. Le dix-neuvième siècle, avec
eux, va rêver encore, comme a rêvé le dix-huitième; mais,
tandis que le dix-huitième rêvait pour ainsi dire, «en arrière» ,
d'un retour vers un lointain passé, le dix-neuvième rêve, « en
avant », d'élans vers un lointain avenir (1). Cependant,
quoique trop souvent sur un fond mouvant de chimère, Saint-
Simon et Fourier construisent : du moins ils s'y efforcent, ils
s'en vantent, ils le veulent.
La fortune d'un mot nous livre le secret du siècle (2). Tout
(1) « Le» poètes ont placé râged'or au bercenu de l'eipèce parmi la (grossièreté
et l'ignorance des premiers temps. C'était bien plutôt l'âge de fer qu'il fallait y
relé(çucr. L'Age d'or du genre humain n'est pas derrière nous^ il est devant nous
il est dans la perfection de l'ordre social ; nos pères ne l'ont point vu, nos enfants
y arriveront un jour, c'est à nous de leur en ouvrir la route. »
(2) Saint-Simon l'avait bien prévu : « 11 y aura cette différence entre les tra-
vaux du dix-huitième siècle et ceux du dix-neuvième, que toute la littérature du
dii(-hnitième siècle a tendu à désorganiser et que toi|te ce|le du dix-neuvièmQ
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ETAT 88
sera désormais à a Torg^anisation » et Ton ne parlera plus que
« d'organiser ». Saint-Simon, dès 1819, donne le ton en
publiant C Organisateur, ou même dès 1814, dans son aperçu
De la réorganisation de la Société européenne. C'est le but de sa
vie et Tobjet de son œuvre « d'éclaircir la question de l'orga-
nisation sociale y . Fidèle disciple du maître, u le Père »
Enfantin développe la pensée de Saint-Simon et pose « l'or-
ganisation industrielle » en l'opposant à <« l'organisation féo-
dale (1) ». Un autre disciple, plus indépendant et comme
affranchi, mais qui pourtant, sous bien des rapports, n'est
qu'un Saint-Simon réussi, Auguste Comte, s'il ne crée pas
peut-être l'adjectif « organique » , lui communique à coup sur
une plénitude de force qu'il n'avait jamais eue, et fait plus
que personne dans l'ordre intellectuel pour toutes ces idées
et pour tous ces mots d' « organisme » , d' « organique » ,
d' a organiser » et d' « organisation (2) » .
Le sens en ira depuis lors se resserrant toujours, se con-
crétant, et toujours davantage on tendra à sortir des généra-
lités, à entrer dans des précisions. D'abord « organisation »
tout court; et puis a organisation sociale » ; ensuite a organi-
sation industrielle t> ou bien « organisation du travail » ; et
d'autres enfin trouveront d'autres choses à organiser. Une
seule année après l'Organisateur, en 1820, un économiste,
quelque peu hérétique, il est vrai, Sismondi, ose déjà dire
« l'organisation du travail (3) » . Laissez passer encore vingt
ans; Louis Blanc le dira plus fort, on l'entendra de plus loin,
lendni à réorganiser la société. » Mémoire sur fa Science de P homme, dans les
Œuvres choisies de C-H. de Saiut'Simou, précédées d*un essai sur sa doctrine.
Bruxelles, van Meenen etC^ 1859; 3 vol. in-i6; t. II, p. 152.
(1) Erfartir, Considérations sur l'organisation féodate et industrielle, dans
le Producteur, 1826.
(2) Âufpste Comte, Cours de philosophie positive, notamment aux tomes IV,
V, VI, et Système de politique positive, 4 vol., avec une table analytic|ue et
alphabétique des matières; édition de 1883, conforme à la première.
(3) SiSMOKDi, Nouveaux principes d'économie politique, ou De la richesse
dans ses rapports avec (a Popufation, 1820, t. I, p. 407, 414-415.
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84 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
et on le répétera plus haut. Bientôt Tidée et le mot nous
reviennent renvoyés d'Angleterre et d'Allemagne (1). Chez
nous, pendant longtemps, leur retentissement ne fait que
s'accroître. Pour l'affirmative ou la négative, pour l'éloge ou
le blâme, ils s'imposent à tous les parlis, favorables ou hos-
tiles, et dominent toutes les discussions, savantes ou passion-
nées. Adolphe Boyer vers 1840, Cantagrel vers 1845, traitent,
le premier De létat des ouvriers et de son amélioration par
r Organisation du Travail, le second Du Droit au travail et de
son organisation pratique. La Révolution de 1848 tourne
autour. Ceux mêmes qui repoussent les nouvelles doctrines
n'échappent pas tout à fait à la contagion : ils combattent
l'idée en se servant du mot; ainsi les économistes orthodoxes
et libéraux, Michel Chevalier, Audiganne (2). Lamartine, qui,
dans le flottement d'opinions souvent contradictoires, semble
à la fin n'avoir point admis « l'organisation du travail (3) « ,
n'en avait pas moins préconisé de bonne heure « l'organisa-
tion de la démocratie (4) » . A l'étranger, l'écho se prolonge,
et, d'outre-Rhin, Mario nous rend le petit pamphlet de Louis
Blanc systématisé en trois gros volumes, bourré d'érudition et
de philosophie, élevé, lui aussi, avant même qu'on eût forgé
ce barbarisme, à je ne sais quelle puissance et plein de je ne
sais quelles ambitions « mondiales (5) » . Ni du mot ni de
(1) Albert Brisbaive, Social Desliny of Man^ or Association and Reorganisation
of Iinlustry : 1840. — Franz STnoMETEn, Organisation der Arbeit, 184-4.
(2) La Table de la Revue des Deux Mondes en fournirait au besoin une
preuve. C'est dans la Revue que Michel Chevalier publie la Question des tra-
vailleurs, V Amélioration du sort des ouvriers et V Organisation du travail^ —
livraison du 15 mars 1848; — et Audiganne, auteur de V Organisation du travail^
examen critique des divers systèmes (mars 1848), en était le collaborateur assidu.
(3) En 1848, il la dénonce comme « illusoire, imaginaire, chimérique »,
comme « la ruine de tout le capital * , comme « un attentat à toute société et à
la propriété » .
(4) fM Politifjue rationnelle^ 1831.
(5) Marlo (Karl-Georg \fNMnkelblech) : Unlersuchungen ûber die Organisation
der Arbeit^ oder System der U'eliàkonomie-y ? vol., J 850-1857; 2* édition ei»
quatre volumef, 1884-1886.
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 85
ridée un siècle presque entier n'a pu épuiser laverlu; tout au
contraire; et aux ambitions s'ajoutent maintenant des espé-
rances tt mondiales » comme elles : de plus en plus, c'est de
Torganisation du travail que dans la plupart des pays la plu-
part des hommes attendent la réorganisation de la société (1).
Mais, si c'est là le socialisme en sa substance et si le socia-
lisme couvre la terre, c'est donc de Saint-Simon que le socia-
lisme est issu; et c'est donc de sa pensée que la terre est
couverte.
Non pas sans doute de sa pensée toute seule, car à la propre
pensée de Saint-Simon s'est mêlée, de son vivant et sous ses
yeux, la pensée des saint-simoniens, Bazard, Enfantin,
Auguste Comte, Olinde Rodrigues et leurs amis, cependant
que, dans le même temps, d'autres, appartenant à d'autres
écoles, comme Fourier et les fouriéristes en France, Robert
Owen et ses sectateurs en Angleterre, pensent à part, mais
simultanément, sur les mêmes sujets. Et c'est encore, par
opposition au dix-huitième siècle, une caractéristique du
siècle nouveau, qu'au dix-huitième siècle, il n'y avait là-
dessus que des pensées solitaires, et qu'au dix-neuvième, il
y a comme une pensée commune; au dix-huitième, des pen-
sées personnelles, au dix-neuvième, une pensée collective :
c'est-à-dire, pour ne rien forcer, qu'au dix-huitième siècle,
ces questions ne faisaient la préoccupation que de quelques-
uns, tandis qu'au dix-neuvième, elles font d'abord la préoccu-
pation de beaucoup, et puis la préoccupation de tout le
monde; le dix-huitième siècle, en un mot, y pensait a par
tête » , le dix-neuvième y pense d'abord en groupes, et puis
en masse.
Aussi, du point de vue où nous nous sommes placés, serait-
^Ij Voyez, par exemple, Franz Hitze, Kapital und Arbeit und die Reorgani-
tation lier Gesellschafty 1881. Je ne dis rien des socialistes purs ou social-démo-
cra(e«9 dont les écriu sont innombrables.
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86 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
il superflu de nous obstiner à vouloir discerner par une ana-
lyse rigoureuse ce qui revient en particulier à tel ou tel et si
cette idée est originairement à celui-ci ou à celui-là ; besogne
d'érudit, indifférente au politique. On a vu tout à l'heure
combien d'hommes et combien d'oeuvres ont contribué, depuis
Saint-Simon, à former et à répandre l'idée et le motd' « orga-
nisation »» ; on en verrait autant, si l'on suivait, depuis Fou-
rier, la fortune de l'idée et du mot d' « association »» . Ce sont
des fortunes parallèles, mais ici les parallèles se rencontrent;
et ce sont des idées jumelles : tantôt 1' « organisation » pré-
domine, et tantôt « l'association » , mais » l'association » est
aux saint-simoniens comme aux fouriéristes, et « l'organisa-
tion w aux fouriéristes comme aux saint-simoniens, jusqu'à
ce qu'enfin toules deux, se confondant et se combinant, four-
nissent à Louis Blanc, sans qu'il s'en rende compte et même
quoiqu'il s'en défende expressément, sa formule totale de
(( l'organisation du travail par l'association des travailleurs. »
Saint-Simon et Fourier, et les saint-simoniens et les fou-
riéristes (I), et d'autres, par surcroît, passent donc; et, quand
ils ont passé, il reste, dans l'air que le siècle respire, un peu
de leur pensée, qui devient un peu de la pensée des temps
nouveaux. De nouveaux apôtres sont venus annoncer à la
terre l'avènement messianique, quelque grand soir ou quelque
grand matin, d'un ordre nouveau de la vie des sociétés :
« L'âge d'or n'est pas derrière nous, il est devant nous » , et
tout justement il consistera dans la perfection de l'ordre
(1) Ce n'est pas qu'on veuille, — il faut le dire tout de suite, — établir un
accord posthume ou faire une assimilation entre saint-simoniens et fouriéristes.
On n'a pas oublié tout ce qui les divisait, ni que Fourier ne pouvait pardonnera
Saint-Simon ses vues sur l'égalité, sur la communauté des biens, sur la propriété,
sur la Famille, etc. Mais, en dépit des difft'rences, les points de contact abondent
tant que, du dehors, et pour qui n'en juge qu'à l'effet, les deux systèmes peu-
vent paraître faire bloc; je veux dire que des deux, sans y démêler ti-op de
finesses, Topinion publique, en leur temps, reçoit un seul coup, et un grand
coup.
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ETAT 87
social. L'ordre social sera parfait lorsque la politique s'appli-
quera à son véritable et unique objet, qui est la production
et la répartition des produits; et ce serait évidemment, de la
politique, une conception très matérialiste, si, d'une manière
quelconque, par un moyen quelconque, un élément intellec-
tuel n'y était tout de suite réintroduit. Veiller à ce que la
politique ne s'écarte pas désormais de son véritable objet sera
l'affaire du gouvernement, suprême régulateur de la produc-
tion, suprême centralisateur des produits, qui, au temporel,
sera administré par les « industriels « , et, au spirituel, dirigé
par les savants et les artistes, prêtres d'une sorte de théocratie
de l'esprit. Et voici que, d'une troisième part, le gouverne-
ment réglant la production et opérant la répartition des pro-
duits conformément à ce précepte : « De chacun selon ses
forces, à chacun selon ses mérites, » — et non plus, comme
disaient les gens du dix-huitième siècle : « De chacun selon
ses forces, à chacun selon ses besoins, » — un élément moral
se trouve par là réintroduit dans la politique : mais quoi !
n'est-ce pas ou ne serait-ce pas « Tordre social parfait » , que
celui qui est ou serait tout ensemble l'ordre matériel, l'ordre
intellectuel et l'ordre moral ?
Pour qu'un pareil ordre puisse régner, des réformes sont
nécessaires, ou plutôt des transformations. Reléguer au loin
la force parasite, mettre au premier plan le travail produc-
teur, ce sera la vraie révolution. Elle ne sera pas tant » dans
l'hégémonie de telle forme politique donnée (république,
empire, monarchie) que dans l'avènement au pouvoir de
Tindustrie, dans la substitution du régime industriel au
régime féodal (1).. Tout se faisant par Tindustrie, tout doit
se faire pour elle (2)... La classe industrielle est la classe
(1} Cf. Catéchisme des Industriels, 2* cahier, dans les Œuvres choisies f t. IlL
p. 1«7.
(t) Catéchisme, i" cabier. Œuvres choisies, t. IIl, p. 68.
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88 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
fondamentale, la classe nourricière de la société >» . Numéri-
quement, d'ailleurs, cette classe forme « les vingt-quatre
vingt-cinquièmes de la nation » ; car elle comprend les fabri-
cants, les commerçants, les banquiers, proclamés par excel-
lence les hommes utiles à l'humanité : elle n'exclut pas Tagri-
culture traitée comme une espèce d'industrie et qui n'est
point sacrifiée; et entre les industriels elle ne distingue pas,
elle ne connaît pas de patrons et d'ouvriers. « Industriel »
veut dire également patron et ouvrier. L'entrepreneur est
un « industriel », et c'est un homme utile aux hommes;
l'ouvrier est un industriel, et c'est aussi un homme utile aux
hommes. Puisque l'objet de la politique sociale est la pro-
duction, par cela même est politique, est social tout ce qui
est productif, et tout ce qui est improductif est anti-poli-
tique et anti-social. L'antagonisme n'est donc ni entre
fabricants et agriculteurs, ni entre patrons et ouvriers :
puisque tous sont utiles, tous composent une seule et même
classe, la classe industrielle, autrement dit la classe pro-
ductive ; l'antagonisme est entre cette classe tout entière et
la classe improductive, — la noblesse, le clergé; — entre
les a travailleurs » et les « oisifs » ; entre les a abeilles » et
les « frelons » . Le crime d'État pire que tous les crimes,
c'est l'oisiveté, et par conséquent, au-dessus de toutes les
vertus, la vertu d'État, c'est le travail. L'État doit être
du haut en bas orienté, tendu et comme bandé vers le
travail.
Dans cet État, pour cette politique, deux partis, pas un de
plus : la classe productive, parti industriel, « parti national» ,
et la classe improductive, « parti anti-national » . Il faut arra-
cher le pouvoir au parti anti-national, le donner au parti
national. Il faut le lui donner pour développer, multiplier,
« universaliser le travail » , et, pour cela, après avoir « natio-
nalisé » la politique et le gouvernement, a nationaliser » la
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 89
propriété (l). On ne dit pas Tabolir, mais la nationaliser;
ni la supprimer, mais la socialiser; ni la détruire, mais créer
une propriété nationale ou sociale, et, plus exactement, un
fonds national ou social, par extinction périodique, par solu-
tion de continuité de la propriété privée. Toute propriété
privée, en effet, n'est pas abolie, ni supprimée, ni détruite;
ce qui est aboli, supprimé, détruit, c'est l'héritage : ainsi ce
n'est point la propriété, c'est la transmission de la propriété.
C'est l'héritage privé; TÉtat est, au profit de Tuniversel
travail, l'universel héritier; et ainsi la propriété n'est plus
perpétuelle, mais viagère ; elle est comme une emphytéose
plus ou moins longue que la société consente l'individu, et
qui, à sa mort, fait retour à l'État pour être par lui baillée
à un autre en emphytéose jusqu'à la mort. A cette possession
précaire, il n'est qu'un titre : le travail. Nulle égalité du reste,
ni active ni passive, ni dans le devoir ni dans le droit : « De
chacun selon sa capacité, à chacun selon ses œuvres » . L'État
a pour fin le travail, pour ressort le travail, pour limite de ses
attributions et pour mesure de ses distributions, pour règle
de sa justice, le travail; il transforme la propriété en prime
pour récompenser, en crédit pour encourager, en capital pour
féconder le travail.
Le roi règne, les industriels gouvernent. Le roi appelle à
lui u les industriels les plus importants » ; il leur confie a la
haute direction delà fortune publique » . En conséquence, un
(1) ■ La loi qui conf*itue les pouvoirs et la forme du gouvernement n'est pas
aufti importante, elle n*a pas autant d'influence sur le bonheur des nations que
celle qui constitue les propriétés et qui en règle l'exercice... * La constitution du
gouvernement n'est que la forme, mais •> la constitution de la propriété est le
fond B . Le droit de propriété individuelle repose sur « V utilité commune et gêné-
raie de Vexercice de ce droite utilité qui peut varier selon les temps » ; et, par
conséquent, il est indispensable qu'il y ait un droit de propriété sanctionné par
ïa loi, mais non que ce soit toujours invariablement telle forme de ce droit. —
SàiNT-SiMOH, Vues sur la Propriété' et sur la Législation^ éd. Rodrigues, p. 257,
258, 265, 206.
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90 I/ORGANISATION DU TRAVAIL
Conseil d'industriels est chargé de préparer le projet de
budget (l);une Chambre d'industriels est chargée de pro-
curer la tranquillité des citoyens et Téconomie dans les
finances. Mais, si ce sont a les plus importants » des indus-
triels qui gouvernent, ils ne doivent pas gouverner pour eux-
mêmes. « Le projet de budget sera conçu dans l'intérêt de la
majorité de la nation; il tendra le plus directement possible
à l'amélioration de l'existence du peuple, en favorisant les
progrès et le <léveloppement de l'industrie. » A cet effet,
« les deux premiers articles de dépenses seront : 1" celui
relatif à l'instruction du peuple ; 2* celui ayant pour objet
d'assurer du travail à tous ceux qui n'ont point d'autre moyen
d'existence (2) » . C'est, très reconnaissable, une variante de
l'axiome : « Toutes les institutions ont pour objet l'améliora-
tion la plus rapide possible du sort de la classe la plus nom-
breuse et la plus pauvre » ; si ce n'est pas encore « l'avène-
ment )» des travailleurs, au moins est-ce déjà peut-être
Tavènement du Travail; et, si ce n'est pas encore celui du
Travail, au moins est-ce sans doute celui de l'Industrie. Si ce
n'est pas l'avènement du Nombre, c'est tout au moins celui
d'une élite administrant et légiférant au bénéfice du Nombre;
et, si ce n'est pas encore l'avènement du peuple à TÉtat, c'est
tout au moins celui d'une bourgeoisie qui se propose le bon-
heur du peuple, et, sinon d'une démocratie, du moins d'une
oligarchie de sentiment démocratique.
D'autres ont trouvé d'autres recettes et se servent d'autres
formulaires. Ce n'est plus un Conseil et une Chambre des
industriels qui ont mission d'administrer et de légiférer pour
le bonheur de la nation ; mais c'est toujours un gouvernement
unitaire, régulateur industriel, qui domine la hiérarchie des
(i) SAiwT-SmoN, Du Système industriel, f partie, OEuvret choisies, t. III»
p. *7.
(2) Id., ibid., p. 51.
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ETAT «1
pouvoirs rég^ionaux, provinciaux et communaux (I). Ce n'est
pas parla suppression de Thérédité que la propriété est trans-
formée, c'est par l'association volontaire ou obligatoire; et
elle n'est pas nationalisée ou socialisée, mais, si l'on peut le
dire, u communalisée (2) » ou « sociétarisée » . Plus de vastes
centres où la race s'étiole, plus de villages dispersés, mais un
pays dessiné au cordeau par un arpenteur social : ici excès et
là défaut de population : il n'y a qu'à en ôter où il y en aurait
trop, et à le mettre où il en manque. Partout des aggloméra-
tions égales, des phalanges de 1,800 à 2,000 personnes, aux-
quelles tous les habitants apportent leurs immeubles, leurs
capitaux, leurs instruments de travail; en échange de quoi ils
reçoivent des parts ou actions garanties par des hypothèques
sur le fonds commun (3). Chacun conserve pourtant, en cette
communauté, sa personnalité : c'est l'individualisme dans le
communalisme ou le sociétarisme ; chacun travaille libre-
ment, suivant ses aptitudes et ses facultés, dans le groupe de
travail qu'il a librement choisi. Chacun est rétribué suivant la
triple proportion du capital, du travail et du talent; et de la
sorte, dans le phalanstère, sous le commandement des
unarques, chefs des phalanges, et de Vomniarque^ chef de cette
société de sociétés (4), le monde goûte enfin la félicité et la
paix. Beau rêve où revienneat des réminiscences de Morelly,
dont la tribu était proche parente de la phalange; rêve que le
monde a déjà fait plus d'une fois depuis les Frères moraves,
et auparavant, avec toutes les Spensonias et toutes les Oceanas,
(1) J.-G. BouoTOT, ouvr. cité, t. I, p. 102.
(2) JNe pas prendre ce niol dans le sens de « communiste » . — Communiste,
Fourtrr ne l'est à aucun degré, et son socialisme uième est d'une espèce si par-
ticulière qu'on a pu rapprocher sa doctrine des idées de Proudhon sous ce titre :
le l'aradoxK de V Individualisme .
[Z) J.-G. BoccTOT, ouvr, cité^ t. I, p. 102.
(4) La hiérarchie fouricriste est pleine de « magnais », de « magnâtes * , et de
• sceptres gradués ». U y a une <• régence » et un « aréopage » ; mais ce ne sont
que des • consultants passionnels » .
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9î L'ORGANISATION DU TRAVAIL
avec toutes les Utopies et toutes les Cités du soleil^ mais qu'il
recommence sans lassitude ni désillusion^ avec toutes les
Icaries et toutes les CrècherieSy avec toutes les Cités nouvelles.
De telles idées déposent et se cristallisent dans le cerveau
des hommes : plus ils sont ou plus ils se sentent malheureux,
plus désespérément, c'est-à-dire avec de plus folles espé-
rances, ils s'accrochent aux marchands de bonheur. En vain
on se moquera des folies authentiques des saint-simoniens et
des fouriéristes , des processions de Ménilmontant, de
rhomme-femme, de la « papillonne « , des a diablotins » , des
« gammes, pivots et amitiés en quinte superflue w , des
« amours en tierce diminuée (1) » ; en vain on rira de ce qui
est en effet ridicule dans le saint-simonisme et le fouriérisme.
On s'en est vraiment trop moqué, et l'on en a vraiment trop
ri. Mais, pour qui réfléchit à l'évolution moderne des idées
sur le Travail, sur le Nombre et sur l'État, il n'y a pas de quoi
se moquer si haut et rire si fort, car Saint-Simon et Fourier,
les saint-simoniens et les fouriéristes, et tout ce qu'on a dans
la suite nommé le saint-simonisme et le fouriérisme, ont fait
beaucoup pour elles. Ils ont fait beaucoup pour l'idée
moderne du Travail, en lui attribuant dans leurs constructions
sociales la place d'honneur, en voulant en étendre le champ
à l'infini; pour l'idée moderne du Nombre, en assignant
comme fin dernière à la politique le plus grand bien du
plus grand nombre (2) ; enfin, — Saint-Simon, si ce n'est
(1) Comme Saint-Simon, Fourier se propose de multiplier par l'association le
bénéfice du travail, et il veut que tous soient sûrs de pouvoir travailler. A son
nvis, « l'omission ou le refus du droit au travail est l'erreur la plus choquante des
théories dites libérales » .
(2) Fourier : « C'est un effrayant problème que d'établir une justice éclatante,
une pleine harmonie dans le partage des bénéfices » . Mais ce problème, il le croit
résolu par le régime sociétaire, qui, dit-il, u sue la justice » . — Comme dans le
saint-simonisme, les industriels les plus importants, les capitalistes, en Harmonie,
ont le souci constant d'améliorer la condition des travailleurs. C'est une « frater-
nité » ou véritablement une « société » ; et Alcippe prend en charge le bonheur
de Jeannot.
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 98
Fourier (1), — pour Tidée moderne de TÉtat, en lui con-
férant en ce domaine une espèce d'omnipotence, en absor-
bant presque toutes ses fonctions dans une suprême fonction
de régulateur du travail. Et ils ont fait pour ces trois idées,
qui sont bien les idées fondamentales ou centrales de notre
temps, beaucoup encore d'une façon plus indirecte, ne fût-
ce qu'en préchant le millénium (2), en annonçant que, dans
Talternance des périodes critiques et des périodes organi-
ques, une ère critique était close, une ère organique allait
s'ouvrir, et en l'ouvrant eux-mêmes par une tentative d'or-
ganisation ou de réorganisation de l'industrie (3), d'organisa-
tion de l'État industriel.
III
La démarcation est ici. Jusqu'ici on n'a point vu appa-
raître tt la lutte des classes» , ou, si elle est timidement appa-
rue, ce n'a été que par intermittences et pour disparaître aussi-
tôt. Le Tribun du Pew;?/e a avancé que la Révolution française a
été « une guerre entre les riches et les pauvres » , mais il a dit
(1) Selon Fourier, pourtant, et malgré son « individualisme « , qui n'est pas du
tout du « libéralisme » , la contrainte, les voies coercitives sont les seules qui
conviennent, dans la période de développement où il est arrivé, à un pays comme
la France, « le moins fait pour la liberté politique ". — A maintes reprises,
Fourier proteste de son respect pour les pouvoirs publics, et, peut-être par pru-
dence pratique, jure qu'il ne songe pas à toucher à l'État, à rogner sur le gouver-
nement, à en diiiiinner les fonctions ou les fonctionnaires. Si même il fallait Tln-
qoisitîon pour imposer \q garant isine^ il admettrait l'Inquisition.
(2) Fourier ne se donnait qu'un délai dedeui ans pour « amener un premier
canton du monde à l'ordre sociétaire •> .
(3) Pour Fourier comme pour Saint-Simon, l'industrie est une « fonction pri-
mordiale » . Elle est « la puissance par excellence, créatrice d'un ordre nouveau
et (Je relations nouvelles entre les individus » .
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94 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
aussi a entre les patriciens et les plébéiens. » Et généralement
on continue d'entendre, comme en 1789 et comme en 1793 :
« entre les nobles et les roturiers » . C'est entre Taristocratie
et la démocratie représentée parla bourgeoisie plutôt qu'exis-
tant d'une existence propre que, jusqu'ici, l'on a vu et
dénoncé l'antagonisme ; entre les industriels et les non-indus-
triels, entre les producteurs et les non-producteurs (1) ; nul-
lement entre les patrons et les ouvriers, ni entre le patronat
et le prolétariat, car on commence dès lors à dire « le patro-
nat T) et « le prolétariat » . Mais dès lors commence à s'accuser
cette transformation psychologique de l'ouvrier qui est une
des conséquences les plus importantes de la révolution écono-
mique et sera l'un des facteurs les plus puissants de la révo-
lution politique.
La concentration du travail dans l'usine et des travailleurs
autour de l'usine fait que la souffrance réelle, tout en étant
moins grande peut-être, pèse bien plus lourdement; et, à la
souffrance réelle plus pesante, l'instruction de plus en plus
répandue vient encore ajouter comme une «sur-souffrance » .
Ceux-là en effet souffrent davantage et sont plus cruellement
blessés qui errent en quelque sorte ballottés entre les deux
classes, renvoyés de l'une à l'autre, sans tenir ni appartenir
à aucune, plus près du patronat par l'instruction, plus près
du prolétariat par l'indigence, déclassés, inclassables. « 11
faut être aveugle pour ne pas voir que la classe la plus mal-
heureuse, c'est celle des hommes sans fortune, mais dégrossis
(1) Dans le Producteur (1825-1826), Enfantin cite néanmoins comme le plus
important des antagonismes l'opposition entre ceux qui vivent de leur travail et
ceux qui vivent du produit du travail d'autrui. Et cnla sitjnifie encore, signifie
surtout : « les travailleurs, et les oisifs ». Mais, dans les mêmes articles, on
trouve déjà cette idée que « la rente foncière et le profit du capital sont nn
impôt que les ouvriers doivent payer aux propriétaires oisifs des fonds de terre et
des capitaux pour que ceux-ci mettent à leur disposition les moyens de produc-
tion. Producteur^ t. I, p. 243, t. Il, p. 411 ; Cf Anton Mknckb, ouv. cit.^
p. 93. Ainsi les propriétaires et capitalistes sont déjà en train de devenir « lef
oisifs » , et les seuls ouvriers d'être considérés comme « les travailleurs * ,
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT »5
et raffinés par une éducation qui a élargi leur esprit et leur
cœur, qui les a initiés aux jouissances de l'opulence, qui a
évoqué en eux des besoins ardents, une ambition dévorante ; . . .
pour ceux-là, la vie n'est qu'une amère déception ; elle
s'égare souvent dans l'abjection et se termine par le sui-
cide (1)... » — A moins qu'elle ne s'égare dans la révolte, en
attendant, lorsque l'État sera livré au Nombre, qu'elle se ter-
mine par la politique! Ces déclassés sont comme le ferment
qui va faire lever la masse, par elle-même neutre et amorphe,
du Travail.
Une impatience haineuse de l'inégalité double et décuple
en eux la passion furieuse de l'égalité. Au moment où cette
flamme s'allume, Babeuf lui-même semble sortir de sa tombe
pour souffler le feu. C'est en 1828 que Buonarroti (2), son
compag^non et son témoin, publie V Histoire de la Conspiration
des Égaux, et les effets ne tardent pas à en être visibles, non
seulement dans les idées, mais dans les faits. 11 n'est pas
jusqu'au mot de « conspiration » qui ne tombe à point en un
milieu bien préparé, où il est sans cesse question de clubs et
de sociétés, de loges maçonniques et de « ventes » de carho^
nari, d'intrigues ténébreuses de la Congrégation. La révolu-
tion de Juillet 1830 est politique, mais l'insurrection de Lyon,
en 1831, est sociale : « Du travail ou la mort! — Du pain ou
du plomb (3) ! » Toute politique qu'elle est, d'ailleurs, la révo-
lution de 1830 a bien aussi son aspect ou son côté social, car,
en installant ouvertement et, on peut le croire alors, défini-
tivement, la bourgeoisie aux affaires, elle déplace politique-
ment l'antagonisme, que l'évolution du travail et les progrès
de l'industrie, vers cette même date, déplacent économique-
(1) V. CoifSiDÉRArr, Destinée sociate, p. 241. Cf. Sismo:<di, Études sur tes
sciences sociateSy t. III, p. 256.
(2) Voyez, sur Philippe Ruonarroti (1761-1837) un tout récent article ilc
M. Georges Weil dans la Hevue historique.
'^^) Voyez Jean Bouho^au, V Évolution du socialisme^ chap. I, p, li.
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96 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
ment. Dorénavant l'antagonisme sera non plus entre Taristo-
cratie et la bourgeoisie, mais entre la bourgeoisie et le peu-
ple : ou mieux entre le capital et le travail, entre l'argent et
la main-d'œuvre ; et, comme des nobles « déclassés « étaient
naguère venus dire à la bourgeoisie que les ennemis du peuple
étaient les nobles, et que c'était à elle à le sauver d'eux, de
même des bourgeois « déclassés» venaient dire au peuple que
la bourgeoisie était coupable et responsable de ses maux, que
c'était à lui-même, par lui seul, à se sauver d'elle, et qu'il ne se
sauverait d'elle qu'en prenant position contre elle. Aussi bien,
prétendaient-ils, n'est-ce pas la nature, la force des choses qui
met en antagonisme ces deux classes, le patronat, le proléta-
riat, et les oblige à prendre position Tune contre l'autre?
Ce qui est sûr, c'est que désormais le mouvement des
idées comme le mouvement des faits, dans l'ordre politique
comme dans l'ordre économique, porte et pousse en avant et
au-dessus de toutes les questions une question ; c'est qu'il y a
une question sociale ; et c'est que la question sociale se ramène
de plus en plus à la question du Travail, qui se décompose
en une série de questions ouvrières. Suivant une marche
prévue, on avait débuté par des généralités, on va en spé-
cialisant. L'attaque n'est pas moins violente, ni la critique
moins âpre; mais ce n'est plus la société en général, ni toute
société, qu'on attaque sur toute la ligne, dans son être et
dans son principe : c'est la société d'aujourd'hui dans sa
structure et dans sa forme, la forme présente de la société
telle qu'elle résulte de la forme d'industrie qui prévaut;
c'est cette forme même d'industrie; et, dans l'industrie,
c'est la concurrence et la mauvaise organisation, ou la
désorganisation, ou la non-organisation du Travail. Quoique
au fond il s'agisse toujours d'une refonte de la société
tout entière, au dehors et dans l'expression il ne s'agit
même plus d'une « réorganisation de l'industrie » , ce qui est
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LE THAVAIL, LE NOMBRE ET L*ÉTAT 97
encore vague, mais de la réorganisation ou de l'organisation
du Travail. La réorganisation de l'industrie, c'était bon au
temps de THarmonie, avant la « lutte des classes » , mais là,
sur le terrain de la lutte des classes, le but, l'objectif, c'est
l'organisation du Travail. Généreusement, mais vainement on
avait voulu faire de l'industrie, patronat et prolétariat réunis,
entrepreneurs et ouvriers réconciliés, une sorte de Confédé-
ration des forces productives; on veut maintenant faire du
Travail une manière de Sonderbund^ la Ligue séparée des
forces ouvrières contre les forces patronales. Qu'on ne s'as-
semble pas pour élaborer une constitution défensive et con-
servatrice ou même progressive de l'Industrie; mais, au con-
traire, qu'on se retranche pour élaborer une constitution
offensive, rénovatrice et même révolutionnaire du Travail :
point de paix sociale, tant que durera la forme présente de la
société ; la guerre sociale, jusqu'à ce que, sur cette société
abattue, se dresse une société tolérable, laquelle ne sera
tolérable que si elle est faite ainsi, et non autrement, que si
elle est à nous, et non aux autres, que si c'est la société aux
ouvriers, la société du Travail.
Posée en ces termes ou en termes à peine moins tranchants,
passée toute de suite à l'état aigu, la question s'impose à tous
les gouvernements, à tous les partis, à tous les citoyens, à
toutes les écoles, à tous les esprits, à quiconque pense et à
quiconque vit : et il faut penser, puisqu'il s'agit de vivre, il
faut se déclarer pour ou contre, attaquer ou se défendre, —
mais nul ne peut rester indifférent, ou nul du moins ne peut
plus ignorer. Et c'est encore quelque chose de nouveau et de
caractéristique, qu'à présent il faille se défendre, et trouver
des raisons et des arguments pour la société, si d'autres en
trouvent bien contre elle. Autrefois, quand de loin en loin il
lui arrivait de subir quelque assaut, ce n'était que fantaisie
belliqueuse de solitaires. On regardait et on passait, en haus-
7
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98 L'OUGANISATION DU TRAVAIL
sant les épaules, tant on avait la certitude qu'ils en seraient
pour leur peine, que tout au plus réussiraient-ils à se singu-
lariser, et qu'elle ne s'en porterait pas plus mal. Mais ce n'est
plus à présent une bande d'enfants perdus et ce n'est plus une
escarmouche : ce sont deux armées et c'est une bataille. Depuis
cinquante ans, depuis 1789, on a perdu le sens de l'éternité :
on sait d'expérience qu'il n'est pas d'institution, politique ou
sociale, qui puisse se vanter d'être immuable. Et l'on a peut-
être un peu aussi gagné le sens de la justice : on se dit qu'il
est possible que tout ne soit pas faux dans ces plaintes qui
montent de la foule, et que tout ne soit pas chimérique dans
ces espérances ; qu'en tout cas, il faut écouter, il faut voir.
Alors, soit pour combattre, soit pour écouter et pour voir,
avec des intentions diverses, on s'approche et de plus en plus
rares sont ceux qui se tiennent délibéi-ément à l'écart. Phi-
lanthropes et politiciens, philosophes et démagogues, hommes
d'État et hommes d'étude, hommes de tête et hommes de
main, petits manteaux bleus et manteaux couleur de muraille,
savants et faiseurs, chevaliers du peuple et pêcheurs en eau
trouble, il n'est personne qui se désintéresse, — pas même
les plus désintéressés. Ce qui le prouve, c'est l'extrême abon-
dance de la «littérature » sociale entre 1830 et 1840. Et de
plus en plus on serre la question, de plus en plus on spécia-
lise, on divise, on fait des séries de questions. Les uns pour,
les autres contre, d'autres enfin ni pour ni contre, — mais
ceux-ci naturellement les moins nombreux,qui ne cherchent et
ne servent que la vérité pure, — tout le monde s'y met : on
plonge dans les profondeurs de la société; on en sonde tous
les coins; on en interroge tous les mystères. C'est en 1837
que M. de Gasparin présente son rapport sur f Assistance (1),
(1) D'après les chiffres de 1833. — Ed cette année 1833, dans les 1,329 hô-
pitaux et hospices du royaume, il aurait été secouru 425,049 indigents. — Voyez
f.ouis Blanc, Organisation du travail^ 5' édition, p. 43.
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 99
en 1838 ou 1839 que Frégier, chef de bureau à la préfecture
de police, publie son livre sur la Misère et le Crime {l) y en
1842 que parait l'ouvrage, aussitôt célèbre, de Buret, où les
socialistes puisent comme dans une mine ou dans un arse-
nal (2) . L'Institut s'émeut officiellement ; et l'Académie des
sciences morales charge d'une enquête le D' Villermé. D'ail-
leurs, on ne circonscrit pas étroitement le regard à la France :
on jette les yeux sur l'Angleterre, l'Europe, l'Amérique
même. En 1833, le baron d'Haussez donne un tableau de la
Grande-Bretagne (3). Le traité classique de Tocqueville, la
Démocratie en Amériffue, est de 1835; l'Histoire de V économie
politt4fue en Europe^ d'Adolphe Blanqui, de 1837 (4). On
connaît en France, dans le texte ou par des traductions,
depuis 1836, la Philosophie des manufactures, de Ure (5); vers
1840, Touvrage de Bulwer (6), le pamphet de Marcus (7), le
Livre du meurtre (8). Le mouvement chartiste attire et fixe
l'attention.
Mais la collection et la collation des faits ne font ni dédai-
gner, ni délaisser la théorie. C'est au contraire une floraison,
un épanouissement de doctrines, et jamais, peut-être, on ne
(i) Des classes dangereuses de la population, L'aateur évalue à un peu moins
de 65,000 hommes (63,072) « Tarmée du mal ». — Cf. Louis Blakc, ouvr. cite\
p. H.
(2} De la Misère des classes laborieuses en France et en Angleterre. — Selon
Bnret, le rapport de la « population souffrante » à la « population totale » aurait
été alors de 1 à 9 : — soit 3 millions sur 29 millions environ (i million d'indi-
gents inscrits à multiplier par 3 millions d'indigents non déclarés). — Voyez
Louis Blahc, ouvr. cité, p. 43 et 209. Joignez-y Rubichor, Mécanisme social, et
Edelestand Dcméril, Philosophie du budget; ce sont les « sources n de Louis
Blanc.
(3) La Grande-Bretagne en 1833.
(4) Cf. du même le Cours d^ économie industrielle.
(5) Philosophie des manufactures, ou Économie industrielle de la fabrication
du coton, de la laine, du lin^ de la soie.
(6) England and the English. — Cf. Louis Blakc, Organisation du travaily
p. 73.
(7] Louis Blarc, ibid.
(8) Publié en février 1839. Cf. Louis Blanc.
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100 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
vit pousser tant de systèmes à la fois. Pêle-mêle des noms
s'offrent à la mémoire : Sismondi (1), Bûchez, Villeneuve-
Bargemont, Quételet (2), Pecqueur, Vidal, Cabet (3), Ville-
gardelle (4), Lamennais (5), Pierre Leroux, Proudhon,
Considérant; et, les dépassant tous, les dominant tous, celui
qui est le plus sûr de rester : Auguste Comte ; et le nom de
rhomme par qui devait se faire la transition, Theure venue,
entre la pensée et l'action, entre les idées et les lois : Louis
Blanc. Pour l'instant, ce n'est encore qu'un grand flux de
pensée, une grande éruption d'idées. Sur tous ces hommes
et toutes ces œuvres il serait amusant, et probablement ins-
tructif de coller des étiquettes, de les classer par genres et
espèces : économistes orthodoxes, économistes dissidents,
économistes chrétiens, doctrinaires et libéraux, démocrates,
socialistes autoritaires, collectivistes, communistes, indivi-
dualistes raisonnables, et individualistes paradoxaux, etc.; et
sûrement il serait instructif, sinon toujours amusant, d'ana-
lyser toutes ces idées pour en établir la nature, la qualité,
la formation et la composition. Mais l'analyse des idées,
c'est de l'histoire ou de la philosophie : la politique ne s'oc-
cupe que de la synthèse des forces. Même pour les idées-
forces, — nous l'avons déjà dit, mais on ne saurait trop le
redire, — l'idée ne relève de la politique que du moment
où elle est devenue une force ; et, si deux idées-forces tom-
(1) Ses Nouveaux principes d'économie politique sont de 1820 et par consé-
quent antérieurs à la période dont nous parlons surtout ici; mais ils 8*y rattachent
pourtant par une influence durable.
(2) Sur Vhomme et le développement de ses facultés^ ou Essai de physique
sociale j 1835. — Du système social et des lois qui le régissent, 1848.
(3) Voyage en Icarie, 1842. — Le vrai Christianisme suivant J.^C, 1847.
(4) Histoire des idées sociales avant la Révolution française, ou les Socialistes
modernes devancés et dépassés par les anciens penseurs et philosophes^ avec
textes à V appui, 1846.
(5) Le Livre du Peuple, 1837; Politique à l* usage du peuple, 1838; De l'Es-
clavage moderne, 1839; Projet de constitution du Crédit social^ 1848; Question
du travail, 1848, etc.
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L*ÉTAT 101
bent en contradiction ou entrent en conflit, ce n'est ni la
plus intéressante, ni même la plus juste, que la politique
doit suivre : c'est la plus forte. Voici donc toutes ensemble,
telles qu'alors elles bouillonnent et coulent, les idées-forces
de ces dix années, en ce qui touche le Travail, le Nombre et
l'État.
— La liberté économique illimitée est une erreur ou une
duperie. Dans le domaine économique, l'État a certainement
un droit et un devoir (1). En ce siècle, si fier de lui-même
« la seule faim est la loi souveraine de la conduite morale,
rationnelle et industrielle de l'immense majorité » . Nulle
entente, partout des égoïsmes jaloux les uns des autres. Une
concurrence effrénée entraîne la baisse de la main-d'œuvre et
la misère des ouvriers. Le régime du travail découvre « des
plaies profondes et hideuses » . Le progrès se fait » par les
masses, humanité, nation, non par les individus » . Mais les
masses seules ne le feraient pas ; il leur faut une direction,
qui ne peut être que celle de l'État. Comme pouvoir politique,
l'État n'a d'autre borne à sa puissance que le sentiment de
son devoir. Et, en matière économique, l'État doit être « une
prévoyance collective (2) » . Que dit-on « une prévoyance » ?
il ne faut pas avoir peur du mot, et c'est « une Providence »
qu'il faut dire. « Les gouvernements sont les ministres
visibles de la Providence. » Ils sont institués pour « assurer
à tous les membres de la société justice, protection, liberté >» .
Mais leur sollicitude appartient légitimement « aux pauvres
(1) SiSMOROi, Nouveaux principes d'économie politique ^ ou de la Richesse dans
ses rapports avec la population. Cf. Études sur les sciences sociales. Malf^ré ia
pente démocratiqae de ses opinions, et quoiqu*on ait voulu faire de lui un
ancêtre, Sismondi n'aime pas le suffrage universel et repousse avec horreur « la
toute-puissance des majorités ». 11 serait piquant, à ce propos, de relever, dans
la finesse des aperçus de Sismondi, et dans un certain goût qu'il a pour les « com-
binaisons • , des traces bien marquées d'origine italienne.
(2) BccHEZ, Introduction à la Science de l'Histoire (1833), t. I, p. 5, 13, 22,
493, Histoire parlementaire de la Révolution française (1833-1838). Le traité de
politique et de science sociale n'a été publié qu'en 1866.
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102 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
bien plus qu*aux riches, aux faibles plus encore qu'aux puis-
sants » . En faveur des pauvres, le gouvernement a tout à
faire ; en faveur des faibles, il doit faire tout ce qu'il peut
faire (l). Comme la propriété industrielle se développe de
jour en jour, et comme il est de la nature de l'industrie
«d'agglomérer une multitude d'hommes dans un même lieu,
d'établir entre eux des rapports nouveaux et compliqués » ,
la classe industrielle a besoin d'être « réglementée, sur-
veillée, contenue n plus que les autres classes. Il est donc
naturel « que les attributions du gouvernement croissent
avec elle » . L'industrie a apporte le despotisme en son sein,
il s'étend naturellement à mesure qu'elle se développe (2) ».
Et ne prenez pas « despotisme « en trop mauvaise part : il
ne signifie guère en ce cas que très large intervention d'une
très haute autorité.
Le programme maximum ou intégral irait jusqu'à socia-
liser les individus, les moyens de production et le sol,
« faire en sorte que le sol et les moyens de production.. -
soient régis, exploités, employés sous la suprême direction
des pouvoirs représentatifs » , et puisque, aussi bien, l'usine
est un centre où l'ouvrier va se servir d'instruments qui ne lui
appartiennent pas, créer un centre, un seul, auquel appar-
tiendraient tous les instruments de travail ; — centre unique
qui serait l'État, dans lequel tous les citoyens deviendraient
des fonctionnaires (3). Mais il y a un programme minimum :
(1) Marquis de Villenevve-Bargemoht, Économie politique chrélienne^ ou
Recherches sur la nature et les causes du paupérisme en France et en Europe^ et
sur les moyens de le soulager et de le prévenir (1834), t. II, p. 395, t. 111,
p. 132.
(2) TocQUEViLLB, De la Démocratie en Amérique, OEuvres, l. III, p. 506 et
508. Ce n'est pas à dire que Tocqueville approuve absolument ou recommande,
mais il constate.
(3) Pecqubur, Des améliorations matérielles dans leurs rapports avec la
liberté (1839), — Théorie nouvelle d'économie sociale et politique, ou Étude sur
t organisation des sociétés^ 1842. Pecqueur aboutit en somme à l'association,
« universelle dans chaque pays » , puis cosmopolite; chaque peuple formerait une
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 103
faire en sorte que le travail parvienne à conquérir « une
part, si petite soit-elle, de la propriété des instruments qu'il
emploie » ; et, pour qu'il y parvienne, recourir sans hésita-
tion à la loi. La loi est bienfaisante. « La loi, quand elle est
bien intentionnée et intelligente, a le pouvoir de faire le
bonheur d'un peuple : la loi intelligente est l'expression de la
justice. » Tout est organisé, sauf l'industrie. Il faut l'organi-
ser, fonder o le gouvernement de l'industrie » , le fonder sur
le travail et pour le travail, a Que la loi fasse en faveur du
travail moitié moins seulement de ce qu'elle a fait autrefois
contre lui, et la cause la plus générale de la misère sera sup-
primée (1). » Le gouvernement n'est pas, comme les écono-
mistes Font trop dit, « un ennemi naturel campé au milieu
du système social ». On ne peut se passer, si l'on veut préve-
nir a la dispersion fondamentale des intérêts », de m Téner-
g^que prépondérance d'un pouvoir central » ; et ce pouvoir
central a énergiquement prépondérant » devra agir » éner-
gpquement » en matière économique ; avec une « énergie »
toute spéciale, il « interviendra dans les relations des ouvriers
et du patron, ainsi que dans les relations des diverses
industries entre elles » . L'État sera tourné vers les prolé-
taires, pour qui il est plein de sympathie, et au bénéfice de
qui doit être « énergiquement » exercée et résolument dirigée
l'action sociale (2) .
vaste association, économique, politique, civile, sous la raison sociale : associa-
tioD française, italienne, américaine, etc. — De même Vidal, De la répartition
des richesses, ou de la justice distributive en économie sociale, 1846; — Vivre en
travaillant, projets, voies et moyens de réformes sociales, 1848.
Cl) Bchbt, De la Misère des classes laborieuses, t. II, p. 234, S51, 290.
(2) Voyez Auguste Comtb, Cours de philosophie positive, t. IV, Y et VI,
passim, surtout dans la fin «lu siiième. — Cf. Système de politique positive, où
la Table analytique (édition de 1883) facilite beaucoup les recherches ; se repor-
ter par exemple aux mots : Appartement normal du travailleur. Apprentissage^
Associations, Associations ouvrières, Avenir de V Industrie, etc. Mais les quatre
volumes de la Politique positive n*ont été publiés que de 1851 à 1854. Et c'est
pourquoi Von s'en tient ici à une indication très sommaire des idées d'Auguste
Comte sur Je Travail et sur l'État.
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104 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Lier ensemble, enchaîner l'une à Tautre, employer Tune à
l'autre l'action politique et l'action sociale. Prolétariat et
démocratie sont synonymes ; il ne faut plus m séparer la
revendication économique en feveur des besoins du proléta-
riat de la revendication politique en faveur des droits de la
démocratie »> . L'État doit servir, doit s'appliquer, doit s'adon-
ner à faire triompher cette double et unique revendication ;
— l'État, ce « chef-d'œuvre de la faculté créatrice... » Qui
dit cela? Pierre Leroux (1) . Et qui dit ceci : « Le régime féo-
dal ayant été aboli, le principe de la liberté et de l'égalité
civile proclamé, la conséquence était qu'à l'avenir, la société
devait s'organiser non pour la politique de la guerre, mais
pour le travail? » L'homme par la bouche brûlante duquel
le verbe soit passé le plus caustique depuis Rousseau, Prou-
dhon, — oui, — l'ennemi personnel de l'État, le prophète
de l'An-archie, Proudhon lui-même (2).
H faut organiser le Travail, dit Arago (3). Il faut organiser
le Travail, répète Ledni-Rollin (4). Et cent autres, puis des
milliers d'autres, le répètent après eux. Mais qui peut orga-
niser le Travail? Évidemment l'État, et l'État seulement.
Mais encore quel État? Évidemment l'État au Nombre, l'État
du Nombre, et cet État seulement qui, par la force des choses,
sera l'État du Travail. Il faut donc poursuivre sans se lasser
l'introduction du suffrage universel : en lui, dans le suffrage
(1) De V Humanité^ 1840. — De VÊgalité. — Projet tVune constitution démO'
erotique et sociale^ 1848.
(î) Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle, édition de 1868.
p. 39. — Cf. .1. TcHKnNOFF, le Parti républicain sous la monarchie de Juillet^
1901, p. 110; et d'ailleurs, sur tout ce mouvement et toute cette période, la belle
Histoire de M. Thureau-Dangin. Avant 1848, Proudhon avait publié, entre
autres écrits : Qu'est-ce que la Propriété? 1" mémoire, 1840, î* mémoire, 1841 ;
Avertissement aux propriétaires, 1842; Création de l'ordre dans C humanité,
1843; Système des contradictions économiques ou philosophiques; De la
Misère, 1846.
(3) TcBERNOFF, ouvr. cite\ p. 161.
(4) /(/., ibid.,p. 165.
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 105
universel, est le moyen d'arriver à u de justes améliorations
sociales » ; le moyen « d'émanciper le prolétariat » , « d'ame-
ner une distribution des richesses plus équitable » ; — Ledru-
RoUin, Godefroy Gavaig^nac, Gabet, Baspail le disent (1), et
tant d'autres le répètent, — le moyen de réaliser un jour
l'État du Travail en réalisant d'abord l'État du Nombre.
Cependant de plus en plus le ferment pénètre et échauffe
la masse. Il la pénètre peu à peu par la propagande du parti
républicain démocrate (2), et, bien que les journaux soient
chers et relativement peu lus, par le journal de ce parti, la
Réforme^ au secours duquel viennent successivement la Revue
républicainCy la Revue du Progrès, et rAtelier, qui s'adresse
particulièrement aux ouvriers ; par la brochure populaire,
comme les trois Dialogues de maître Pierre avec François; par
la société Aide^toi, V Association pour la Liberté de la presse,
V Association pour l'Instruction populaire, la société des Afuis du
peuple, la société des Droits de rhomme; plus bas et plus en
secret, par les Légions révolutionnaires , les Familles, les PAa-
langes démocratiques, les Saisons, la Société communiste et les
Travailleurs égalitaires.
Le grand soir approche, ou le grand matin. Depuis 1839,
depuis qu'il a jeté dans la circulation son petit livre, f Organi-
sation du Travail, l'homme est là. Il a l'ambition, il a la
flamme, il a la foi. 11 vient à temps, il est de son temps. H
réunit, en sa personne menue, remuante, et comme tour-
mentée par un besoin de croissance et de dilatation, le
charme et la fougue ; en sa doctrine, les deux pensées du
siècle, l'organisation et l'association ; en sa méthode, les deux
procédés, la prédication et l'action, le socialisme philoso-
phique et le jacobinisme poHtique. Plus nettement et plus
(1) TcHEBwoFP, ouv. cité, p. 164-, 242, 254, 332.
(2) Sur toute cette propagande et toute cette action, on consultera avec profit
I ouvrage cité de M. Tchernoff. — Cf. G. Weill, Histoire du parti républicain.
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106 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
décidément que tous, il veut le Nombre pour avoir TÉtat, et
TÉtat pour organiser le Travail. Dépouillées du prestige ora-
toire, les idées de Louis Blanc n'ont rien de bien neuf ni de
bien original ; mais il a compris que « ne pas prendre le
pouvoir pour instrument, c'est le rencontrer comme obs-
tacle » ; et les circonstances font qu'il peut prendre le pou-
voir pour instrument.
Les idées, dés lors, valent moins en elles-mêmes. Les faits
sont aux trois quarts accomplis. Ce qu'il reste d'idées à déve-
lopper et de faits à accomplir va désormais se développer et
s'accomplir surtout par les lois. Par les lois, le Travail va
emplir et accaparer l'État, dont le premier et le dernier mot
est le Nombre.
III
LES LOIS
D'après les faits et d'après les idées, il est possible de pres-
sentir ce que va être l'œuvre des lois. D'abord, lois de des-
truction, ensuite de reconstruction. Dans les lois, comme dans
les faits et comme dans les idées, on s'attache d'abord à
démolir l'ordre ancien de la société, puis lentement, peu à peu,
et de plus en plus, on s'efforce à fonder sur les lois l'ordre
nouveau conçu dans les idées et déterminé, ou commandé, ou
conditionné par les faits. De même que le Travail a changé,
qu'à l'atelier de famille s'est substituée la fabrique et à la
fabrique l'usine; de même que le Nombre a changé, qu'il s'est
concentré, qu'il a pris conscience de lui-même, qu'il a perdu
le sens de l'éternité et que s'est aiguisé en lui le sens de
l'inégalité; de même, enfin, que l'État a changé, reposante
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ETAT 107
présent sur le suffrage universel, et de bas en haut ou de long
en large comme traversé par lui, comme actionné par lui ;
ainsi, la conséquence étant en quelque sorte forcée, la loi
elle-même change. Elle change de nature : c'était jadis un
instrument de conservation; c'est maintenant un instrument
de transformation, d'abord de déformation, si l'on peut le
dire, puis de réformation sociale. Elle change de direction ou
d'intention : faite jadis pour une certaine propriété, main*
tenant elle va l'être, d'abord pour la propriété sans exclu-
sion ni privilège noble, puis pour l'industrie, puis pour le
travail.
Comme il est naturel, d'ailleurs, puisqu'il ne peut rien y
avoir dans les lois qui n'ait été premièrement dans les faits et
dans les idées, les lois retardent un peu sur les idées et même
sur les faits. Gomme il est naturel encore, les lois procèdent,
ainsi que les idées, des généralités aux spécialités, et il le faut
bien, puisque c'est la méthode même et la forme même de la
loi de distinguer et de disposer par espèces. Mais, en même
temps qu'elle va se compliquant, se chargeant de détails, et se
resserrant en ce qu'elle se précise, la législation du travail,
d'autre part, va s'étendant, agrandissant son champ, allon-
geant et multipliant ses atteintes, unifiant et essayant d'unifier
toujours davantage son action : jadis locale et corporative,
maintenant nationale, demain, peut-être, internationale en
quelques-unes de ses prescriptions et de ses interdictions.
Dans sa partie positive et de reconstruction, l'œuvre de
msformation de la société par la loi ne commence guère ^
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108 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
pour être systématiquement poursuivie, qu'en 1848; et la
raison en est évidente : ce n'est qu'en 1848 que la transfor-
mation psychologique de l'ouvrier et la transformation juri-
dique de l'État sont accomplies, que la révolution économique
et la révolution politique se rejoignent, et que « le peuple
misérable « devient indirectement, mais réellement, par le
bulletin de vote, « le peuple législateur « . Jusque-là, en ses
actes principaux, et sauf les exceptions qui nulle part ne
manquent jamais tout à fait, la loi n'a guère que démoli : la
partie négative de l'œuvre en précède, comme elle le devait,
la partie positive.
L'édit de 1776 démolissait : a Avons éteint et supprimé, étei-
gnons et supprimons tous les corps et communautés de mar-
chands et artisans, ainsi que les maîtrises et jurandes. Abro-
geons tous privilèges, statuts et règlements donnés auxdits
corps et communautés... (1) « . Le décret des 2-17 mars, la
loi des 14-27 juin 1791 démolissaient : « L'anéantissement de
toutes espèces de corporations de citoyens du même état et
profession étant l'une des bases fondamentales de la Consti-
tution française, il est défendu de les rétablir sous quelque
prétexte et sous quelque forme que ce soit. Les citoyens de
même état et profession. . . ne pourront. . . Il est interdit. . . (2) m .
Les constitutions elles-mêmes, — chose étrange et contra-
dictoire à toute définition ! — démolissaient. Ce ne sont pas,
sur ce point, — celle de 1 791 et celle de 1793, — des consti-
tutions, mais plutôt des destitutions : « Il n'y a plus ni jurandes,
ni corporations de professions, arts et métiers (3). »
Sans doute on veut, en démolissant, fonder quelque chose,
et à la vérité une seule chose, mais qu'on croit qui suffit à
(1) Edit du Roi portant suppression des jurandes, donné à Versailles au mois
de février 1776, re^ristré le 12 mars en lit de justice.
(2) Loi du 14-27 juin 1791, art. 1,2. — Cf. Décret du 29 mai 1793.
(3) Constitution du 3 septembre 1791. — Cf. Constitution du 24 juin 1793.
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 109
tout : la liberté. L'édit de 1776 proclamait : « Il sera libre à
toutes personnes, de quelque qualité et condition qu'elles
soient... d'embrasser et d'exercer... telle espèce de commerce
et telle profession d'arts et métiers que bon leur sem-
blera... (l) n Le décret des 2-17 mars 1791, en termes à peu
près identiques : « Il sera libre à toute personne de faire tel
négoce |ou d'exercer telle profession, art ou métier qu'elle
trouvera bon» . Les constitutions de 1791 et 1793 impliquaient
ou exprimaient une semblable liberté (2) . Mais c'est la liberté
abstraite, idéale, théorique, métaphysique; la liberté sans
droits ni devoirs autres que le droit du voisin à la liberté;
hypothétique, par conséquent : « Libre, si tu es assez fort
pour l'être et si le voisin n'est pas assez fort pour que tu ne
le sois pas n ; c'est la liberté dans le désert, et je ne sais ce
qui me retient de répéter ici le mot célèbre : « la liberté
désolée de l'àne sauvage »» .
En brisant la corporation, on a désorganisé économiquement
la société; en ne donnant au travail libéré ni fin ni frein que
la liberté même, on ne l'a pas économiquement réorganisée.
Entre la désorganisation et la non-réorganisation, elle demeure
donc inorganisée. On a manqué le but en le dépassant; et la
réforme qui était à faire, on ne l'a pas faite, en faisant plus
qu'il ne fallait; elle n'a pas été une réforme, parce qu'elle a
été exagérée jusqu'à être une révolution. Ministres de 1776 et
Constituants de 1791, ils étaient tous en cela des philosophes
bien plus que des politiques; ils avaient trop d'absolu dans
l'esprit; moins philosophes, plus politiques, moins préoccupés
du parfait, et plus occupés du possible, ils eussent corrigé les
abus afin de sauver l'organisation, non point ruiné l'organi-
(1) Édit. de février 1776, art. premier.
(2) Déclaration des Droits de rAomme(Con8tituiiondu24 juin 1793), art. 17:
■ Nul genre de travail, de culture, de commerce ne peut être interdit à l'indus-
trie des citoyen». •
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110 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
sation afin de corriger les abus ; en quoi ils imitaient un peu
tt les sauvages de la Louisiane » , blâmés pourtant par Tun de
leurs auteurs préférés, qui abattaient Tarbre pour en avoir les
fruits. Plus politiques, plus pénétrés du sens du relatif, mieux
avertis de l'inévitable imperfection des hommes et des insti-
tutions, mieux instruits de la nécessité de soutenir et de
consolider Tune par l'autre ces deux faiblesses, mieux assurés
que l'individu n'est réellement libre que s'il est suffisamment
protégé, et que sa débilité a besoin comme d'une superpo-
sition d'enveloppes sociales, ils n'eussent pas désorganisé,
mais réorganisé; ou du moins ne Teussent fait que pour
réorganiser ; ou du moins ne l'eussent pas fait sans réorga-
niser; et, par exemple, ayant désorganisé le travail, ils ne
l'eussent pas laissé ensuite complètement inorganisé.
Tel cependant ils le laissèrent, et tel il resta longtemps
après eux. Dans les dix années qui s'écoulent de 1792 à 1802,
et qui sontles années proprement révolutionnaires, on légifère
assez abondamment par lois ou par décrets sur les maladies et
la médecine du travail^ sur les secours à accorder aux enfants,
aux vieillards et aux indigents, sur les ateliers nationaux, les
hôpitaux et les hospices (1) . On légifère même, et malheureu-
sement, par les décrets établissant le maximum du prix des
denrées et objets de grande consommation, sur les circons-
tances du travail (2) . Mais du travail en soi, du travail à l'état
de santé et des conditions normales du travail, presque rien.
Bien, avant la loi du 22 germinal an XI, concernant les manu-
el) Décrets, lois ou arrêtés de juillet 1791, du 17 janvier 1792, du 13 lunn,
du 8 juin, du 28 juin 1793, des 24-27 vendémiaire, 16 ventôse et 23 messidor
an II, 9 fructidor an III, 28 {germinal an IV, 16 vendémiaire, 7 et 27 frimaire,
20 et 30 ventôse, 8 thermidor an V, 16 messidor an VII, 15 brumaire, 4 ven-
tôse, 7 germinal, 7 messidor an IX, etc.
(2) DécreU du 3 mai, 26-28 juillet, 19 août, 29 septembre, 2 octobre 1793;
11 brumaire an II, 14 février 1794; et loi du 4 nivôse an III, qui supprime
toutes celles portant fixation d*un maximum sur le prix des denrées et marcban-
dises.
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 111
factures, fabriques el ateliers; et Ton peut dire de cette loi,
qui traite en Tun de ses titres du louage de services, en un
autre de l'apprentissage, qu'elle se rattache, par son esprit et
par sa lettre même, à Tancienne législation plutôt qu'à la
législation moderne du travail : quoiqu'elle s'inspire, en appa-
rence, du principe nouveau de l'égalité de droit, si elle n'est
pas ouvertement comme autrefois au bénéfice du patron, elle
n'est pas encore, et il s'en faut bien davantage, au bénéfice de
l'ouvrier (I).
Presque rien dans le Code civil, qui semble avoir à peu
près oublié ou à peu près ignoré l'ouvrier; et l'on en trouvera
toute espèce de motifs, et on l'expliquera par toute sorte de
raisons, et nous en connaissons plusieurs; mais il n'y a ni
motifs ni raisons ni explications qui puissent faire qu'il ne
nous paraisse pas quand même très étonnant, à nous qui
avons vu se développer le dix-huitième siècle après l'an XII,
après 1804, que, dans cette règle de vie de la société nou-
velle, et dans ce monument de la législation moderne, il n'y
ait autant dire pas un mot du travail et pas une place pour le
travail.
En revanche, dans le Code pénal de 1810, il y a l'article 291,
qui n'est pas spécial aux associations ouvrières, mais qui les
atteint comme les autres, et qui est une survivance de l'an-
cienne législation, de l'ancienne défiance parlementaire et
révolutionnaire envers toute association ; il y a les articles 414,
415 et 416, contre toute coalition. Puis, comme si le Code
(1) • Nul ne pourra, sous les mêmes peines (dommages-intérêts), recevoir un
oaTrier s'il n'e^t porteur d*un livret portant le certificat d'acquit de ses engage-
ments, délivré par celui de chez qui il sort. — Les conventions, faites de bonne
foi entre les ouvriers et ceux qui les emploient, seront exécutées. — L'en{{age-
ment d*un ouvrier ne pourra excéder un an, à moins qu'il ne soit contremaître,
conducteur des autres ouvriers, ou qu'il n'ait un traitement et des conditions
stipulées par un acte exprès. — En quelque lieu que réside Touviier, la juridic-
tion sera déterminée par le lieu de la situation des manufactures ou ateliers dans
lesquels l'ouvrier aura pris du travail. » Loi du 22 germinal an XI, art. 12, 14,
15 et 21.
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112 L'ORGANISATION DU TilAVAlL
pénal n'était pas assez sévère, on le renforce, sans doute sous
la pression de circonstances telles que les émeutes lyonnaises,
par la loi du 10 avril 1834.
On s'obstine donc et Ton s'applique donc à maintenir à
l'état inorganique le travail désorganisé depuis un demi-siècle.
Mais de lui-même déjà, comme par un effort interne, et
comme par cette force plus forte que la force des lois même
renforcées d'autres lois, par la force des choses, il tend à se
réorganiser. C'est ainsi que la force des choses, introduisant
le groupement nécessaire des ouvriers dans le fait, tend à
réintroduire, d'abord malgré la loi, l'association dans la loi.
C'est ainsi encore que la force des choses oblige dès 1806 à
instituer, en ce pays qui vient d'être replacé sous l'égalité de
droit et l'unité de juridiction, une juridiction particulière du
travail, les conseils de prud'hommes, dont la compétence
s'étend et dont les attributions se compliquent avec l'extension
et la complication croissantes de l'industrie (1). En attendant,
deux ou trois décrets, relatifs aux bureaux de bienfaisance,
aux enfants trouvés ou abandonnés, ou aux orphelins pauvres,
et qui, par conséquent, visent à organiser l'assistance et non
le travail (2) ; quelques dispositions sur les monts-de-piété et
les bureaux de placement (3) ; quelques mesures de police
réglant l'exploitation des mines (4-) ; quelques ordonnances sur
les fabriques de poudre, d'allumettes, de fulminate de mer-
cure (5) ; une loi sur le travail des enfants employés dans les
manufactures, usines ou ateliers^ qui fixait à huit ans Tàge où
(1) Loi du 18 mars 1806, établissant un con8t*il des prud'hommes à Lyon.
Cf. Décret du 11 juin 1809, portant rè{;lement sur les conseils de prud'hommes.
Décret du 3 août 1810 relatif à la juridiction des prud'hommes. — Et, pour ne
rien omeUre, ordonnance du 12 novembre 1828, concernant les insignes deii
membres des conseils de prud'hommes.
(2) Décrets du 17 juillet 1807 et du 9 décembre 1809. — Décret du 19 jan-
vier 1811. '
(3) 20 pluviôse an XII (10 février 1804).
{k) Décret du 3 janvier 1813; — Ordonnance du 26 mars 1843.
(5) Ordonnances du 25 juin 1823; du 30 octobre 1836.
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ETAT ilS
les enfonts pourraient être admis, et qui passait alors pour être
une loi de protection (1); à travers tout, de nombreux actes
concernant la Caisse des invalides de la marine (2) ; par-dessus
tout, les lois et ordonnances sur les caisses d'épargne (3) ; et
nous sommes en 1848 ; et c'est toute la législation sociale de
la France, dont il semble que le caractère essentiel soit celui-ci :
au travail, la liberté suffit ; tout le monde est également libre;
Touvrier n*a pas besoin d'autres droits que les droits de
l'homme ; et la misère, puisqu'aussi bien il y en aura toujours,
est matière de législation sociale; le travail ne Test pas, sauf
précisément sur les points par lesquels il touche et en quelque
façon se marie à la misère.
Mais voici le 24 février 1 848 ; tout de suite le sens profond
de cette révolution en apparence assez dépourvue de sens, —
car enfin un peuple ne fait pas une révolution pour l'adjonction
de 16,000 capacitaires, qui ne sont pas lui, — son sens pro-
fond et puissant se révèle. De ce moment, de la fin du mois
de février à la fin du mois de novembre 1848, il ne se passe
pour ainsi dire point de jour, en tout cas point de semaine,
sans qu'il soit légiféré sur le travail ; et, cette fois, c'est bien
sur le travail lui-même, sur le travail en sot. Si, par le travail
en 501, il faut entendre : la situation économique et commer-
ciale des différentes branches du travail ; l'état ou la quantité
du travail dans les différentes professions; la situation des
ouvriers et apprentis comme salaire et mode de rémunération,
durée du travail et temps de repos, conditions d'admission et
de résiliation, en un mot contrat de travail; il n'est pour ainsi
dire pas un de ces sujets, en tout cas il n'en est guère sur
(1] 22 mart iS41.
(2) Loi (lu 15 germinal an III; arrêtés du 9 messidor an IX, du 19 frimaire
an XI; ordonnances du 13 mai 1818, du 17 septembre 185K3, du 22 janvier 1824,
du 12 mars 1826, du 29 juin 1828; loi du 4 mars 1831; ordonnances du 9 oc-
tobre 1837, du 10 mai 1841, du 5 octobre 1844.
(3; Ordonnances du 29 juillet 1818, du 3 juin 1829, du 16 juillet 1833; loisdu
5 juin 1835^ da 31 mars 1837, du 22 juin 1845.
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114 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
lesquels il ne soit directement et immédiatement légiféré.
Le décret sur a le droit au travail » parait au Moniteur le
29 février, mais il a été rédigé à THôtel de Ville le 25 dans la
matinée. En ce décret, « le gouvernement provisoire de la
République française s'engage à garantir Texistence de l'ou-
vrier par le travail; il s'engage à garantir du travail à tous les
citoyens ; il reconnaît que les ouvriers doivent s'associer entre
eux pour jouir du bénéfice de leur travail w . G'est-à-dire que,
dans les six lignes de ces trois paragraphes, on s'engage à
légiférer sur la quantité du travail, sur le taux et le mode de
rémunération, sur le mode même du travail. C'est-à-dire
qu'on y fait tenir non seulement la reconnaissance du droit au
travail, mais la promesse de l'organisation du travail et le
principe de l'association ouvrière. Pour un commencement de
législation positive du travail, c'en est un assez beau et hardi
commencement ! Mais, à ce même décret du 26 février, il y a
un quatrième paragraphe : «Le gouvernement provisoire rend
aux ouvriers, auxquels il appartient, le million qui va échoir
de la liste civile (1). » Et c'est-à-dire que les bénéficiaires de
l'État sont changés; ce million, qui est retiré au roi, ce n'est
pas à tous les Français, aux contribuables, qu'on le rend, mais
aux ouvriers, et l'on affirme qu'il leur appartient, mais qu'est-
ce qui ne leur appartient pas? Ils ont la science, la sagesse, la
raison, a Écoutez-les; ils en savent plus que vous! n disent les
uns (2). — a Vous qui en savez plus que nous (3), » suren-
chérissent les autres. Pourquoi? parce qu'ils sont le Nombre.
Et c'est-à-dire que non seulement la loi sera désormais faite
pour eux, mais faite par eux. Non seulement le Travail, en
(1) Louis Blanc avait rédigé lee trois premiers paragraphes; Ledru-Rollin y fit
a^oatcr le dernier.
(2) Séance du 2 novembre 1848. Discours de M. Marius André (du Var).
Interruption. — Un membre : « Laissez-le parler, il en sait plus que vous! •
(3) Propos prêté par lord Normanby à Louis Blanc, À Year of Révolution in
Paris, t. I", p. 167-168; Voyez Révélations historiques^ t. I*', p. 107.
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 115
vingt-quatre heures, est devenu législatifs s'il est permis d'ex-
primer par là qu'il est à présent matière de législation, ce
qu'il n'avait pas encore été, mais il est devenu législateur.
Il l'est devenu non seulement au second degré, par déléga-
tion, en vertu du suffrage universel et au moyen du bulletin
de vote; non seulement il est représenté dans l'Assemblée par
les ouvriers Agricol Perdiguier, Corbon, Pelletier (de Lyon),
Marins André (du Var), etc., et au gouvernement par Albert
« l'ouvrier », en la personne de qui le mot prend une
ampleur et une valeur de symbole, au point d'être bientôt
auprès des électeurs une recommandation sans rivale, et
comme le passe-partout du parfait candidat : « Fils d'ouvrier,
ouvrier moi-même... » Le l*'mars est instituée, au Luxem-
bourg, la Commission de gouvernement pour les travailleui^s ^
dont Louis Blanc est le président, et Albert le vice-président.
Or, le décret qui les nomme ne dit pas : « M. Louis Blanc,
publiciste » , mais il dit : « M. Albert, ouvrier » ; et il ne dit
pas : « Des économistes, des industriels, des commerçants. . . w ,
mais il dit : a Des ouvriers seront appelés à faire partie de la
Commission. » Ses « considérants » sont d'ailleurs très nets,
et le sens profond de la Révolution de 1848 s'en dégage plus
franchement encore : a Considérant que la révolution faite
par le peuple doit être faite pour lui; qu'il est temps de
mettre un terme aux longues et iniques souffrances des tra-
vailleurs; que la question du travail est d'une importance
suprême; qu'il n'en est pas de plus haute, de plus digne des
préoccupations d'un gouvernement républicain; qu'il appar-
tient surtout à la France d'étudier ardemment et de résoudre
un problème posé aujourd'hui chez toutes les nations indus-
trielles de l'Europe; qu'il faut aviser sans le moindre retard
à garantir au peuple les fruits légitimes de son travail (1)... »
(i) Décret da Î8 février, publié au Moniteur le 1" mars 1848.
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116 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Tout pour le peuple, par le peuple et au peuple; et le
peuple a été autre chose en 1789, mais, en 1848, le peuple,
c'est les ouvriers; eux seuls, rien qu'eux. A peine installés au
Luxembourg, Louis Blanc et Albert adressèrent « aux
ouvriers » , aux « citoyens travailleurs » , une proclamation
dans laquelle, après le grand serment du début, ils exposaient
brièvement que « toutes les questions qui touchent à l'orga-
nisation du travail sont complexes de leur nature » ; qu' « elles
veulent être abordées avec calme et approfondies avec matu-
rité (1)»»; par laquelle, en somme, ils demandaient un peu
de crédit à ce peuple qui avait ouvert à la Réptiblique un cré-
dit de trois mois de misère; car ils n'ignoraient pas que,
u dans le long et douloureux acheminement de l'humanité
vers le règne de la justice, il est de nécessaires étapes (2) » .
La première séance de la Commission eut lieu dès le jour
même, 1" mars. Deux cents ouvriers environ y assistaient,
« sur les sièges que naguère encore occupaient les pairs de
France (3) »» . L'un d'entre eux, se levant, réclama, au nom
de ses camarades, la réduction des heures de travail et Tabo-
lition du marchandage. Louis Blanc répondit qu'avant tout,
« il y avait à organiser la représentation de la classe ouvrière
au Luxembourg « , et proposa « que chaque corporation dési-
gnât trois délégués » , dont Tun prendrait part aux travaux
journaliers de la Commission de gouvernement pour les tra-
vailleurs, et dont les deux autres pourraient, dans les assem-
blées générales, discuter les rapports présentés par elle. Ce
qu'il fallait faire d'abord, c'était forger l'outil, et l'outil, ce
serait, — il mettait le nom sur la chose, — le Parlement du
travail.
(1) Voyez le Moniteur du 5 mars 1848.
(2) Louis Blanc, Révélatiotis historiques^ ch. viii. Le Luxembourg^ le Socia-
lisme en théorie, t. I*', p. 157.
(3) Il avait été décidé (proclamation des l''-2 mars) que chaque profession
nommerait un délégué auprès de la Commission pour les travailleurs.
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L*ETAT 117
Les ouvriers applaudirent, mais ils insistèrent : avant tout,
la réduction de la journée et Tabolition du marchandage.
Cependant Louis Blanc, déjà gouveimemenialisé, et qui déjà
pensait à parlementariser la révolution, voulait que les patrons
fussent préalablement consultés : il fit remettre la décision au
lendemain ; et c'est avec le consentement des u représentants
les plus connus des principales industries de Paris u , convo-
qués d'office par l'intermédiaire de « citoyens à cheval » , que
fut rendu le décret des 2-4 mars 1848 abolissant en effet le
marchandage et réduisant les heures de travail, de onze à dix
dans Paris et de douze à onze dans les départements (1). Le
Parlenaent du travail fut ensuite institué conformément aux
indications de Louis Blanc, a chaque corporation étant repré-
sentée au Luxembourg par trois délégués tirés de son sein.
De cette manière, un levier puissant se trouva aux mains de
la Commission de gouvernement pour les travailleurs ; et, au
moyen d'une assemblée permanente composée de ses élus, le
peuple de Paris fut en état d'agir comme un seul homme (2) » .
La semaine d'après, le 10 mars, le Parlement du travail
ouvrit sa session, et on lui traça d'un mot son programme :
aider la Commission de gouvernement ; au vrai, la pousser en
lui faisant sentir la pression « du peuple de Paris » pesant sur
elle M comme un seul homme » .
Son but, à nouveau défini et mieux déterminé, serait
b d'étudier les questions qui touchent à Tamélioration soit
morale, soit matérielle du sort des ouvriers, de formuler les
solutions en projets de loi, et de les soumettre, avec approba-
tion du Gouvernement provisoire, aux délibérations de l'As-
semblée nationale... » Et l'on n'en était encore qu'aux
phrases : « C'est de l'abolition de l'esclavage, en effet, qu'il
s'agira; esclavage de la pauvreté, de l'ignorance, du mal;
(1) LouU BuKC, oui;, cité^ t. I*% p. 178 et •uiv.
(î) Id., i*irf.,p. 181.
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118 L ORGANISATION DU TRAVAIL
esclavage du travailleur qui n'a pas d'asile pour son vieux
père; de la fille du peuple qui, à seize ans, s'abandonne pour
vivre ; de l'enfant du peuple qu'on ensevelit, à dix ou douze
ans, dans une filature empestée (1). » Mais, la mécanique une
fois montée et l'engrenage une fois endenté, — Parlement du
travail, Commission de gouvernement pour les travailleurs,
Gouvernement provisoire. Assemblée nationale, — on entend
bien passer aux actes.
Les actes devaient être : la fondation de sociétés et de
colonies agricoles coopératives, la création d'institutions de
crédit, la centralisation des assurances, la formation d'entre-
pôts et de magasins généraux pour le commerce en gros, de
bazars pour le petit commerce, l'établissement d'une banque
d'État (2), la construction, a dans chacun des quartiers les
plus populeux de Paris » , d'une sorte de familistère modèle
a assez considérable pour loger environ quatre cents familles
d'ouvriers, dont chacune aurait eu son appartement séparé,
et auxquelles le système de la consommation sur une grande
échelle aurait assuré, en matière de nourriture, de loyer, de
chauffage, d'éclairage, le bénéfice des économies qui résultent
de l'association (3) . w
Les actes furent, outre ceux plus haut rapportés : 8 mars,
un décret « établissant des bureaux de renseignements pour
faciliter les rapports entre les personnes qui cherchent du
travail et celles qui demandent des travailleurs; 21 mars, un
(1) Louis Blanc, ouv. cité, p. 184-185. Discours prononcé à Touverture du
Parlement du travaU.
(2) Rapporl de Vidal, publié au Moniteur, puit en volume, sous ce litre : La
Révolution de Février au Luxembourg ,
(3) Louis Blanc, ouv, cité^ p. 187-188. « Dans ces établissements, il y aurait
eu une salle de lecture, une salle pour les enfants en nourrice, une école, un jar-
din, une cour, des bains. Chaque établissement eût coûté à peu près un million.
Pour couvrir cette dépense, te {gouvernement aurait ouvert un emprunt, des
femmes se seraient mises en quête de souscriptions, et tous le« rangs de la Société
eussent été appelés ù fournir des agents pour le succès d'une négociation finan-
cière d'un caractère si nouveau et d'une portée si bienfaisante. »
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LE TRAVAIL, LE ISOMBRE ET L'ETAT 110
arrêté a relatif à la répression de l'exploitation de l'ouvrier
par voie de marchandage » ; 3 avril, 22 mai et 20 juin, trois
décrets allouant des crédits ou des subventions aux ateliers
nationaux; 30 mai, un décret substituant le travail à la tâche
au travail à la journée; 5 juillet, un décret relatif aux associa-
tions ouvrières de production (1); 9 septembre, enfin, le
décret-loi relatif aux heures de travc^il dans les manufactures
et usines; — je passe quelques décrets ou lois sur les con-
seils de prud'hommes et les caisses d'épargne, qui sont,
ainsi qu'on l'a vu, depuis les premières années du dix-neu-
vième siècle, comme les matières classiques de la législation
sociale (2).
Si tout ce qui devait être ne fut pas, loin de là, et si, au
bout du compte, 1848 fit positivement assez peu, c'est d'abord
que la mécanique demeura incomplète et que Louis Blanc ne
put obtenir qu'on instituât et qu'on lui donnât un ministère
du Travail et du Progrès, « avec mission spéciale de préparer
la révolution sociale, et d'amener graduellement, pacifique-
ment, sans secousse, l'abolition du prolétariat (3) » ; et c'est
qu'ainsi, président d'une simple commission, et n'ayant ni
autorité directe ni ressources propres, il se vit condamné, au
lieu d'appliquer ses idées, à ne présenter que des proposi-
tions : au lieu d'être, comme il l'avait rêvé, l'organisateur du
travail, il dut se contenter d'être l'arbitre de certains diffé-
rends entre patrons et ouvriers (4) ; au lieu de fonder en bloc
(1) Ce décret leor ouvrait un crédit de trois millions, somme égale à celle que
le décret du 20 juin précédent allouait aux ateliers nationaux.
(2) Voyez Joseph Cuaillet-Bert et Arthur Fontaiiib, Lois sociales, Recueil
des textes de la législation sociale de la France^ 1895, avec suppléments
annuels.
(3) Louis BhkfiCf ouvrage et passage cités f p. 188.
(4) Conciliations dans les grèves des établissements Derosne et Gai! ; des
paveurs (réparation des rues bouleversées par les barric^ides); des omnibus, favo-
rites, fiacres, cabriolets et voitures publiques; des couvreurs; des mécaniciens,
ouvriers en papiers peints, débardeurs, chapeliers, plombiers-zingueurs, maré-
chaux, blanchisseurs, boulangers... Ibid.y p. 194-195.
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120 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
un système social nouveau, a la commune industrielle, » par
l'association et la coopération (1), il dut se contenter de fon-
der en détail, dans le système social en vig^ueur, des associa-
tions coopératives, dont la plupart d'ailleurs devaient réussir
pis que médiocrement, et borner à une série de petites expé-
riences privées la grande expérience nationale qu'il voulait
tenter avec l'aide et sous le contrôle de l'État (2). Toutefois,
grâce à ces petites expériences, de proche en proche, la
coopération se serait répandue et aurait gagné la province ;
alors on eût appelé la loi à l'aide, car, dès cet instant, la
loi crée.
Si 1848 fit positivement assez peu, c'est ensuite qu'au
milieu du chemin, les journées de Juin et les craintes inces-
santes causées par les ateliers nationaux vinrent couper l'élan
et briser le ressort. Non seulement on s'arrêta, mais on réagit.
La preuve en est dans la discussion, du reste fort remar-
quable, que soulevèrent à l'Assemblée nationale le para-
graphe VIII du préambule et l'article XIII du texte même de
(1) Comtesse d*Agout (Daniel Stern), histoire de la Révolution de Février^
citée dans Révélations historiques, t. II, p. 200.
(2) AssociatioDS ouvrières de tailleurs d'habits, tailleurs de limes, cuisiniers,
formiers pour chaussures, ébénistes, menuisiers en fauteuils, selliers, fileurs, etc.
En quelques mois, on put compter plus de cent associations ouvrières de toute
profession. (Une coopérative de bijoutiers existait déjà' depuis 1843.) D'après
Louis Blanc, elles jouissaient de la confiance publique, et quelques-unes étaient
allées jusqu'à émettre une sorte de papier-monnaie, des bons mensuels qui
étaient acceptés par le petit commerce. En 1849, on songea à les fédérer en un
Comité central des Associations ouvrières, et c'est alors que se forma V Union des
Associations, avec un comité de 23 membres, dont le fondateur fut du reste pour-
suivi et condamné. La plupart de ces associations succombèrent, quelques-uns
disent au mauvais vouloir du gouvernement et de la police qui y voyaient surtout
des associations politiques. Toutefois, en 1859, on citait encore des associations
de menuisiers, maçons, formiers, ébénistes, tourneurs, ferblantiers, brossiers,
lunetiers, forgerons, graveurs, charrons, fabricants de machines, de pianos, etc.
Deux ou trois (les formiers, les maçons) semblaient prospérer. De toutes ces
associations, celle des tailleurs peut être prise pour type. Elle débuta par la com-
mande de 100,000 tuniques de la garde nationale pour finir par l'ouverture d'un
fourneau économique. — Voyez Louis Blanc, ouvrage cité^ I, p. 203 et sui-
vantes.
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LE TRAVAIL. LE NOMBRE ET L'ÉTAT 1«1
la Constitution. Ce droit au travail que tout de suite, en
février, et comme une préface à son œuvre, ou comme une
espèce de denier à Dieu, le g^ouvernement provisoire avait
solennellement reconnu, la Constituante, en septembre, se
refusait à Tinscrire dans la charte républicaine. Ellle biaisait,
elle tournait autour, elle prenait des périphrases : elle trans-
posait le droit de l'individu en un devoir de TÉtat, et en le
circonscrivant au plus près qu'elle pouvait, en le rétrécissant
peu à peu jusqu'à ne laisser subsister génère qu'un devoir
d'assistance, une charité sociale.
La première rédaction portait : a Le droit au travail est
celui qu'a tout homme de vivre en travaillant. La société doit,
par les moyens productifs et généraux dont elle dispose et qui
seront org^anisés ultérieurement, fournir du travail aux
hommes valides qui ne peuvent s'en procurer autrement (1). »
La deuxième corrigea : a La République... doit la subsis-
tance aux citoyens nécessiteux, soit en leur procurant du tra-
vail dans les limites de ses ressources, soit en donnant, à
défaut de la famille, les moyens d'exister à ceux qui sont hors
d'état de travailler (2). » La formule adoptée fut : « Elle doit
(la République) , par une assistance fraternelle, assurer l'exis-
tence des citoyens nécessiteux, soit en leur procurant du tra-
vail dans les limites de ses ressources, soit en donnant, à défaut
de la famille, des secours à ceux qui sont hors d'état de tra-
vailler (3). » A quoi l'article 13 ajoutait : « La Constitution
garantit aux citoyens la liberté du travail et de l'industrie. La
société favorise et encourage le développement du travail par
l'enseignement primaire gratuit, l'éducation professionnelle,
l'égalité de rapports entre le patron et l'ouvrier, etc. (4). »
(1) Projet de Déclaration des devoirs et des droits; Rapport d'Armand Mar-
rait, In à la aéance du 20 juin 1848.
(2) Préambule du second projet, lu à la «éance du 29 août.
(3) Préambule, Yoté le 25 septembre
[i) Titre II, voté dans la fin de septembre.
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IM L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Tout ce débat, qui fut grave et passionné, n'est au vrai que
la querelle de deux idées ou de deux doctrines : de la liberté
nécessaire et suffisante, de la liberté sans conditions, absolue
et abstraite, contre la liberté sous conditions, relative, réelle,
précaire et contingente ; de Y égalité de droit contre V inégalité
défait. « Tu es libre! s'écrie M. Thiers, en qui s'incarne Tune
de ces écoles, travaille (1)!» Mais, du dehors, Louis Blanc,
et, dans l'Assemblée, ses amis répondent : « Sont-ils libres ,
ceux qui... ceux qui?... — Travaille! — Mais nous n'avons
ni un champ pour labourer; ni du bois pour construire; ni du
fer pour forger; ni de la laine, ni de la soie, du coton, pour
en faire des étoffes (2) . » Ni libres donc, ni égaux, pour le
travail et dans le travail. — C'est cette antinomie qui ressort,
et ce sont plusieurs antinomies pareilles, éternelles ou nou-
velles, de toujours ou d'un jour, dont la dernière est que le
peuple soit à la fois « misérable et législateur v . Peu importe,
après cela, ce que 1848 a fait ou n'a pas fait; qu'il ait fait un
peu plus ou fait un peu moins; il a fait a législateur v le
peuple u misérable » ; rien ne peut faire désormais que
cette dernière et plus forte antinomie, en laquelle on se
flatte de trouver la solution ou la conciliation de toutes
les autres, ne produise pas dans les lois toutes ses consé-
quences.
ii) Discours du 3 septembre. Voyez le Droit au travail^ recueil des discourt
prononcés à 1* Assemblée nationale, 1 vol. in-S**; Guillaumîn, 1848.
(2) Louis Blabc, ouvrage citéf I, 167-169. Le président de la Commission de
gouvernement, tout en opposant l'inégalité réelle à la prétendue égalité, se donne
d'ailleurs beaucoup de peine pour expliquer • qu'il n'y eut jamais d'autre dogme
professé au Luxembourg que celui de l'égalité relative , de l'égalité prise non dans
le sens d*identité, mais dans le sens de proportionnalité: de l'égalité qui consis-
terait, pour tous, dans l'égal développement de leurs facultés inégales, et dans
l'e^a/tf satisfaction de leurs besoins inégaux ». Ibid., p. 164. — 11 reste que
c'est bien Végalite^ le grand argument, l'article de foi, le « dogme professé au
Luxembouiig ■ ,
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L*ETAT 183
II
Durant la deuxième moitié du siècle, elle les a produites,
et elle continue de les produire, quel que fût alors et quel que
soit maintenant le gouvernement ou le régime. C*est que les
régimes ou les gouvernements ne sont, à cet égard, que des
formes, je dirais presque des apparences : Tempire a succédé
à la république, et une autre république à l'empire ; et, dans
les formes ou les apparences, on a pu croire que c'étaient
deux régimes très divers et même opposés, mais, dans le fond
et quant aux réalités de la vie sociale, république ou empire,
empire ou république étaient assez indifférents. Au fond et
en réalité, depuis 1848, la France vit, à travers la république
et l'empire, à travers l'empire et la république, sous le
régime économique de la grande industrie et le régime poli-
tique du suffrage universel, dont la conjonction et la combi-
naison dominent et dirigent comme par une sorte de fatalité
sa législation sociale. Au fond et en réalité, depuis 1848, nous
avons eu tantôt la république, et tantôt l'empire, mais tou-
jours la grande industrie et le suffrage universel, avec la
législation sociale, non de la république ou de l'empire, mais
de la grande industrie et du suffrage universel. Quand on dit
de Napoléon III qu'il a a voulu faire du césarisme ouvrier » ,
on s'exprime inexactement, ou du moins imparfaitement; il
Ta peut-être voulu aussi; mais il n'était pas autant qu'il le
paraissait le maître de le vouloir ou de ne le vouloir pas, et ne
reût-il pas voulu, que tout de même il y eût été porté et
poussé; par quoi? par cette force des choses qui eût éga-
lement porté et poussé tout autre à sa place, et tout autre
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m L'ORGANISATION DU TUAVAIL
gouvernement comme le gouvernement impérial, qui porte et
qui pousse la république comme l'empire, et qui est la résul-
tante de ces deux forces : la grande industrie et le suffrage
universel, lesquelles, derrière les apparences de régimes qui
passent, ont fait à ce pays un fond de régime permanent dont
la stabilité, la continuité, la progressivité, lorsqu'on y regarde
bien, apparaissent dans les lois.
Avant 1848, ou s'en souvient, la législation s'était bornée à
ce que nous appellerons, en nous excusant dès à présent de ce
qu'il y a de métaphorique dans l'expression, V hygiène ou la
médecine du travail. En 1848, on vient de le voir, elle s'occupa
surtout de ce que nous appelons le travail en soi, et de généra-
lités plus ou moins philosophiques, telles que « le droit au
travail » . Après 1848, elle embrassa tout ensemble et ce pre-
mier titre : le travail en soi, et ce dernier : la thérapeutique du
travail, avec les deux titres intermédiaires : les circonstances
du travail et les maladies du travail. Pour les circonstances du
travail, — coût de la vie, prix au détail des objets et denrées
de grande consommation, — depuis qu'on a renoncé aux
essais de maximum, la loi ne peut intervenir, et elle n'est inter-
venue que très indirectement : la législation n'a agi sur ce
point que dans la mesure où les impôts, et, par exemple, les
octrois et les douanes, affectent les ressources, les dépenses,
et conséquemment modifient les conditions d'être de la classe
ouvrière; ou bien en tant que l'institution de coopératives,
d'habitations ouvrières, etc., a reçu d'elle, — de la législa-
tion, — plus ou moins de facilités et d'encouragements.
Encore cela même rentre-t-il dans la quatrième catégorie, et
cela même est-il de Vhygiène ou de la médecine du travail.
Quant au troisième chapitre, les maladies du travail, — chô-
mage, grèves, conflits, accidents, morbidité, alcoolisme, dégé-
nérescence, criminalité, — il est clair que là-dessus la légis-
lation doit être infiniment rare, et si rare qu'elle est presque
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I.E TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT IW
nulle; car, bien qu'il puisse y avoir et que par malheur il y
ait en effet des lois mal faites, de portée mal prévue, d'inci-
dence mal calculée, qui occasionnent, engendrent ou exaspè-
rent quelque maladie du travailj toutefois elles n'ont pas été
feites dans cette intention, mais le plus souvent, pour ne pas
dire toujours, elles l'ont été dans l'intention contraire : elles
ont aggravé, mais elles voulaient prévenir pu guérir; c'était
donc, là aussi, de V hygiène ou de la médecine du travail; et
donc la législation du travail s'appliquera successivement à
tous les sujets, à tous les objets, mais, en somme, elle a
deux objets, deux sujets principaux : c'est le travail en soi, à
l'état normal, e\.\di thérapeutique du travail, troublé par certains
désordres, qui lui fournissent sa matière la plus abondante.
Pendant deux ou trois ans, le mouvement commencé par
la révolution de Février se prolonge : de préférence on légi-
fère sur le travail en soi, tantôt en développement de la législa-
tion de 1848 et tantôt en réaction contre elle; tantôt dans le
même sens et tantôt dans un autre sens ; mais, pour ou contre,
on y a intéressé le législateur, on ne l'en désintéresse plus, et
de moins en moins on se résigne à croire qu'il n'ait en ce
domaine ni rien à dire, ni rien à faire. Ainsi de la loi du
7 mars 1850 sur les moyens de constater les conventions
entre patrons et ouvriers en fait de tissage et de bobinage; de
celle du 22 février 1851 relative au contrat d'apprentissage;
de celles des 25 avril, 8 et 14 mai suivants, en ce qui con-
cerne les avances de salaire et les livrets; ainsi du décret du
17 mai 1851 apportant des exceptions à la loi du 9 sep-
tembre 1848 sur la durée du travail dans les manufactures et
usines.
Tout cela, c'est de la législation sur le travail en soi. Cepen-
dant on légifère, en même temps, sur ou contre les maladies
du travail : on fait, on essaye de faire de la thérapeutique
sociale. Je ne veux citer qu'en passant les mesures qui con-
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126 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
cernent Tassistance publique, mesures qui s'imposent plus
que jamais au lendemain de la liquidation des ateliers natio-
naux (loi du 10 février 1849), et dans Fenchainement et le
développement desquelles les décrets viennent doubler les
lois, et les arrêtés, les décrets. Mais voici, dès le 13 avril 1850,
une loi relative à Tassainissement des log^ements insalubres;
et, coup sur coup, la loi qui crée, sous la garantie de TÉtat,
une caisse de retraites ou rentes viagères pour la vieillesse
(18 juin); une loi sur les sociétés de secours mutuels (15 juil-
let); une loi, puis encore une loi sur les caisses d'épargne
(29 août 1850 et 30 juin 1851). Depuis lors, caisses de
retraites, et surtout caisses d'épargne et sociétés de secours
mutuels vont se partager la sollicitude chaque jour plus
empressée des pouvoirs publics.
Aux sociétés de secours mutuels, le décret du 22 jan-
vier 1852 alloue, « sur les biens de la famille royale déchue» ,
une dotation de dix millions, — don de joyeux avènement du
second Empereur; déjà, ces sociétés pouvaient, sur leur
demande, être déclarées établissements d'utilité publique (1);
deux mois après, le 26 mars, un décret-loi organique pose en
principe qu'une société de secours mutuels sera créée dans
chaque commune ou union de communes au-dessous de mille
habitants, par les soins du maire et du curé, sur l'avis du con-
seil municipal, sous l'autorisation du préfet et la direction
d'un président nommé par le Président de la République. Et
l'on voit sans doute poindre en cette disposition la préoccu-
pation politique de rassembler et de tenir en une seule main
tout ce qui peut être dans le pays ordre, organisation, vie et
force; mais une autre préoccupation n'y est pas moins, qu'on
pourrait qualifier de sociale, et qui s'affirme plus hautement
encore ailleurs, — voyez l'article 13 de la loi du 18 juin 1850,
(1) Loi du 15 juillet 1850;décret portant règlement d'administration publique
^u 14 juin 1851.
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 1«T
fondant la caisse nationale des retraites pour la vieillesse (1),
— celle de ne pas diviser les forces sociales, de ne pas les
opposer les unes aux autres ni les jeter les unes sur les autres,
mais, au contraire, de les grouper et de les faire concourir
toutes à la recherche des solutions du problème social et des
remèdes ou des adoucissements au mal social.
Ensuite, les sociétés de secours mutuels étendent leur
action et s'affranchissent : on les eng^age et on les aide par
une subvention à constituer, de leur côté, sans préjudice de
la caisse nationale, et d'accord avec elle, un fonds de retraites
spécial à leurs membres ; on fixe à cinq ans la durée des fonc-
tions de leurs présidents ; et ces présidents, on leur permet
enfin de les élire elles-mêmes ; ainsi que les sociétés de bien-
faisance, on les exempte de la taxe qui frappe les autres socié-
tés, cercles ou lieux de réunion : on règle et on combine leur
jeu avec celui des deux caisses d'assurances en cas de décès
et en cas d'accidents, auprès desquelles on s'efforce de leur
permettre de contracter des assurances collectives ; quand elles
ont foisonné et couvrent le territoire de la métropole, on les
transplante au delà des mers et, sous les espèces de sociétés
indigènes de prévoyance, de secours et de prêts mutuels des
communes d'Algérie, on s'efforce d'inaugurer comme une
(1) Cet article instituait une commission « chargée de Texamen de toutes les
questions relatives à la caisse des retraites « et composée de vin^rt-cinq membres,
savoir : quatre représentants nommés par TAssemblée nationale, deux conseillers
d ctat nommés par le Conseil d'Élati deux conseillers à la Cour de cassation
nommés par la Cour de cassation, deux conseillers-maîtres nommés par la Cour
des comptes, deux membres de T Académie des sciences nommés par leur Aca-
démie, le directeur de la comptabilité au ministère des Finances, le directeur du
mouTement des fonds au même ministère, deux membres du clergé, deux doc-
teurs en médecine, deux prud'hommes, un agriculteur, un industriel, un com-
merçant : ceux-ci nommés par le gouvernement. La loi du 20 juillet 1886, en
réduisant la commission à seize membres (art. 3}, n'y laissait, à l'exception de
deux présidents de sociétés de secours mutuels et d'un industriel^ désignés tous
les trois par le ministre du Commerce, et du président de la chambre de com-
merce de Pans, membre de droit, que des fonctionnaires : six sur seize membres,
et, en outre, deux sénateurs, deux députés et deux conseillers d'État.
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188 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
colonisation de la mutualité (l). De 1852, date du premier
décret-loi organique, à 1898, date de la loi qui la réorganise,
la mutualité ne cesse de croître et de multiplier : elle s'épa-
nouit, elle essaime, elle triomphe; et, comme elle a justifié
les plus grandes espérances, volontiers on place en elle des
espérances infinies; parce qu'elle a beaucoup fait, on est par-
fois un peu enclin, et peut-être un peu trop, à lui demander
de tout faire.
Aux caisses d'épargne, on ne peut demander que de sus-
citer et de faciliter l'épargne, en la rendant commode, sûre et
fructueuse, en la plaçant pour ainsi dire à la portée de tout le
monde, et pour ainsi dire en allant Toffrir partout à domi-
cile. L'esprit d'épargne étant d'ailleurs comme une parcelle
constitutive du caractère français, l'épargne étant chez nous
comme « psychologique » ou psychologiquement donnée, les
caisses d'épargne sont une des institutions dont s'occupe en
premier lieu notre législation sociale. Mais, avant même
toute législation sociale, elles étaient apparues sous forme
quasiment de produit spontané : vers la fin du dix-huitième
siècle, on avait vu surgir du sol le Bureau d'économie^ la
Chambre (T accumulation des capitaux et intérêts composés^ la
célèbre Tontine Lafarge, qui justement avait pris le titre de
Caisse d'épargne, La première caisse d'épargne véritable, la
Caisse d'épargne de Paris, fut reconnue, et ses statuts homolo-
gués par ordonnance royale du 29 juillet 1818. C'était, aux
termes de ces statuts, une société anonyme, établie avec l'au-
torisation du gouvernement sous la dénomination de Caisse
d'épargne et de prévoyance, à l'effet « de recevoir en dépôt les
petites sommes qui lui seront confiées par les cultivateurs,
(i) Décrets des 26 avril 1856, 18 juin 1864, 22 septembre 1870 et 27 oc-
tobre 1870, loi de finances de l'exercice 1871, décret du 28 novembre 1890, loi
du 14 avril 1893, décrets du 30 mars 1896, loi du 1«' avril 1898, décret du
14 mai 1898
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ETAT 129
ouvriers, artisans, domestiques et autres personnes indus-
trieuses. » Chaque dépôt devait être a d'un franc au moins et
sans fraction de franc. » La Compagnie royale d'assurances,
par le moyen de vingt de ses actionnaires fondateurs,
• dotait • la Caisse d'épargne ei de prévoyance d'une somme de
1,000 francs de rente 5 pour 100, destinée à « former le pre-
mier fonds de la caisse » , et la logeait en outre dans un coin
de ses locaux : humble origine d'une grande fortune.
Enlre 1818 et 1835, la Caisse d'épargne de Paris a sans doute
provoqué des imitations en province, car la loi du 5 juin 1835
parle « des caisses d'épargne autorisées »» , et les livrets y sont
assez nombreux pour qu'elles soient admises à verser leurs
fonds en compte-courant à la Caisse des dépôts et consignations,
caisse que, deux ans plus tard, en 1837, une autre loi chargea
obligatoirement de recevoir ces fonds et de les administrer à
l'avenir (1).
Puis, une loi de 1845 (2) nous conduit jusqu'en 1848.
Période révolutionnaire, où il est à plusieurs reprises ques-
tion des caisses d'épargne, mais surtout, — et l'on ne saurait
s'en étonner, — à cause de l'affluence des demandes de rem-
boursement, de l'excédent des « retraits » sur les verse^
ments (3). L'épargne, inquiète ou effrayée, s'enfuit du Trésor
public et des caisses reliées au Trésor : elle s'abaisse en même
temps que la confiance, rentre sous terre, et s'enfouit. Il faut
avouer que cette épouvante n'est point du tout injustifiée.
Elle est l'effet non seulement des perturbations de la rue,
mais des préventions connues et étalées de quelques-uns de
ceux qui détiennent alors le pouvoir, de leurs déclamations
contre « l'immoralité» de la caisse d'épargne. A les entendre.
(i) Loi du 31 mart 1837, art. i".
(2) 22jaiii.
(3) Pécrei du gouvernement provisoire (9 mars 1848). — Décret de T Assemblée
nationale (7 juillet 1848).
9
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130 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
la caisse d'éparg^ne ne serait alimentée qu'en partie par les
bénéfices du travail honnête. « Receleuse aveuçle et autorisée
d'une foule de profits illégitimes, elle accueille, après les
avoir à son insu encouragés, tous ceux qui se présentent,
depuis le domestique qui a volé son maitre, jusqu'à la cour-
tisane qui a vendu sa beauté. » Au surplus, si Touvrier, par
a le travail honnête » , gagne à peine de quoi vivre, comment
gagnerait-il de quoi épargner (I)? Et ce raisonnement vaut ce
qu'il vaut, et ces sentiments sont ce qu'ils sont, mais ils ne
peuvent être ignorés, et ils ne sont pas rassurants.
C'est à rassurer l'épargne effarouchée que s'appliquent, en
n'y réussissant qu'assez lentement, les lois, décrets et arrêtés
accumulés dans la dernière moitié de 1848 et dans les cinq
années de 1849 à 1853 (2). Peu à peu, pourtant, l'épargne
reprend son niveau, et le garde jusqu'aux catastrophes de
1870, où, d'autres causes produisant des effets semblables, le
gouvernement de la Défense nationale se voit contraint de
rendre un décret qui rappelle ceux du gouvernement provi-
soire, et que, du reste, on se hâte d'abroger dès qu'on le
peut (3). A nouveau, Tesprit français retrouve sa pente : le
niveau se rétablit, pour monter ensuite si rapidement, que
l'épargne, comme la mutualité, croissant et multipliant, on
doit multiplier aussi les prises, les récepteurs, l'outillage de
l'épargne. Il y aura donc, par surcroît, une Caisse d'épargne
postale (4), ou plutôt des caisses d'épargne postales ; tous les
bureaux de poste seront ses succursales dans les départements;
et, de plus, la caisse nationale d'épargne aura des succursales
à l'étranger, sur terre et sur mer, en quelque sorte : elle aura
(1) Louis Rlanc, Organisation du travail , 5" édition, p. 58.
(2) Loi du 21 novembre 1848, arrêté du 2 mai 1849, loi du 29 août 1850, loi
du 30 juin 1851, déci-et du 15 avril 1852, loi du 7 mai 1853.
(3) Décret du 17 septembre 1870, abrogé par la loi du 12 juillet 1871.
(4) Loi du 9 avril 1881, décret du 31 août 1881, loi du 3 août 1882, loi dq
6 juillet 1883, loi du 26 décembre 1890,
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 131
des succursales navales (1), afin qu'il ne se perde pas un
grain, pas une goutte de l'épargne française.
Tout est ainsi recueilli, condensé, concentré; quelques-uns
disent : trop condensé, trop concentré, et ils manifestent des
craintes; s'il survenait une crise violente, un de ces événe-
ments à la merci desquels nous sommes toujours? Mais, comme
le pire danger serait que ces craintes pussent, en attendant la
crise, provoquer la panique, la loi du 3 février 1893 interdit
et réprime « les manœuvres contre les caisses d'épargne » .
Et, de même encore que la mutualité a été réorganisée par
la loi de 1898, de même l'épargne l'a été par la loi du
20 juillet 1895 et la série de décrets qui s'y rattachent (2),
série dont on peut dire qu'elle ne sera jamais close, car c'est
surtout en ces choses de la vie sociale saisie dans ses fonc-
tions intimes et son mouvement quotidien que la législation
doit suivre la vie et se régler perpétuellement sur elle.
Pour les caisses de retraites, le principe est, — ou du moins
il a longtemps été, — que ce sont des institutions « particu-
lières » . Longtemps elles n'ont été soumises à aucune législa-
lation qui leur fût propre : constituées en sociétés de secours
mutuels, elles étaient régies par la loi sur les sociétés de secours
mutuels; constituées autrement, elles se régissaient selon le
droit commun et d'après leurs statuts. Cependant, depuis
longtemps aussi, un autre principe était reconnu : le secours
est dû, notamment en cas d'accident, aux ouvriers de cer-
taines industries; et, depuis longtemps même, il était inscrit
dans les actes concernant ces industries. Ainsi des mines,
depuis le décret du 3 janvier 1813 (3), et de la marine mar-
chande, en vertu des articles 262 et 263 du Code de com-
(1) Décrets du 29 octobre 1885 et du 22 novembre 1886.
(2) DécreU du 28 octobre 1895, 8 avril et 20 septembre 1896, 6 septembre
iS97 et 14 mai 1898.
(3) Art. 15, 16, net 20.
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132 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
merce (1). D'autre part, les caisses de retraites des mines et
des chemins de fer n'ont pas tardé à être réglementées par
des lois, et les caisses parliculières d'établissements ou adminis-
trations relevant de l'État, par des décrets, des arrêtés minis-
tériels. C'est à partir de 1890 que la législation sur ce point
devient active et s'élargit progressivement, s'amplifie jus-
qu'aux vastes projets aujourd'hui pendants devant le parle-
ment et devant l'opinion (2). La loi du 20 juillet 1886 avait
refondu et revivifié la loi de 1850 créant sous la garantie de
l'État une Caisse nationale de retraites ou rentes viagères
pour la vieillesse ; au cours des dix années suivantes, des me-
sures nouvelles la complètent, règlent ses rapports avec telle
ou telle caisse particulière, comme celle des mineurs, et
donnent aux ouvriers le moyen de contracter une espèce d'as-
surance contre la vieillesse (3). De même pour la loi de 1868
qui créait, également sous la garantie de l'État, deux caisses
d'assurances, l'une en cas de décès et l'autre en cas d'accidents
résultant de travaux industriels ou agricoles; de 1890 à 1897,
on la revise et on l'achève (4). Caisse nationale ou caisses par-
ticulières, elles ont toutes d'ailleurs une aïeule vénérable en
la Caisse des invalides de la marine, qui, du mois d'août 1681
au mois d'avril 1898, a une histoire législative de plus de
deux siècles, la plus longue à la fois et la plus remplie (5).
(1) Cf. loi du 8 août 1885.
(t) Décrets du 13 janvier 1883, du 9 juillet 1888, loi du 27 décembre 1890,
arrêté du 25 février 1892, lot du 29 juin 1894, décrets du 25 juillet et 14 août
1894, loi du 27 décembre 1895, décret du 10 janvier et loi du 16 juillet 1896,
décrets des 26 février, 31 juillet et 14 octobre 1897.
(3) l^is du 18 juin 1850, 30 janvier 1884, 20 juillet 1886, décreU des 27 et
28 décembre 1886, loi du 20 juillet 1893, décreU du 28 décembre 1893 et
14 août 1894, loi du 27 décembre 1895,' décrets du 22 février, 30 mars, 9 juin,
loi du 13 juillet, décret du 22 juillet, arrêté du 23 décembre 1896, décrets des
28 avril et 22 juin 1897, loi du 13 avril 1898.
(4) Loi du 11 juillet, décrets du 10 août 1868, du 13 août 1877,28 novembre
1890, 28 décembre 1893, 17 juillet 1897.
(5) Nous avuns indiqué plus haut les dates principales de cette histoire, avant
1848; citons à présent la loi du 24 novembre 1848, le décret-loi du 9 janvier et
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 13«
Ce qu'on a fait pour ces deux ou trois points de notre légis-
lation sociale, pour ces deux ou trois chapitres du titre Thé-
rapeutique du travail^ on pourrait aussi bien le faire pour tous
les autres titres, tous les autres chapitres et tous les autres
points. On le ferait, toujours au titre quatrième, pour les dis-
positions qui regardent Thygiène et la sécurité des travail-
leurs, soit dans Tindustrie en général, soit dans certains
genres d'industrie plus particulièrement dangereux, mines,
minières, carrières, salines, ou dans les chemins de fer, ou
dans les usines qui emploient des appareils à vapeur, ou dans
les fabriques d'explosifs, de dynamite, d'allumettes, etc.,
établissements dangereux, eux aussi, ou simplement insa-
lubres. Comme pour ces établissements mêmes, on pourrait le
faire pour les logements malsains, pour les accidents du tra-
vail comme pour les différends, les contestations ou les con-
flits nés du travail, et l'analyse chronologique de toute cette
législation ne serait pas moins instructive ni moins concluante
que celle de la législation sur les caisses de retraites, les
caisses d'épargne et les sociétés de secours mutuels. Elle éta-
blirait en fin de compte que sur chacun de ces chapitres on a
commencé à légiférer plus ou moins tôt : sur les mines, dès
1810 et 1813 ; sur les explosifs, dès 1823; sur les logements
insalubres, en 1850; sur les appareils à vapeur, en 1856 ; et
que, sur les accidents du travail, il n'y avait jusqu'à une date
récente rien que les règles générales de responsabilité édic-
tées par le Code civil : « Tout fait quelconque de l'homme
qui cause à autrui un dommage... »» (art. 1382), et parle
Code pénal (art 319) : « Quiconque, par maladresse, impru-
dence, inattention, négligence... etc. » ; mais que, sur tous
les décreu-loiâ des 19, 20, 28 mars 1852, le décret du 11 juillet 1856, la
décision impériale du 26 février 1857, les lois du 28 juin 1862, 8 juillet 1865,
11 avril 1881, 15 janvier 1884, le décret du 10 avril 1884^ les lois du 8 août 1885
et 1«' mars 1888^ le décret du 6 août 1888, les lois du 30 janvier 1893 et
21 avril 1898.
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134 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
ces chapitres pourtant, c'est après 1880, et aux environs
de 1890, vers 1892 et 1893, que l'activité législative s'est
déployée très résolument.
Il en serait de même pour le titre premier, le Travail en soi^
aux chapitres de l'apprentissage proprement dit et de l'ensei-
gnement professionnel à ses divers degrés ou sous ses diverses
formes : écoles manuelles d'apprentissage, écoles pratiques
de commerce et d'industrie, écoles nationales d'arts et mé-
tiers ; aux chapitres aussi de la recherche du travail par les
bureaux de placement et les bourses du travail, de la protec-
tion du travail national et de l'admission des associations
ouvrières aux adjudications de l'État, de la limitation du
temps de travail et de la surveillance du travail des enfants et
des femmes, soit dans les professions ambulantes, soit dans
les manufactures, usines et ateliers, puis de la garantie et de
a l'insaisissabilité » des salaires. De même encore pour le
titre deuxième : Circonstances du travail^ aux chapitres des
habitations à bon marché, et des coopératives de consomma-
tion.
L'œuvre législative se dessine ou s'ébauche plus ou moins
tôt, mais, là comme ailleurs, c'est après 1880 et autour de
1890 que l'effort est sensible et visible; 1892, 1893, 1894 et
les années suivantes sont les grandes années de la législation
sociale en France. En cinquante ans, de 1849 à 1898 inclusi-
vement, j'ai compté environ 170 textes importants : lois,
décrets ou arrêtés, sur lesquels 1850 et 1851 en fournissent
chacun 6 ou 7; mais 1890 en donne 8; 1893, 10; 1894, 12;
1895, une vingtaine. Entre ces cinquante années, il n'y a
sans doute point de surprise h constater que celles où la légis-
lation sociale est la moins féconde sont naturellement celles
où la lutte politique est la plus vive : un ou deux textes
en 1877, rien en 1878 (année d'Exposition), un ou deux
en 1879, quelques-uns en 1880 : les Chambres sont occupées
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ETAT 135
autre part; et Ton pourrait faire là-dessus bien des réflexions,
si c'en était ici le lieu. En revanche, tous les trois ou quatre
ans, vers les fins de législature, quand la réélection est
proche, il y a une forte année. Dans Tensemble, et le fort
portant le faible, nous sommes arrivés à posséder une législa-
tion sociale très touffue et très ramifiée, où il n'est pas tou-
jours facile de se retrouver et dont la richesse même nuit
quelquefois à Tordre, mais en Tenchevêtrement de laquelle
quelques lois pourtant font saillie et marquent la charpente :
la loi de 1864 sur les coalitions, la loi de 1884 sur les syndi-
cats professionnels, la loi de 1892 sur le travail des enfants,
des filles mineures et des femmes dans les établissements
industriels, la loi sur l'assurance obligatoire, et, si elle est
votée, — quelque chose, sûrement, sera voté, — la loi sur
les retraites ouvrières.
Nous en sommes là. Et c'est là à peu près que les autres en
sont comme nous. Ainsi, depuis 1848 jusqu'à présent, et,
tout en s'étendant, en se précisant davantage d'année en
année, tout en se compliquant, en se resserrant davantage
par le soin du détail, s'est développée la législation sociale de
la France : ainsi s'est opérée par elle, ou du moins a com-
mencé et se poursuit, arec une rapidité et une sûreté de
direction de plus en plus grandes, la transformation légale de
la société française. Mais, plus ou moins, la même transfor-
mation s'opère, suivant la même marche, dans les autres
sociétés de l'occident de l'Europe, parce que la même révo-
lution économique a partout amené la même transformation
psychologique de l'ouvrier, et la même révolution politique,
pas aussi brusquement peut-être, mais aussi certainement, la
même transformation juridique de l'État : plus ou moins,
mais ce n'est qu'une question de plus ou de moins. Â quoi
s'ajoutaient toutes sortes de causes de tous genres : la fré-
quence, la multiplicité, la continuité des communications et
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136 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
des échanges matériels ou intellectuels; d'inévitables, d'iné-
luctables solidarités; l'action révolutionnaire de certains
partis et la réaction antirévolutionnaire des gouvernements
contre ces partis; tout concourait à internationaliser d'année
en année davantage le travail, les produits du travail, et les
problèmes du travail. Le moment devait donc venir où, en
face du travail sous tant de rapports internationalisé, une
législation nationale du travail risquerait de ne plus suffire à
chaque nation; où tel ou tel des problèmes posés, et posés en
termes impérieux, apparaîtrait insoluble pour chaque nation,
et soluble seulement, si tant est qu'il le soit, par une entente
en vue de jeter les bases et de tracer les directrices d'une
législation internationale du travail, réduite sans doute au
minimum, mais qui, reconnaissant le nouvel état social de
l'Europe, formerait comme un appendice nécessaire au droit
des gens européen.
111
Dans cette intention et pour parer en commun au commun
péril ou aux difficultés communes, l'Empereur allemand prit,
après la Confédération helvétique qui, la première, en avait
émis l'idée, l'initiative de réunir à Berlin une conférence
internationale où ces questions seraient étudiées en commun.
Ce sont presque les expressions mêmes que nous venons
d'employer dont se servait le prince de Bismarck en transmet-
tant aux ambassadeurs le rescrit impérial du 4 février 1890 :
« Vu la concurrence internationale sur le marché du monde,
disait-il, et vu la communauté des intérêts qui en provient,
les institutions pour l'amélioration du sort des ouvriers ne
sauraient être réalisées par un seul État, sans lui rendre la
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 137
concurrence impossible vis-à-vis des autres. Des mesures dans
ce sens ne peuvent donc être prises que sur une base établie
d'une manière conforme par tous les États intéressés. Les
classes ouvrières des diftérenls pays, se rendant compte de
cet état de choses, ont établi des rapports internationaux qui
visent à ramélioration de leur situation. Des efforts dans ce
sens ne sauraient aboutir que si les Gouvernements cher-
chaient à arriver par voie de conférences internationales à
une entente sur les questions les plus importantes pour les
intérêts des classes ouvrières (1). »» Et ce sont les mêmes
expressions encore qu'avait personnellement employées l'Em-
pereur : u Je suis résolu à prêter les mains à l'amélioration
du sort des ouvriers allemands, dans les limites qui sont fixées
à ma sollicitude par la nécessité de maintenir l'industrie
allemande dans un état tel qu'elle puisse soutenir la concur-
rence sur le marché international et d'assurer par là son
existence ainsi que celle des ouvriers... Les difficultés qui
s'opposent à l'amélioration du sort de nos ouvriers, et qui
proviennent de la concurrence internationale, ne peuvent
être, sinon surmontées, du moins diminuées, que par l'en-
tente internationale des pays qui dominent le marché inter-
national (2). » Ce sont enfin ces expressions mêmes dont
usait le ministre allemand du Commerce, le baron de Ber-
lepscb, en ouvrant la Conférence, le 15 mars 1890 : u Dans
la pensée de l'Empereur, la question ouvrière s'impose à
l'attention de toutes les nations civilisées, depuis que la paix
des différentes classes parait menacée par la lutte à la suite
de la concurrence industrielle. La recherche d'une solution
devient dès lors non seulement un devoir humanitaire, mais
(I) Lettre rie la Chancel'erie impériale à l'ambassadeur d'Allemafïne à Paris,
8 février 1890, Livre Jaune %Mr X^ Conférence internationale de Berlin y 15-29
mars 1890, p. 10.
(%) Conférence internationale de Berlin, Livre Jaune^ p. il.
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138 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
elle est exigée aussi par la sagesse gouvernementale, qui doit
veiller en même temps au salut de tous les citoyens et à la
conservation des biens inestimables d'une civilisation sécu-
laire. Tous les États de l'Europe se trouvent en présence de
cette question dans une situation identique ou semblable, et
cette analogie seule semble justifier la tentative d'amener
entre les gouvernements un accord, pour obvier aux dan-
gers communs par l'adoption de mesures de prévention géné-
rales (1). »
Le programme soumis aux délégués distinguait dans « la
question ouvrière » et retenait un certain nombre de ques-
tions, rangées sous cinq ou six catégories : règlement du tra-
vail dans les mines; règlement du travail du dimanche;
règlement du travail des enfants; interdiction du travail des
jeunes ouvriers; règlement du travail des femmes (2). L'idée
d'une législation internationale du travail y perçait en plu-
sieurs endroits : au paragraphe premier, concernant les
usines : « Pourra-t-on, dans l'intérêt public, pour assurer la
continuité de la production du charbon, soumettre le travail
dans les houillères à un règlement international? » et au
dernier. Mise à exécution des dispositions adoptées par la Confé--
rence : « Devra-t-on prendre des mesures en vue de l'exécu-
tion des dispositions à adopter par la Conférence et de la
surveillance de ces mesures? Y a-t-il lieu de prévoir des
réunions réitérées en conférence des délégués des gouverne-
ments et sur quels points leurs délibérations devraient-elles
porter (3)? »
A la vérité, il ne s'agissait pas et il ne pouvait plus s'agir
d'une tt législation internationale » dans toute la rigueur des
(1) Livre Jaune ^ p. 29.
(2) Annexe à la note de l'ambastade d'Allemagne du 27 février 1890. Livre
Jaune f p. 14. — Cf. le premier progi-amme élaboré par le Conseil fédéral suisse
(sur le rapport de M. Raspar Decurtins), dans ce même Livre Jaune^ p. 7.
(3) Livre Jaune, p. 14, 15.
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 139
mots, la plupart des gouvernements ayant eu soin de faire,
dès les pourparlers, leurs réserves expresses. Il ne s'agissait
pas de confier à la Conférence même la mission d'édicter
directement une législation internationale du travail, obliga-
toire et uniforme pour toutes les puissances représentées.
Mais il s'agissait de savoir si, dans chaque pays représenté,
une législation nationale du travail, conforme aux vœux émis
et adoptés par la majorité des délégués, sortirait indirecte-
ment des délibérations de la Conférence internationale. La
Suisse en fit la proposition formelle; et cette proposition me-
nait très loin, car," ce qui en découlait, c'était non seulement
une législation du travail, nationale peut-être en sa confec-
tion, internationale quand même en sa direction; mais c'était
encore une sanction internationale à cette législation, et une
juridiction internationale pour appliquer cette sanction.
Quelle que dût être la sanction, la juridiction paraissait
devoir être déférée à l'ensemble des puissances représentées,
et plus spécialement à une autre conférence réunie au nom
des puissances, qui alors changerait de caractère et qui, de
législative qu'elle aurait été cette fois, deviendrait conten-
tieuse, coercitive, et constituerait une sorte de tribunal. Et ce
qui en découlerait, ce serait ou la permanence ou la périodi-
cité d'une conférence internationale ouvrière; mais, comme
elle ne pourrait ni constamment étendre ni constamment
modifier la législation, elle serait obligée de se renfermer
dans la jurisprudence, et ce ne seraient pas des délibérations
qu'elle prendrait, mais des décisions qu'elle aurait à rendre.
Si la proposition suisse était adoptée, toutes les puissances
représentées à Berlin s'engageraient pour chacune d'elles;
elles acquerraient des droits et des devoirs réciproques : ce
serait bien alors un ordre juridique nouveau, et alors il y
aurait bien un appendice ajouté au droit des gens européen,
un droit international ouvrier.
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1*0 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
On n'osa ni ne voulut aller d'un coup jusque-là. La
Grande-Bretagne se récria, refusant de a mettre ses lois
industrielles à la discrétion d'un pouvoir étranger »> ; et
TAlIemagne introduisit, pour éviter Tavortement complet,
une résolution transactionnelle où il ne restait que de simples
vœux, et des vœux assez modestes; résolution qui fut « votée
par l'unanimité des voix, moins celle de la France, qui s'abs-
tint (1). » La Conférence de Berlin ne donna donc point de
résultats positifs ; du moins pas ce résultat, gros lui-même de
conséquences, que les uns avaient espéré qu'elle donnerait
et que d'autres avaient craint qu'elle donnât. Elle ne fonda
point un ordre juridique nouveau; elle n'ajouta point au
droit des gens européen l'appendice d'un droit ouvrier inter-
national. Toutefois gardons-nous bien de croire qu'elle fut
absolument vaine et vide, qu'elle aboutit à un échec total,
qu'elle ne fit rien et qu'il n'en sortit rien.
Ce n'est jamais tout à fait en vain qu'un puissant souverain
comme l'Empereur allemand prend une initiative de ce genre,
ni jamais tout à fait en vain que douze ou treize États s'as-
semblent en conférence et discutent une question qui les
intéresse tous au point d'être pour tous primordiale et vitale.
Entre les États représentés à la Conférence de Berlin, s'il ne
se créait pas d'organe international, un lien international se
nouait : à l'Internationale révolutionnaire, on avait essayé
d'opposer comme une Internationale de gouvernement, « à
la conjuration cosmopolite des travailleurs armée en guerre
contre le capital et la propriété, comme un cosmopolitisme
bienfaisant et pacifique (2) » .
Même demeurant en chemin et ne réussissant qu'à demi,
(1) Rapport adressé au ministre des Affaires étrangères par M. Jules Simon,
premier délégué à la conférence; Livre Jaune ^ p. 17.
(2) Cakovas DEL Castillo, Problemas coutemporaneoSy t. III, De los resul-
tatlos fie la Con/erencia de Berlin y del estaUo oficial de la Cueslion obrera^
p. 535.
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET LETAT 141
même ne dépassant çuère l'état de projet, ce projet, à lui
seul et en soi, était un fait considérable. La question sociale,
ou, si Ton veut, les questions, sociales, ou, si Ton veut, les
questions ouvrières, étaient désormais oFficielIement posées
devant les nations et dans chaque nation ; il y avait désor-
mais en Europe « un état officiel de la question ouvrière » ,
constaté de nation à nation par la communication des docu-
ments, des rapports, des relevés statistiques. On n'avait pu
tirer de la Conférence une législation internationale du tra-
vail, unique pour toutes les nations, avec une juridiction et
une sanction internationales; mais on en (irait autant de
législations nationales du travail qu'il y avait d'Etats repré-
sentés, et de législations, sinon conformes au même type, du
moins conçues dans le même esprit et dirigées dans le même
sens. Parmi les nations, aucune ne voulait paraître, quant à
la protection des ouvriers, législativement en retard sur les
autres : celles qui se sentaient un peu arriérées l'avaient,
pendant la Conférence, dissimulé ou expliqué de leur mieux,
et, la Conférence passée, se promettaient de doubler les
étapes pour regagner l'avance; toutes se piquaient d'émula-
lion, et Ton a vu qu'en France l'activité législative en matière
de travail fut rarement aussi grande ou plus grande que
dans les années qui suivent immédiatement 1890, de 1891
à 1895. S'il en fut de même partout, cela encore est un fait
considérable, car c'est l'avènement d'une politique nou-
velle.
Cette politique se pourrait définir : une politique de con-
cessions et de conciliations, la politique du sacrifice et de la
justice nécessaires. Il y a cinquante ans, Félix Pyat, dans un
discours dont l'Assemblée nationale n'entendit que la pre-
mière partie, invitait « la bourgeoisie » et » les bourgeois » à
s'immoler sur l'autel de la Patrie : a Le débat est désormais
entre le seigneur souverain. Capital, et le citoyen. Travail. Le
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ikt I/ORGANISATION DU TRAVAIL
capital est donc dans la même position que Taristocratie en
89. S'il veut tout garder, il perdra tout. Il faut qu'il ait sa
nuit du 4 Août, sa part de concessions, son tour de dévoue-
ment. Nous ne pouvons nous sauver que par le sacrifice. »»
Signifiée ainsi, brutalement, avec cet air comminatoire, la
sommation était inacceptable. Et que venait-on parler d'une
seconde nuit du A Août là où il n*y avait plus ni privilèges,
ni privilégiés? Mais d'autres, depuis, qui n'étaient pas des
insurgés, des révoltés, de perpétuels remueurs de pavés et
de professionnels fabricants de barricades, d'autres qui
n'étaient pas des artisans de trouble et des attiseurs d'incen-
die, qui, au contraire, comptaient parmi les quelques hommes
d'État sur lesquels l'Europe pouvait se reposer, et parmi les
plus « conservateurs » de ces hommes d'État, les plus atta-
chés à l'ordre existant, à l'ordre ancien, à ce que de tout
temps on avait appelé l'ordre, — d'autres, à leur tour, ont
dit : « Il faut que les classes dirigeantes d'autrefois, si elles
dirigent encore aujourd'hui quelque chose, mettent à profit
le répit qui leur est laissé; la classe moyenne, surtout, qui,
par indifférence ou par imprévoyance, est en train d'abdiquer
sa suprématie politique. Qu'elle ne s'endorme pas, pour Dieu,
dans les douceurs de son triomphe, déjà si mal assuré, sur
les autres classes sociales. Ainsi dormait l'aristocratie fran-
çaise quand la secouèrent les coups de la guillotine qui tom-
bait, n
Et pourquoi faut-il réveiller « les classes dirigeantes » , la
tt classe moyenne » ? Que doit faire la bourgeoisie, que l'aris-
tocratie ne fit pas? « La science moderne, le droit moderne,
la politique économique moderne ont le devoir d'adoucir les
maux qu'engendre la lutte aveugle entre nations et nations,
entre individus et individus, la lutte même de tout homme
avec la nature et les lois sociales; ce devoir, il faut qu'elles le
remplissent, et c'en est l'heure, afin de rendre à la civilisation
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT lU
la ferme assiette qui lui va manquant. » Certes, ni entre
nations et nations, ni entre individus et individus, ni entre
rhomme et la nature, Tantique lutte ne finira pas; il y aura
toujours concurrence, compétition et conflit; c'est une peine
éternelle à quoi Thumanité est condamnée : « Il est écrit que
rhomme gagnera son pain à la sueur de son front : symbole
de ce que la vie demandera toujours d'effort, de fatigue, de
douleur à qui en jouit, si c'est en jouir que de la posséder...
Mais, lorsque l'ouvrier, même à la sueur de son front, n'est
point en état de gagner son pain, qu'on le regarde au moins
comme tombé sur le champ de bataille, et qu'on le traite en
conséquence (I). » Sur le champ de bataille du travail, qu'on
élève donc des ambulances du travail ; et, ne pouvant faire
cesser l'universel conflit des individus et des nations, ni le
combat de l'homme contre les lois naturelles, aussi vieux que
le monde et aussi fatal qu'elles-mêmes, qu'on arbitre au
moins et qu'on apaise, par des lois sociales meilleures, le
débat, qui a trop duré, de trop d'hommes avec les lois sociales
mauvaises ou caduques.
Faites cette législation sociale meilleure, élevez ces ambu-
lances sociales, tandis qu'il en est temps encore, de vos mains
pieuses et prudentes, vous classes dirigeantes, classe moyenne,
bourgeoisie. Non pas dans une nuit du 4 Août, en abandon-
nant tout, en lâchant tout, mais en pesant tout, en estimant
tout, et en jugeant tout. Non pas en cédant, mais en concé-
dant, ce qui implique échange et réciprocité. Non pas parce
qu'on nous arrache, mais en donnant librement, en restant
les maîtres de nos cessions ou de nos concessions, en n'allant
que jusqu'où nous voulons aller, en ne faisant que ce que
nous voulons faire. Non pas par sentiment, mais par intérêt;
je dis dans l'intérêt social, dans l'intérêt des autres, dans notre
(1) Cawovas DEL Castili.o, ouv. citéy Ultimas ConsiJeraciones, p. 584 et 589.
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iU L'ORGANISATION DU TRAVAIL
intérêt propre : céder aux autres dans notre intérêt, leur résis-
ter au besoin dans le leur, et chercher l'intérêt social dans la
conciliation des intérêts de classe. Voilà la politique nouvelle.
Le socialisme vit de prêcher la guerre des classes, « Témanci-
pation w de la classe ouvrière par elle-même, à Texclusion
des autres, et contre les autres; il leur jette à la face un mé-
prisant et menaçant Fara da se. La politique sociale doit se
proposer et poursuivre la paix entre les classes, la paix dans
Téquité, et, sinon « Témancipation " , — mot qui n'a plus
guère de sens, de nos jours, en nos sociétés, — l'amélioration
du sort des travailleurs, par la coopération sincère de toutes
les classes, puisqu'on veut qu'il y ait encore des classes, entre
lesquelles assurément il n'en est pas qui aient plus d'intérêt
à faire pour la classe ouvrière tout le juste et tout le possible
que celles qui ne sont pas la classe ouvrière. Car c'est, encore
une fois, sur l'intérêt que se fonde cette politique, non sur le
sentiment, et c'est pourquoi nous avons foi et espérance en
elle. D'autres soutiendront que c'est par le sentiment ou par
la passion que l'on gouverne les hommes; mais ceux qui les
ont le plus et le mieux gouvernés, et ceux aussi qui, sans les
gouverner, ont le mieux su comment on les gouvernait le
plus, répondent que c'est l'intérêt qui les groupe dans l'atta-
que et dans la défense, que c'est par leurs intérêts qu'ils se
meuvent et pour leurs intérêts qu'ils se décident. La règle est
là : mettons notre intérêt où il est vraiment, à faire aper-
cevoir, à faire saisir aux ouvriers leur intérêt, et à le séparer,
à l'isoler de leurs passions et de leurs sentiments. Une des
raisons qui font le socialisme redoutable, c'est justement qu'il
est tout sentiment et toute passion, qu'il est un fanatisme,
une espèce de mahométisme : il y a les croyants et les infi-
dèles, et les croyants ne peuvent rien attendre des infidèles,
qu'ils ont charge seulement d'exterminer un jour. Montrons
aux ouvriers qu'ils peuvent au contraire attendre de nous tout
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L»ETAT 145
le juste et tout le possible : opposons au socialisme la poli-
tique sociale.
Ce n'est pas à dire en effet qu'il faille désarmer devant le
socialisme, ni, par peur de ce qu'il apporterait, en précipiter
la venue, ni, pour éviter de tomber dans sa {jueule, aller se
jeter dans ses bras. Ce n'est pas à dire qu'il faille lui ouvrir
les voies sous prétexte de le détourner, ni l'introduire dans la
place à seule fin qu'il ne l'enlève pas d'assaut. Plus simple-
ment, ce n'est pas à dire qu'il ne faille point le combattre;
mais c'est-à-dire qu'il faut le combattre d'une autre façon. Il
a changé ses positions, il faut changer nos formations et notre
tactique de combat. Tant qu'il est demeuré révolutionnaire,
et ne s'est confié que dans la violence, c'était bien : tout
homme d'État qui connaissait son devoir et savait son métier
était fixé à son égard : il en était de lui comme de l'anarchie ;
à la force, la force ; aux bombes, les baïonnettes ; aux fusils,
les canons. Mais le suffrage universel, la transformation légale
de l'État par la toute-puissance législative du Nombre, d'au-
tres transformations encore dans les lois, dans les mœurs et
dans l'opinion, ont légalisé, parlementarisé, et même minis-
térialisé le socialisme. Ne disons pas trop de mal de ceux qui
le légalisent, le parlementarisent et même le ministérialisent;
en un certain sens, ils nous rendent tout de même service,
mais à la condition de les suivre et de le suivre sur ce nou-
veau terrain, à la condition de manœuvrer en fece d'eux
comme ils manœuvrent en face de nous. Ils ont compris que,
par la force seule, ils ne vaincraient pas : à nous de com-
prendre que, par la force seule, nous ne nous sauverons pas,
et que ce serait tout ensemble un crime et une faute que de
faire appel à la force avant d'avoir épuisé la justice.
M. de Bismarck, ce terrible praticien de la force, M. Cano-
vas, ce froid théoricien de la force, Guillaume II, ce lyrique
et ce mystique, j'oserai dire ce théologien couronné de la
10
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146 I/ORGANISATION DU TRAVAIL
force, tous trois étaient amenés à en convenir : o Le désir
que j'ai de trouver des moyens de répression contre les socia-
listes, avouait Bismarck au Beichstag^ le 20 mars 1884, je
l'appuie sur la conviction que les sujets de plainte réels que
font valoir les ouvriers peuvent être atténués ou supprimés. »
Guillaume II disait de même, à Touverture de la session du
Parlement impérial, après la Conférence qu'il avait convo-
quée : u A mesure que la population ouvrière se rendra
compte des efforts de l'Empire pour améliorer sa condition,
elle prendra une conscience plus claire des maux qu'attirerait
sur elle la revendication de réformes excessives et irréalisa-
bles. Cette juste sollicitude envers les ouvriers constitue la
plus grande force de ceux qui, comme moi et mes augustes
confédérés, sommes dans l'obligation de nous opposer à toute
tentative destinée à troubler l'ordre, et sommes résolus à
remplir une telle mission avec une énergie inébranlable. »
M. Canovas, de son côté, consacrait discours et écrits à mon-
trer qu'en présence du socialisme légalisé, et parlementarisé
par le suffrage universel, aux « revendications excessives et
irréalisables » duquel se mêlent d'ailleurs des revendications
modérées et raisonnables qu'il entraîne et dont il se grossit,
qui, de plus, dans la forme, procède par la loi et réserve la
force, on ne pouvait, pour tout argument et sans discuter
davantage, recourir à l'artillerie, uliima ratio regum, — Ainsi
la question sociale sort de l'agitation révolutionnaire pour
rentrer dans la politique; ainsi elle cesse d'être une Macht-
frage^ une question de force, et de se traiter selon le Faust-
recht, selon le droit du poing, pour redevenir une question
politique, la première et la dernière, la plus importante et la
plus urgente de toutes, et se traiter selon les méthodes et les
procédés de la politique.
Je voudrais avoir assez nettement marqué la position nou-
velle de la question sociale, question politique, et des pro*
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LE TRAVAIL, LE NOMBRE ET L'ÉTAT 147
blêmes du Travail dans TÉtat construit ou à construire sur le
Nombre. Nul doute que, pour les résoudre, on ne doive faire
tout le juste et tout le possible, et que, si cela doit être fait,
ce soit nous qui devions le faire, puisque aussi bien la sag^esse
commande de s'en fier à soi-même plutôt qu'à autrui, et
puisque nous serons en plus favorable posture pour rejeter ce
qu'il y a de chimérique et d'inique dans le socialisme, quand
nous l'aurons vidé de ce qu'il y a de fondé et de raisonnable.
Nui doute non plus que nous ne devions rien faire en dehors
du juste, ni rien tenter au delà du possible, et qu'on ait déjà
fait beaucoup, mais que pourtant tout le juste et tout le pos-
sible ne soit pas encore fait. C'est pour savoir ce qui est juste
et ce qui est possible, pour présenter en ses données exactes
la question sociale, ou quelques-unes des questions ouvrières
dont elle se compose, pour tâcher de découvrir dans une
sag^e et équitable organisation une solution au moins pro-
visoire à la crise de l'État moderne, qui est double comme
la révolution dont elle est issue a été double; c'est dans le
dessein de tirer des réalités positives les principes et les for-
mules de la politique sociale nécessaire, que nous ouvrons
et conduirons ici l'enquête la plus large, la plus directe et la
plus impartiale qui soit permise à notre bonne volonté, sur
le Travail, considéré simultanément ou successivement dans
les quatre domaines, Travail en soi, Circonstances du travail,
Maladies du travail, Thérapeutique du travail, qu'il embrasse
et qu'il unit en une sorte de règne à la fois naturel et
social.
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ions réunies dans ce volume ont été faites :
nines de houille, en 1901.
létallurgie, en 1902.
mstruction mécanique, en 1903.
^rrerie, en 1903.
ustrie textile, en 1904 et 1905.
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LE TRA.VA1L
DANS LA GRANDE INDUSTRIE
I
LES MINES DE HOUILLE
L ORGANISATION DU TRAVAIL
A mesure que les sociétés progressent et se compliquent, le
travail s'y divise, et Tactivité de Thomme s'y réfracte et s'y
répartit en des métiers de plus en plus nombreux. Le compte
en varie du reste selon les observateurs, mais il demeure tou-
jours fort élevé. Tandis que Tlnstitut international de statis-
tique, sur le rapport du docteur Jacques Bertillon, reconnais-
sait, il y a quelques années, quatre cent quatre-vingt^Hx-neuf
professions, — autant dire tout d'un coup cinq cents, — les
documents émanant du Ministère belge de l'Industrie et du
Travail n'en dénombrent à présent pas moins de huit cent
cinquante-huit.
Pour nous, étant donné l'objet que nous nous proposons,
quel que soit, de ces deux chiffres : huit cent cinquante^huit,
ou seulement cinq cents, celui que l'on adopte, l'impossibi-
lité est évidente d'étendre à tous les métiers une enquête qui
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150 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
doit porter à la fois sur le travail, sur les circonstances du tra-
vait, sur les maladies, au sens le plus large, et sur la médecine,
au sens le plus large aussi, ou lu thérapeutique du travail, en
d'autres termes sur chaque détail de chacun des phénomènes
dont Tensemble constitue ce phénomène principal, — le plus
grand fait de la vie des sociétés modernes, — le travail. Si
d'ailleurs il y a impossibilité quasi matérielle, en raison du
nombre même des professions, il n'y aurait pas moins impos-
sibilité logique ou scientifique, à cause des différences pro-
fondes qui les séparent. Il nous faut donc nécessairement dis-
tinguer et choisir.
Voilà longtemps déjà que Ton cherche une classification
des métiers et, depuis les Encyclopédistes jusqu'à nos statisti-
ciens, on en a essayé plusieurs, ce qui prouve sans doute
qu'on n'en a point encore découvert une bonne (1).
De toutes les méthodes inventées, et de toutes autres qu'on
pourrait inventer, la meilleure est probablement la plus
simple, et la plus simple est certainement celle qui commence
par distinguer l'industrie du commerce, de l'agriculture, etc. ;
qui, pour nous bornera l'industrie, distingue, dans l'industrie
même, entre la grande, la moyenne et la petite industrie,
ou tout au moins entre la grande et la petite industrie. Outre
que cette classification est la meilleure parce qu'elle est la
(1) Méthode psychotogitjue de Diderot et d'Alembert, où les profettiont sont
rangées « quant à leur dépendance vit-à-vis des trois facultés de l'entendementa ;
méthode économique de Charles Dupin, suivant les besoins communs des
hommes; méthode historico'juriditfue de Bluntschli^ qui se fonde sur les classes;
méthode physiologique de M. le docteur Bordier, qui fait deux groupes des « pro-
fessions manuelles • et des « professions cérébrales ■ ; méthode sociologique de
M. Guillaume de Greef| qui dégage avant tout le rapport des procédés industriels
aux mathématiques, à la physique, à la chimie; méthode géographico-^dministra'
tive de M. Bertillon lui-même, qui examine successivement la production^ la
transformation et l'emploi de la matière première^ mettant à part les administra-
tions publiques et les professions libérales, et cette catégorie plus ou moins vague
que l'on désigne, — et que l'on s'abstient de définir^ — sous l'étiquette : Divers.
— Voyez, pour une énumération plus complète, la Crise de VÉtat moderne^ —
V Organisation du Suffrage universel, ch. vi, p. 251 et suiv.
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LE TRAVAIL DANS LA GRANDE INDUSTRIE 151
plus simple, elle est la meilleure encore parce qu'elle est la
plus naturelle y la plus conforme à la nature des choses.
J'appelle Grande industrie^ d'après Tusage reçu et avec les
publications officielles, les industries qui possèdent des éta-
blissements employant chacun plus de 500 ouvriers ou
ouvrières. C'est de cette « grande industrie »» que je m'occu-
perai presque uniquement, car c'est elle qui est au plus haut
degré C industrie concentrée ^ — à outillage concentré, à travail
concentré, à capital concentré, à population ouvrière concen-
trée;— et, pour elle, la question ne se pose pas du tout
comme pour l'industrie dispersée; c'est par elle vraiment que
se pose cette question qui est par éminence, par imminence,
la question, et qui est double : sociale et politique. Question
sociale, cela va de soi, et tout le monde en sait, en voit, en
sent les raisons, mais question politique aussi, puisqu'une
société où existent de place en place, à la surface du terri-
toire, des agglomérations d'hommes et comme des dépôts
d'intérêts et de passions si considérables, ne peut manifeste-
ment se gouverner selon les mêmes règles et par les mêmes
procédés qu'une société où il n'en existerait pas. Or, la liste
est assez chargée des industries qui s'exercent en des établis-
sements dont chacun occupe plus de 500 personnes et qui, à
ce titre, forment la grande industrie. En France, le total n'en
va pas au-dessous de quatre-vingts. Dans ce total, il y a de
tout : mines de houille; ardoisières; produits chimiques; fila-
tures et tissages de coton et de laine ; fabriques de tulles et de
broderies à la mécanique; usines pour le tissage mécanique
d'étoffes de soie; rubanerie; ganterie; chapellerie; fabriques
de chaussures; fonderies, forges et laminoirs; construction
mécanique et quincaillerie, machines et outils; fabriques de
feiïences et de porcelaines, verreries et glaceries; sans omettre
ni les chemins de fer ni les manufactures de l'État : arsenaux,
poudreries, allumettes et tabacs; tout ce qui a trait au loge-
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15t LOllGANÏSATION DU TRAVAIL
ment, au vêtement, à la nourriture, aux transports; toute la
vie stable et toute la vie mobile, toute la vie traditionnelle et
toute la vie moderne de Thomme (1).
Sur ces quatre-vingts industries encore, qui composent la
grande industrie, mener une enquête aussi délicate et aussi
difficile, aussi complexe et aussi complète que celle que nous
voudrions faire, n*est guère moins impossible que de la mener
sur Tensemble même des cinq cents professions ou métiers
qu'on estime, dans nos sociétés, embrasser intégralement, en
(1) Nous abrégeons et nous résumons dans le texte, mais peut-être n*est-il pas
8ans int<^rèt de joindre ici la liste tout entière. Elle a été dressée pour nous p;ir
M. Fagnot, enquêteur à l'Office du Travail, è Tobligeance de qui nous devons
beaucoup, d'après les données du recensement professionnel de 1896. Voici donc
quelles sont, en France, par (groupes similaires, — comme disent les livrets d'ex-
position, — les 80 industries à établissements de plus de 500 ouvrieis :
Mines de houille, de pyrite, de cuivre, de plomb; ardoisières.
Hauts fourneaux (fonderies de i** fusion); aciéries; fabriques ft laminage de
cuivre; fontleiies de minerai de plomb et de minerai de zinc; fabriques de fer-
blanc; forges et laminoirs (ff r et acier); fabriques de grosse quincaillerie; tréfile-
ries ; étirages de métaux, fabri(|ue8 de métaux étirés; fabriques de plumes métal-
liques; fabriques de petite quincaillerie et d'ustensiles en fer battu ou étamé;
construction de navires en fer ou de cbaudicres ; fonderies de fer (2* fusion) ;
construction mécanique de maténel de chemin de fer, de machines-outils;
fabriques de cartouches.
Fabriques de plâtre, de chaux hydraulique; faïenceries, fabriques de bijouterie
en faïence; fabriques de porcelaines, de gobeletterie, de bouteilles de verre, de
verre à vitre, de glaces sans tain ;
Fabriques d'ameublement et de brosserie ; de vannerie, d'objets en bambou,
roseau, etc.
Produits chimiques; fabriques de bougies, de soude artificielle; raffineries et
épuration de pétrole ;
Fabriques d'objets en gomme et caoutchouc; fabriques de papier et de carton.
Filatures de lin, corderies, fabriques de cordages et de ficelle; tissages de
toile; filatures de coton; fabriques de cotonnades; filatures de laine peignée;
peignages de laine; tissage de laine; fabriques de mérinos et flanelles; fabriques
de tissus d'ameublement; fabriques de lainages; fabriques de draperies, de pe-
luches, de couvertures en laine, de tapis; filatures de soie; peigneries ou Garde-
ries de bourres de soie ; filatures de déchets ou de bourres de soie ; tissages de
soie, fabriques de couvertures en soie; fabriques de bonneterie, de ganterie de
laine, de jerseys, de broderies à la mécanique, de rubans, d'équipements mili-
taires, de chapeaux en feutre, soie, etc. ; de chaussures de feutre et déchaussons;
de chaussures, de ganterie de peau.
lUffineries de sucre; fabriques de chocolat; de conserves de légumes.
A VÈtat : manufactures de tabacs; poudreries; allumettes; Imprimerie natio-
nale ; arsenaux de la guerre et de la marine.
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LE TRAVAIL DANS LA GRANDE INDUSTRIE 153
sa masse et en sa somme, le phénomène du travail. Là encore
on se heurterait à la même impossibilité matérielle, et à la
même impossibilité scientifique. Et donc, entre ces quatre-
vingts industries encore, il nous faut disting^uer, choisir, nous
en prendre et nous en tenir à quelques types, — disons à
sept ou huit types. Ce qui doit, pour nous, foire type, il n'est
pas malaisé de le discerner. Si le caractère prédominant de la
révolution économique qui depuis un siècle ou un siècle et
demi a transformé le travail est précisément la concentration
du travail ; si cette concentration est la marque et le sig^ne de
la grande industrie; et si c'est la grande industrie qui pose
réellement le problème social et politique qu'il s'agit aujour-
d'hui de résoudre, c'est la grande industrie surtout que nous
avons à considérer, et c'est surtout la plus grande industrie,
Tindustrie la plus concentrée, celle qui exige la plus grande
concentration en un même lieu et dans le même temps du
travail et du capital, du matériel et du personnel; c'est
Tindustrie à outillage mécanique très cher et à population
ouvrière très dense. Ainsi les mines, la métallurgie, la cons-
truction de machines, la verrerie, la filature, le tissage, etc.
Ce seront par conséquent ici comme des monographies
d'industries, ou plus exactement de quelques industries, —
les plus concentrées de la grande industrie concentrée, — ou
plus exactement encore des monographies de la population
ouvrière de ces quelques industries, mines, métallurgie,
construction, verrerie, filature, tissage, etc., que nous étudie-
rons successivement par rapport au travail, aux circonstances
du travail, aux maladies du travail, à la médecine du travail.
Si nous n'adoptons pas la a monographie de famille » , malgré
la haute estime que mérite l'œuvre à bien des égards et en
bien des parties admirable de Le Play, c'est d'abord qu'on
n'est jamais sur de tenir la famille moyenne, celle d'après
laquelle on peut juger de toutes ou de la plupart des autres ;
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154 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
que dès lors une seule monographie de famille ne prouve rien,
je veux dire ne prouve pas assez; et que, pour prouver suffi-
samment, il faudrait en dresser beaucoup ou du moins plu-
sieurs dans le même métier et dans le même milieu. C'est
ensuite et surtout que la grande industrie, — telle qu'elle est
maintenant exercée, — ayant eu trop souvent et malheureu-
sement pour effet de désarticuler, de désorganiser et presque
de détruire la famille ouvrière, ce qui serait encore légitime
et possible pour la petite industrie ne Test plus du tout pour
la grande; qu'il y a comme un contresens, qu'il y a en tout
cas une contre-réalité, à prendre la famille pour unité sociale
sous le régime de la grande industrie; etque, sous ce régime,
— cela est d'autant plus vrai que l'industrie est d'autant plus
grande, d'autant plus concentrée, — l'unité sociale n'est point
la famille, mais bien l'entreprise ou l'usine.
Je le sais, constater ce fait et vouloir en partir, le mettre à
la base de cette enquête et fonder sur lui la méthode mêiçe,
ce n'est pas supprimer toute cause d'erreur et toute incerti-
tude. Gomme on n'est jamais sur, avec la monographie de
famille, d'avoir la famille moyenne, on ne sera jamais sûr
non plus, avec la monographie d'entreprise ou d'usine,
d'avoir l'entreprise ou l'usine moyenne. Et comme, dans le
même métier et dans le même milieu, les choses varient
d'une famille à l'autre, les choses aussi, dans la même indus-
trie, varient sans doute d'une région à l'autre, et, dans la
même région, d'une entreprise à l'autre.
Un premier écart sera donc donné par la géographie, puis-
que la nature n'a groupé qu'en gros les industries par régions;
que, d'ailleurs, elle est loin d'imposer à toutes également ses
lois ou ses conditions ; que, pour telle ou telle d'entre elles,
ces lois, ces conditions sont secondaires ; et que, pour celles-
là mêmes qui y sont soumises, les conditions sont modifiables,
jusqu'à un certain point et dans une certaine mesure, par la
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1
LE TRAVAIL DANS LA GRANDE INDUSTRIE J55
volonté et Tesprit, par Tinvention et Taction des hommes.
Le Nord et le Pas-de-Calais ont des mines de houille, mais
il y en a d^autres dans la Loire, dans le Gard et quelques
départements du Midi. Or, les mines du Nord et du Pas-de-
Calais, au seul point de vue, où nous nous plaçons, de Tétat
de leur population ouvrière, diffèrent sensiblement de celles
du bassin de la Loire, qui diffèrent sensiblement des mines du
Gard et des départements méridionaux. Ainsi pour la métal-
lur^e, la construction mécanique, la verrerie, la filature et le
tissag^e.
Et vraisemblablement, pour la métallurgie, la construction
mécanique, la verrerie, la filature et le tissage, comme pour
les mines, Tétat des populations ouvrières, dans chacune des
régions, différera ensuite selon les entreprises ou les usines,
de même qu'il diffère d'abord selon les régions; toutes les
différences, nous les noterons aussi soigneusement, aussi
rigoureusement que possible, par rapport à la région, à Ten-
treprise ou à Tusine que nous aurons choisie pour type. Ce
sera un deuxième écart, mais cela ne fera jamais que deux
variations, — aussi peu que possible, — et de cette façon,
pour ce qui est de l'industrie concentrée, type de l'industrie
moderne, qui à son tour fait type dans la société moderne,
nous serrerons d'aussi près que possible la vérité. Que si nous
ne feisons que la serrer de près, sans la saisir ni l'étreindre
entièrement, si beaucoup de choses qui la compléteraient
restent ignorées ou inexprimées, et si, au bout du compte, en
bien des cas, nous sommes obligés de convenir que nous n'y
pouvons que très peu, ou peut-être rien, on voudra bien son-
ger au peu que la médecine, aujourd'hui même, connaît et
surtout au rien qu'elle peut sur le corps humain, qui, pour-
tant, quelque compliqué qu'il soit, ne saurait être comparé
en complication au corps social ; on ne demandera pas à la
médecine des sociétés ce que l'on n'oserait demandera l'autre,
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156 L'ORGANISATION DD TRAVAIL
de rayer absolument du monde le mal et la mort; et Ton
trouvera là, avec un motif de s'humilier, une raison de se
résigner; non pas de s'abstenir sous prétexte que Ton ne
connaîtra et que Ton ne pourra jamais tout, mais de se
contenir dans ce qu'il est permis de connaître et de pouvoir,
et de se contenter si Ton connaît par approximation et si Ton
peut par amélioration.
A ces deux fins, qui pour la politique sociale n'en font
qu'une, connaître assez bien et pouvoir mieux, tendront les
monographies d'industries que nous entreprenons de réunir.
Ou plutôt non : nous n'entreprenons pas seulement de
recueillir des monographies d'industries, puisque des mono-
graphies ne peuvent être à elles-mêmes leur propre objet;
que notre dessein est, au contraire, de faire concourir toutes
celles-ci à un même objet; et que, par suite, elles se meuvent
toutes dans un même plan, elles sont chacune partie d'un
même ensemble, et fonction d'un même tout. La formule
n'est pas bonne^ de dire que ce seront ici des monographies
de quelques industries à grande concentration, par rapport,
successivement, au travail, aux circonstances du travail, aux
maladies du travail, à la médecine du travail. Il est plus vrai
de dire, en la renversant, que nous étudierons ici le phéno-
mène social et politique du travail dans l'État moderne, suc-
cessivement sous ses quatre aspects : travail en soi, circons-
tances du travail, maladies du travail, médecine du travail, à
propos et sur des exemples tirés de quelques industries, les
plus concentrées de l'industrie concentrée : mines, métal-
lurgie, construction mécanique, verreries, filature et tissage.
Ce quadruple aspect du phénomène trace le quadruple cadre
où viendront s'inscrire, en fragments ordonnés par matière et
à leur rang dans la composition, ces monographies d'indus-
tries qui ne sont pas pour elles-mêmes, qui ne valent que
comme illustration et démonstration de fait. Tels seront donc
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LES MINES DE HOUILLE 157
les quatre titres de cette enquête; telle en sera Tossature, la
division fondamentale et en quelque sorte org^anique.
•Après quoi, à propos de quoi et sur l'exemple de quoi,
travail, circonstances du travail, maladies et médecine du
travail dans les mines, la métallurgie, la filature, le tis-
sagCy etc., nous essaierons de généraliser quant au travail,
aux circonstances du travail, aux maladies et à la médecine
du travail, dans toute la grande industrie concentrée, puis,
aux degrés supérieurs, dans l'industrie tout entière, et quant
au travail tout entier dans la société et dans TÉtat modernes.
Après quoi encore, comme nous ne voulons pas faire ici de
l'art pour Fart, mais de Tart pour la vie, et de la science
sociale pour la politique, partout où nous aurons légitime-
ment généralisé, nous tâcherons de conclure, et partout où
nous aurons légitimement conclu, nous nous efforcerons
d^agir.
Considérons d'abord le travail à l'état normal et, si Ton
peut ainsi parler, sans tomber dans le péché des u socio-
logues » , qui est d'abuser d^s comparaisons et des méta-
phores en laissant croire que ce sont plus que métaphores et
comparaisons, le travail en état de santé. Pour connaître le tra-
vail en état de santé ^ nous examinerons premièrement le travail
en soi et deuxièmement les circonstances du travail. Sous la
rubrique travail en soi, il faut comprendre tout ce qui con-
cerne, tout ce qui constitue la condition de l'ouvrier : salaires
et autres modes ou modes supplémentaires de rémunération
du travail ; durée du travail et temps de repos; admission,
exécution, résiliation ou résolution du contrat de travail ;
autres clauses de ce contrat ; ses données positives dans
chaque industrie, chaque entreprise ou chaque usine, pour
les deux sexes et les diverses catégories d'âge ; ouvriers,
ouvrières, jeunes gens et apprentis des diverses spécialités.
Ensuite, cette analyse faite pour chaque industrie examinée.
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158 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
chaque entreprise ou chaque usine, chaque catégorie et
chaque spécialité, on fera un peu de synthèse ; on comparera
ces données positives et particulières du contrat de travail atxx
principes généraux et aux règles légales applicables dans tout
le pays à toutes les industries ; de la condition matérielle de
Fouvrier telle qu'elle lui est faite individuellement par le con-
trat de travail on rapprochera, dans la mesure qu'autorise
une discrétion nécessaire, la situation commerciale de l'en-
treprise ou de l'usine, et la situation économique de l'in-
dustrie, de cette industrie, de toute l'industrie, et presque de
tout le travail ; lesquelles influent et réagissent plus ou moins
directement, plus ou moins puissamment, mais certainement,
sur chaque point du contrat de travail particulier : salaire,
durée, admission, exclusion ; sur la condition personnelle de
chaque ouvrier ou ouvrière de chaque catégorie et de chaque
spécialité.
Procédant de la sorte pour les mines, la métallurgie, la
construction mécanique, la filature, le tissage, etc., et obser-
vant fidèlement cette méthode, nous arriverons, — nous
devons arriver, — à l'approximation la plus voisine, c'est-à-
dire à la notion la plus juste du travail dans la grande indus-
trie concentrée, considéré d'abord en son premier état, le
travail en état de santé, et sous sa première espèce, le travail
en soi. Nous commencerons par essayer de bien déterminer,
— ce sera le premier exemple de la première partie, —
quelle est aujourd'hui, comme distribution et comme éco-
nomie, comme direction, comme administration et comme
discipline du travail, comme formalités d'embauchage et de
renvoi, la condition de l'ouvrier dans les mines de houille.
C'est une mine du Pas-de-Calais qui nous fournira la matière
essentielle de cette première monographie ; mais nous aurons
soin, chemin faisant, de relever et de marquer les varia-
tions intéressantes de région et d'entreprise, entre le bassin
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LES MINES DE HOUILLE 15tt
houiller du Nord et ceux du Centre et du Midi de la France,
peut-être même, s'il y a lieu, les autres bassins houillers des
pays qui, tout proches de nous et rapprochés encore par la
multiplication des communications matérielles et intellec-
tuelles, sont en contact industriel, politique et social avec
nous.
Le plus rapide et le plus sur moyen, pour quiconque veut
savoir ce qu'est vraiment le travail du mineur, est de des-
cendre dans une fosse. On appelle une fosse tout un groupe,
tout un système de bâtiments, d'installations et de machines,
un vaste enclos fermé de murs et de grilles, sol noir de char-
bon pulvérisé, hautes cheminées fumantes, grands ateliers
sonnant, bourdonnant ou ronflant, puits d'extraction et d'aé-
ration, escaliers de fer grimpant vers des paliers reliés par
des ponts de fer. Prenez, en passant, l'ingénieur qui vous
attend pour faire sa tournée quotidienne, heureux de vous
montrer son domaine et ses hommes. Entrez dans la salle de
bains et revétez-y la chemise de toile grise, le pantalon et la
veste de toile bleue ; ceignez-vous les reins de la large cein-
ture de cuir; enfoncez solidement jusqu'au ras des yeux et
des oreilles cette calotte que vous recouvrez du chapeau rond
de cuir bouilli ; chaussez ces lourds brodequins aux semelles
hérissées de clous, et armez-vous de la lampe de sûreté qu'on
vous offre tout allumée, et que vous porterez tantôt à la
main, et tantôt à la boutonnière, suspendue par le crochet
qui la termine : le bourgeron pour ne rien craindre de la
poussière, le chapeau de cuir pour vous protéger de la chute
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160 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
éventuelle des pierres, les gros souliers pour traverser à sec
les flaques d'eau, et leurs semelles à clous pour ne pas g^lisser
ou vous retenir sur les plans inclinés. En cet équipage, suivez
votre guide et montez, car, pour descendre, il faut d'abord
monter et c'est de là-haut que la machine, à grands tours de
roue, va vous précipiter, ou plutôt vous laisser couler dans
Tabime.
L'homme que vous rencontrez là, avant d'avoir franchi le
seuil mystérieux qu'à moins d'être du métier on n'aborde
jamais sans un peu d'inquiétude, c'est le chef de carreau^ dont
le royaume est du jour; passé le seuil, vous êtes dans le
royaume dufond^ et l'autre homme qui se tient debout près
de la cage, épiant avec une ironie de bon enfent l'impression
que vous dissimulez mal, c'est le chef moulineur^ le portier de
ce qu'on nomme romantiquement « cet enfer » , le nocher
de ce voyage au pays des ombres. Il ouvre une des berlines
qui viennent de remonter, assemblées et comme ramées
quatre à quatre ; embarquez, accroupissez-vous, baissez la
tête pour ne pas heurter la charpente : Hue à la viande ! crie
l'homme, et il appuie sur une sonnerie électrique. Même,
parce que c'est vous, et que vous êtes accompagné de l'ingé-
nieur, il ajoute une épithète à sa formule, déjà si expressive,
et un coup de timbre à sa sonnerie. Quatre ou cinq coups :
M Hue à la grosse viande ! » La roue tourne, la chaîne se
dévide, on ci mouline » ; vous voilà parti. La descente est
très douce, et peu à peu les yeux s'accoutument à l'obscurité,
peu à peu le cœur s'aguerrit : cependant le temps dure, un
léger choc, vous arrivez. Trois minutes à peine se sont
écoulées, et vous êtes à plus de 500 mètres. Malgré vous,
vaguement vous songez à la croûte d'un demi-kilomètre
d'épaisseur, aux couches superposées de rocher, de sable, de
craie et de terre, à la nappe d'eau qui vous séparent du
monde des vivants et de la plaine où sont les villes; mais
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LES MINES DE HOUILLE 161
une autre vie surg[it devant vous, et devant vou8 une autre
ville allonge les voûtes de ses rues étroites et sombres :
Ora sen va per un tegreto calie
Tral muro délia terra e gli martirif
Lo mio Maestro, et io dopo le spalle (i).
Seulement, cette vie est-elle une vie, ou bien ces hommes
sont-ils, comme on le leur dit et comme ils le répètent par-
fois, des a martyrs » ? C^est ce que nous voudrions savoir,
et ce que nous sommes venus leur demander. Faisons avant
tout connaissance : et, les interrogeant, apprenons d'eux
comment est habitée et gouvernée la cité souterraine.
II
Le chefporton nous a reçus à Taccrochage, quand la cage a
touché le sol, vers 670 mètres, et que nous en sommes sortis. *
11 est pour le fond ce qu'est pour le jour le chef de carreau. Le
titre qu'il porte est^ dit-on, une corruption en patois belge du
mot a poireau » : le porion^ c'est, selon l'expression popu-
laire, « une grosse légume » . Personnage important, investi
de la confiance de ses chefs, il est chargé de toute la surveil-
lance du fondj et il a sous ses ordres toute la fosse. Il assure
la stabilité du service, non seulement en temps ordinaire
entre deux visites de l'ingénieur, qui descend tous les jours,
mais en temps de crise, lorsqu'il y a changement d'ingénieur.
Ce n'est pourtant qu'un ouvrier, mais choisi après mûre déli-
bération parmi les plus connus pour leur intelligence et leur
dévouement.
(1) Dabtb, Infemo^ chant X.
11
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162 1/OllGANISATION DU TRAVAIL
La fosse est subdivisée en quartiers. On nomme « quar-
tier w un groupe de tailles assez rapprochées pour que le
porion puisse le visiter au moins deux fois par jour (la taille^
c'est le chantier où Ton abat le charbon). Dans la mine que
nous décrivons, il y a de trois à cinq quartiers par fosse ; il y
a donc de trois à cinq porions, qui, le jour, sont de service
tous les trois ou tous les cinq, et qui de plus sont assistés cha-
cun d'un surveillant. La nuit, le service se compose d'un ou
deux porions par fosse : ils dirigent les équipes préposées aux
travaux d'entretien et aux travaux qui se font à deux ou trois
postes. Un surveillant d'about s'occupe tout particulièrement,
«t l'on peut dire exclusivement, du puits : besogne délicate,
et de la bonne ou mauvaise exécution de laquelle dépendent
à tout moment tant d'existences. Il passe incessamment en
revue les cages, le guidage, les câbles, la pompe ; il fait faire
toutes réparations nécessaires ou utiles dans la colonne du
puits; il fait, selon l'expression consacrée, rebrondir dans le
cuvelage (partie qui traverse la nappe aquifère, et qui autre-
fois était garnie de douves de tonneau^ maintenant de pièces
de fonte : rebrondir^ c'est à peu près calfater).
Comme le surveillant d'about a la charge de la sécurité du
puits, le chef porion et les porions ont celle de la sécurité du
fond. S'ils sont de jour, ils descendent vers 7 heures du
matin (l'ingénieur, arrivé au bureau vers 6 heures et demie,
ne descendra que plus tard). Le chef porion désigne les
hommes à mettre à telle ou telle taille, suivant leurs forces et
leurs qualités de travail : il place les, nouveaux arrivés ; il
exerce sur les enfants, employés au fond, une sorte de tutelle.
Les porions de quartier discutent pour chaque taille le prix
avec les ouvriers, qu'en cas de contestation, ils renvoient au
chef porion. Le dialogue est bref et réglé à l'avance : a Ce
n'est pas assez, dit l'ouvrier. — Tu iras voir Charlouis, »
répond le porion. — Charlouis, c'est le chef porion, Gharles-
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LES MINES DE HOUILLE 163
Louis M..., car jamais on ne donne au chef porion son nom,
on ne le connaît que sous son prénom ; grande marque de
considération, comme, dans les villages, on n'appelle que par
leur prénom : a monsieur Charles » ou « monsieur Louis n ,
les enfants des familles auxquelles on accorde quelque supé-
riorité de fortune ou autre. Et Gharlouis décide, ou il en
réfère à Tingénieur, qui tranche le débat en dernier ressort.
S'il croit que les salaires sont un peu bas, dans tel ou tel
quartier, il en prévient Tingénieur, et on avise. Son rôle est
donc très délicat : intermédiaire entre les ouvriers et la com-
pagnie, entre le Travail et le Capital, responsable pour une
part de la paix ou de la guerre, il lui faut du jugement, du
tact, du sang-froid et même de la finesse psychologique. Du
choix qui sera fait du chef porion avec plus ou moins de dis-
cernement peut dépendre, on le voit, beaucoup de bien ou
beaucoup de mal.
Ses inférieurs immédiats, les porions, jouent auprès de lui
le même rôle qu'il joue auprès de l'ingénieur ; jugent-ils que
les ouvriers ne gagnent pas suffisamment à telle ou telle taille
particulièrement difficile, ils l'en avertissent. Ils « comman-
dent» le matin les équipes, vérifient s'il y a des absents, et,
dans le cas où il y en aurait, demandent au chef porion de les
remplacer. Ils font abattre le charbon et le font transporter ;
ils pourvoient à la solidité du boisage des chantiers, à la sécu-
rité des plans inclinés. Dans tous les sens du mot, ils a assu-
rent n le travail.
C'est ce que fait aussi, avec eux et sous eux, le surveil"
lant^ qui est comme le substitut du porion, qui le supplée
lorsqu'il est malade ou en congé, qui l'assiste dans les mo-
ments d'urgence et dans les passages périlleux. Habituelle-
ment, puisqu'il est surveillant, il « surveille w le travail;
allant sans cesse d'un chantier à un autre, il a l'œil, dans
ses rondes, aux gamins et aux conducteurs de chevaux : il est
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164 I/ORGANISATION DU TRAVAIL
en fait un second porion, mais un porion en mouvement.
Chefs porions, porions, surveillants, sont les sous-officiers
de la mine. Les ouvriers en sont les soldats, car il n'est peut-
être pas abusif de comparer à une armée ces ateliers im-
menses où s'enrôlent des milliers d'hommes, et dont on con-
çoit aisément que l'un des caractères doive être, en raison
même de leur énormité, l'ordre, la discipline, la hiérarchie.
La taille en est le peloton ou l'escouade. Chaque taille com-
prend de un à six ouvriers, avec un ou deux aides ; huit
hommes au maximum et le plus souvent cinq (quatre mineurs
et un aide) . Le mineur, de son vrai nom ouvrier à la veine^
fait l'abatag^e du charbon, creuse la voie, place les bois de
soutènement et pose les rails de roulag^e. L'aide est chargé
d'amener, le matin, les bois à la taille, de remplir de charbon
les berlines, et de les rouler jusqu'au plan incliné. Dans
l'entre-temps, il travaille à la veine, afin d'apprendre le mé-
tier : c'est un servant et un apprenti. Il entre vers seize ans,
reste jusqu'au service militaire, et rentre à son retour du
régiment, où il prend définitivement le pic et « frappe » . La
taille est sous la direction d'un chef de taille, qui en est soit le
plus vieux, soit le plus habile ouvrier. 11 lui donne son nom :
a la taille à Rossignol, Pierre » , reçoit des porions et trans-
met à ses camarades les instructions à suivre. Quoique son
titre de chef soit plutôt honorifique, en ce qu'il n'est qu'un
simple ouvrier, cependant il exerce un commandement : au
choix ou à l'ancienneté, il est passé caporal.
Autour de tout ce monde, chefs porions, porions, surveil-
lants, chefs de taille, ouvriers à la veine et aides-ouvriers, qui
forment le personnel actif de la mine, circule et s'empresse
tout un monde de gens qui en composent les services auxi-
liaires : ouvriers à l'entretien, boiseursy raccommodeurs , rau-
cheurs (rehaucheurs=rehausseursî) qui remontent le plan'-
chage; hommes au creusement des travers^bancs^ qui percent
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LES MINES DE HOUILLE 165
dans le roc les boweiies (la boweiiCy eo patois flamaod, est une
lucarne de cave affectant la forme d'un four, — une aire et
un cintre, — forme qu'affectent justement les galeries);
gamins qui poussent les berlines sur les plans inclinés, au
sommet desquels ils les prennent des aides, ou qui gardent
Taccès des chantiers; conducteurs de chevaux^ qui amènent les
wagonnets pleins de charbon de la base du plan incliné à
l'accrochage du puits d'extraction; maréchaux-ferrants pour
ces mêmes chevaux, dont beaucoup, descendus depuis plu-
sieurs années et logés en une écurie à l'entrée de la fosse, ne
re verront jamais la verdure d'un pré à la lumière du soleil.
Et, là-haut, par delà la masse d'un demi-kilomètre, au bout
de la colonne gigantesque du puits, tout un monde encore,
qui décroche, dès qu'elles touchent le sol, les berlines char-
gées, les enlève, les entraine, déverse la houille sur l'espèce
de tamis ou de trottoir roulant, lequel, d'un côté à l'autre de
l'atelier, va le faire passer sous les doigts agiles des trieurs ou
tîieuseSy afin d'en retirer les pierres ; ouvriers et ouvrières du
four y mais immédiatement rattachés au fond, d'où ils reçoi-
vent à tout instant la matière de leur travail, et qui tout de
suite seraient arrêtés si le monde d'en bas s'arrêtait.
La nomenclature en a dû sembler déjà longue, mais elle
est encore incomplète ; or, c'est un point trop capital que celui
de la division, de la répartition, et de la combinaison du tra-
vail dans l'industrie houillère, pour que nous ne la complé-
tions pas et ne la précisions pas tout à fait. Le tableau suivant
nous y aidera.
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166
L'ORGANISATION DU TRAVAIL
OUVRIERS PORTÉS AU CARNET DU FOND
Ï2
H
o
o
(/)
On
H
^ a <^
eu
AbcUage. . . .
Transport, . .
Accidentels. .
Rassemblage .
Entretien. .
A L EXTRACTION
Ouvriers à veine.
Aides.
^ Ravanceurs (13 à 18 ans).
I Conducteurs de cheval.
I Grains (ouvriers à veine supplémentaires).
I Remblayeurs.
Boiseurs et raucheurs.
Monteurs de poulie.
Cantonniers.
Maçons.
Meneurs de bois.
Ouvriers d'about.
Palefreniers.
Chargeurs d'accrochage.
Aides.
TRAVAUX PRÉPARÂT®''" | Bowetteurs.
/ Lampistes du fond.
ÉCLAIRAGE \ Porteurs de feu (13 à 15 ans).
( Boute-feux.
Moulineurs.
Aides-moulineurs.
Graisseurs et nettoyeurs de berlines.
Machinistes d'extraction.
Graisseurs.
i Lampistes du jour.
I Aides-lampistes.
Chefs parions, porions, surveillants.
A L EXTRACTION
ÉCLAIRAGE.
Une fois reçue du fond par les manœuvres et épierrée par
les trieuses, la houille passe dans le service du jour ^ qui com-
prend deux grandes sections : force motrice, ateliers, etc., et
chargement en wagons. La manutention, au jour, se fait sous
la direction de deux autres sous-officiers de la mine : le chef
de carreau, — celui-là même que nous avons rencontré au
départ, — et le surveillant de criblage. Le chef de carreau a la
haute main sur les ateliers, la chaufferie, le compresseur ; il
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LES MINES DE HOUILLE 16T
relie, lui aussi, le fond au jour ^ et de lui aussi toute la vie de
la fosse dépend et relève ; c'est lui qui reçoit du fond la pro-
vision de houille, c'est lui qui est responsable de l'envoi con-
tinuel au fond de la provision d'air ; les hommes de cour [net-
toyeurSy chargeurSy etc.) lui doivent obéissance; il veille, en
outre, à la composition et à l'expédition des wagons. Son
second ou lieutenant, le surveillant de criblage, ainsi que son
nom l'indique, s'occupe plus particulièrement et presque
exclusivement du criblage, auquel sont employés des enfants
et des femmes; il exerce sur eux la même tutelle que les
porions sur les gamins occupés aux services auxiliaires du
fond. Enfin, dans les fosses importantes, après les derniers
perfectionnements, une création nouvelle a introduit le chef
mécanicien ou chef ajusteur, qui a le soin des machines et
de la chaudière, qui préside, en un mot, à tout ce qui est
mécanisme ou force motrice.
Le tableau des besognes ou spécialités du jour n'est guère
moins étendu, — et il n'est pas moins instructif, — que le
tableau même des multiples travaux dont se compose le tra-
vail du fond.
OUVRIERS PORTÉS AU CARNET DU JOUR
. j [ Chauffeurs.
^, \ yyt rr ' ) Aides-chauffcurs.
-J Chaufferies { ^^ , , ...
j^\ I Nettoyeurs de chaudières.
£ l [ Brouetteurs de cendres.
S5 \ Compresseur | Machinistes.
< j j Ajusteurs.
Forgerons et daubeurs (aides-forgerons).
Charpentiers.
Ateliers ) Scieurs de perches.
Porteurs de bois.
Manœuvres de cour.
Commissionnaires.
N
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168 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
» / [ Basculeurs,
H l ^ ) Wagonniers.
» g \ Carreau W u- • *
« S 1 I Machinistes.
g S i ( Escailleur.
S [^ . ( Manœuvres.
w 1 I Trieurs et trieuses.
Chef de carreau; surveillant de criblage \ chef mécanicien ou chef ajusteur.
III
Vingt-six ou vingt-sept spécialités pour le fond, dix-huit
pour le jour, — en tout quarante-quatre ou quarante-cinq, —
on a maintenant une idée de la complexité du travail dans les
mines. Encore n'avons-nous parlé jusqu'ici que de F exécution,
du travail manuel; mais il est clair que, dans de pareilles
entreprises, une part égale, sinon supérieure, une place
énorme doit être faite à la direction^ au travail iniellecluel. Ces
deux parties, ces deux moitiés du travail sont réciproquement
dans une dépendance si étroite, il y a de l'une à l'autre une
solidarité si certaine et si constante, que ce serait mal con-
naître l'une que de ne pas connaître l'autre. Au-dessus de son
cadre de sous-officiers, la mine a son cadre d'officiers, qui,
sans doute, occupent entre le capital et le travail une position
intermédiaire, mais que Ton a le tort trop fréquent, dans les
milieux ouvriers, de considérer uniquement comme des
représentants du Capital, alors qu'ils se rattachentà bien plus
de titres et par bien plus de liens au Travail, si tant est, — c?
qui fait au moins question, — qu'il faille voir en opposition
et non en coopération le Capital et le Travail.
A vrai dire, c'est le plus haut de ces hauts agents ou de ces
hauts collaborateurs qui, presque seul, représente le Capital
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LES MIMES DE HOUILLE 169
auprès du Travail, comme c'est lui surtout qui représente le
Travail auprès du Capital; c'est en sa personne que s'accom-
plit le passage, rechange de celui-ci à celui-là et de celui-là à
celui-ci, que se fait la fusion, la soudure des deux facteurs
nécessaires de la production.
Le directeur^ naturellement, dirige. Responsable devant le
Conseil d'administration de la Compagnie, il est, en revanche,
investi de pouvoirs très étendus, et beaucoup plus étendus,
parait-il, dans le Nord et le Pas-de-Calais que dans la Loire.
De si grands pouvoirs ne vont guère moins qu'à lui constituer
sur la mine un pouvoir quasi monarchique. Il est, pour l'ex-
pédition des affaires, assisté d'un secrétariat. Les affaires,
c'est-à-dire l'ensemble des affaires; car tout est de son res-
sort, aussi bien le set^îce technique que le sei-vice administratifs
et, dans le service technique, le fond et le jour, aussi bien
que, dans le service administratif, le service commercial, le
contentieux et la comptabilité.
Le service technique se subdivise donc en deux branches : le
fond et le jour. Le service du fond « produit » le charbon, le
remonte au jour, et le livre au client; il le livre, en ce sens
qu il le suit jusqu'à sa mise en wagon. Il recherche, en
somme, et extrait la houille ; tous les bâtiments qui couvrent
le carreau des fosses, toutes les machines qui servent à l'ex-
ploitation, appartiennent au service du fond. Il est mattre
absolu chez lui, dans les installations faites, sauf à s'entendre,
pour les réparations d'entretien, avec le service du jour.
A sa tête est placé un ingénieur en chef y secondé par un
ingénieur principal. L'ingénieur en chef est le grand chef du
travail, qu'il embrasse en sa généralité, en sa totalité; non
seulement le travail présent, qu'il assure, mais le travail à
venir, qu'il prépare; et non seulement le travail qui se fait et
qu'il fait faire, mais encore et plus particulièrement le travail
qui pourra se faire et qu'il fait rechercher. Il établit les prix
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170 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
de revient, recrute et gouverne le personnel, arrête les règle-
ments d'administration intérieure de la mine, est chargé des
rapports avec Tadministration d'État des mines.
h' ingénieur principal est son délégué. Il est préposé aux
travaux spéciaux ; si le prix de revient d'une fosse est mau-
vais, il en Fait la visite ; il veille à l'application des règlements
promulgués par l'ingénieur en chef et à l'exécution des con-
signes données pour les plans inclinés. Il est un peu, — et
toutes distances gardées, — par rapport à l'ingénieur en
chef qu'il double, et dont, au surplus, il dégrossit la besogne,
ce qu'est le surveillant par rapport au porion.
Quant aux ingénieurs divisionnaires ^ ils doublent en haut
l'ingénieur ordinaire, que le chef porion double en bas.
Gomme le chef porion a la -charge et la responsabilité d'un
quartier, chacun d'eux a la charge et la responsabilité d'une
division; et, comme chaque quartier comprend de trois à cinq
tailles, chaque division comprend deux ou trois puits; — pas
plus de trois. Les qualités requises de l'ingénieur division-
naire sont l'expérience du travail et la connaissance du per-
sonnel. Pour l'exécution du travail, quoiqu'il ne descende pas
tous les jours, il est garant de la bonne exploitation de ses
deux ou trois fosses ; et, pour le recrutement du personnel,
sur l'embauchage des ouvriers, l'ingénieur ordinaire propose,
le divisionnaire décide. Il a de plus, au jour, la police des
corons (villages ou plutôt cités ouvrières où sont logés la plu-
part des mineurs] ; il est le chef des gardes entre les mains de
qui repose l'ordre de la mine et de ses alentours ; c'est, par
supplément à ses autres fonctions, le commissaire de police
et le juge de paix de la mine.
Il y à un ingénieur ordinaire par fosse. H veille à la propreté
du charbon extrait de sa fosse, à l'entretien soigneux des
galeries, à la marche régulière des machines du jour. C'est lui
qui doit prévenir les accidents et y parer. Il tend sans cesse à
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LES MINES DE HOUILLE 171
obtenir par un meilleur rendement un meilleur prix de
revient (facteurs inverses : quand le rendement augmente, le
prix de revient diminue, et, quand le rendement diminue, le
prix de revient augmente). Il écoute les réclamations des
ouvriers, et arrange les difficultés courantes, sauf à soumettre
au divisionnaire les grosses difficultés et les réclamations col-
lectives. Pour reprendre une comparaison à laquelle le titre
même de V ingénieur divisionnaire invite, dans Tarmée labo-
rieuse de la mine, le divisionnaire commande une division, et
ringénieur ordinaire une brigade.
Puis viennent les aspirants, les stagiaires^ tout frais émoulus
de l'école (en général TÉcole des mines de Saint-Étienne) .
Pour rinstant, ils n'ont aucun grade, et restent en dehors de
la hiérarchie. Ils sont en expectative, ils attendent. Et, en
attendant, pour s'instruire, ils s'occupent à de petits travaux,
pratiquent ou surveillent des sondages, suivent Tingénieur
ordinaire dans sa visite quotidienne, s'initient au maniement
des machines et des hommes, et à cette partie si importante
d'une si vaste entreprise : la comptabilité. Lorsque leur pro-
fesseur ou leur répétiteur, l'ingénieur ordinaire, s'absente,
ils ne le remplacent même pas. On estime, en effet, que leur
bagage théorique ne saurait suppléer à leur défaut d'expé-
rience; et l'on préfère, pour la durée du congé, s'en rappor-
ter à la longue pratique du chef porion, sous l'œil, qui
regarde d'un peu plus haut, mais plus froidement et plus
sûrement, de l'ingénieur divisionnaire. Ils sont là de précau-
tion, et comme par provision : s'ils y sont depuis un certain
temps, le départ inopiné d'un ingénieur ordinaire quittant la
Compagnie, — le fait n'est pas rare, — peut tout à coup
abréger leur stage; en termes du métier, ce sont des roues de
rechange. Us passent alors ingénieurs ordinaires, — et la roue
se met à tourner.
Sur cette roue, l'ingénieur ordinaire» s'enroule celte cour-
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17Î L'ORGANISATION DU TRAVAIL
roie de transmission du Capital au Travail : le chef porion, le
porion, le surveillant. Ils retrouvent ici leur place : les offi-
ciers de la mine y rejoignent les sous-officiers; et en eux
tous, et par eux tous, le seî-vice du fond est au complet.
Le service du jour a dans ses attributions Tétude et la
construction des bâtiments de la surface, mais les deux ser-
vices du fond et du jour sont, par la force des choses, en une
telle connexité qu'ils ont beau être administrativement sépa-
rés : dans plus d'un cas et sur plus d'un point, ils se touchent
et s'impliquent. C'est ainsi que les aménagements du jour,
nécessaires au service du fond, sont faits d'accord avec ce
service; et c'est ainsi qu'en retour, les réparations impor-
tantes, même au fond, sont faites par le service du jour. Ce
service, celui du jour, n'exige pas moins de cinq ingénieurs,
sous les ordres d'un ingénieur en chef : 1* Vingénieur chef du
bureau des études^ qui est à l'ingénieur en chef du jour ce que
l'ingénieur principal est à l'ingénieur en chef du fond ; 2* Vin-
génieur des travaux du jour ; 3" Vingénieur du chemin de fer de
la Compagnie (pour desservir les usines et les fosses : une
trentaine de kilomètres de voies) ; 4" Vingénieur de V atelier;
5" Vingénieur du lavoir et des fours à coke y avec un ingénieur du
laboratoire pour les essais et les- analyses. A la variété des
tâches à remplir correspond la variété des origines de tous
ces ingénieurs du jour, selon la compétence spéciale qui leur
est demandée : alors que les ingénieurs du fond sortent
presque tous de l'École de Saint-Étienne, eux, ils sortent, les
uns de l'École centrale, les autres d'une école d'arts et
métiers. Tout au sommet, le directeur, qui unit à la direction
de toutes les spécialités du fond celle de toutes les spécialités
du jour, est un polytechnicien. Sous son regard et dans sa
main, il tient tout le travail de toute la mine; et la mine, à
présent, dans l'industrie moderne, ce n'est plus seulement
un trou d'où l'on tire de la houille.
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LES MINES DE HOUILLE 173
On sait, par de curieuses estampes, ce qu'était un puits au
dix-huitième siècle, et précisément vers la naissance de la
^ande industrie moderne, vers 1750. Voici le carreau de la
mine, fermé d'un côté par un mur : on descend dans la fosse
par une fendue, dont Touverture voûtée est à demi béante
dans un coin. Tout près d'elle, le puits d'extraction, avec son
outillage combien sommaire : un jeu de poulies, une chaîne
entre quatre montants, et un manège que tourne mélancoli-
quement un cheval, sur les pas duquel, non moins placide-
ment et mélancoliquement, tourne un homme. Par delà, deux
maisonnettes : l'une à l'usage d'habitation, on le devine aux
quelques fenêtres qui l'éclairent et la décorent; l'autre, dépôt
ou magasin, on le voit au hangar qui lui est accolé. A pas
comptés, un mineur, le pic sur l'épaule, s'avance vers deux
compagnons, l'un assis, l'autre debout, qui devisent de la
pluie et du beau temps, et qui sont deux ouvriers respirant
avant dé descendre, à moins que ce ne soient deux clients que
Ton a priés de prendre patience jusqu'à ce qu'il y ait du char-
bon de remonté. Une voiture chargée s'en va : pas très lour-
dement chargée, car elle n'est attelée que d'un cheval, et qui
piaffe, bien que le charretier, à la mode d'autrefois, ait le
fouet passé en étole autour du cou. Derrière cette voiture, un
crocheteur chemine, appuyé sur son bâton, emportant un sac
sur son dos : par la route tortueuse, montueuse et boueuse
que bordent une demi-douzaine d'arbres rabougris, une autre
voiture arrive, attelée, comme l'autre, d'un seul cheval. C'est
Texploitation au rabais, la vente au détail : dans cette maison
vit le a patron » de la mine avec sa famille, et sous ce hangar
il tient son petit commerce de charbon.
Voici maintenant, dans le même paysage, au pied du même
coteau dénudé, la mine moderne. Sur son carreau bien aplani
et lisse comme un parquet s'allongent et se replient en
courbes les rails de chemins de fer. Les wagons s'y comptent
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174 L»ORGANISATION DU TRAVAIL
par cinquante ou cent à la fois, et les magasins, les bureaux,
les ateliers, les prises d'eau, les postes d'aiguillage s'y dispu-
tent le terrain, dont pas un pouce n'est perdu. Fumée des
usines et fumée des locomotives, halètement rauque, battement
sec et précipité, respiration d'un être formidable, vivant, sous
terre et sur terre, d'une vie prodigieusement pleine. Tout un
peuple s'entasse là, va, vient, remonte, descend; et jamais le
travail ne chôme, ne s'arrête ni ne s'interrompt. La mine
produit et produit, le wagon prend et transporte, l'usine
reçoit et transforme ; — mais ce n'est encore que la moitié
de cette vie débordante et trépidante, car ce n'est pas tout de
produire, de transporter et de transformer, puisqu'on ne pro-
duit, on ne transporte, on ne transforme que pour vendre.
D'où l'utilité, à côté du service technique, fond et jour, —
qui est proprement le service du travail, — d'un service admi-
nistratifs qui est le service du commerce. De ce service com-
mercial un ingénieur est le chef, avec un autre ingénieur
comme auxiliaire ; — deux ingénieurs, parce qu'il faut a con-
naître le charbon »> et que, pour le connaître, il faut être du
métier. Le service commercial traite directement les affaires
aux environs de la mine, mais il étend plus loin et de plus en
plus loin il s'efforce d'étendre ses prises. La mine a son rayon
de vente, déterminé par sa puissance productive d'abord,
puis par la facilité, la rapidité, le bas prix des commu-
nications, par l'orientation des débouchés. Ce rayon de vente,
ce cercle d'activité marchande, est divisé en sections, confiées
chacune à un agent, qui « représente » la mine, — en pre-
nant le mot dans son acception commerciale, — mais qui
cependant n'y est point attaché, n'en est pas, n'est point de
« la famille »» . Le chef du service commercial, quand il a
vendu le charbon, le livre; il le fait embarquer par voie de
terre dans les wagons, et, lorsque la concession est en outre
desservie par un canal, comme c'est le cas pour certaines
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LES MINES DE HOUILLE 175
compag^nies du Nord et du Pas-de-Calais, par voie d'eau, sur
les chalands. Il joint alors à ses fonctions celles de chef du
nvage; il est sous quelques rapports le chef de gare principal
et le maître de port de la Compagnie.
Mais on ne produit pas sans consommer, et la mine, qui
produit abondamment, consomme abondamment aussi. Le
chef (T approvisionnement fait face à ses besoins, fournit ce que
réclament les services du fond et du jour, sur l'avertissement
du chef de magasin, et avec l'aide d'un agent expressément
chargé de l'achat des bois, dont la mine dévore d'énormes
quantités.
Enfin, on ne couvre pas tant d'hectares de terrain, on n'a
pas huit ou dix puits de mine en exploitation, des usines, des
ateliers, un chemin de fer, on n'occupe pas des milliers
d'hommes à toutes sortes de travaux, on n'a pas un domaine
industriel et un domaine agricole, tant de propriétés bâties et
de propriétés non bâties, sans avoir par là même des acci-
dents, des procès, des chicanes et des impôts. Le chef du
contentieux mène et règle tout cela. Et tout cela, comme le
reste, tout aboutit à l'organe central de toute entreprise
grande ou petite, la Caisse, avec les services de la comptabi-
lité. Ailleurs le Travail s'unit, se mêle au Capital : ici, à ce
point central, il se résout en lui.
Ainsi, de cinq à six mille ouvriers, formant quarante-quatre
ou quarante-cinq catégories ; deux grandes branches de ser-
vices : technique et administratif, et, pour le premier, deux,
pour le second, trois ou quatre branches secondaires; un
cadre ou plutôt deux cadres de sous-officiers, du fond et du
jour; une vingtaine, peut-être une trentaine, et davantage
encore, suivant l'importance de la concession, d'ingénieurs
occupés à une dizaine ou à une douzaine de besognes : telle
est la division, la distribution, — je crois que l'on a le droit
de dire Vorganisation du travail dans les mines, car, si le tra-
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176 I/ORGANISATION DU TRAVAIL
vail de la mine, avec toute cette discipline et toute cette hié-
rarchie, avec toute cette coordination et toute cette subordi-
nation, n'est pas organisé (sans préjuger de la solution des
questions pendantes et simplement pour ce qui est du travail
en soi)^ aucun travail dans aucune industrie ne Test et il fau-
drait alors désespérer qu'aucun pût Têtre.
Il reste à voir, pour épuiser sur le premier chapitre ce pre-
mier exemple, comment se répartissent par âge dans les
diverses catégories les ouvriers des mines; quelle est pour eux
Ifit durée du travail, quels en sont le poids et la peine, quelle
en est la rétribution, quelles en sont les conditions, c'est-à-
dire quelle est leur condition, et si vraiment la Cité obscure
est une Cité dolente.
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II
LaGE des ouvriers. LE TEMPS DE TRAVAIL ET LA PEINE
Nous avons dit comment le travail était divisé et organisé
dans la mine, au fond et au jour; combien de catégories d'ou-
vriers s'en partageaient les multiples spécialités ; comment
s'établissait entre eux la collaboration, la coopération néces-
saire, et comment aussi elle s'établissait entre le travail intel-
lectuel ou mental (la main-d'œuvre et la direction) ; comment
enfin se joignaient, se pénétraient et se fécondaient mutuel-
lement les deux créateurs de richesse, le Travail et le
Capital.
H nous faut maintenant montrer comment les ouvriers se
répartissent par âge dans les spécialités diverses; quelle est
la durée, quelle est l'intensité, quelle est la productivité de
leur travail; quelle en est la peine et quel en est le prix;
quelle est la condition de vie que la réunion, que la combi-
naison de toutes ces conditions du travail fait à l'ouvrier dans
les mines de houille.
C'est le moment de ceindre non plus la ceinture de cuir,
mais l'enveloppe d' « indifférence scientifique du naturaliste
qui observe »> ; de dépouiller et de rejeter toute fausse sensi-
bilité, tout romantisme déclamatoire, tout préjugé de classe
ou de milieu, d'éducation ou de situation; de se défendre,
avec une vigilance qui s'exerce sur chaque ligne et sur chaque
mot, des impulsions aveugles, des insinuations sourdes de
l'instinct ou de l'intérêt; de n'avoir ni complaisance envers
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178 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
les uns ou envers les autres, ni prévention contre les uns ou
contre les autres; de ne point regarder aux personnes, mais
seulement, et exclusivement, et impartialement, aux faits. Si
ces faits se traduisent souvent par des chiffres, et s'il en
résulte quelque aridité, on voudra bien nous la pardonner
cependant, en considération de ce qu'il n'y a rien, sans doute,
d'aussi a brutal » qu'un chiffre, mais rien non plus d'aussi
o scientifiquement indifférent » , lorsque, comme nous nous
y obligerons toujours, on les cite, on ne les sollicite pas.
Après la répartition des ouvriers par spécialités, — entre
quarante-quatre ou quarante-cinq catégories, tant du fond
que du jour^ pour les ouvriers des mines de houille, — il
importe de connaître leur répartition par âge; et que de
choses nous y pourrons apprendre; que de conséquences, que
de conclusions nous en pourrons tirer, non seulement statis-
tiques ou philosophiques, non seulement sociologiques, mais
politiques, et de la politique la plus positive, c'est-à-dire
législative !
Retournons d'abord à la mine du Pas-de-Calais qui nous a
servi de principal exemple. Elle occupe en tout un peu plus
de 5,500 ouvriers (exactement 5,647 au commencement de
l'hiver de 1901). Les enfants y entrent dès que la loi le
permet, dès qu'ils ont satisfait à l'obligation scolaire, à treize
ans; les hommes y demeurent, s'ils le veulent, jusqu'à ce que
la vieillesse soit venue, jusqu'à ce que la force s'en soit allée,
sans limite d'âge. De treize ans à quinze ans, s'opère le recru-
tement ; c'est comme la première conscription du mineur;
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LES MINES DE HOUILLE 1T9
sur les 5,647 ouvriers recensés, on compte 370 de ces pupilles
ou enfants de troupe. De quinze à vingt ans, la proportion
8 accroît rapidement : elle atteint presque le cinquième de
Teffectif (1,051 sur 5,647). Puis arrive le service militaire, et
naturellement, de vingt à vingt-cinq ans, le chiffre fléchit. Il
ne reste à la mine que les dispensés à différents titres : avec
ceux qui ont été libérés au bout d'un an de service ou ren-
voyés dans leurs foyers, les trois ans accomplis, ils sont à
peine 800 (781). Mais la vingt-cinquième année a sonné : le
jeune homme est un homme, il a fondé une famille à laquelle
il faut qu'il apporte le pain quotidien ; le contingent ouvrier,
de vingt-cinq à trente ans, se relève ; la mine reprend à peu
près tout ce qu'elle avait prêté, regagne à peu près tout ce
qu'elle avait perdu : pour 1,051 ouvriers de quinze à vingt
ans, en voici 1,006 de vingt-cinq à trente ans; on voit qu'il
n'y a guère de manquants au contre-appel.
Serait-ce que ce pays noir, comme l'autre, a son charme
dont on ne se déprend pas aisément, ou bien ce travail sou-
terrain serait-il moins dur et mieux rétribué qu'on n'a cou-
tume de le dire? Pour le moment, il suffit de constater que le
raineur en général demeure fidèle à la mine ; plus fidèle peut-
être que toute autre espèce d'ouvrier, au lendemain de la crise
qu'ouvre dans la vie de chacun Tâge du service militaire;
d'autres ne reviennent pas, il revient, et c'est le moment où
il s'attache. D'auxiliaire, il passe titulaire ; d'aide, piqueur, —
il reçoit le pic et il frappe, — ouvrier à veine , et associé ou
compagnon d'une taille. Il est à présent ouvrier fini, mineur
parfait.
Jusque-là, sauf la dépression, entre vingt et vingt-cinq ans,
dont la cause visible est l'accomplissement du devoir mili-
taire, la proportion, par périodes de cinq ans, n'a fait qu'aug-
menter, ou du moins s'est maintenue. De quinze à vingt ans,
d'une part, et, dç Tautre, de vingt-cinq à trente, il semble que
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180 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
la population ouvrière de la mine batte son plein et prenne
son niveau. Mais, à partir de là, elle baisse et, de cinq années
en cinq années, la série va être continuellement décroissante
(780 ouvriers de trente à trente-cinq ans; 642, de trente-cinq
à quarante ; 491 , de quarante à quarante-cinq; 290, de qua-
rante-cinq à cinquante; 189, de cinquante à cinquante-cinq;
et 47 seulement au-dessus de cinquante-cinq ans).
Si maintenant, au lieu de compter par années d'âge, on
compte par années de services, la série décroissante est abso-
lument constante et ininterrompue : pas la moindre exception
à la règle, pas le moindre arrêt sur la pente; ni rebrousse-
ment de chemin, ni redressement de courbe. Sur les-5, 647 ou-
vriers considérés, plus de la moitié, près de 3,000 (2,995),
ont de 0 an (moins d'un an) à cinq ans de services; de cinq à
dix ans de services, la chute est brusque, si brusque qu'on en
est étonné et que Ton craint de voir effacé le signe de fidélité
au métier que paraissait donner le retour de l'ouvrier, à sa
libération du service militaire. Tout à coup, le nombre tombe,
si Ton peut ainsi dire, de plus de trois fois, de presque quatre
fois sa hauteur : pour 2,995 ouvriers ayant de moins d'un an
à cinq ans de services, il n'y en a plus que 849 ayant de cinq
ans de services à dix ans. Mais peut-être n'est-ce là qu'une
infidélité à la mine ou plus exactement à cette mine, à la
compagnie de B..., et n'est-ce pas l'abandon du métier; le
point mériterait d'être éclairci. Dans tous les cas, une consta-
tation doit être faite, très intéressante et même très impor-
tante, quoique peu réjouissante : c'est que l'ouvrier mineur
(au moins dans le bassin du Nord et du Pas-de-Calais, où les
concessions sont voisines à se toucher) n'est pas « enraciné »
au sol dont il fouille les entrailles : comme l'ouvrier de tant
d'autres industries, il est, au contraire, en grande partie,
déraciné, mobilisé; la mine aussi a ses passants, ses chemi-
neaux, son armée roulante.
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LES MINES DE HOUILLE iSi
L'épreuve faite, — et elle se fait entre cinq et dix ans de
services, — la proportion met ensuite dix ans à diminuer
d'environ de moitié (849 ouvriers avaient de cinq à dix ans de
services, on n'en trouve que 451 ayant servi de quinze à
vingt ans), et peu à peu la décroissance s'accélère : pour les
dix années qui vont de vingt à trente ans de services, elle est
de plus de moitié (187 ouvriers ayant de vingt-cinq à trente
ans de services, contre 451 qui avaient de quinze à vingt ans).
Puis ce n'est plus par dix années que le chiffre se dédouble,
mais par cinq : 187 ouvriers sont de vieux serviteurs de la
Compagnie, à vingt-cinq ou trente ans de services; mais, de
plus vieux que ceux-là, il n'y en a que 92 à trente ou trente-
cinq ans, 47 à trente-cinq ou quarante ans de services : et, de
tout à fait vieux, des patriarches de la mine, au-dessus de
quarante ans de services, on n'en compte plus, — il n'est ni
long ni difficile de les compter, — que 1 8 sur 5,647 ouvriers ;
deux ou trois sur mille.
Or, comme l'ouvrier peut entrer enfant à treize ans, il
pourrait avoir quarante ans et plus de services à la mine avant
d'être un vieillard, vers la cinquante-cinquième année. Mais,
d'ouvriers ayant en fait quarante ans de services, on vient de
voir qu'ils sont 18, sur les 5,647 de la Compagnie de B..., et
d'ouvriers ayant cinquante-cinq ans ou plus de cinquante-
cinq ans d'âge, on se rappelle qu'ils sont 47 : deux ou trois
sur mille pour quarante ans de services; sept ou huit sur
mille pour cinquante-cinq ans d'âge.
C'est une donnée arithmétique qu'il ne sera pas permis de
négliger, le jour où l'on sera résolu à assurer par une loi
définitive une retraite équitable et convenable aux mineurs.
Je dis : par une loi définitive, et c'est-à-dire définitive autant
qu'une loi peut l'être, mais c'est-à-dire aussi que, par des lois
antérieures, le principe est déjà posé. C'est-à-dire encore que,
tant qu'il s'agissait de poser le principe, la discussion était
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18Î L'ORGANISATION DU TRAVAIL
libre, mais que, le principe admis, elle est liée, car on pose
des principes, mais les chiffres se posent, posent les faits, et
imposent les conditions des faits. On peut, — ou Ton pou-
vait, — ne pas faire de loi sur la retraite des ouvriers
mineurs; mais, si Ton en fait une, on ne peut pas se sous-
traire à ces conditions des faits, dont la première est que fort
peu, infiniment peu d'ouvriers dépassent ou atteignent, à la
mine, Tâge de cinquante-cinq ans; et il en faudra bien tenir
compte pour éviter que la loi qu'on veut faire ne se tourne
en une dérision (1).
Il en est dans le bassin de la Loire comme dans le bassin
du Nord. La Compagnie de M... et de la B... occupe, en iine
de ses divisions, 1,700 ouvriers. Jusqu'ici nous avons pris le
personnel tel quel et en bloc, ouvriers du fond et du jour
confondus. Pour la mine de M... et de la B..., un tableau,
minutieusement et ingénieusement dressé, nous meta même
de distinguer. Sur 1,310 ouvriers du fond ou de l'intérieur,
au mois de septembre 1901, 57 étaient âgés de dix-neuf ans;
49 de vingt; 42 de vingt et un. Le service militaire interve-
nait alors, et il n'y avait plus que 24 ouvriers du fond âgés
de vingt-deux ans, 33 âgés de vingt-trois ans. Après quoi,
s'opérait le retour à la mine et la proportion remontait, par
40 à vingt-quatre ans, jusqu'à 54 à vingt-cinq et 57 à vingt-
six. C'était le maximum, et d'ailleurs cette période quinquen-
nale de vingt-cinq à trente ans marque tout entière des
maxima : 47 ouvriers de vingt-sept ans, 46 de vingt-huit,
43 de vingt-neuf, 43 de trente; les périodes quinquennales
qui suivent, trente à trente-cinq ans, trente-cinq à quarante,
quarante à quarante-cinq, quarante-cinq à cinquante, cin-
(1) 11 y a lieu pourtant de tenir comple, pour la valeur et la portt^e à attri-
buer à cette observation, du fait que la Compagnie de B... est relativement
récente, et qu'elle sVst développée si rapidement en moins d'un demi-siècle
qu'il est difficile de com|»arer son personnel d*alors à son personnel d*aujour-
d'hui : ce ne sont ni lest mêmes chiffres, ni les mêmes hommes.
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1
LES MINES DE HOUILLE 183
quante à cinquante-cinq, sont, au contraire, en décroissance
de plus en plus accusée, et que, d'une façon générale, on peut
rendre en disant que tous les cinq ans le nombre s'abaisse
d'une dizaine : par exemple, de trente-cinq à quarante ans, ce
nombre commence encore par un 3 (H2 ouvriers de quarante
ans); de quarante à quarante-cinq, il commence par un 2
•26 ouvriers de quarante-quatre ans) ; à quarante-cinq ans, il
commence par un 1, et oscille, jusqu'à cinquante-cinq, entre
une et deux dizaines (17 ouvriers de cinquante ans, 15 de
cinquante-deux ans); à cinquante-cinq, il dépasse à peine la
dizaine (11 ouvriers de cinquante-cinq ans) ou la complète à
peine (10 de cinquante-six ans) et, dès la cinquante-huitième
année, il s'en faut de moitié, puis de plus de moitié, puis de
bien plus de moitié, puis de presque tout, qu'il ne la com-
plète... Au total, quarante ouvriers ayant plus de cinquante-
cinq ans (le plus âgé en avait soixante-neuf, et il était seul de
son espèce) sur l,310ouvriers du fond. Pourétre moins faible
que dans le Pas-de-Calais, — et la raison en doit être quelque
circonstance de race ou de milieu, — la proportion demeure
néanmoins très faible (environ 3 pour 100). Notre conclu-
sion, loin d'en être infirmée, n'en est que confirmée : il y a
là, dans la Loire comme dans le Nord et le Pas-de-Calais, une
condition des faits dont une législation qui ne se résigne point
à être une mystification ne saurait ne pas tenir compte.
Et ainsi pour les ouvriers du jour ou de l'extérieur comme
pour les ouvriers de l'intérieur ou du fond. Les plus gros
chiffres sont 15 sur 390 à dix-neuf ans; 17 à vingt-cinq ans,
maximum qui ne se retrouve plus; au-dessus de cinquante-
cinq ans, 34 ouvriers seulement t soit un peu moins de 9
pour 100. Et ainsi pour les années de services comme pour les
années d'âge. On compte 131 ouvriers du fond sur 1,310 et
63 ouvriers du jour sur 390 ayant moins d'un an de services ;
135 ouvriers du fond et 39 du jour ayant un an de services;
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184 L'ORGAiSISATION DU TRAVAIL
on n'en compte que 57 du fond et 11 du jour en ayant cinq
ans; 39 et 11 en ayant dix ans; 24 et 5 en ayant vingt ans;
21 et 5 en ayant trente ans; 8 et 2 ayant quarante ans ou
plus de quarante ans de services; moins de deux pour cent
qui dépassent trente ans, moins d'un pour cent qui dépassent
quarante. Et pour les ouvriers du jour comme pour ceux du
fond, tirée des années d'âge ou des années de services, notre
conclusion tient toujours.
Elle tient pour toute la France, pour tout l'ensemble de
l'industrie minière en France. Le ministère des Travaux
publics a bien voulu nous communiquer un relevé, — un peu
vieilli, il est vrai, puisqu'il date de 1885, mais officiel et éta-
bli sur enquête poursuivie par l'administration des Mines (1),
— d'où il appert que cette conclusion peut être étendue et
généralisée très légitimement. En ce temps-là, il y a dix-sept
ans, les 124,327 ouvriers mineurs de France se répartissaient
ainsi : ouvriers du fond ou de l'intérieur, 89,209, soit 71,75
pour 100; ouvriers du jour ou de l'extérieur, 35,118, soit
28,25 pour 100. Pour les ouvriers du fond, et sur tout l'en-
semble de la population minière, c'était de seize à vingt ans
et de vingt-six à trente (comme nous l'avons déjà remarqué
plus particulièrement dans le Pas-de-Calais et dans la Loire)
que les proportions étaient les plus fortes : de seize à vingt ans,
13,296 ouvriers, soit 14,90 pour 100; et de vingt-six à trente,
13,242 ouvriers, soit 14,85 pour 100 (le niveau repris). Pour
les ouvriers du jour, 5,555, 15,80 pour 100, de seize à vingt
ans, et, de trente et un à trente-cinq, 4,003, 11,40 pour 100.
Pour les uns et pour les autres, au-dessus de cinquante-
cinq ans, la proportion tombe si brusquement qu'on peut
dire qu'elle se précipite : ouvriers du fond, de cinquante-six
à soixante ans, 2,80 pour 100; puis, de cinq ans en cinq ans,
(1) Voyez Annales des Milles^ 1885, p. 352.
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LES MINES DE HOUILLE 185
jusqu'à quatre-vingt-cinq ans, successivement 1,05, 0,55,
0,14, 0,015, 0,005 pour 100 : quasiment rien. Ouvriers du
jour, même marche, même descente : 4,70, 2,30, 1,24,
0,40, 0,185, 0,025 : ici Ton touche le néant, marqué par
deux ou trois zéros. Quoi d'étonnant, d'ailleurs^ à quatre-
vingt-cinq ans? Il ne reste que 1 1 ouvriers (3 du fond et 8 du
jour) sur environ 125,000. Mais cela, ce n'est point le sort du
mineur, c'est la loi de l'homme. Sur 100 hommes de toute
profession et de toute situation sociale, combien en reste-t-il
à quatre-vingt-cinq ans? Étudiant, en vue de dispositions
législatives possibles, la condition de l'ouvrier des mines, ce
qu'on ne doit pas oublier, c'est que, dès l'âge de cinquante-
cinq ans, les ouvriers du fond ne sont plus que dans une
proportion de 4,85, et ceux du jour, dans une proportion de
6,60 pour 100, qui vont sans cesse s'abaissant jusqu'aux
approches les plus voisines de rien du tout.
Tels étaient les chiffres, tels étaient les faits en 1885; et il
semble que, dejpuis lors, grâce aux perfectionnements de l'ou-
tillage, la, situation se soit améliorée : tandis qu'en 1885, la
proportion des mineurs de cinquante-six à soixante-cinq ans,
ouvriers du fond et du jour confondus, était de4,70 pour 100,
celle des mineurs de cinquante-cinq à soixante-quatre ans
aurait été, en 1896, de 6,11 pour 100; mais, à soixante-cinq
ans et au-dessus, la proportion était, en 1896, de 1,51
pour 100, comme elle était, en 1885, de 1,40 pour 100, de
soixante et un à soixante-cinq ans : progrès imperceptible, si
même il y a progrès, car la dernière statistique s'applique aux
tt mines et minières » , non pas seulement aux mines de
houille; et peut-être les données ne sont-elles pas rigoureuse-
ment comparables (I) . On a donc le droit d'ajouter : tels sont
(1) Résultais statistiques du recensement des industries et professions (dénom-
brement général de la population au 29 mars 1896), t. IV, Résultats gêné-
raux^ 1901 ; p. icil.
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186 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
encore les chiffres, tels sont encore les faits, telles sont,
exprimées par les chiffres, les conditions des faits, et telle est
la condition qui domine et résume toutes les autres; la mine
ne carde guère, quand elle les garde, au-dessus de cinquante-
cinq ans, que 5 ou 6 pour 100 de ses ouvriers; souvent
beaucoup moins, jamais plus (1). Dans mes notes, prises sur
place, je retrouve ces quelques lignes : « L'ouvrier du fond,
qui descend comme gamin à Tâge légal, après 13 ans, et qui,
de grade en grade, devient aide, puis piqueur, est en général
« usé » vers quarante-cinq ans. On peut accepter cet âge de
quarante-cinq ans comme âge-limite du travail chez le mineur
bouilleur, bien que certains ouvriers l'atteignent et le
dépassent, c'est-à-dire, ici, travaillent jusqu'à cinquante ans,
cinquante-cinq et même au-dessus. Mais certains ouvriers seu-
lement, w
II
Aprésent, poursavoir, — et sans doute il n'est pas inutile de
le savoir, — si le métier de mineur o use » l'homme particu-
lièrement vite, et, dans le cas où il en serait ainsi, avant d'en
rechercher les causes et de dire pourquoi il est particulière-
ment dur, jetons un coup d'œil sur les chiffres par où s'ex-
priment ces mêmes conditions des faits en d'autres profes-
(i) C'est la même proportion, environ 5 pour 100 d'ouvriers de cinquante-
cinq ans et plus, qui ressort des Observations pré^entéeSy au nom du Comité cen-
Irai des houillères de France, a la Commission d^assurance et de prévoyance
sociales^ le 26 novembre 1901, au sujet du projet de loi tendant à ramélioration
des retraites des ouvriers mineurs et de la proposition de loi de M. Odilon Bar-
rot, ten lant à modiKer la loi du 29 juin 1894-. — Décembre 1901. — Les
chiffres absolus étaient 6,904 ouvriers de cinqoaniç-cinq ans et au-dessus, sur
143,549 mineurs dans les cinq bassins houillers du Nord et du Pas-de-Calais, de
la Loire, du Gard et du Sud-Est, du Centre et du Sud-Ouest.
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LES MINES DE HOUILLE 187
^ sions ou métiers de la grande industrie. De cinquante-cinq à
} soixante-quatre ans, contre 6,11 pour 100 de mineurs-houil-
leurs, on trouve 7,93 pour 100 d'ouvriers de la métallurgie ;
6,19 pour 100 d'ouvriers occupés au travail du fer, de Tacier,
des métaux divers (avec la construction mécanique); 7,71
pour 100 d'ouvriers occupés au travail « des pierres et terres
au feu » (comprenant les verreries et les fabriques de faïence
et de porcelaine); 8,81 pour 100 d'ouvriers des industries
textiles proprement dites, etc. (I). Aucune de ces professions,
qui sont celles que considère principalement notre enquête,
ne donne donc, dès l'âge de cinquante-cinq ans. une propor-
tion aussi faible que le métier de mineur. Mais, à soixante-
cinq ans et plus, la différence, l'écart est plus sensible encore.
Contre 1,51 pour 100 d'ouvriers des mines de houille, on
trouve 2,62 pour 100 d'ouvriers de la métallurgie; 2,30 d'ou-
vriers du fer, acier, construction mécanique; 2,83 d'ouvriers
des verreries, faïenceries, etc., 3,88 d'ouvriers des industries
textiles. Ce sont là encore des chiffres et des faits ; on ne force
pas leur signification en disant que le mineur-houilleur vieillit
si vite qu'il ne vieillit pas longtemps; que, de tous les
ouvriers, ou de presque tous (2), il est celui qui vieillit le
moins dans le métier.
Deux facteurs peuvent contribuer à rendre un travail épui-
sant : sa durée, son intensité; autrement dit : le temps con-
(1) Dans les Observations présentées à la Commission du travail de la Chambre
(p. 20-21), le Comité central des lioiiillcres de France fait la comparaison avec
les carrières, qui donnent, pour ce même âge de 55 à 64 ans, 10,21 pour 100
des ourriers; l'agriculture, qui donne 4,43; l'industrie (?), qui donne 7,04; le
commerce, qui donne 4,85; et il tire argument de ce que le commerce ne donne
que 4,85 et Tagriculture que 4,43. — Nous avons cru plus juste, ou plus métlio-
dique, de comparer avec les autres industries sur lesquelles doit porter de |>lus
près notre enquête et qui, sans ressembler aux mines, s'en rapprochent pourtant
plus que l'agriculture et le commerce.
(2) Aa-dessous, l'on ne peut guère citer que les ouvriers employés à la « taille
de pierres précieuses » , 0,92 pour 100, à soixante-cinq ans et plus ; les ouvriers
des industries de «transport», 1,33 pour 100; la catégorie d'employés clas8(^s
sous la rubrique, pas très claire, de « soins personnels • , 0,57 pour 100.
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188 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
tinu pendant lequel il s'exerce, l'effort soutenu qu'il exige.
Ajoutons-y tout de suite les circonstances plus ou moins favo-
rables du milieu où ce travail est exécuté. Pour les mines de
houille, est-ce son intensité, sont-ce les circonstances du
milieu, est-ce l'un de ces facteurs tout seul, est-ce la combi-
naison de deux d'entre eux ou des trois réunis, qui rend la
profession si fatigante, si déprimante, que l'ouvrier n'y
vieillit pas, y vieillit moins que dans d'autres?
Premièrement, est-ce le temps de travail? Aux mines de
B... (Pas-de-Calais), le travail se fait, si l'on veut, à deux
postes, mais ce ne sont pas, comme en Westphalie, deux
« postes producteurs » . Le poste du matin seul est vraiment
« producteur » , on s'attache à faire rendre à son travail tout
ce qu'il est capable de donner comme production et comme
entretien. Au deuxième poste on ne demande pas de produc-
tion, on ne demande que l'entretien des galeries principales
de roulage, et, au besoin, un coup de main pour pousser les
travaux urgents. On n'y met d'ailleurs que le nombre d'ou-
vriers strictement indispensable, et il y a, entre les deux
postes, une très grande inégalité, puisque le premier, celui
du matin, comprend 86 pour 100 du personnel, et le second,
celui du soir, rien que 14 pour 100. Le premier poste des-
cend de quatre à cinq heures du matin, pour remonter à
partir de une heure et demie après midi ; le second descend à
trois heures après midi pour remonter à onze heures et demie
du soir. Chaque poste est donc au travail, ou plutôt chaque
poste est dans la fosse pendant huit heures et demie ou neuf
heures chaque jour.
Neuf heures, c'est, à peu de chose près, la durée moyenne
de la présence dans les mines de combustibles, telle qu'elle
est établie d'après l'enquête à laquelle fit procéder en 1901
l'administration des Travaux publics, sur la demande de la
Commission du travail de la Chambre des députés chargée
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LES MINES DE HOUILLE 189
d'examiner la proposition de loi de M. Basly et plusieurs
de ses collègues tendant à limiter à huit heures au maximum
la journée de travail dans les mines (1). Du moins, c'est, à
peu de chose près, la durée moyenne de la présence au fond,
pour les arrondissements minéralogiques d'Arras (9 h. 12) et
de Douai (9 h. 14), pour le bassin houiller du Nord et du
Pas-de-Calais. Si, sur un autre point, Farrondissement miné-
ralogique de Ghambéry, cette moyenne descend d'une quin-
zaine de minutes encore (8 h. 55), partout ailleurs elle est ou
égale (Le Mans, Marseille, 9 h. 12) ou supérieure (Toulouse,
9 h. 20, Chalon-sur-Saône, 9 h. 31, Saint-Étienne, 9 h. 41,
Bordeaux 10 heures, Clermont-Ferrand 10 h. 04, Nancy
10 h. 06, Poitiers 10 h. 07, et Alais 10 h. 30.) — En somme,
pour 111,160 ouvriers sur les 115,000 environ qui, suivant
les statistiques, formaient en 1900 reffectif complet des
(i) Chambre des députés, septième législature, session extraordinaire de 1901.
Annexe au rapport de M. Odilon Barrot, tableau IV. Durée moyenne de la pré-
sence dans les mines et carrières, p. 58.
C'est également ce qui ressort d*un autre tableau que nous communiquent,
avec une obligeance dont nous ne saurions trop les remercier, M. le directeur
{jénéral et MM. les ingénieurs en chef de la mine de B.., et que nous analyse-
rons sommairement, ne pouvant le reproduire tel quel.
Hour les ouvriers du fond, le poste du matin (ouvriers proprement dits) des-
cend, comme on Ta vu, de 4 à 5 heures et remonte de 1 h. 30 à 2 h. 30 de
l'après-midi. Présence totale 8 h. 30. — Le poste du soir descend de 2 h. 40 à
3 heures; il remonte de 11 h. 30 à 11 h. 50. Présence totale 8 h. 30. Les
ouviiers à trois postes descendent à 6 heures du matin, 2 heures du soir,
10 heures du soir et remontent respectivement à 2 heures du soir, 10 heures
du soir et 6 heures du matin. Présence 8 heure!*. Les ouvriers a quatre postes
(cas très exceptionnel) descendent à 6 heures du matin, midi, 6 heures du
soir, minuit, pour remonter respectivement à 2 heures du soir, 10 heures du
soir, 6 heures du matin, 2 heures du soir. Présence 8 heures, 10 heures,
12 heures et 14 heures. H n*y a pas de règles pour la descente et la remonte :
les ouvriers entrent dans la cage au fur et à mesure qu'ils se présentent.
Pour les ouvriers du jour ^ les moulineurs vont de 5 h. 15 à 4 h. 15, présence
11 heures; les trieurs ou trieuses^ de 5 h. 30 à 3 h. 30, présence 10 heure?; les
mécaniciens et chauffeurs vont de A heures du matin à 2 heures du soir, de
2 heures à 10 heures du soir, de 10 heures du soir à 6 heures du matin, présence
8 heures; les aides-chauffeurs, de 6 heures a 4 heures, présence 10 heures; les
aides-mécaniciens, ouvriers d'état, manœuvres, vont de 6 heures à 6 heure.<î;
durée totale de leur présence 12 heures.
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190 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
ouvriers du fond, la durée moyenne, générale à toute la
France, serait ou aurait été de 9 h. 27.
D'autre part, une seconde enquête, non moins officielle,
celle dont l'Office du travail a fait connaître les résultats, il y
a cinq ou six ans, sous le titre : Salaires et durée du travail
dans r industrie française, donnait comme durée moyenne du
travail journalier dans les mines non pas même 9 h. 27,
mais 9 h. 14. En analysant, en décomposant les éléments de
cette moyenne, on voyait que douze entreprises minières,
employant 8,860 ouvriers, travaillaient 8 heures ou moins
de 8 heures; 31 entreprises, avec 53,593 ouvriers, travail-
laient de 8 à 9 heures; 17, avec 11,672 ouvriers, de 9 à
10 heures; 2, avec 2,448 ouvriers, de 10 à II heures :
aucune entreprise, et pas un ouvrier, au-dessus de
1 1 heures (I).
Par arrondissements administratifs, le temps de travail
variait entre 8 heures (Saint-Élienne, Forcalquier, Aix) ;
8 h. 1/4 (Laval) ; 8 h. 1/2 (Béthune, Douai, Guéret) ; 9 heures
(Valenciennes, Lure, Chalon-sur-Saône, Nevers, Montluçon,
Ambert, Brioude, Grenoble, Villefranche, Albi, Béziers, An-
cenis); 9 h. 1/4 (Autun) ; 9 h. 1/2 (Saint-Jean-de-Mau-
rienne); 9 h. 3/4 (Alais) ; 10 heures (Vienne, Largentière,
Fontenay-le-Gomte, La Flèche); 10 h. 1/2 (Mirecourt et Cha-
rolles) (2).
Par importance d'entreprises, évaluée selon le nombre des
ouvriers, et par régions tout à la fois, la durée moyenne du
(l) Office du travail, Salaires et durée du travail dans Vindustiie française^
t. IV, Résultats généraux, 1897, tableaux IV (p. 38-39) et IX (p. 64-65). H
faut noter qu*au tableau IV, dressé par groupes et non par sous-^rroupes d'indus-
tries, les K mines » comprennent non seulement les « mines de combustibles « ,
mais toutes les autres. De là sans doute la différence dans l'estimation de la durée
moyenne du travnil journalier par rapport à l'enquête faite en 1901 par le minis-
tère des Travaux publics. Même observation pour les différences qu'accuserait
aussi le tableau X (p. 74-75) par rapport au tableau IX.
\^) Salaires et durée du travail, t. IV, tableau XII-XIU, p. 78-79.
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LES MINES DE HOUILLE 191
travail provoque une observation intéressante, qui ressortira
plus clairement des dispositions d'un tableau :
INDUSTRIBS DUnit MOYENNE DU TRAVAIL JOURNALIER
. suivant que les établisscmenu
ont un nombre d'ouvriers
RÉGIONS ' — ■
I n m IV V
M- é(;al ou de 600 de 100 de 26 De 1
"** supérieur à à à à
de à 1.000 999 499 90 Si
combustibics Heures Ueurcs Heures Heures Heures
Nord et Pas-de-Calais. 8 3/4 9 1/4 9 1/2 n
Est 8 3/4 » 9 » 10 1/2
Centre 9 9 1/4 9 1/2 10 »
Sud 9 3/4 9 1/2 10 »» »
Sud-Est n 8 1/2 10 9 1|2 »
Bouches-du-Rhône. • » 8 1/4 8 1/2 » »
On le voit, plus l'entreprise est importante, plus grand est
le nombre des ouvriers qu'elle emploie, et plus la durée du
travail diminue ; au contraire, moins elle occupe d'ouvriers,
et plus la durée du travail augmente. Gela, pour ainsi dire, en
règle absolue et sans exception (deux dérogations seulement :
région du Sud, établissements de 1,000 ouvriers, 9 h. 3/4, de
400 à 999 ouvriers, 9 h. 1|2, différence un quart d'heure ;
région du Sud Est, établissements de 100 à 499 ouvriers,
10 heures, de 25 à 99, 9 h. l|2, différence une demi-heure).
Ces exceptions disparaissent même et ces différences s'effacent,
si Ton embrasse d'un coup d'oeil, et sans distinguer entre les
régions, l'ensemble de l'industrie minière. La règle passe alors
en axiome : la durée du travail dans les mines de combustibles
est en raison inverse de l'importance de ces mines mesurée au
nombre des ouvriers ; ou bien : la durée de travail dans les
mines augmente à mesure que le nombre des ouvriers
diminue : établissements de 1,000 ouvriers ou plus et de 500
à 999 ouvriers, 9 heures; établissements de 100 à 499 et de
25 à 99 ouvriers, 9 h. 1/2 ; au-dessous de 25 ouvriers.
10 h. 1/2. Et c'est encore là une constatation à retenir.
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19J L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Nous ne parlerons pas longuement du travail de nuit, bien
que, contre 11 entreprises, occupant 5,727 ouvriers, où Ton
ne travaille jamais la nuit, Tenquête ait relevé 30 établisse-
ments miniers, avec 37,788 ouvriers, où la production est
continue; et, parmi les mines de combustibles où se pratique
le travail de nuit sans que la production soit continue,
19 entreprises, occupant 31,496 ouvriers, dont le personnel
travaille, en tout ou en partie, la nuit complète pendant tout
ou partie du temps de production. Pour les mines de houille,
surtout pour les plus importantes, pour celles qui emploient
le plus grand nombre d'ouvriers et qui représentent vraiment
la grande industrie minière, cela signiBe simplement ou que
le travail se fait à plusieurs postes toute Tannée, là où la pro-
duction est continue, ou que, là où elle n'est pas continue, à
certaines époques de l'année, les postes sont multipliés. Mais,
dans la très grande majorité, dans la presque unanimité des
cas, et sauf des coups de presse tout à fait extraordinaires, les
mêmes hommes ne travaillent pas jour et nuit. Qu'ils la
fassent le jour, ou qu'ils la fassent la nuit, ils ne font que leur
journée de 8, 9 ou 10 heures, et peut-être le mineur, habitué
au travail dans la nuit perpétuelle, oublie-t-il assez aisément
si ses 8, 9 ou 10 heures sont une journée de jour ou une
journée de nuit.
Nous ne parlerons pas non plus des heures supplémentaires,
parce que des 60 établissements, avec 80,000 ouvriers environ,
observés par l'enquête, plus de la moitié (38 établissements,
occupant près de 45,000 ouvriers) les ignoraient complète-
ment. 11 n'y avait que 2 entreprises, avec 8,161 ouvriers, où
l'on en fît à des époques régulières, 20, avec 27,264 ouvriers,
où l'on en fît à toute époque suivant les besoins. Dans une
seule entreprise, la durée maxima du travail journalier, y
compris ces heures supplémentaires, avait dépassé 14 heures;
et si, pour 13 autres établissements, cette durée n'a pu être
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LES MINES DE HOUILLE 193
connue, — ce qui laisserait à penser, — dans 3 entreprises,
occupant environ 9,500 ouvriers, elles avaient été payées, en
toutou en partie, à un tarif supérieur au tarif normal (1) .
Qu'on ait bien garde, du reste, en tout ce qui précède, de
ne pas prendre indifféremment Tune pour Tautre ces expres-
sions : heures de présence, heures de travail. Aux mines de
B... (Pas-de-Calais), le mineur, descendu entre 4 et 5 heures,
«fait briquet» — faire brî(]uet,c est le « casser la croûte » de
nos ouvriers parisiens, — quand 9 h. 30 arrivent : il y gagne
de 30 à 45 minutes de repos (2). Mais, du temps de présence
au fond, pour avoir le temps de travail effectif, il y a autre
chose à déduire. Dans le Mémoire présenté par les propriétaires
de houillères à la Commission du travail de la Chambre des
députés, le 6 novembre 1901, on traçait ainsi la journée de
l'ouvrier mineur, des diverses catégories d'ouvriers dans les
mines de houille :
« Piifueurs [ouvriejs à la veine) . Pour descendre au fond y les
piqueurs avec leurs aides arrivent entre 4 et 5 heures du
matin; les uns sont en habit de mine, d'autres, de plus en
plus nombreux dans les installations nouvelles, revêtent le
costume de mine dans une salle chauffée qui leur est préparée
à cet effet ; ils défilent devant la lampisterie où se font en
même temps la remise de la lampe et le contrôle de l'entrée;
puis, par groupes de douze, seize ou vingt, ils s'engagent
dans la cage, qui les descend en quelques minutes au fond.
De l'accrochage du fond, chaque groupe se dirige, par les
travers-bancs, les galeries du fond, puis finalement par les
(i) Note delà direction générale des mines de B... : u Des heures supplémen-
taires toni rarement demandées aux ouvriers. Pour les redoublâmes, on compte
toujours un poste supplémentaire à l'ouvrier. Les longues coupes n'ont lieu
habituellement que pendant la quinzaine de Sainte-Barbe; pendant cette période,
le commencement de la remonte du poste du matin est fixé à 4 heures du soir. »
(2) En outre, on peut compter de 5 à 10 minutes de repos avant le commen-
cement du travail, et de même, à la (in; soit, pour ces deux repos, un quart
d'heure environ.
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194 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
plans inclinés ou cheminées, vers le chantier où les outils
sont restés depuis la veille. Suivant la distance horizontale à
parcourir et la hauteur à remonter, il faut de 30 à 40 minutes
pour arriver au chantier (1) .
u Une fois rendu, chaque ouvrier reprend ses outils, sonde
le toit pour voir si aucune plaquette ne menace de tomber,
s'assure de la solidité des bois placés par lui la veille ou par le
boiseur dans la nuit ; puis, après ces quelques minutes, trois
quarts d'heure ou une heure après son arrivée à ToriBce du
puits, le mineur commence à abattre le charbon... »
Et voici la journée du piqueur ou de V ouvrier à la veine :
« Descente vers 4 h. 1|2;
H Arrivée au chantier vers 5 h. 1|4 ou 5 h. 1/2 ;
« Travail de 5 h. 1/2 à 8 heures (soit 2 h. 1/2) ;
tt Déjeuner [briquet) de 8 heures à 8 h. 1/2 (ailleurs, vers
9 heures) ;
» Travail de 8 h. 1/2 à 1 heure (soit 4 h. 1/2);
» Retour vers le puits et remontée de 1 heure à 2 heures.
u 11 y a donc, dans lé Nord, 9 heures à 9 heures et demie
(en moyenne 9 heures un quart) de présence au fond et, sur
ce temps, 7 heures à 7 heures et demie de travail effectif.
« Remonté au jour, lavé, habillé, le mineur dine vers
3 heures et jouit de quelques heures de liberté jusqu'à
7 heures, où il soupe pour se coucher après. »
(1) Quelquefois bien davantage; minet de B... (Pat-de-Calais).
Tempt pour aHer
au chantier
et en revenir.
Fosse n» 1 1»« 15
— 2 ah 45
— 3 Ifc45
— 5 1*15
— ' 6 1*45
. — 7 IMS
— 8 I*
— 9..... IMâ
Dans ce temps n*e8t pas compris, bien entendu^ le temps employé an transport
des bois.
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LES MINES DE HOUILLE 195
Quant aux hercheurs ou rouleurSy « le hercheur descend une
heure plus tard (que le piqueur), car, pour qu'il puisse com-
mencer son travail, il faut qu'il y ait du charbon abattu. Mais,
comme, en quittant le chantier, le piqueur laisse encore du
charbon à charger, le hercheur doit prolonger sa journée, et
attendre que la montée du charbon, interrompue un moment
par la sortie des piqueurs, puisse être reprise et achevée;
pour lui, la sortie se fait deux heures plus tard, la journée est
plus longue en moyenne d'une heure. Mais, vers 4 heures, il
est libre, à moins que quelque incident n'ait retardé la sortie
du charbon. Lui aussi a quelques heures de liberté le soir
avant l'heure du coucher (1). u
Pour ce qui est des boîseurs, des raccommodeurs , des
n^neurs au rocher et des remblayeurs, leur équipe mélangée
descend aussitôt qu'est remontée l'équipe au charbon, vers
2, 3 ou 4 heures d'après-midi ; elle remonte à son tour vers
minuit ; sa journée dure, par conséquent, de 8 à 9 ou
10 heures (2).
Les ouvriers du jour (chauffeurs, mécaniciens (3), ouvriers
des ateliers de réparation, — forgerons, ajusteurs, charpen-
tiers, menuisiers, charrons, etc., — manœuvres pour la
manutention des produits à l'entrée et à la sortie, personnel
(1) • La journée des enfants et des jeunes ouvriers n'atteint le plus souvent, en
travail effectifi que 66 pour 100 environ de celle des ouvriers proprement dits. *>
(Mines de B...)
(î) D'après la publication de l'Office du travail. Salaires et durée du travail
dans r Industrie française, t. IV, p. 76, tableau XI, la durée du repos principal
journalier dans les « mines • (non plus seulement les « mines de combustibles » )
aurait été d'une beure pour 41 établissements, de plus d'une heure pour 17,
inconnue pour 5.
(3) Les mécaniciens et chauffeurs ont environ une demi-heure de repos pour
les repaa et on repos occasionnel d'une demi-heure à une heure pendant les
arrêts. — Les aides-chauffeurs, en dehors des repos pour les repas (une heure),
ont encore environ une heure de repos occasionnel par suite des arrêts qui se pro-
duisent durant leur poste. — Les aides-mécaniciens, comme les ouvriers d'étal
(forgeront, ajusteurs, etc.) et les manœuvres, n'ont que les repos réglementaires
(à noter qu'ils atteignent deux heures).
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196 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
des voies ferrées à grande ou petite section, trieurs et trieuses
de pierres) (1), « tous ces ouvriers, sauf quelques chauffeurs,
quelques mécaniciens et un petit nombre de manœuvres, ne
travaillent actuellement que de jour » ; l'arrêt de Textraction
du charbon, après 4 heures ou 5 heures du soir, au plus tard,
permet de n'exiger d'eux aucun travail de nuit.
La mine chôme aussi le dimanche, et chaque semaine,
outre cette suspension quotidienne, pendant laquelle certains
contremaîtres et ouvriers spéciaux, — le surveillant d'about et
ses hommes, — « inspectent minutieusement la colonne du
puits et le guidage, vérifient les câbles, refont les garnitures
des presse-étoupes des machines ou les joints des conduites
de vapeur » , la marche de l'extraction est coupée durant
trente-six heures.
Je me souviens que j'arrivai à B...-G... un dimanche, et
que je voulus faire tout de suite ma première visite. On me
conduisit sur le carreau des fosses, à travers les ateliers et les
installations du jour. A peine si les hautes cheminées fumaient,
si l'on percevait, sourds et comme étouffés, le ronflement et
le battement des machines. A peine si l'on entendait la respi-
ration du géant endormi : son souffle était paisible et ses pul-
sations lentes : c'étaient bien là les organes, qu'on devinait
formidables, de la vie de la cité souterraine, mais, par cet
après-midi de dimanche, ils gisaient inertes, en un sommeil
profond comme une syncope. Les vastes cours étaient
désertes. De temps en temps on rencontrait un homme de
garde, qui semblait demeuré pour mieux faire sentir et saisir
tout ce silence et toute cette solitude. Ainsi que, dans les des-
sins d'architecte, au pied d'un monument, au pied de Notre-
Dame ou des Pyramides, il est d'usage de placer une petite
(1) Les moulineurs ei les trieurs ou trieuses ^ outre les heures de repos régu-
lières (1 h. 30), ont environ une demi-heure de repos occasionnel le matin avant
la mise en route définitive de l'extraction et pareil temps le soir pendant la
remonte du personnel et au moment de la fin de la coupe.
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LES MINES DE HOUILLE 197
fig[ure, pour marquer Téchelle, ainsi ce vivant unique dans
cette ville morte y avait Ton ne sait quoi de tragique et de
comique, à force d'être disproportionné.
Nous revînmes par les corons. Les rues en étaient pleines
d'enfants, courant, chantant, grouillant : aux carrefours, on
faisait cercle autour de joueurs si attentifs, si animés qu'ils
ne nous voyaient pas; sur le pas des portes, entre voisines,
des femmes se contaient les nouvelles ; de-ci, de-là, quelques
ouvriers aussi causaient. Derrière les vitres des fenêtres
basses, il y en avait qui se lavaient, se rasaient, s'habillaient.
Des appels de clairon, de loin en loin, se répondaient, réper-
cutés, rendus plus vibrants et déchirants par les voix de l'écho
enfermées dans ces murailles interminables. Une bande de
jeunes gens s'en allait, la carabine à la main ou sur l'épaule
Dans la rue principale, qui fend le bourg par la moitié, —
ou qui en forme l'arête, l'épine dorsale, — un bruit, un bour-
donnement, une rumeur, avec, tout à coup, une exclamation,
sortait de longues et larges salles où circulaient et s'empres-
saient des servantes chargées de verres et de bouteilles. Cette
rumeur, ce bourdonnement s'élevait tous les dix ou vingt
mètres, il montait des deux côtés de la rue, et s'y croisait, s'y
fondait, s'y prolongeait en une traînée qui ne cessait plus,
car, de trois ou quatre maisons, et d'un bout à l'autre des
villages, une au moins est un cabaret. Vers les champs, au
carrefour des chemins, un rassemblement : c'est le rendez-
vous des jeunes gens à la carabine, tm tir au coq ou au canard,
la grande passion de la race avec les a ducasses » et 1' « esta-
minet » .
Ainsi le mineur « fait dimanche » et rien, ni nécessité, ni
loi, ne l'empêcherait de « faire dimanche » . L'usage en est
traditionnel, universel, doublement consacré par son antiquité
et par sa généralité : si, par extrême misère ou par excès de
charges de famille, un ouvrier est obligé de s'en priver, c'est
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i9% L'ORGANISATION DU TRAVAIL
pour lui une vraie et une vive souffrance : il en éprouve une
espèce de honte, comme si ne pas faire dimanche, c'était
faire la confession publique de sa pauvreté, la pire des infé-
riorités même entre pauvres. Aussi fait-il dimanche tant qu'il
peut et dès qu'il peut : il commence tout petit, aussitôt qu'il
travaille et si peu qu'il gagne. « Qu'as-tu fait hier? « deman-
dons-nousà un gamin, le lundi, en descendant, avec les ingé-
nieurs, dans une fosse. — J'ai joué àsous^ytâjoné à riine{l).v
Heureux âge : plus tard, quand ils ont seize ou dix-huit ans,
à la même question, ils se contentent de répondre : a Je me
suis amusé ; » ils n'osent déjà plus si innocemment dire à quoi.
Poussons notre interrogatoire : « Ah ! tu t'es amusé, et com-
ment? Combien avais-tu ?» La somme varie de vingt centimes
à trente sous : ceux qui ont eu trente sous pour leur dimanche
sont regardés, et enviés, comme des capitalistes. « — On a
été à l'estaminet. — Qui, on? Avec qui? — Avec mon frère
(15 ans et 16 ans et demi) . — Qu'est-ce que vous avez bu? —
Des chopes. — Peste ! des chopes ! Combien? — Deux. — Et
vous avez fumé la pipe? — Oh ! non, des cigarettes. — Puis,
vous avez dansé? — (Grosse hilarité de l'inculpé, non sans
arrière-pensées et sournoiserie : il doit voir un tas de choses
dans la danse ou après la danse.) — Pas encore; dans un an
ou deux. »
Mais ils ont beau rire, ceux-ci les jeunes, et ceux qui ne
sont plus jeunes ; je ne dis pas les vieux ; leurs amusements
sont sans gatté, alourdis de vapeurs de bière et d'odeur de
tabac, plats et noirs comme le pays, embrumés comme le ciel,
embués, encrassés comme l'estaminet. Toute cette joie du
dimanche est factice, est triste et attriste. Mais, parce qu'ils
ont « fait dimanche » , beaucoup ne peuvent pas ne pas « foire
lundi D : le lundi, un quart peut-être du personnel ne se pré-
(1) Aux tooi, à la ligne.
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LES MINES DE HOUILLE 109
sente pas, ou, s*il se présente, est là comme s*il n*y était pas,
ne travaille que dans Thébétude ; la production quotidienne
est sensiblement moins forte, et c'est^ par-dessus le chômage
total du dimanche, un chômage partiel du lundi.
III
Le travail, qui, par sa durée, parait moins pesant dans les
mines que dans les autres industries (mines : journée moyenne,
9 h. 1/4 ; travail des pierres et terres au feu, verreries, faïen-
ceries, 10 h. 1/4; métallurgie et construction mécanique,
10 h. 1/2 ; industries textiles, 10 h. 3/4) ; le travail y est-il en
revanche plus pënible par son intensité? C'est la seconde
question à examiner, et, pour la résoudre, il faudrait d'abord
définir ce qu*est au juste « l'intensité » du travail, mot vague,
et, si c'est la fatigue qu'il impose à l'ouvrier, trouver un
moyen sûr de mesurer et de comparer la peine qu'exigent les
divers travaux.
La besogne ordinaire du piqueiir ou mineur à la veine, —
sa besogne essentielle par où il commence le matin, — con-
siste à « recouper par la base la couche de houille de façon à
en faire tomber la masse la plus considérable d'un seul coup » .
Si l'absence de grisou lui permet l'emploi d'un explosif, son
habileté consistera à bien placer et bien diriger ses trous de
mine. De toutes manières, à coups de pic ou à coups de mine,
il s'agit de faire tomber le plus vite possible la plus grosse
masse possible de charbon, a C'est l'heure pénible du travail.
Au moment de faire tomber la masse minée ou sous-cavée,
l'équipe s'écarte du chantier, pour n'en revenir que quand la
poussière et la fumée se sont dissipées. C'est généralement
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too l'organisation du travail
aussi le moment de déjeuner, vers huit heures du matin. A la
rentrée au chantier, le travail change : il faut concasser les
blocs, trier les pierres, faire glisser le charbon, le charger
dans les wagonnets, placer rapidement quelques bois pour
tenir le toit, dégager les parties de la couche qui n'ont été
qu'ébranlées. Le travail se fait debout quand l'épaisseur des
couches le permet; le chef de taille, seul responsable, mais,
aussi, certain de bénéficier seul du soin qu'il apporte à son
travail, s'il n'y a pas une équipe distincte qui vienne succéder
le soir à la sienne, portera son attention à tout bien préparer
pour la journée du lendemain ; puis, la tâche faite, le front
de taille dégagé, il remontera au jour vers une heure et demie
ou deux heures (1). »
On sait ce qu'est chargé de faire le hercheur ou routeur; et
pour les boiseurs, raccommodeurs, mineurs au rocher, rem-
blayeursy arrivés au fond, « tous ces ouvriers se répandent par
petits groupes partout où leur présence est nécessaire w . Ce
qu'on demande à la plupart d'entre eux, ce n'est pas « un
travail uniforme périodiquement répété » , mais »» un travail
individuel laissé fleur expérience et à leur habileté profes-
sionnelle; les uns remplaceront les bois cassés le long des
voies, les autres changeront ou recaleront les traverses de
chemins de fer, d'autres remplaceront quelques cadres d'une
voie qui se sera affaissée. Les mineurs au rocher feront sauter
les quartiers de roches qui gênent le travail de la houille et,
avec les débris, construiront des murs de soutènement qui
doubleront la consolidation obtenue par les cadres et
étais (2) . »
Voilà, réduit, on peut le dire, à sa plus simple expression.
(1) Observations prétentées par M. Gnt^ifER, secrétaire du Comité central des
houillères, à la Commission du travail de la Chambre des députée, séance du
6 novembre 1901.
(2) GRi?EfEii, Observations..,
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LES MINES DE HOUILLE tOl
le travail du fond dans les mines; et il faut le dire aussi, là
surtout où « l'absence de g^risou permet Temploi d'un explo-
sif V , il n'apparait pas comme nécessairement et naturel-
lement plus dur que bien d'autres travaux, lorsqu'on a fait du
moins abstraction des circonstances du milieu. Ce sont donc
elles, ces circonstances du milieu, qui en aggravent la peine
et le risque, mais, à en croire l'opinion commune, elles y
ajoutent une aggravation singulière. S'il entre ou n'entre pas
dans cette commune opinion quelque imagination ou quelque
fantaisie, quelque « littérature » ou quelque romantisme » ;
si le tableau n'est pas poussé au noir de cette 'vie qui se passe
dans le noir, et si les ténèbres de la mine n'enténèbrent pas,
malgré nous, en notre esprit, l'idée que nous nous faisons de
la condition du mineur, je ne discuterai pas ce point présen-
tement. Il semble qu'on ne puisse pas ne pas reconnaître,
avec le Comité central des houillères de France, organe des
patrons, des Compagnies, que de très importantes amélio-
rations ont été apportées à l'exploitation des mines, au cours
des dernières années. Chacune des courtes périodes dans les-
quelles les statistiques coupent par tranches la vie sociale
amène la sienne et il n'est même pas besoin de remonter, pour
trouver de ces améliorations certaines, jusqu'à de lointains
autrefois. Mais si, par hasard, l'on a, comme nous Pavons
eue un instant, la curiosité d'y remonter, quel changement!
Quelle transformation, qui, ici, équivaut à une création!
Autrefois, a les terrains houillers étaient attaqués de toutes
parts, par une infinité d'ouvertures, qui n'étaient ni des puits
ni des galeries, mais des terriers tortueux, étroits et sur-
baissés. Les porteurs, hommes et femmes, chargés d'un sac
de charbon sur leur dos, étaient obligés de gravir, tant sur
leurs pieds que sur leurs mains, les rampants précipités de ces
fosses. Quand les rampants étaient trop rapides, on entaillait
des marches qui n'avaient d'espace que pour le pied. » Dans
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20S L'ORGANISATION DU TUAVAIL
le bassin de la Loire, à Saint-Ghamond (mine du Château) ,
vers 1750, « Tescalier par lequel les ouvriers descendaient
dans la mine était installé dans le charbon, bien régulier et
facile jusqu'à la profondeur de 32 mètres. La descente à
Tétage inférieur était au contraire très pénible, avec des
marches très hautes, très étroites et très inég^ales ». Il en était
de même un peu partout. Par ces plans inclinés et ces escaliers
taillés dans les couches, par ces rampants et ces grimpants,
en s'aidant des pieds et des mains, a les garçons remontaient
le pérat (le gros charbon] en charges de 74 kilogrammes, et
les femmes, le menu en charges de 50 kilogrammes (1). »
Il en était ainsi un peu partout, et il en fut ainsi très long-
temps. Dans le bassin de la Loire, u il subsistait encore en
1837 quelques exploitations par fendues, où le charbon était
sorti par des porteurs, tantôt sur des voies de niveau, tantôt
(et c'était le cas ordinaire) par des galeries inclinées en
moyenne de 20 degrés, tantôt enfin par des galeries de pente
plus raide avec escaliers formés au moyen de buttes. A ciel
ouvert, la charge du porteur était de 75 kilogrammes; en
voie de niveau souterraine, de 60.; en galerie de pente mo-
dérée, de 50 kilogrammes. Elle était réduite à 40 kilogrammes,
quand il fallait gravir des escaliers, par exemple à Montram-
bert. Le portage à dos devint de plus en plus rare, et ne dis-
parut à peu près complètement que vers 1 850. » Et, en 1850,
il en allait encore comme il en allait un siècle auparavant :
rhabitude et Thérédité avaient, en quelque sorte, « cliché le
mouvement dans les moelles (2) » de l'ouvrier, a Le sac en
toile, dans lequel le charbon était chargé, était fermé par un
(i) Nous empruntons tout ces détails sur le travail, autrefois, dans les mioet,
h rintéressant ouvrage de M. E. Leseure, Historique des mines de houille du
département de la Loire, 1 vol. in-8**; Saint-Étienne, J. Thomas et C", 1901.
(2) Cette expression est de M. André Liesse, dans son remarquable livre : U
Travail, aux points de vue scientijique, industriel et social, i vol. in-8*, 1899;
Guillaumin.
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LES MINES DE HOUILLE «03^
fragment de charbon, sur lequel passait une ficelle attachée
au bord du sac, que le porteur saisissait et retenait de Tautre
bout avec ses dents. De ses mains libres, il portait d^un côté
la lampe, et de l'autre une béquille sur laquelle il s'appuyait,
surtout dans les galeries inclinées. »
Le progrès n'avait pas été insignifiant, quand, au lieu de
porter le charbon dans des sacs, à travers le labyrinthe
rocailleux des galeries du fond, on avait commencé à le
traîner dans des bennes armées de patins, et quand, au lieu
de le monter à dos d'homme, on l'avait amené à la surfece,
avec le secours d'un treuil mû à bras d'homme, et plus tard
par un manège à cheval. Dans les mines aussi, et sous terre
comme sur terre, le cheval fut, sinon la plus noble, ni la plus
utile, du moins l'une des utiles conquêtes que l'homme ait
jamais faites. Le cheval montait les bennes au jour ; lorsqu'il
fut descendu au fond, il les traîna. La peine de l'homme en
fut allégée, mais le travail du mineur proprement dit resta
très dur, et plus dur encore par ses circonstances qu'en lui-
même.
Les méthodes d'exploitation étaient médiocres ou pis que
médiocres. « Dans la plupart des exploitations (de la Loire),
on suivait, pour la première attaque, la méthode des piliers
et galeries. La fendue avait 1 m. 80 à 2 mètres de largeur, et
pour hauteur celle même de la couche exploitée. Les galeries .
de taille partant de la fendue étaient espacées de 6 mètres au
plus et avaient lesmémes dimensions que la fendue. Les piliers
longs, ainsi formés, étaient recoupés tous les 3 ou 4 mètres.
L'exploitation se continuait en direction jusqu'aux limites du
tréfonds, et en profondeur aussi loin que le permettaient les
eaux. On battait ensuite en retraite en enlevant ce qu'on
pouvait des piliers... >> L'opération était pleine de périls :
« Un petit nombre d'exploitants avaient la précaution, pendant
la période de dépilage, de combler les vides avec des pierres,
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t04 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
des débris du toit et de mauvais charbon, et de poser des étais
sous le toit. Partout ailleurs, les charbonniers, livrés à eux-
mêmes, abattaient les piliers au risque de leur vie, jusqu'à ce
qu'ils fussent chassés par les éboulements ou par les eaux. »
Bien plus, Téboulement, quelquefois, était un système
d'exploitation. Mais tous ces dangers dont Thomme s'entou-
rait comme volontairement dans le travail ne supprimaient
aucun de ceux dont il était menacé de par les circonstances
mêmes du milieu, et qu'il faisait très peu pour conjurer ou
pour atténuer. Les accidents se succédaient, s'ils ne s'accu-
mulaient : éboulements, venues d'eau, coups de grisou, incen-
dies; l'un ou l'autre, ou tous ensemble, comme en 1810, au
puits Charrin, où « une formidable explosion de grisou... ren-
versa le chevalement du puits et coûta la vie à douze ouvriers
sur trente qui étaient descendus ce jour-là. Le feu, ayant pris
au boisage, se propagea rapidement, et pour arrêter l'incendie,
il fallut inonder la mine en y amenant les eaux du Gier. »
Pour se défendre du grisou, on n'usait guère que du pro-
cédé anglais, dit « des pénitents » , et qui avait pour but de
débarrasser la mine du redoutable gaz avant la descente des
ouvriers dans les chantiers qui en produisaient. « Chaque
matin, trois heures avant l'arrivée des ouvriers mineurs, les
pénitents, appelés aussi canonniers, descendaient dans la mine.
Ils portaient des habits de forte toile, et se couvraient la tête
d'un capuchon. Ils s'avançaient à une certaine distance des
chantiers signalés comme suspects ou dangereux. Tandis que
l'un d'eux restait caché dans une galerie, l'autre, ayant pris
soin de mouiller ses vêtements, et s'étant armé d'une longue
perche portant une mèche allumée à son extrémité, s'appro-
chait en rampant, jusqu'à ce que la flamme de la mèche com-
mençât à s'allonger. Aussitôt il se couchait face contre terre,
et élevait la perche contre le faîte du chantier. Le gaz s'enflam-
mait et produisait une détonation plus ou moins forte. Trop
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LES MINES DE HOUILLE t05
souvent Touvrier était plus ou moins grièvement blessé ou
brùlé. Le camarade, resté en arrière, accourait à son secours,
etTaidait à retourner vers le puits ou la fendue de sortie. »
L'introduction, entre 1815 et 1820, de la lampe Davy,
vint, en faisant plus rares les coups de grisou, épargner beau-
coup de malheurs suivis de beaucoup de misère. Jusqu'alors,
jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, en Angleterre et en Bel-
gique, on n'employait pour Téclairage des mines que la
chandelle, — laquelle, si étrange que cela paraisse, était
encore en usage à Anzin, en 1845. Mais, dès 1815, le corres-
pondant anglais qui informait le savant physicien et astro-
nome Biot de la découverte de Davy ajoutait : la lampe de
sûreté à treillis métallique est appelée à rendre d'inestimables
services, « à la condition toutefois de ne pas détourner l'at-
tention des propriétaires de mines d'une autre recherche qui
serait d'une bien plus grande importance, nous voulons parler
du renouvellement de l'air dans les mines. » Déjà en 1795,
l'inspecteur général des mines Baillet professait que, dans les
mines à grisou, l'emploi d'un bon aérage était la meilleure
garantie à recommander contre les dangers du gaz inflammable .
Mais l'aérage demeurait très défectueux, et ces théories
mêmes n'étaient pas admises sans contestation. «» La plupart
des mines communiquaient avec l'extérieur par plusieurs
ouvertures, et l'aérage naturel suffisait, à peu près, aux
besoins des exploitations qui n'occupaient qu'un personnel
restreint et dont les travaux avaient une faible étendue. Nous
disons à peu près, car, dans la saison chaude, ou dans les
saisons de transition, le mauvais air [la force) rendait souvent
le travail impossible. On citait assez fréquemment des cas
d'asphyxie. » Lorsqu'il n'y avait à la mine qu'une seule
entrée, il fallait bien pourtant créer un retour d'air. « On éta-
blissait alors, sur un côté du puits, ou de la galerie, soit une
cloison continue en bois, soit une ligne de caisses en bois
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1K06 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
assemblées l'une à la suite de Tautre. Pour favoriser Tentrée
de Tair, on disposait, à la partie supérieure de la cloison ou
de la conduite, une manche tournée vers le rent. Assez sou-
vent, pour obtenir un meilleur effet utile, on lançait de Fair
au moyen d'un gros soufflet de forgpe. Exceptionnellement on
avait recours à une batterie de deux ou trois soufflets de forge
dont les courants étaient rassemblés dans un coffre surmontant
la conduite du puits... u
Il est évident que la condition du mineur, en tant qu'elle
dépend et résulte de la conjonction, de la combinaison des cir-
constances du travail et des circonstances du milieu, ne ressem-
ble aujourd'hui en rien, ou ne ressemble que de fort loin à ce
qu'elle était jadis. M. Grûner, au nom du Comité central des
houillères de France, en rassemblait ainsi les traits devant la
commission de la Chambre des députés, et les opposait par
séries dans un raccourci vigoureux.
tt Jadis, disait-il, les travaux souterrains n'étaient reliés au
jour que par des galeries sinueuses, le long desquelles les
travailleurs ne pouvaient circuler que courbés en deux, au
milieu d'un air stagnant chargé de poussières, de fumées et
de vapeurs... Les études poursuivies en commun par les
exploitants et par les ingénieurs du corps des mines ont con-
duit à l'adoption de règles qui assurent un aérage abondant et
ininterrompu des travaux. Ce ne sont point seulement les
galeries principales de roulage et les puits d'entrée d'air, ce
sont les chantiers d'exploitation et les galeries de retour d'air
dont les sections sont fixées ; partout, grâce à de puissants
ventilateurs, l'air circule, entraînant les fumées et diluant les
gaz dangereux jusqu'à les rendre inoffensifs ; partout aussi^
les mesures sont prises pour diminuer la quantité de pous-
sière en suspension dans l'air.
a L'ancienne anémie des mineurs a presque complètement
disparu, et, s'il est maintenant un risque auquel est exposé
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LES MINES DE HOUILLE 207
le mineur, c'est celui de se refroidir au contact du courant
d'air violent qui doit nécessairement parcourir les voies de
fond, s41 faut être assuré de balayer le grisou et le mauvais
air. L'aérage actuel est singulièrement meilleur dans les
mines que dans la majorité des ateliers et manufactures. Les
températures qui obligeaient jadis Touvrier mineur à tra-
vailler à moitié nu ne se rencontrent plus qu'exceptionnel-
lement aux avancements, dans les mines profondes, jusqu'au
moment où la circulation de l'air aura été assurée par le
percement en préparation. Partout ailleurs, l'ouvrier mineur
travaille au milieu d'un air sans cesse renouvelé et à tempé-
rature constante (1). Ces conditions justifient l'amour du
travail souterrain qui se transmet de père en fils dans les
familles de mineurs; la répugnance qu'a le mineur à aban-
donner le travail du fond pour se porter vers un autre métier ;
l'empressement avec lequel le jeune ouvrier reprend le pic
dès qu'il rentre du service militaire. »
Ce sont de bien grosses affirmations condensées dans un
bien grand mot : V amour héréditaire du travail souterrain;
mais, qu'il y ait du père au fils aptitude ou habitude trans-
mise, hérédité ou nécessité, nous avons nous-méme noté cet
attachement invincible du mineur à la mine, ce rappel irré-
sistible de la mine au mineur. Ce n'est pas un fait nouveau ;
c'est, au contraire, un fait aussi ancien que l'art et le travail
des mines. Au commencement du dix-septième siècle, dans
sa Gazette française de 1605, Marcellin Âllard, décrivant
l'aspect de Saint-Étienne, s'écriait : a En cette région de
taupeSy la population est tellement accoutumée qu'elle se
plaît à cette obscurité et méprise la lumière céleste. »
(1) Noas reviendront plus longuement sur l'état tanitaire des mines, lorsque
nous traiterons des Maladies du travail. Mais signalons dès maintenant les études
bien connues du D' J. Oberthur, et un curieux chapitre du livre de M. Emile
BccLiux : VHygiène sociale (Bibliothèque générale des sciences sociales) ; i vol.
iB4% 1902; F. Alcan.
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t08 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Cependant, par la bouche de M. Cotte, secrétaire général
de la Fédération nationale des mineurs, les syndicats ouvriers
s'expriment tout différemment. « Si Ton en croit, lui font-ils
dire, le rapport du Comité des houillères de France, en
réponse au questionnaire de la Commission de la durée du
travail, la mine serait une espèce d*Éden où les heureux élus
appelés à y travailler seraient mieux là que l'ouvrier métal-
lurgiste à Tatelier, Tagriculteur à sa charrue, le menuisier à
son établi, et, pour un peu, ils seraient aussi bien que le ren-
tier lui-même dans son salon, à Tabri du vent, de la pluie,
du froid, etc., etc., etc. Et pourtant, qui donc n'a pas encore
présentes à la mémoire les grillades mémorables qui désolè-
rent et semèrent le deuil et la désolation dans la Loire, où
la grande mangeuse d'hommes se repaissait de plusieurs
centaines de victimes à la fois? Qui donc ne se rappelle Jabin,
Châtelus, Villebœuf, la Manufacture, pour ne parler que de
celles-là? Qui donc ne se rappelle les noyades du départe-
ment du Gard, et plus récemment encore celle de Roche-la-
Molière? Et chaque jour n'entraîne-t-il pas avec lui quelque
nouvelle victime, et n'avons-nous pas journellement à déplo-
rer la perte d'un des nôtres et souvent même de plusieurs à
la fois? Nombreux sont les orphelins et les veuves qui, chaque
jour, voient leur foyer vide et seront demain sans pain parce
que l'ogresse a laissé retomber sa griffe sur celui qui était
chargé de pourvoir à leur nécessaire. »
Cela pour le danger, ceci pour la peine : « Quant à l'état
hygiénique des houillères, contrairement à ce que dit le
rapport du Comité, c'est souvent couché sur le flanc que
l'ouvrier mineur accomplit sa tâche, et il ne peut en être autre-
ment dans les couches de 0",50, 0",60, 0",70 jusqu'à 1",40,
en exploitation dans la Loire principalement. C'est là que,
couché sur un côté, trempé de sueur, sur le mur humide
souvent, mouillé quelquefois, le mineur arrache la houille,
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LES MINES DE HOUILLE S09
dans des tranchées de 12 à 20 mètres de hauteur, dans la
poussière du charbon, la fumée de la poudre, sans air sou-
vent, quelquefois dans la chaleur : voilà la position du
mineur des petites couches. A genoux, ou s'étirant, s'écha*
faudant quelquefois dans les g^randes couches, jamais dans
une position naturelle, toujours dans une position pénible,
voilà la situation du mineur des grandes couches. Oui, il y a
bien les galeries principales, où se meuvent les chevaux,
qui sont suffisamment hautes et aérées, mais à part les
toucheurs et les réparationnaires, le mineur n'y fait que
passer. »
De ces deux thèses qui se heurtent et se choquent, quelle
est la mieux fondée? Où est la vérité? Si, fermant les yeux,
je me recueille et cherche à rappeler mes impressions person-
nelles, loin de toute suggestion étrangère, je ne mets nulle
vanité à le déclarer, tant la conclusion est banale, mais je
pense que la vérité, ainsi qu'en bien des choses, ainsi qu'en
presque toutes les choses humaines, est au milieu, entre les
deux. Je revois en effet les puits admirablement outillés, les
hautes et larges galeries ; je sens passer jusqu'au fond des
chantiers le souffle puissant des compresseurs ; et j'ai à de
certains tournants envie de doubler le pas, parce que le cou-
rant d'air est trop vif... J'ai à la main une lampe perfec-
tionnée qui réduit à son minimum le risque d'un coup de
grisou ; sur la tête, un chapeau de cuir bouilli qui me protège
des éboulements; un costume de toile légère dans lequel la
chaleur ne m'incommode pas... J'ai des souliers ferrés pour
ne pas glisser sur les plans inclinés... Et cependant je glisse
sur les plans inclinés; et cependant je vais courbé, ployé,
accroupi, tout de travers, je suis en nage rien que de mar-
cher, et parfois, tout près de nous, des pierres tombent.
L'homme qui, le torse nu, frappe de son pic cette couche
étroite et maigre est à genoux, déjeté, tordu : je m'explique
14
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tlO L'ORGANISATION DU TRAVAIL
à peine comment il a la place de ses mouvements et la force
de ses coups...
Ces conditions sont celles, je le sais, que le milieu et le
travail imposent, et je ne commets pas l'injustice de les
reprocher à personne. Je sais que la journée n'est pas plus
long^ue, est moins long^ue ici qu'ailleurs; j'aurai l'occasion
d'apprendre que le salaire n'est pas plus bas... Mais je sais
aussi qu'ils sont peu de mineurs à la mine vers cinquante-
cinq ans, qu'ils sont peu de mineurs en vie après soixante-
cinq. Et je sais que toutes ces conditions font au mineur sa
condition. Me prenant alors à réfléchir sur elle, sur lui et sur
nous, je suis prêt à me retourner vers cet ouvrier à genoux,
le torse nu, dans la nuit et dans la poussière, et à lui dire :
» Habitant de la Cité noire, dans la joie dominicale de qui
pèse une tristesse et dans la résignation quotidienne de qui
gronde une plainte, citoyen de cette cité silencieusement
dolente dont les excitations du dehors ou les fermentations
du dedans peuvent soudain faire une cité tumultueusement
violente, tu es notre semblable et notre frère. Non, ce n'est
pas un Éden, mais non, ce n'est pas un Enfer : un Purgatoire
tout simplement, comme le reste de cette terre où il nous
faut gagner notre pain à la sueur de notre front et que
l'Écriture ne nomme pas pour rien une vallée de larmes. Ce
n'est pas la ville de Dite, c'est une ville d'Humanité ; un peu
plus malheureux, un peu moins malheureux, homme, ta vie
est la vie des hommes. » — Voilà ce que je dirais aux
mineurs, s'ils voulaient m'entendre, et si je ne craignais pas
de verser ainsi dans « la phrase » , d'évoquer « un des mau-
vais ennemis, un des diables qui ensemencent d'ivraie » le
champ de la science sociale et de la politique consécutive,
corrélative à la science sociale.
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m
LA PRODUCTION ET LE SALAIRE. LE CONTRAT DE TRAVAIL
En regard du temps et de la peine, il faut mettre le produit
et le prix du travail. Le produit, évidemment, est en raison
de ces deux éléments, de ces deux forces combinées et
coopérantes : la durée du travail et son intensité; mais elles
ne le u conditionnent » pas, elles-mêmes et elles seules, avec
une rigueur absolue; il y a toujours une mise en train, des
frottements, bien d'autres causes de déperdition d'effet, et
toujours, pour avoir le travail utile, on doit retrancher du
travail total le travail perdu (1).
Le travail effectif, si Ton prend ce mot pour synonyme de
travail productif ou mieux encore de travail mesuré au pro-
duit, ce n'est donc pas la durée de présence, moins la durée
du repos seulement ; je veux dire : on ne l'obtient pas en
retranchant seulement de la durée de présence la durée des
repos; il y a à tenir compte d'autre chose. Dans les mines
de houille, on Ta vu, l'ouvrier chemine parfois au fond pen-
dant 1 heure, 1 h. 15, 1 h. 45 et même 2 h. 45, afin de
se rendre au chantier; et, en certaines de ses parties du
moins, ce chemin n'est pas une promenade, mais un véritable
travail. Le travail effectif, le travail productif ne peut en
conséquence représenter que la durée de présence, moins la
(i) Voyez A. Liesse, le Travail^ aux points de vue scientifique, industriel et
social.
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21Î L*OUGANISATION DU TRAVAIL
durée des repos, moins la durée du chemin au fond, qui est
du travail perdu. Voilà ce qu'il représente en durée, ou en
temps : ce qu'il représente en intensité, et, par suite, sa pro-
ductivité réelle, le travail mesuré au produit, dépend de
toutes sortes de circonstances, personnelles ou extérieures à
l'ouvrier.
Comme le produit entre nécessairement dans le calcul du
prix et en est même, selon Tusage des mines, le facteur prin-
cipal, si difficile qu'il soit d'évaluer l'intensité du travail, et
si variable que tant de circonstances différentes en fassent le
rendement, après avoir mesuré d'aussi près que possible le
temps et la peine, et avant d'y comparer le prix, nous allons
essayer de le déterminer.
La production dépend d'abord de la durée du trait.
Qu'est-ce donc que « le trait »? Je crois bien avoir lu quelque
part, lors de l'enquête ouverte par la commission de la
Chambre des députés, que l'on appelait a le trait » l'inter-
valle compris entre le moment où le dernier ouvrier est des-
cendu et le moment où le premier ouvrier est remonté.
Aussitôt le dernier descendu et aussitôt le premier remonté,
on ferait un trait sur une ardoise, une pancarte, un tableau :
d'où le nom et l'explication. Mais ce n'est pas tout à fait cela,
ou même ce n'est pas cela du tout. Dans le Pas-de-Calais, on
appelle « trait » le temps pendant lequel il est procédé à
a l'extraction » soit des terres, soit du charbon. Le mot
« trait » signifie proprement ici : action de tirer y parce que,
autrefois, comme on le sait, l'extraction se faisait par des
chevaux manœuvrant des tambours à l'orifice des puits. On
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LES MINES DE HOUILLE 213
disait alors que les chevaux étaient « sur trait » pendant tant
d'heures, et, depuis, par abrévation, on a dit que a le trait
durait tant d'heures. » Aujourd'hui, « le trait » s'entend du
moment où commence l'extraction jusqu'au moment où elle
cesse, et précisément du moment où la cage remonte la pre-
mière berline chargée jusqu'au moment où la cage remonte
la dernière berline chargée (1).
Durant le trait, la production dépend ensuite et de la qua-
lité ou de l'habileté de l'ouvrier et de la qualité ou de la faci-
lité de la veine. C'est dire qu'elle est loin d'être la même dans
tous les bassins, dans toutes les mines d'un même bassin, dans
toutes les fosses d'une même mine, dans tous les quartiers d' une
même fosse, dans toutes les tailles d'un même quartier, pour
tous les ouvriers d'une même taille. Aux mines de B. . . (Pas-de-
Calais), si l'on ne considère, à l'exclusion de tous autres, que
les ouvriers occupés à l'abatage du charbon, que les mineurs,
ouvriers à veine et leurs aides, on peut admettre qu'ils don-
nent en moyenne une production individuelle de 2 tonnes 100
par jour de travail, soit de 600 à 630 tonnes par an. Mais, si
l'on considère ensemble tous les ouvriers employés au fond,
la production individuelle moyenne n'est plus que de 1 tonne
à i tonne 200 par jour, soit de 300 à 350 tonnes par an.
Enfin, si l'on considère à la fois tous les ouvriers du fond et
du jour, le personnel entier de la mine dans ou pour chaque
fosse, cette production n'atteint plus que de 0*800 à 0*850 par
jour, soit, par an, de 240 à 250 tonnes.
Aussi les statistiques officielles elles-mêmes, celle, par
exemple, qu'a dressée, pour l'année 1900, la Direction géné-
(i) Note communiquée par la direction générale des minet de B... Dans son
rapport, au nom de la Commission du travail, M. Odilon Barrot déBnissait le
irait en ces termes : «• Le trait correspond à la durée de Textraction du charbon,
qui s'étend de l'arrivée au fond du puits de la dernière benne chargée d'ouvriers
pour se terminer au moment où la première benne remonte dans les mêmes coti'
ditions une fois la journée faite. »
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Î14 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
raie des mines au ministère des Travaux publics, ont-elles
soin d'ouvrir au moins deux colonnes : ouvriers du fond^ et
ouvriers sans distinction. D'après cette dernière statistique, la
production journalière et la production annuelle auraient
été, dans les différents bassins houillers, ou plutôt dans quel-
ques mines, prises comme types, de ces différents bassins :
PRODUCTION* JOURIf AUfcRI
par ouvrier
■^*^'^^ fond distinction
Kilos Kilos
Valenciennes (Nord et Pas-de-
Calais) 1 082 830
Saint-Étienne (Loire) 992 669
Alais (Gard et Sud-Est) 886 589
Le Creuset et Blanzy 902 532
Aubin et Carmaux 931 616
Commentry 898 614
Li(jnites de Fuveau (Provence). 1 169 810
Ensemble des bassins houil-
PEOOUCnON ARNUKLLB
par ouvrier
du
fond
sans
distinction
Tonne»
Tonnes
308
240
300
199
236
158
261
151
259
163
274
186
301
221
lers de la Vvemce 1 009 721 287 206
C'est, en somme, une production journalière qui varie,
selon que Ton considère les ouvriers du fond séparément ou
tous les ouvriers du fond et du jour réunis, entre 900 et
1,100 kilos, d'une part, entre 530 et 830 kilos, de l'autre; et
c'est une production annuelle variant, par conséquent, de
230 à 300 tonnes pour les ouvriers du fond, de 1 50 à 240 tonnes
pour tous les ouvriers ensemble.
La variation est sans doute très grande, trop grande pour
s'expliquer seulement par les différences personnelles dans
la qualité de l'ouvrier et les différences locales dans la qualité
du gisement. Il faut, en effet, pour l'expliquer complètement,
y faire entrer, il faut compter parmi ses causes « le plus ou
moins de perfectionnements apportés dans les procédés d'ex-
traction " , le plus ou moins de force « des machines desti-
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LES MINES DE HOUILLE Îi5
nées à épuiser l'eau, à ventiler les g[aleries, à monter les
bennes..., etc., soit que ces machines aident directement
Touvrier, soit qu'elles contribuent à assainir ou à rendre plus
sûr le milieu où il opère (1) » ; parce qu'en améliorant plus
ou moins ainsi les conditions du milieu, on améliore plus ou
moins les conditions du travail et, par suite, on en augmente
plus ou moins le rendement.
Quelles qu'en soient du reste les raisons, et quelque part
que chacune d'elles y ait eue, la production des mines, la
productivité du mineur, s'est accrue en un siècle, dans la
proportion du simple au double, au triple, parfois au qua-
druple ou même au quintuple. A Anzin, vers 1775, elle ne
dépassait pas annuellement 60 tonnes; en 1873, elle avait
atteint 192 tonnes. A Aniche, vers la même date de 1775 ou
quelques années après, elle n'était que de 38 tonnes; et, en
1873, elle approchait de 220 tonnes. Dans les mines du bassin
de la Loire, autour de Saint- Etienne, à Chaney et Saint-Jean-
Bonnefonds, à Roche-la-Molière et Villars, à Firminy, 35 pics
ou piqueurs s'employaient, en 1709, à l'abatage du charbon :
un pic rendait en moyenne par jour douze charges de
125 kilogrammes, ou 1,500 kilos, une tonne et demie, — ce
qui faisait, pour 230 jours environ d'extraction à l'année,
345 tonnes par pic.
Mais disons bien par pic et non par ouvrier : non pas même
par ouvrier du fond, toutes spécialités du fond mêlées ou
négligées, mais par mineur proprement dit, piqueur, ouvrier à
veine. Avec les seules statistiques officielles, qui ne parlent
que a d'ouvriers du fond » et d' « ouvriers sans distinction » ,
nous n'avons pas les éléments d'une comparaison entre la «^
productivité du mineur, autrefois, et sa productivité, aujour-
d'hui, dans le bassin de la Loire, puisque les catégories ne
(1) Voyez André Liesse, le Travail, p. 272-273.
S.
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Î16 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
correspondent pas des documents historiques aux documents
contemporains. Néanmoins, approximativement et à titre
d'indication, cette comparaison, nous pouvons peut-être la
faire, en nous fondant sur les renseignements particuliers qui
nous ont été fournis pour la région du Nord et du Pas-de-
Calais. Si Ton se rappelle que là, dans le Pas-de-Calais, la
production quotidienne du mineur, de l'ouvrier à veine est
d'environ 2 tonnes 100, et, par conséquent, sa production
annuelle, de 600 à 630 tonnes; si, d'autre part. Ton remarque
que la moyenne de production est un peu plus faible dans la
Loire que dans le Nord, il reste que la productivité du ;?ic ou
du piqueur, dans le bassin de la Loire, a à peu près doublé
depuis 1709 (1).
D'autres chiffres, relevés çà et là, dans le même bassin,
viendraient à l'appui de cette observation, quoique inégale-
ment, à cause de l'inégalité des conditions de milieu, suivant
que les couches ont une épaisseur, une puissance de 1 mètre,
de 2 mètres, de 4 ou 5 mètres, de 6 mètres ou même de
12 mètres, comme il s'en rencontre dans la Loire, et suivant
les méthodes d'exploitation dont quelques-unes, qui n'étaient
pas toujours les meilleures, telles que celle des chambres
d'éboulement, pouvaient sur l'instant forcer le rendement,
tout en ruinant la mine. C'est ainsi qu'aux mines du Forez,
en 1782, la production journalière d'un ouvrier était évaluée,
dans ce qu'on appelait la Réserve, à huit bennes de 120 kilos,
ou 960 kilos; hors de la Réserve, à six bennes, ou 720 kilos
de charbon. II est d'ailleurs difficile de dire s'il s'agit
ici de piqueurs, d'ouvriers du fond, ou d'ouvriers sans dis-
tinction, car le texte n'est pas très clair. Mais, en 1787, à
Roche-la-Molière, où nous savons qu'il y avait 50 ouvriers du
fond, ces 50 ouvriers ne produisaient par jour que 110 bennes
(i) Voyez E. Leseube, Historique des mines du département de la Loire^ p. 30.
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LES MINES DE HOUILLE 217
de 147 kilos, soit environ 325 kilos chacun. En revanche, à
Firminy, en 1795, les piqueurs seraient allés jusqu'à faire des
abatages de 3 tonnes à 3 tonnes et demie par poste; et ce
résultat serait supérieur aux plus brillants résultats d'aujour-
d'hui; mais, à supposer même qu'il n'y ait rien à en déduire,
on ne l'obtenait que dans les grandes couches, c'est-à-dire
très exceptionnellement. Vers le même temps, entre 178(>
et 1790, les 40 ouvriers occupés dans les mines du marquis
de Mondragon, à Saint-Chamond, ne produisaient, eux, que
âlO bennes, environ 17 ou 18 tonnes, chacun 450 kilos.
En termes généraux, l'ascension est constante. La produc-
tion, qui était, vers 1760, de 50,000 à 60,000 tonnes à Rive-
de-Gier comme à Saint-Étienne, arrivait, en 1815, à
208,000 tonnes dans la région de Rive-de-Gier, à 129,000 ton-
nes dans la région de Saint-Étienne. En 1833, Rive-de-Gier
dépasse 370,000 tonnes, Saint-Étienne atteint 300,000. Dix
ans plus tard, en 1844,1a production totale du bassin houiller
est déjà de 1,225,000 tonnes; en 1880, elle est de 3,600,000;
elle avoisine maintenant 4 millions. Mais, que la production
en bloc ait augmenté, cela ne prouve qu'indirectement et
insuffisamment l'augmentation de la productivité de l'ouvrier,
car il n'est pas sûr que toutes choses soient demeurées égales
d'ailleurs, et même il est sûr, au contraire, que toutes choses
ne sont pas demeurées égales.
Voici donc qui nous donnera une preuve directe et suffi-
sante : bien que ces données s'appliquent à la Belgique, il n'y
a nulle témérité à les étendre par analogie à la France, sur-
tout au bassin du Nord et du Pas-de-Calais, si voisin de la
Belgique à tous les égards, géographiquement et industrielle-
ment. Or, en Belgique, le rendement annuel de l'ouvrier
dans les mines de houille qui, de 1831 à 1840, était de
92 tonnes, s'est élevé successivement, de dix ans en dix ans,
à 112, 123, 138, 145 tonnes, pour en arriver à 175 de 1881
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tl8 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
à 1890 (1). Bien entendu, il s'agit ici de Touvrier sans distinc-
tion : la productivité de l'ouvrier du fond^ et surtout du
mineur, du piqueur, de l'ouvrier à veine, étant certainement
beaucoup plus forte. Et si nous avons tant insisté là-dessus,
sur la productivité de l'ouvrier, c'est que la production, la
quantité produite, est l'un des facteurs, et, pour quelques
catégories d'ouvriers, pour les principales, le principal facteur
du salaire.
Il
C'est en effet le grand point; et, quoique le temps, la peine
et le produit du travail aient en eux-mêmes une signification
et une importance, ils n'ont peut-être toute leur signification
et toute leur importance que lorsqu'on en rapproche et qu'on
leur compare le prix dont ils sont payés. Le temps, la peine
et le produit du travail existent sans doute par eux-mêmes,
mais existent surtout par rapport au prix du travail, dont
l'homme existe, La règle en fait de salaire, dans les mines (2),
est que les ouvriers véritablement producteurs, c'est-à-dire
les ouvriers occupés à l'abatage du charbon et au creusement
des voies, soient payés « aux pièces », — la pièce étant, sui-
vant les cas, ou la quantité de charbon extrait ou le mètre
d'avancement de galerie creusée. Les « ouvriers à l'entretien »
sont le plus souvent payés « à la journée » ; il en est cepen-
dant de payés « aux pièces » comme les ouvriers producteurs,
quand ils ont à exécuter un travail régulier et de quelque
durée.
On sait que les mineurs proprement dits, piqueurs, ouvriers
(1) André Liesse, le Travail^ p. 273, d'après GbI^iier, Atlas des Mines,
(2) Note communiquée par la Direction {générale des mines de 6...
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LES MINES DE HOUILLE «!?►
à veine, sont g^roupés par chantiers ou tailles, de huit hommes
au plus, ordinairement de cinq (quatre ouvriers et un aide).
Pour eux, pour les mineurs proprement dits, le salaire s'éta«
blit de 0 fr. 30 (rare) à l fr. 50 (rare aussi) par berline de
500 kilos de charbon; la moyenne oscille entre 0 fr. 50 et
0 fr. 90 la berline, ce qui fait donc de 1 franc à 1 fr. 80
la tonne. Cela pour Tabatage. Le mineur est payé, en outre,
au mètre d'avancement de voie : il est tenu compte à la taille
du chargement et du roulage des berlines jusqu'au plan
incliné principal, où le gamin les reçoit et continue de les
pousser jusqu'à la galerie ; et, à la galerie, on y attelle les
chevaux, qui les conduisent, par petits trains, jusqu'à l'accro-
chage. Il est encore tenu compte à l'ouvrier du temps qu'il
passe aux travaux de remblai nécessaires, et aussi des « acci-
dents de la couche » , des variations de cette couche en épais-
seur, en puissance. Quand le prix de la berline est débattu
pour une taille entre le chef de taille et le porion ou le chef-
porion, l'un et l'autre tablent sur telle ou telle puissance de la
couche, mais puissance probable, toujours un peu hypothé-
tique et sujette à élargissements et rétrécissements : il se peut
qu'à quelque distance de l'endroit où le prix a été débattu,
la veine tout à coup se resserre et s'amincisse, que le travail
devienne par là même plus ingrat, que le temps s'en allonge,
que la peine s'en accroisse, que le produit en fléchisse, et
que par suite le prix en soit moins ou cesse d'en être rémuné-
rateur.
De là l'utilité, la légitimité, dans l'établissement du salaire,
de ce coefficient ou de ce correctif: accidents de la couche.
Si le travail comporte et si les conditions du milieu permet-
tent l'emploi d'un explosif, une sorte de forfait intervient
entre l'entreprise et l'ouvrier. On fait un prix, dynamite com-
prise : « Je te donne vingt francs pour tel travail. Tu prendras
de la dynamite. Si tu n'en uses que pour quinze francs, tu
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no l'organisation du travail
auras cinq francs de béné6ce. Si, au contraire, tu en dépenses
pour vingt-deux francs, c'est toi qui perdras quarante sous :
arrange-toi. »» Et le mineur tâche de « s'arranger » de façon
à ne pas perdre, et même à gagner.
En repassant Tun après l'autre les éléments qui entrent en
composition dans son salaire, on voit qu'une assez grande
marge est laissée à la volonté, à l'intelligence, à l'activité de
l'ouvrier, et qu'il en est lui-même le maître ou l'artisan dans
une assez large mesure; il est maître, par sa volonté, par son
intelligence, par son activité, d'élever son salaire, car ce n'est
pas le prix uniforme et fixe, tant d'hommes à tant de l'heure,
donné indifféremment à tous comme prix d'achat d'une
espèce de force humaine brute. Du moins une assez grande
marge est laissée à la taille et au chef de taille.
La taille, de cinq ouvriers, en moyenne, quatre mineurs et
un aide, avec un chef, qui n'est le plus souvent que le plus
ancien ou le plus adroit ouvrier, est la véritable unité de
travail, la cellule ouvrière vivante et organique de la mine.
Naguère, avant la loi de 1894 sur les retraites, tous les salaires
de la taille étaient versés au chef de taille, qui se débrouillait :
la compagnie n'avait pas besoin de connaître et ne connaissait
pas les salaires individuels entre ouvriers d'une même taille.
On n'a rompu avec cet usage que parce que la loi sur les
retraites, en exigeant de tous les ouvriers une retenue propor-
tionnelle à leurs salaires, a obligé, afin que cette retenue fût
sûrement proportionnelle, à établir pour tous les ouvriers des
salaires individuels. Depuis lors, le prix -est toujours calculé
pour la taille; et tous les ouvriers proprement dits, tous les
ouvriers à veine, tous les mineurs étant considérés comme
égaux, la répartition se fait également entre eux, ils touchent
tous le même salaire. S'il existe des différences, la direction
les ignore : il peut bien arriver, et en effet il arrive quelque-
fois, que les ouvriers se rendent de l'argent de la main à la
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LES MINES DE HOUILLE 221
main; mais la compag^nie n'en sait rien, n'en veut rien savoir;
et c'est, au surplus, l'exception.
Quant à V aide y qui complète le contingent de la taille, deux
modes de paiement sont usités dans le Pas-de-Calais. Le pre-
mier consiste à payer les aides proportionnellement au salaire
des ouvriers. Ils sontalors classés par les surveillants, porions,
chefs-porions en plusieurs catégories, qui reçoivent de 60 à
90 pour 100 du salaire du mineur proprement dit, et qu'on
appelle les soixante ^ les soixante-dix, les quatre-vingts ^ les
(juatre^vingt^ix pour 100 ; ce sont comme des sociétaires à
six, huit, dix douzièmes de part. Ce système, quoique le plus
rationnel, n'est pas en vigueur aux mines de B... Le second
mode de paiement du salaire des aides suppose l'accord préa-
lable des ouvriers et des patrons. Au moment du mesurage du
travail, le porion demande à la taille combien elle veut payer
son aide. H n'est pas rare que la taille ait pour aide le fils du
chef de taille; en ce cas, pour peu que le porion s'y prête, on
ne se plaindra jamais que l'aide soit trop payé.
Mettons que, d'accord entre le porion représentant la com-
pagnie et le chef de taille représentant la taille, il soit con-
venu de payer l'aide 4 fr. 50. Voici comment se fait la répar-
tition des salaires. La commune mesure est le nombre de
descentes ou de postes. Si, par exemple, la taille a gagné
166 fr. 20, et si l'aide, que la taille a déclaré vouloir payer
4 fr. 50, a onze descentes ou onze postes, c'est donc onze fois
4 fr. 50 ou 49 fr. 50, qu'il faut d'abord prélever sur les
166 fr. 20. Le reste est à partager entre les ouvriers. Ils ont
à eux tous vingt-sept postes : le poste est donc de 6 fr. 15 ; et
chaque ouvrier prend autant de fois 6 fr. 15 qu'il a person-
nellement de postes. Pierre a dix postes : il prend 61 fr. 50;
Paul en a six : il touche 36 fr. 90; etc. Ainsi, trois ou quatre
opérations : mise en masse du gain de la taille ; prélèvement
du salaire de l'aide ; division du reste par le nombre total de
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2ÎÎ L'ORGANISATION DU TRAVAIL
postes, et formation du quotient de répartition; multiplication
de ce quotient par le nombre individuel de descentes, et
formation du prorata personnel de chacun des ouvriers.
Les gamins sont payés à la journée, d'après un tarif qui
fixe le maximum par jour et par âge. Les ouvriers à l'entretien
{boiseurs, raccommodeurs , raucheurs) sont habituellement
payés à la journée dans les travaux très variables et aux
pièces dans les travaux de quelque durée. Ils se font de la
sorte des journées de 5 à 7 francs. Les hommes au creusement
des travers-bancs ou des boweites sont payés au mètre d'avan-
cement suivant les difficultés du terrain : comme aux piqueurs
ou ouvriers à veine, on leur retient le prix de l'explosif qu'ils
emploient. Les conducteurs de chevaux gagnent un salaire
fixe à la journée de 2 fr. 90, plus la prime de 40 pour 100,
que, depuis 1900, dans le Pas-de-Calais, ont touchée tous les
ouvriers du fond, aux termes de la convention d'Arras, dont il
faut bien, en passant, dire un mot.
Une des revendications que les mineurs avaient le plus
énergiquement soutenues, durant la grève de 1889, était celle
d'une augmentation de salaire de 10 pour 100; si énergique-
ment, que les compagnies avaient dû céder d'abord sur le
principe, et qu'ensuite, lorsque les ouvriers avaient demandé
que de ces 10 pour 100 on fît une prime comptée à part,
toutes, sauf Nœux, qui elle-même finit par s'incliner, avaient
cru devoir céder encore. Après la grève de 1889, les choses
furent donc réglées de cette façon : salaire principal, suppo-
sons 5 francs, prime de 10 pour 100 : 0 fr. 50; total : 5 fr. 50.
£n août 1890, les charbons augmentant, par acte de bonne
volonté patronale, tout simplement, et pour écarter jusqu'à la
pensée d'une nouvelle grève, la prime fut élevée de 10 à
20 pour 100. Elle demeura à ce taux pendant assez longtemps,
jusqu'à ce que, au commencement de 1899, par suite de
l'extraordinaire mouvement industriel et particulièrement de
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LES MINES DE HOUILLE Î23
Textraordinaire prospérité de la métallurgie, la bouille subit
une bausse très sensible. Les mineurs, alors, réclamèrent,
appuyés et guidés par leur syndicat. Une réunion de patrons
eut lieu à Douai, puis, à Arras, une réunion contradictoire de
patrons et d'ouvriers. Il y fut décidé qu'à partir du 16 avril
1899, et pour un an, la prime serait portée à 25 pour 100.
Mais les mineurs, et surtout le syndicat, n'étaient qu'à
demi satisfaits ; et, continuant à s'agiter, tirant argument des
grands bénéfices que devait procurer l'année 1900, ils obte-
naient, dans une seconde réunion, à Arras, qu'à partir du
1" avril 1900, la prime fût renforcée de 5 pour 100 et fixée à
30 pour 100. Ce n'était que Tavant-dernière étape. A la fin
d'octobre 1900, une grève partielle éclata à Liévin, Lens,
Bully; pour y couper court, il fut décidé que, du 1" novembre
1900 au mois d'avril 1901, la prime serait de 40 pour 100, et
que, non seulement tous les ouvriers du fond de toutes les
spécialités y auraient droit, mais tous les ouvriers inscrits, en
vertu d'un ancien usage, au « carnet du fond, w c'est-à-dire
avec ceux-là, ouvriers du fond proprement dits, les mécani-
ciens d'extraction, les moulineurs, les « chergeux aux che-
vaux » . Les ouvriers du jour avaient été jusqu'ici négligés;
cependant, leur tour venait enfin, et l'on convenait que leurs
salaires seraient augmentés de 10 pour 100, ou, pour être tout
à fait exact, que tous les ouvriers du jour recevraient 10 pour
100 en sus de leurs salaires; ce qui leur ferait, à eux aussi,
une sorte de prime (1). Ils sont payés, aux ateliers du jour, les
uns à l'heure (dans les quarante centimes de l'heure) d'autres
à la tâche (ceux des fours à coke selon la quantité produite).
(i; Tout le inonde sait que le bassin de la Loire fut, il y a quelques années,
sous le coup d'une menace de grève, parce que les compa^ies, — les affaires se
ralentissant, — avaient décidé de réduire de 9 pour 100 à 3 pour 100 la prime
accordée dans des circonstances analogues, par suite de l'acte connu sous le titre
d'arbitrage Jaurès-Griiner. — Voyez, sur les salaires, V Ouvrier mineur^ organe de
la Fédération nationale, n* 8. Compte rendu du Congrès international de Londres.
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tî4 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
d'autres à la journée (dans les quatre francs par jour).
Tous les salaires, d'ailleurs, que nous avons donnés, et
tous ceux que nous donnerons encore, du fond et du jour,
doivent s'entendre prime comprise, et les intéressés en ont
vite appris le calcul. Je demande à un gamin : a Combien
gagnes-tu? — Il me répond du ton le plus assuré : — 1 fr. 40
sans la prime, 1 fr. 87 avec la prime. » Une petite trieuse (ah!
Tamusante figure, avec le blanc de ses yeux et le blanc de ses
dents plus vifs dans la face noircie, sous le mouchoir de coton-
nade noué autour de la tête !) , une trieuse déclare de même
gagner 1 fr. 50 par jour, mais l'ingénieur qui m'accompagne
corrige aussitôt : le salaire est mobile, il peut aller de 0 fr, 90
à 2 francs. (On se rappelle que les trieuses sont les ouvrières
qui s'occupent, dans les ateliers de criblage, à retirer les pier-
res mêlées au charbon et à le classer à peu près par grosseur,
tout de suite après qu'il est monté de la fosse.)
Pour les mineurs, piqueurs, ouvriers à veine, ce qu'on
vient de dire de la manière dont leur salaire est établi et des
facteurs divers et variables qui entrent dans sa composition
explique suffisamment qu'il soit difficile de le déterminer d'un
chiffre, d'un seul chiffre sec, précis et rigoureux. Si le prix
de la berline, à débattre entre le mineur et le porion ou le
chef-porion, peut être, — rarement, mais peut être, — tantôt
de 0 fr. 30 et tantôt de 1 fr. 50; si, plus ordinairement, il
est tantôt, en de certaines veines, de 0 fr. 50, et tantôt, en
de certaines autres, de 0 fr. 60, il est naturel et de consé-
quence étroite que le prix de la journée s'en ressente, que
cette simple différence de 0 fr. 50 par berline se retrouve, à la
fin du travail, grossie et multipliée autant de fois qu'il entre
de berlines dans le compte du salaire ; de là, de ces variations
du prix de la berline, des variations sensibles de la journée du
mineur.
Il est des ouvriers qui, dans une bonne taille, peuvent se
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LES MINES DE HOUILLE Î25
faire jusqu'à des journées de Ami7 francs, mais c'est là toujours
un fait isolé et exceptionnel, ce n'est qu'un heureux accident.
Lors de ma visite aux mines de B..., on acceptait comme prix
courant de la journée du mineur environ 6 fr. 70. Ce chiffre
était celui qui ressortait de l'examen des «« Bon à payer » et
celui que les ouvriers eux-mêmes avaient. Interrogé par nous
sur le gain de ses journées pendant la dernière quinzaine, un
mineur répondait : Dans les environs d'un petit sept francs. Et,
quoique chargé d'enfants et se plaignant, à cause d'eux, de ne
pouvoir « faire dimanche » : — Quand on a coupé huit tar-
tines sur un pain de trois livres, dites-moi un peu ce qu'il en
reste ! — de ce salaire en lui-même il ne se montrait point
mécontent. Il récriminait plutôt, mais sans excès de mauvaise
humeur, contre la vie que contre le métier. « Un petit sept
francs » lui semblait acceptable, et l'on tient, en effet, dans
les mines de houille, ce salaire aux environs de 7 francs
pour un salaire normal. « Au-dessous de 6 francs, me dit
l'ingénieur en chef du fond, on considère le salaire comme
trop faible ; au-dessus de 7, comme trop fort (1). »>
Mais, de 6 à 7 francs, c'est le salaire du mineur proprement
dit, du piqueur, de l'ouvrier à veine; ce n'est pas le salaire
moyen des ouvriers du fond, toutes catégories mêlées, c'est
bien moins encore le salaire des ouvriers de la mine, fond et
jour réunis. Nous parlons ici de « salaire moyen » ; et nous
dirons tout à l'heure pourquoi nous avons tort d'en parler,
pourquoi nous ne devrions pas et ne voudrions pas en parler;
mais les statistiques nous le donnent, le salaire moyen;
quelques-unes ne nous en donnent pas d'autre; et il nous
fournit au moins une indication par à peu près. Dans la Loire,
le salaire journalier moyen des ouvriers du fond était de
4 fr. 80 en 1897, de 4 fr. 82 en 1898, de 4 fr. 91 en 1899,
(1' On peut dire même que certaines compagnies, notamment dans le bassin
de la Loire, se sont fait une règle de compléter toujours ce salaire de six francs.
15
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Îî6 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
de 5 fr. 21 en 1900, de 5 fr. 25 en 1901 ; celui des ouvriers
du jour était de 3 fr. 32 en 1897, de 3 fr. 41 en 1898, de
3 fr. 40 en 1899, de 3 fr. 75 en 1900, de 3 fr. 57 en 1901 ;
soit, par tête d'ouvrier, fond et jour confondus, 4 fr. 29 en
1897, 4 fr. 35 en 1898, 4 fr. 40 en 1899, 4 fr. 75 en 1900
et4fr. 68 en 1901 (1).
Pour Tannée 1900, d'après un tableau qu'a dressé la Direc-
tion générale des Mines, et dont M. le ministre des Travaux
publics a bien voulu nous faire remettre une copie, le salaire
journalier moyen aurait été dans les principaux bassins houil-
1ers de France :
Valenciennes (Nord et Pas-de-Calais). .
Saint -Etienne
Alais
Le Creuset et Blanzy
Aubin et Carmaux
Commentry
Lignites de Fuveau (Provence). . .
Ensemble des bassins de la France. 5 11 3 53
De son côté, l'Office du travail, au tome IV de la très
remarquable publication qu'il a consacrée aux Salaires et à la
Durée du travail dans [industrie française (2), consignait les
« résultats généraux » de son enquête en un résumé qu'on
nous permettra aussi de reproduire, non pour faire un fasti-
dieux et vain étalage de chiffres, mais parce qu'une particu-
larité sur laquelle il appuie prête matière à une observation
qui, elle encore, a son intérêt et même son importance. C'est
(i) Cf. Rapports de M. Tauzin, ingénieur en chef des mines, directeur de
rÉcole des minet de Saint-Élienne, au Conseil général de la Loire. Session ordi.
naire d'août 1900, p. 15, et session ordinaire d'août 1902, p. 15 et 16.
(2) Cf. une autre publication (août 1902) de ce même Office du travail : Bor^
dereaux de salaires en 1900 et 1901.
un
par
JOUKIfAUKR
ourrier
du fond
fr. c.
da joar
fr. c.
5 41
3 75
5 22
3 78
4 85
3 22
4 78
3 78
4 54
3 25
428
3 41
4 66
3 33
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LES MINES DE HOUILLE ÎÎ7
d ailleurs une observation du même genre, également inté-
ressante et importante, que nous avait déjà suggérée, on s'en
souvient peut-être, le rapide examen d'un autre chapitre de
cette même enquête. Il s'agissait alors de la durée de la
journée de travail, et des renseignements recueillis il résultait
que, moins les divers établissements miniers employaient
d'ouvriers, et plus, — à une ou deux exceptions près, ce qui
revient à dire presque sans exception, — plus la journée de
travail y était longue. Maintenant qu'il s'agit du salaire, la
grande enquête de l'Office du travail nous autorise à formuler
une seconde règle qui ne fait que corroborer la première, à
savoir que, moins un établissement minier occupe d'ouvriers,
et plus le salaire s'y abaisse. Et, comme la première, cette
seconde règle est à peu près sans exception ; l'enquête la met,
si j'ose le dire, en relief, la figure ainsi sous nos yeux :
SALAIRB MOYEN PAB 10 HEUBES
dans les établissements
dont le nombre d'oumcrs est
RÉGIONS
I
de I.OOO
et
au-dessus
n
de 600
à
999
va
de 100
à
IV
de ii
à
V
de 1
à
24
Nord et Pas-de-Calais .
fr. c.
. 5 45
fr. c.
480
fr. c.
485
fr. c.
n
fr. c.
2 40
Est
. 4 50
n
2 85
»
2 40
Centre
. 4 65
435
3 90
490
»
Sud
. 4 55
460
3 80
»
n
Sud-Est
4 90
4 40
4 45
3 05
5 05
4 05
3 80
))
Bouches-du-Rhône . .
»
Ensemble
. 4 90
3 85
2 40
Une telle constatation, qui, pour l'ensemble des régions
minières de la France, devient d'une si frappante évidence,
fait sortir de leur impassibilité professionnelle, — que je ne
leur reproche pas et qui est au contraire une qualité émi-
nente, — les enquêteurs eux-mêmes de l'Office du travail.
Ils ne peuvent s'empêcher de noter : « Au total, l'importance
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tiS L'ORGANISATION DU TRAVAIL
des établissements parait avoir une influence plutôt favorable
sur le taux des salaires; pour les industries soumises à l'en-
quête, les salaires sont généralement plus élevés dans le»
grands établissements que dans les petits (1). »
Faut-il se hâter de tirer de là une « réhabilitation » , ou de
fonder là-dessus une glorification de cette grande industrie
qu'il est tant à la mode aujourd'hui de malmener et de mau-
dire? Non, sans doute, et une conclusion trop étendue et trop
tranchante serait ici trop précipitée. Elle ne s'applique pour
le moment qu'aux mines, aux mines de houille, à la plupart
des mines de houille, « généralement » et « en moyenne » .
Si elle est vraie d'autres industries, et de combien, et des-
quelles, et dans quelle mesure elle est vraie, c'est ce que nous
verrons plus tard; pour le moment, tout ce que nous pouvons
dire, c'est que, généralement, dans l'industrie minière, plus
un établissement occupe d'ouvriers, plus le salaire s'y élève :
aux grandes entreprises, les hauts salaires. Maïs prenons-y
bien garde : « généralement » et a en moyenne » ; et ce sont,
j'allais dire de terribles mots; tout au moins ce sont des mots
qui font penser, qui avertissent d'y regarder à deux fois.
Certes, on ne saurait les proscrire et il faut bien accepter
(1) tt Ce caractère favorable de ce qii*on appelle la conceotration de riodustrie
s'observe surtout dans les industries suivantes : mines, {grande industrie chimique,
papeterie, tannerie, filatures et tissages, teinturerie, menuiserie, clouterie, fon-
derie, chaufournerie, briqueterie, tuilerie, faïence et porcelaine. • Pourtant, ■ le
caractère inverse s'observe dans quelques industries : moulins à blé, fabriques de
matières colorantes,- brosserie, ferronnerie. » Et la rè^le serait plus vraie de la
province que de Paris : « En étudiant les variations observées (dans le départe-
ment de la Seine), lorsqu'on passe des salaires d'établissements plus importants
aux salaires d'établissements moins importants, nous n'avons pas constaté de ten-
dance bien caractérisée; il avait semblé seulement que les salaires avaient plutôt
tendance à s'abaisser dans les grands établissements. En province, les chiffres
relevés, relatifs à un beaucoup plus grand nombre d'établissements, permettent
d'effectuer les comparaisons à l'aide de moyennes, d'autant plus que les diffé-
rences sont ass^ez accentuées. Ces différences témoignent d'une tendance opposée
à celle ob:iervée dans le département de la Seine. » Office du travail, Salaires et
durée du travail dans l'industrie française, t. IV. Résultats généraux^ p. 164-
165.
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LES MINES DE HOUILLE 229
« généralement » , parce qu' « il n'y a de science que du
général » , mais sans jamais perdre de vue qu'il n'y a de vie
que du particulier; et il faut bien accepter « en moyenne w
parce que ce serait une illusion de prétendre atteindre et
exprimer tous les cas individuels, mais sans jamais oublier
que la moyenne, par cela seul qu'elle est la moyenne, estjus-
tement la chose du monde la plus vide de réalité.
C'est en matière de salaires surtout qu'il est bon d'être très
prudent, de n'user qu'avec modération de « généralement »
et de u en moyenne » ; et c'est en cette matière un gros grief
contre la statistique et les statisticiens qu'ils en ont trop long-
temps usé et abusé. Car l'ouvrier qui gagne 5 francs ne met
pas à la masse, pour en faire une moyenne, avec celui qui
n'en gagne que 3; on ne mange pas une moyenne, on ne vit
que du salaire que l'on touche. Autre règle encore : plus une
industrie exige de catégories ou de spécialités d'ouvriers,
plus il y aura d'écart, selon les catégories et les spécialités,
dans le salaire des ouvriers, plus il sera difficile et dangereux
déparier de moyenne et par moyenne. Aussi, quelque atten-
tion que nous voulions porter à ne point hérisser ces études,
déjà sévères en elles-mêmes, de colonnes de chiffres dressées
comme autant de herses qui en défendent l'accès, dans l'es-
pèce, cependant, où il s'agit d'une industrie occupant qua-
rante-quatre ou quaranle-cinq catégories d'ouvriers, ce serait
tout ignorer de la condition du mineur que de savoir seule-
ment que le salaire moyen dans les mines, fond et jour, sans
distinction d'âge, tout étant confondu qui ne se confond pas
et tout compensé qui ne se compense pas, est de tant de
francs, tant de centimes. Ce serait laisser s'enfuir la vie d'une
enquête qui ne vaut et ne peut avoir d'intérêt que si elle saisit
et si elle fixe la vie, si elle en saisit et en fixe le plus que l'es-
prit et la langue en puissent saisir et fixer.
Or chacun ne vit que de ce qu'il touche, mais chacun
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Î30 L'ORGANISATION DC TRAVAIL
louche suivant sa spécialité : pour être sur de tenir la vie en
sa suprême vérité et son extrême complexité, il faudrait pou-
voir établir le salaire de chacun, — et Ton est obligé d'avouer
qu'un tel effort est, pour tant de vies, humainement impos-
sible; — mais on tiendra tout de même la vie ou du moins on
la serrera d'aussi près qu'on puisse la serrer, on tiendra déjà
de la vie, en établissant le salaire pour chaque spécialité.
Tous ces chiffres sont donc de la vie : ils sont des vies; s'il y
reste de la moyenne, et s'il y manque de la réalité, il y entre
le moins de moyenne et le plus de réalité possible. C'est ce
qui nous excuse et nous contraint de les donner, puisque, de
même qu'il n'y a peut-être pas deux de ces salaires tout à fait
égaux entre eux, il n'y a peut-être pas deux de ces vies tout à
fait semblables entre elles.
Les salaires sont le plus souvent payés à la quinzaine, non
sans que soient opérées diverses retenues, légales ou conven-
tionnelles. La fiche de paiement en usage aux mines de B...
porte d'abord le nom de l'ouvrier et le nombre des postes
qu'il a faits; puis le gain total de la quinzaine, « compre-
nant... fr... de prime. » Mention spéciale est faite des rete-
nues énumérées sous huit ou neuf titres : Caisse nationale des
retraites pour la vieillesse, 2 pour 100; — Caisse de secours,
2 pour 100; — Amendes; — Outils; — Objets cédés (bar-
rettes, ceintures, etc..) ; — Logement, blanchissages et dé-
gradations (cet article concerne les mineurs logés en coron),
fermages (la compagnie loue à certains de ses ouvriers un
petit champ) ; — Oppositions, saisies-arrêts, cessions ou délé-
gations (c'est le chapitre des fournisseurs exigeants et des
mauvais payeurs) ; — enfin. Avances. On additionne ensemble
toutes ces retenues, toutes celles de ces retenues dont est pas-
sible l'ouvrier, on en retranche le total de la somme de sa
quinzaine ; et l'on a le « net à payer t) .
Sur cette liste de retenues et d'amendes, les o retenues »
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LES MINES DE HOUILLE
281
SALAIRES DES OUVRIERS PORTÉS AU CARNET DU FONI>
Dësigoation
Abatage.
H
Z
z
u
C
5 Transport .
] Accidentels . .
fc \Rembiayage .
o
Entretien
A L EXTRACTION.
TRAVAUX
PRÉPARATOIRES
( Ouvriers à veine. . .
) Aides
(Ravanceurs (13 à
18 ans)
Conducteurs de che-
val
Crains
Remblayeurs
Boiseurs et rau-
cbeurs
Monteurs de poulie .
Cantonniers
Maçons
Meneurs de bois. . . .
Ouvriers d'about. . .
Palefreniers
Chargeurs d'cu^cro-
chage
Aides d'accrochage
Bowetteurs
Salaires
moyens
francs
6,71
4,75
I,33à3,7Ii
ObserTatioDs.
A la tâche.
Variable à me-
sare que le ga-
min vieillit de
six mois, et
cela jasqu*i
18 ans.
ÉCLAIRAGE .
<
H Z
^'$
z S
GO »
^ I
z
A L* EXTRACTION.
Lampistes du fond
Porteurs de feu (13
à 15 ans)
Boute-feux
Moulineurs
Aides-moulineurs .
Graisseurs et
toyeurs de
ÉCLAIRAGE.
net-
ber-
lines
Machinistes d'extrac-
tion
Graisseurs d'extrac-
tion
Lampistes du jour. .
Aides-lampistes ....
4,34
Coame les oaTiiera à veine.
4,20 à 5,60
4,90 à 6,30
4,90 à 5,95
4,34
4,55 à 5.25
4,48
0,46
4,48
5,00 à 5,60
2,50 à 3,00
6,60 à 7,20
4,00
1,55
6,72
4,50 à 5,00
2,25 à 2,50
1.92
De rhear«.
6,02
4,55
4,12
1,92
Payés moitié
f»rix dei moa-
inears.
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S3S
L'ORGANISATION DU TBAVAIL
SALAIRES DES OUVRIERS PORTÉS AU CARNET DU JOUR
Dësi(;Qaiion
Chaufferies .
Compresseur,
Aie lie
Chauffeurs
Aides-chauffeurs . . .
Nettoyeurs de chau-
dières
Brouetteurs de cen-
dres
Machinistes
Ajusteurs
Forcerons et dau-
beurs
Carreau ,
Triage
Charpentiers
Scieurs de perches. .
Porteurs de bois. . .
Manœuvres de cour .
Commissionnaires. .
Basculeurs
Wagonniers
Machinistes (monte-
charge)
Escailleur
\ Manœuvres
) Trieurs et trieuses. .
Salaires
moyens
francs
5,13
4,64
4,40
4,12
4,12
5à7
4,56
4,56
4,12
3,85
3,57
1,10
4,12
3,85
3,85
3,30
3,57
1,40 à 1,70
Obterradoiu
Les daubeurs
(aides - forge-
rons) gagnent
3 fr. 85.
iV. B. — Le salaire annuel des porions varie entre 2,750 francs et
3,100 francs. Le salaire annuel des chefs-po rions varie entre
3,950 francs et 4,700 francs (1).
(1) Dans la publication déjà citée : Salaires et durée du travail dans VinduS"
trie française, l'Office du travail a recueilli et publié (t. IV, p. 13 à 36) de« ren-
seîi^DementB sur les salaires dans une soixantaine d'établissements miniers. Il
serait instructif de faire la comparaison entre la mine de B... (Pas-de-Calais) à
laquelle se réfèrent les cbiffres de notre enquête personnelle, et d'autres mines,
prises parmi les plus analogues comme force motrice et nombre d'ouvriers, dans
les autres bassins houillers de France, par exemple dans la Loire, SaAne-et- Loire,
le Gard et le Tarn. Le souci de ne pas trop encombrer de cbiffres les pages de
cet ouvrage nous empécbe de faire nous-même ici ce rapprochement.
De même, malgré l'extrême prudence qu'il faut apporter dans la comparaison
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LES MINES DE HOUILLE Î33
s'expliquent et se justifient d'elles-mêmes; c'est la loi ou le
contrat qui les imposent. On n'en peut donc pas discuter,
mais, en revanche, on peut discuter des amendes; en contes-
ter les motifs, le montant,' l'emploi. Le motif d'une amende
de travail sous forme de retenue de salaire est nécessairement
€t exclusivement une faute dans l'exécution du travail; et
cette amende est fixe, édictée, sinon par une sorte de Code
des mines, d'après une échelle savamment graduée des délits
et des peines, sinon par une sorte de droit écrit, du moins
par le règlement.
Au titre des Meswes d'ordre, le règlement des mines de B...
porte, par exemple : Amende d'un franc ou confiscation de la
berline aux ouvriers » qui feront des charbons malpropres,
aux hercheurs qui ne rempliront pas leurs berlines. » Amende
de deux francs par jour d'absence pour l'ouvrier qui, sans
autorisation, s'abstient d'aller à son travail ou ne s'y rend
point à l'heure fixée. Amende de cinq franco pour a l'ouvrier
qui, dans les travaux, se porte à des voies de fait envers ses
camarades; celui qui remblaie du charbon, soustrait les
outils des autres ouvriers, enlève les bois servant de soutène-
ment dans les galeries ; celui qui recule sa lunette (la luneite
des lUtittiques internationales, de Tavis même des statisticiens les plus cminents,
— de rnvis, par exemple, de M. Luigi Bodio, — nous nous reprocherions de ne
pas renvoyer à la très remarquable publication du ministère de l'Industrie et du
Travail de Belgique qui a pour titre : Statistique des Salaires dans les mines de
houille. Tous les saKiires qui y li(;urent, aux pages 86 et suivante:*, ont été établis,
ainsi que nous l'a écrit le chef du service de la statistique à TOPHce belge du Tra-
vail, M. Armand Julin, « d'après les livres de paye des chefs d'entreprise pour la
dernière pave normale qui a précédé le recensement: ils représentent donc, non
des moyennes, mais le revenu réel d'une journée de travail pour chaque ouvrier
et ouvrière à la fin du^mois d'octobre 1896. »
 la fin du même fascicule, M. Armand Julin a dressé un répertoire technique
des catégories d'ouvriers par spécialité de travail dans les mines de houille de
Belgique. Sa nomenclature est probablement de beaucoup la plus complète de
celles qui aient paru sur la matière, puisqu'elle distingue de 190 à 200 catégories^
alors que nous nVn avons distingué, d'après les indications recueillies dans le
Pas-de-Calais, que quarante-quatre ou quarante-cinq, tant « du fond » que u du
j«ur » .
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tu l'organisation du travail
est la marque que le porion établit sur le boisage d'une gale-
rie et qui indique jusqu'à quel point de cette galerie l'ouvrier
est payé) ; celui qui, trompant la surveillance du lampiste, se
rendrait dans les travaux en état d'ivresse. » Amende de dix
francs à l'ouvrier « qui, dans le tirage à la poudre, aura cher-
ché à débourrer une mine ratée » , à celui « qui ouvre sa
lampe dans les travaux, à celui qui, dans les travaux, sera
trouvé porteur d'allumettes ou de pipe. »
Tel est le Code pénal de lamine, imprimé, affiché, consenti
par Tacceptation d'un contrat qui fait loi. Là où le règlement
est muet, on' se fonde sur la coutume. Restent l'application
et l'interprétation. Pour l'application et l'interprétation, on
dit que c'est un peu l'histoire des deux jours et des quatre
jours de salle de police dans l'armée : qu'il y a parfois quelque
part d'arbitraire; mais où n'y en a-t-il pas en fait de culpa-
bilité et de répression, ou bien de quoi ne dit-on pas qu'il
y en a? Comme dans l'armée encore, tout ce qui est « gradé « ,
tous les officiers et sous-officiers de la mine, par cela seul
qu'ils sont officiers et sous-officiers, sont en position d'infliger
cette première punition qui est une amende, sous réserve,
toujours comme dans l'armée, de «l'augmentation » de ladite
amende par le supérieur hiérarchique. Quant aux autres puni-
tions, aux punitions graves, interdites au sous-officier et
réservées à l'officier, à l'ingénieur, ce sont le renvoi, la plus
grave de toutes; la mise à pied temporaire; le changement de
fosse, le déplacement dans un chantier plus pénible ou moins
productif. Le hasard m'a fait rencontrer un de ces « déportés »
qui revenait d'un exil à la fosse 5 de la compagnie de B... Il
en parlait comme de la Sibérie ; mais, avec la franchise con-
fiante qui est un des caractères de cette population quand elle
n'est pas excitée par le politicien, il confessait son « crime »
et en battait sa coulpe. a N'est-ce pas que tu ne l'avais pas
volé? »» lui dit l'ingénieur. Et, ingénument ou malignement,
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LES MINES DE HOCILI.E fZ^
souriant de l'œil et de la lèvre, rhomme répond : — « Sur,,
que je ne Tavais pas volé! »>
Une si parfaite résignation est un signe que la justice est
sans injustice et même la sévérité sans excès. Les amendes
sont assez fortes proportionnellement au gain, puisqu'elles
vont de un à 10 francs; mais les plus grosses, celles de 5 et de
10 francs, ne visent guère et ne frappent guère que des cas où
est intéressée la sécurité commune des ouvriers du fond ; le
produit en est versé à la caisse de secours et ne tourne jamais
au profit de la compagnie; par-dessus tout, on ne les distribue
pas à tort et à travers; elles n'entament ni ne rognent abusi-
vement le salaire. Comparé aux salaires anciens, encore que
les comparaisons de statistique soient aussi périlleuses dans le
temps que dans l'espace et historiquement que géographique-
ment, l'accroissement parait certain, et par là aussi, comme
par la réduction du temps de travail et par l'adoucissement
des circonstances du travail, il y a amélioration matérielle de
la condition de l'ouvrier.
Relevons, pour mémoire, quelques-uns de ces salaires d'au-
trefois. Vers le milieu du dix-huitième siècle, dans le bassin
de la Loire, à Saint-Jean-Bonnefonds, la journée du piqueur
était de 25 sous; celle des porteurs et autres ouvriers de 20
sous. En 1778, elle n'avait pas augmenté, et demeurait même,
à Firminy, un peu au-dessous. En 1786, le marquis d'Osmond
la portait à I fr. 20. De 1785 à 1808, hausse énorme dans le
salaire moyen des mineurs, qui passe de 1 fr. 25 à 3 fr. 50,
plus que le double. En 1812, salaire des piqueurs et trai-
neurs, 3 fr. 50; boiseurs et remplisseurs de bennes, 2 fr. 50
à 2 fr. 75; ouvriers divers, de 2 fr. à 2 fr. 50. Vers 1830, les
piqueurs ne reçoivent, à Firminy et à Roche-la-Molière, que
2 fr. 50; à Saint-Étienne, ils n'atteignent qu'exceptionnelle-
ment 3 francs; mais ils gagnent, à Rive-de-Gier, de 3 fr. 50 à
4 francs par jour; les boiseurs, de 1 fr. 50 à 2 francs. Lespor-
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236 L*ORGANISATION DD TRAVAIL
leurs et routeurs, de 2 francs à 2 fr. 25. Enfin, de 1838 à 1898,
Télévalion des salaires a a été continue et sans retour en
arrière » . Le prix moyen de la journée du piqueur a été, en
effet : 1835, 3 fr 50; — 1845, 3 fr. 75; — 1854, 4 fr. 40;
— 1868, 4fr. 70; — 1889, 5 fr. 65; — 1897, 6 fr. 05. La
journée moyenne de l'intérieur ou du fond a été, durantcette
période de cinquante ans : 1846, 3 fr. 33 ; — 1860, 3 fr. 60 ;
— 1868, 3 fr. 92; — 1891, 4 fr. 72; — 1898, 4 fr. 98(1).
Mais je n'insiste pas. Il est ici doublement inutile d^accu-
muler des chiffres dont la masse projette toujours sur une
page comme une ombre d'ennui, parce que, je le répète, les
comparaisons de statistique, soit dans le temps, soit dans l'es-
pace, donnent ouverture à trop de méprises ou d'erreurs, et
parce que ce n'est pas en fin de compte l'histoire du passé
qui nous intéresse le plus, ni même son rapport à la vie du
présent, mais d'abord et surtout la vie elle-même du présent.
L'homme, qui ne vit pas a de moyennes », ni a générale-
ment » , ne vit pas non plus dans le passé, ni par rapport au
passé : il vit de ce qu'il a comme on peut en vivre dans le
temps où il vit. Pour une semblable raison, à peine serait-il
moins inutile de rapprocher du salaire dans les mines de
houille les salaires dans la métallurgie, la construction méca-
nique, la verrerie, la faïencerie, la filature et le tissage, dans
les industries, en un mot, qui composent la grande industrie,
parce que le mineur doit vivre de ce qu'il gagne et non pas de
ce que gagnent le métallurgiste, le constructeur, le verrier, le
(l) Voyez E. Lesrure, Historique des mines dit département de la Loire^
p. 38, 5ii 82, 86, 98 et 99, 183, 251, 266. — Ceux de nos lecleurs qui prennent
goût à ces rapprochements historiques trouveront, dans ce livre, p. 98 et 99,
deux tableaux où sont consi{;nés les salaires dans les mines de Rivc-de-Gier, en
1760, 1784, 1814, et de Saint-Étienne en 1709, 1750, 1778, 1812, pour le per-
sonnel, déjà et de jour en jour plus compliqué, des gouverneurs, piqueurs, por-
teurs ou traîneurs, remplisseurs de bennes, receveurs du fond, receveurs mar-
queurs du jour, palefreniers, forgerons, garnisseurs de lampes, réparation naires,
hommes du boisage et muraillement, toucheurs de chevaux, manœuvres aux
pompes et autres ouvriei*s.
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LES MINES DE HOUILLE 23T
tisserand, parce que, d'autre part, toutes ces industries
n'étant pas rassemblées dans un même centre et le prix de la
vie n'étant pas le même dans les différents centres, en cela
encore toute comparaison clocherait. Aussi bien, comme nous
aurons à étudier sucessivement ces cinq ou six grandes indus-
tries dont est faite la grande industrie, pour chacune d'elles,
on trouvera les salaires en leur lieu, et la comparaison s'insti-
tuera en quelque sorte d'elle-même.
Non, ce qu'il importe vraiment de connaître, quand il
s'agit des mines de houille, et ce qu'il importera vraiment de
connaître quand il s'agira de la métallurgie, de la construc-
tion, etc., c'est le rapport du salaire de l'ouvrier, de telle
entreprise et de tel ouvrier, je veux dire de telle spécialité ou
catégorie d'ouvriers, au coût des objets les plus nécessaires,
si nécessaires qu'ils sont indispensables à l'existence, dans le
centre de population où fonctionne l'entreprise et où habite
l'ouvrier. Mais, sur ce point, force nous sera d'entrer dans
quelque détail; et cette comparaison du salaire au coût de la
vie s'encadrera mieux à sa place, elle viendra mieux à son
heure lorsque nous en serons à déterminer et décrire les cir^
constances du travail.
On doit seulement être averti que, bien que le salaire dans
les mines de houille, « généralement » et « en moyenne » , ne
soit pas mauvais; bien qu'il s'y ajoute le plus souvent ce que
Le Play nommait une « subvention « en nature (1) ; bien que
(i) Voyez les Ouvriers des Deux Mondes^ 2* sorie, 41* fascicule. Mineur des
Mines de houille du Pas-de-Calaix^ par Yan* RÉRAvic, monograplile d'un mineur
d'A.... (p. 259). Ponr son chauffa{;e, l'ouvrier « reçoit 6 '900 d'escaillage (char-
bon de seconde qualité). 11 paie, tous les mois, la somme insigniHante de 0 fr. 20
pour toucher son bon de charbon, alors qu*il devrait payer le même combustible
à raison de 7 fr. 40 la tonne, soit pour 6'900 la somme de 41 francs. Ceci repré-
sente donc une subvention en nature de 48 fr. 60. » On peut rt-garder aussi
comme une subvention indirecte, le logement k bon marche dans les maisons de la
société; nous y reviendrons, au chapitre des Circonstance< du travail. Cf. 4:i* fas-
cicule. F iqueur sociétaire de la « Mine aux Mineurs « de Monlhit ux (^Loire), par
M. Pierre du Maroussem.
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:238 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Ton y puisse ajouter par surcroît le revenu d'un champ ou le
produit de ce qu'il nommait « une petite industrie » acces-
soire; et bien qu'en beaucoup d'endroits de grandes facilités
de vie soient offertes à qui voudrait et saurait en profiter;
toutefois, pour des causes qu'il nous faudra rechercher, et
qui ne sont peut-être pas toutes indépendantes de la volonté
ou de la moralité de l'ouvrier lui-même, — lequel ne se fait
sans doute pas à lui seul sa condition et la subit en partie, en
majeure partie, si l'on y tient, comme tout homme, mais
enfin, en partie aussi, se la fait, — pour des causes diverses,
les unes qui lui sont extérieures et supérieures, les autres qui ^
lui sont intimes et personnelles, l'ouvrier mineur, « générale-
ment ft et « en moyenne » , est plutôt au-dessous qu'au-dessus
<le ses affaires. Ce n'est même pas assez dire : la très grosse
majorité, la presque unanimité des mineurs ont des dettes ou
«ont, en tous cas, sans économies. A B.-G..., dans le Pas-de-
Calais, on m'a cité, en sens contraire, quelques exemples
nominatifs : le père D... qui posséderait une trentaine de
mille francs; un autre, qui en posséderait une quinzaine de
mille; mais ils sont très rares, ces capitalistes, et la preuve
en est qu'on les cite, en les appelant par leur nom. (Au sur-
plus, de l'aveu même des ingénieurs, les 30,000 fi'ancs du
père D... proviendraieat principalement du jardinage et les
15,000 francs de l'autre, soit de la culture, soit de je ne sais
plus quelle profession ou métier supplémentaire.)
Pourquoi le mineur, en général, n'a pas d'économies, et
pourquoi, au contraire, il a des dettes; si c'est le salaire qui
est trop faible pour la vie qui est trop chère, ou si c'est lui
qui est incapable de régler sa vie d'après son salaire : en quoi,
par conséquent, « la question sociale « est, pour le mineur,
tt une question morale » , voilà maintenant ce qu'il serait du
plus haut intérêt de savoir, et ce que nous tâcherons d'ap-
prendre en examinant une à une les circonstances du travail.
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LES MINES DE HOUILLE Î39
III
Il n'y a plus qu*à dire quelque chose du contrat de travail
dans les mines de houille, et il n*y a que fort peu de chose à
€D dire. La note par laquelle le service des mines au ministère
des Travaux publics nous transmettait obligeamment les docu-
ments que nous avons donnés, commençait par poser en prin-
cipe que a rindustrie des mines est, en France, au point de
vue économique et notamment en ce qui concerne le contrat
de travail, une industrie qui n'est soumise qu'aux règles de
droit commun. » Ces règles de droit commun sont du reste
brèves et sommaires : elles tiennent toutes dans les articles
1710, 1779 et 1780 du Code civil, auxquels on peut joindre
le décret du 2 mars et l'arrêté du 21 mars 1848, supprimant
et réprimant o l'exploitation de l'ouvrier par voie de mar-
chandage. » En dehors d'elles, ou plutôt en développement,
en fonction d'elles et pourvu qu'elle ne soit pas en contradic-
tion avec elles, la convention fait la loi des parties, qui se
meuvent ou sont censées se mouvoir, en pleine liberté, dans
les limites marquées, comme de quatre bornes aux quatre
coins d'un vaste champ, par ces trois articles du Code Napo-
léon et ce décret de la seconde République. Ouvriers et
patrons s'arrangent. Ils s'accordent sur l'embauchage, la disci-
pline, les sanctions à la discipline, les formes de rupture du
contrat. L'accord, la convention résulte du fait que l'ouvrier
entre à la mine et du fait que pour y entrer, rien qu'en y en-
trant, il en accepte le règlement.
Les engagements sont d'ailleurs réciproques. Ainsi, aux
mines de B... (Pas-de-Calais), les conditions d'admission, sti-
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240 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
pulées dans le règlement, sont celles-ci : — Tout ouvrier,
pour être employé dans les mines de B..., doit être porteur
d'un livret en règle. — L^ouvrier admis prend l'engagement :
!• De se conformer aux mesures d'ordre et de sûreté pres-
crites par la société, et d'accepter le travail qui lui sera
imposé par l'ingénieur ou les patrons; 2* De ne point quitter
les travaux de la société sans en avoir fait la déclaration
quinze jours à l'avance. La Compagnie prend l'engagement
réciproque de ne renvoyer un ouvrier qu'après lui avoir signi-
fié son congé quinze jours à l'avance, sauf dans les cas spéci-
fiés aux mesures d'ordre.
Les cas spécifiés aux mesures d'ordre et pour lesquels il
n'y a pas engagement réciproque, pour lesquels la Compagnie
réserve expressément sa juridiction et son action, sont tous
des cas disciplinaires, presque des cas judiciaires. Un ouvrier
déjà puni d'une amende de dix francs pour avoir ouvert sa
lampe dans les travaux, et qui se met en état de récidive,
a sera renvoyé, sans préjudice des poursuites qui pourront
être exercées contre lui « . De même, « peuvent être exclus des
travaux sans avertissement préalable : !• l'ouvrier qui insulte
ses chefs; 2* l'ouvrier qui empêche violemment le travail de
ses camarades. »i Peut-être le paragraphe I" : « L'ouvrier qui
insulte ses chefs » est-il un peu vague, un peu élastique, et y
aurait-il de quoi y loger de l'arbitraire, ce fâcheux arbitraire
dont il est si difficile d'expurger les relations nécessaires des
hommes; mais nous avons dit, et nous le rappelons, que le
renvoi, la plus grave des punitions prévues, puisqu'au delà il
n'y a plus que les poursuites correctionnelles ou criminelles,
ne peut être prononcé que par l'ingénieur seul ; et c'est pour
l'ouvrier une garantie qu'il ne sera prononcé ni dans la colère
ni à la légère.
Tel est, en somme, le contrat de travail, et, à la fin de
cette étude, après avoir passé en revue l'organisation du
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LES MINES DE HODILLE 141
travail, la répartition des ouvriers par catégories ou spécia-
lités, leur répartition par âge, et par durée de services; après
avoir essayé de mesurer le temps et la peine du travail; après
avoir essayé aussi de comparer, de confronter la production
et le salaire; après avoir esquissé le régime légal ou conven-
tionnel du travail d'un trait hâtif et comme perdu, mais que
Texamen d'autres règlements pour d'autres entreprises, dans
d'autres régions, ne ferait sans doute que multiplier en en
reproduisant plus ou moins rigoureusement le décalque,
nous pouvons dire : tel est, en somme, le travail dans les
mines de houille.
Mieux que personne, plus vivement et plus impatiemment
que personne, nous sentons tout ce qu'il reste d'incomplet et
d'imparfait dans nos observations, et tout ce qu'il passera en
conséquence d'incertain et de contestable dans nos conclu-
sions. Les faits sociaux, même quand on a la prudence encore
présomptueuse de les circonscrire à un seul domaine, sont
d'une si grande abondance, richesse et complexité, qu'il est
hors de nos prises et de notre puissance de les embrasser dans
leur ensemble, de saisir et de tenir le tout de tous C'est l'im-
mensité de la mer; allez prendre l'océan au creux de votre
main : de toutes parts, entre vos doigts, l'eau déborde et coule
en Blets et en flots, monte et vous submerge. C'est l'infini du
monde; allez atteindre d'un effort qui s'arrête court ce qui
recule sans cesse et ce qui s'étend sans terme. « Folie d'espé-
rer que notre raison puisse parcourir jusqu'au bout la route
infinie : contente-toi, espèce humaine, du Quia! »
Le Quia est ici notre « en somme », le « généralement '» et
le a en moyenne » des statisticiens. Contentons-nous de cet à
peu près. En somme, nous pouvons à peu près conclure,
entre autres choses, pour ce qui est du travail dans les mines,
que le travail y est divisé en une quantité de catégories ou de
spécialités professionnelles, entrainant autant de traitements
16
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t4t L'ORGANISATION DU TRAVAIL
divers et de conditions différentes ; que les ouvriers au-dessus
de cinquante-cinq ans y sont rares, et que la population en
est assez mobile ; que le temps de travail y est plutôt moindre
que dans les branches les plus voisines de la grande industrie,
et que la peine y est moindre que dans les mines de jadis;
qu'en outre, ce même temps de travail est moindre dans les
grands établissements miniers que dans les moyens ou les
petits, et que le salaire y est meilleur; que le taux du salaire
n'y peut être considéré comme bas, et qu'en tout cas, il s'est
élevé jusqu'à doubler, tripler, et plus, depuis la 6n du dix-
huitième siècle.
Je sais tout ce qu'il faudrait ajouter encore, quels coeffi-
cients il y aurait lieu d'introduire, et de combien de correc-
tife on devrait user : tenir compte de la situation commerciale
et économique de l'industrie en général, et de l'industrie
minière en particulier, de l'état du marché de travail, du
développement des entreprises, de l'accroissement du per-
sonnel, des progrès de l'outillage, etc. Mais je sais aussi que,
tout compte tenu de tout cela et de mille autres circonstances
encore, nous en serions toujours à l'a peu près; jamais nous
ne dépasserions le Quia. Et, au surplus, comme nous ne
faisons ni de la science pour la science, ni de l'art pour l'art,
mais que nous cherchons simplement dans la vie des éléments
et des fondements pour la politique sociale, observations et
conclusions nous paraissent suffisantes.
Il s'agit à présent de faire pour le travail dans la métal-
lurgie, la construction mécanique, la verrerie, la filature et le
tissage ce qu'on vient de faire pour les mines, et de le faire
comme on l'a fait, c'est-à-dire çornrne on peut le faire. Pas-
sons à la ipétqjlurgie.
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II
LA MÉTALLURGIE
L ORGANISATION DU TRAVAIL
Des mines de houille à la métallurgrîe la transition est aisée
et, on peut le dire, naturelle : il n*y a qu'à suivre le wagonnet
de charbon qui va du puits de la mine au gueulard du haut-
fourneau; la houille est le premier aliment et le premier ins-
trument, le premier élément, au sens de « ce qui constitue » ,
et le premier agent, au sens de « ce qui fait agir » , le primum
manens et le primum movens de l'industrie métallurgique.
Cette industrie est répandue un peu partout sur le territoire
français : quoique Tune des plus agglomérées, des plus con-
centrées économiquement, elle est géographiquement assez
disséminée. En termes généraux, il y a en France trois
groupes métallurgiques importants, qui sont ceux du Nord,
du Centre et de TEst (1); et, du point de vue où nous nous
gommes particulièrement placés, de la condition des ouvriers^
si Ton consulte la liste des syndicats, on constate qu'il en
existe, pour la métallurgie et la construction mécanique, qui
g'en rapproche et s'y rapporte ; dans la région du Nord, à
(i) Ce dernier froa|>ei principalement en Meufthe-et-Motellab
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ÎU I/ORGANISATION DU TRAVAIL
Maubeugre et à Denain; dans la région du Centre et de la
Loire, au Greusot, à Saint-Étienne, à Firminy, à Montluçon;
à Paris même; dans TOuest, au Havre, à Saint-Nazaire, et,
dans TEst, à Audincourt (Doubs) (I).
De même que, pour les mines, nous avons examiné de plus
près, observé plus spécialement un établissement du Pas-de-
Calais, ainsi, pour la métallurgie, sera-ce un établissement
ou plutôt quelques établissements de la Loire, que nous con-
sidérerons comme type, en cet essai de monographie élargie
d'usine ou d'industrie, d'où notre objet est de tirer des con-
clusions sur quoi fonder une potitique sociale positive et
pratique. Nous choisissons la Loire, non seulement à cause
du rang qu'elle occupe présentement dans la métallurgie
française, mais à cause de la place qu'elle y tient tradi-
tionnellement, depuis des temps déjà anciens, et, en un mot,
non seulement parce qu'elle est un des points géographi-
ques et économiques de l'industrie métallurgique en France,
mais parce qu'elle en est comme le sol historique.
(1) Ge8 syndicats sont les suivants (Relevé communiqué par M. FàCCfOT, enquê-
teur à l'Office du travail) :
Le Oeusot : Syndicat de* ouvriers métallurgistes (rou^e); Syndicat des corpo-
rations ouvrières du Greusot (jaune).
Saint-Étienne : Chambre syndicale des méiallurgistes.
Firminy : Association syndicale et professionnelle des métallurgistes.
Montluçon : Chambre syndicale de l'Union similaire de la métallurgie; Union
des ouvriers métallurgistes; Syndicat général des métallurgistes; Syndicat de
Tusine des Hauts-Fourneaux ; Union syndicale des ouvriers de l'usine Saint-Jac-
ques; Syntlicat des mouleurs en métaux.
Maubeuge : Syndicat des métallurgistes.
Paris : Union corporative des mécaniciens; Fédération nationale des mécani-
ciens; Chambre syndicale des mouleurs en fer; Fédération des mouleurs en mé-
taux ; Chambre syndicale des mouleurs en cuivre; Fédération nationale des mé-
tallurgistes.
Le Havre : Chambre syndicale des métallurgistes.
Audincourt (Doubs J : Chambre syndicale des ouvriers de l'usine d'automo-
biles ; Fédération syndicale des ouvriers métallurgistes du pays de Montbélinrd ;
Syndicat des corporations métallurgistes pour la protection du travail.
Saint-Nazaire : Union syn<licale des chaudronniers, charpentiers en fer, fer-
blantiers, riveurs, chanfreniers, etc. ((Construction de navires); Syndicat des ajus-
teurs; Chambre syndicale des forgerons.
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LE TRAVAIL DANS LA GRANDE INDUSTRIE «46
« A Saint-Genis-Terre-Noire et à Sainl-Ghamond, — écri-
vait Faunaliste Guillaume Paradin, qui visitait le Lyonnais en
1540, — sont des mines de bon charbon de terre; cy sont
aussi à Rive-de-Gier, mais non en telle quantité. C'est mer-
veille de voir les habitants de ce pays, qui en sont tous noircis
et parfumés par Tusage qu'ils en font pour leur chauffage au
lieu de bois. Mais le principal profit qui en vient est des forges,
au moyen de quoi est le Giérest fort fréquenté de certaines
races de pauvres étrangers forgerons, lesquels ne demeurent
guère en un lieu, mais vont et viennent ainsi qu'oiseaux pas-
sagers, même pour raison du voisinage de Saint-Étienne-de-
Furens en Forez (1). »
C'est ici, vraiment, le pays du Noir et du Rouge, où la
flamme que des siècles de siècles ont emprisonnée dans la
terre, en jaillit toute-puissante, délivrée par l'effort des
hommes, et, dirigée par leur volonté intelligente, transforme
tout en embrasant tout.
Avant d'aller plus loin, c'est-à-dire avant même d'entrer
en matière, quel sens exact et précis donnerons-nous à ce
nom général et générique, la métallurgie? Étymologique-
ment, la métallurgie, c'est l'œuvre, le travail du métal.
« L'œuvre, le travail » , pris de cette manière absolue, ce
seraient toutes les œuvres, tous les travaux; et « le métal » ,
pris, lui aussi, absolument, ce seraient tous les métaux: la
métallurgie serait donc l'ensemble de tous les travaux, de
(1) Cité parE. Lksedrb, Historique des mines de houille du département de
la Loire, p. 2.
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Î46 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
toutes les œuvres qui s'accomplissent sur, par, et avec tous
les métaux.
Mais Tusage, conforme en cela à la raison et au bon sens, a
singulièrement restreint cette acception trop vaste et presque
indéfinie. Il a d'abord écarté les métaux précieux, et il ne
vient à Tesprit de personne d'appeler « métallurgie » le travail
de Tor et de l'argent, qui est « orfèvrerie » . Puis il a écarté,
d'autre part, tout ce que l'on est convenu de qualifier de
« petits métaux » , le cuivre, le plomb, le zinc, etc., pour s'en
tenir finalement au fer et à l'acier. Si bien que la métallurgie,
aujourd'hui, c'est proprement le travail du fer et de l'acier;
mais non point encore tous les travaux qui se font avec ou sur
le fer et de l'acier. La construction mécanique elle-même, qui
se rapproche tant de la métallurgie et qui s'y rapporte si inti-
mement qu'elle n'existerait pas sans elle parce qu'elle man-
querait de sa matière première, n'est pas cependant la métal-
lurgie (1).
Nous bornerons par conséquent la métallurgie à la produc-
tion et à certaines transformations, en quelque sorte pri-
maires, de ces deux seuls métaux, le fer et l'acier, négligeant
à la fois leurs transformations ou utilisations secondaires, et
les transformations ou utilisations, la mise en œuvre, le tra-
vail des autres métaux.
L'Office du travail du royaume de Belgique, dans une Clas-
sificalion des exploitations industrielles et des métiers recensés
(i) En prenant le mot « métallur{rîe • au 8eD8 le plus large, et en partant de
l'extraction du minerai, on trouvera dans l'œuvre de F. Le Play d'intéressantes
et instructives mono(;raphi*^8, — lesquelles pourront donner au moins des points
de comparaison, — notamment :
Mineur du Uartz, Ouvriers europcenSy t. III, p. 99-152. — Mineur de Pont-
gibaud (Auvergne), t. V, p. 150-191. — Mineur des gîtes de mercure d'Idria,
t. VI, p. 1 33. — Fondeur du Derbyshire, t. III, p. 400-436. — Fondeur du
Buskerud, t. III, p. 54-98. — Fondeur de Schemniiz, t. IV, p. 1-68. — Fon-
deur de llundsrucke, t. IV, p. 68-130. — Forgeron des usines à fer de l'Oural,
l. II, p. 99-138. — Forgeron bulgare des usines de fer de Samakowa, t. II,
p. 231-S65. — Forgeron de Dannemor.i (Suède), t. 111, p. 1-53.
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LA METALLURGIE 247
(31 octobre 1896), qui sans doute est la plus complète de
toutes celles que l'on ait tentées (1), a dressé un tableau où
sont rangées sous ces onze têtes de chapitres : — Fabrication
des métaux usuels autres que le fer; Fabrication des produite
sidérurgiques ; Construction de machines et d* ouvrages métalli-
ques; Fonderies; Ferronnerie^ serîMîerie, poêler ie; Fabrication
de boulons f clous, vis, chaînes y fils et câbles métalliques; Fabri"
cation d'armes à feu portatives ; Coutellerie ; Fabrication d'usten--
siles de ménage; Travail des métaux; Fabrication d'objets et
ouvrages spéciaux en métal, — les multiples opérations aux-
quelles une industrie quelconque soumet un métal quelconque,
— grands ou petits métaux et métaux précieux : fer, acier,
cuivre, plomb, zinc, étain, nickel, argent, or... Le chiffre
total est d'environ cent vingt-, et, dans ce total, le fer et
Tacier figurent pour près de soixante-quinze (2).
(i) Je profite de cette occasion pour rappeler que •> la classification utilisée
pour l'élaboration du Becensement général des industries et des métiers en Bel'
gii/ue au 31 octobre 1896 comprend huit cent cinquante- huit professions diffé-
rentes ■ (royez Recensement^ vol. XVliJ, p. 88} et non cent soixante-douze seu-
lement, comme on pourrait le croire, d*après les Instructions dom.ées aux commis
chargés de la confection des /euilUs de dépouillement. La liste jointe à ces ins-
tructions, et qui ne comprenait en effet c|ue cent soixante doute professions,
devait simplement ■ les aider à résoudre quelques cas douteui ■; c*était en
réalité une liiite comprenant cent soixante-douze exemples, tandis que la liste
complète distingue huit cent cinquante 'huit espèces.
(2) Noos reproduisons ci-dessous ce tableau, en soulignant, de façon que l'ita-
lique 1rs fasse apparaitre immédiatement, celles de^ professions ou opérations
dont la matière est le fer ou Tacier :
FABRICATfOR DES MBTAUX USUELS AUTRES OUI LE FER
Cuivre (fab. de). — Laminoirs à cuivre. — Laminoirs à zinc. — Laminoirs ^
zinc et à cuivre. — Métal blanc (fab. de). — Plomb (fdb. de). — Plomb et
argent (fab. de). — Plombs argentifères (usines de désargenta lion de). — Plomb
(usines de raffinage du). — Zinc (fab. de). — Zinc (usines de calcination et de
grillage des minerais de).
FABRICATION DE PRODUITS SIDÉRURGIQUES
Aciéries, — Fer (fab. de) [puddiage et laminage]. — Haut^-fourneaux . — /.a-
minoirs à acier et à fer [sans puddiage]. — Laminoirs à iôle d'acier et de fer
[sans puddiage].
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248 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Nous sommes encore loin des « mille métiers » que le pro-
fesseur Schmoller se plaisait à discerner dans la métallurgie,
et, je crois, dans la métallurgie proprement dite, que nous
nommerons, si Ton veut bien, la sidérurgie. Mais nous aussi,
dans la métallurgie, même réduite à la sidérurgie, en y regar-
dant attentivement, nous discernerons, sinon mille métiers,
CONSTRrCl ION OK MACniKES BT 0*0CVRAGE8 METàLLIQUES
Chaudières^ charpentes et autres grands ouvrages métalliques (ateliers de
constructioD de). — Chaudronnerie industrielle (ateliers de petite). — Construc-
tion navale, réparation de navire:» (chantiers de). — Machines agricoles (ateliers
de construction de). — Machines motrices , machines-outils, appareils indus-
triels (ateliers de construction de). — Machines et appareils électriques (ateliers
de construction de). — Matériel fixe et roulant de chemins de fer (ateliers de
construction et de réparation de). — Pièces de forge (ateliers de construction de
grosses). — Pièces mécaniques diverses (ateliers de construction de). — l'ompes
(ateliers de construction de). — Vélocipèdes^ pièces de vélocipèdes (ateliers de
construction de). — Voies et matériel de chemins de fer portatifs^ voies de tram-
ways (ateliers de construction de). — Voitures automobiles (ateliers de construc-
tion de).
FONDERIE
Fonderies d'argent et d'or. — Fonderies de caractères d'imprimerie. — Fonde-
ries de cuivre, de bronze et de métal blanc. — Fonderies d*étain. — Fonderies
de fonte, de fonte et acier y de fonte et cuivre. — Fonderies de lingots de zinc
(refonte de vieux zincs). — Fonderies de tuyaux de canalisation.
FBimOIfRERIE, 8BRR|}RBRiS, POÊLBRIE
Forges de maréchaux ferrants et de forgerons. — Poélerie et fetTonnerie de
bâtiment (fab. d'ornements et d'articles pour). — P oê les , fourneaux et appareils
divers de chauffage (fab. de). — Serrurerie-poêlerie (ateliers de). — Serrurerie-
ferronnerie (ateliers de).
FABRICATIOtf DE BOULONS, CLOUS, VIS, CHAINES, FILS RT CABLES MBTALLIO(^ES
Boulonnerie, — Boulons (fab. de). — Câbles it cordts métalliques (fab. de).
— Chaînes et articles en fer forgé (fab. de). — Clous (fab. de). — Clouteries,
pointeriez. — 'fréfileries. — Visseries.
FABRICATION d'ahMBS A FEU PORTATIVES
Armes à feu portatives (fab. d*). — Canons de fusil en acier (fab. de). —
Canons de fusil en damas (fab. de).
COUTELLERIE
Couteaux (fiib. de). — Basoirs (fab. de).
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LA METALLURGIE 249
du moins un assez g[rand nombre de catégories ou de spécia-
lités d'ouvriers et d'ouvrages, car une extrême division est,
dans cette industrie, comme la condition même du travail.
Pour nous y promener sans nous y perdre, le mieux est de
faire, atelier par atelier, la visite d'une usine, d'en observer
minutieusement la vie prodigieuse, de l'étudier en tous ses
organes, de la suivre en toutes ses fonctions, de la décom-
poser en tous ses mouvements, de l'analyser en tous ses actes.
J'ai recueilli sur place, grâce à la complaisance inépuisable
des directeurs et des ingénieurs que je n'ai pu lasser de mes
questions, de quoi établir en toute sûreté la monographie de
trois de ces usines. Toutes les trois sont situées dans le même
bassin et dans la même région, séparées seulement l'une de
FABBICATION d'uSTBKSILBS OB MÉKAOB
Chaudronniers, articles de ménage en cuivre battu (fab. de). — Ferblanterie
(ateliers de). — Béta meurs. — Ustensiles de ménage (fab. de).
TRAVAIL DES METAUX
Argenture, bronzage, dorure des raétaui (ateliers d'). — BaUages d'or eu
feuilles (ateliers de). — Découpage des mélaux (ateliers de). — Énfaillage des
métaux (ateliers de). — Estam|)age (ateliers d'). — Étain et plomb en feuilles,
capsules, etc. (fab. d). — ('lalvanisaiion (ateliers de). — Nickelage (ateliers de).
— Perf orage de tôles (ateliers de). — Planage de tôles (ateliers de). — Plomb
laminé et tuyaux en plomb (fab. de). — Polissage des métaux (ateliers de). —
Repoussage des métaux (ateliers dp). — Tourneurs en métaux. — Zinc (ateliers
d'étirage et repoussage du).
FABRICATION d'oUETS ET OLVRAGES SPECIAUX BU METAL
Acier embouti ^ acier estampé Jab. d'articles en). — Agrafes (fab. d*). — Ai-
guilles (îah. d'). — Arme* blanches (ateliers de montage d'). — Balances^ bas-
cules (fab. de). — Boites métalliques (fab. de) . — Cuivrerie et garnitun-s pour
harnacbement et lanternes (fab. de). — Éclairage (fab. d'appareils d'). — Epin-
gles (fab. d'). — Fers à cheval (fab. de). — Formes de chapeaux en zinc (fab.
de). — Lampes de sûreté pour mines (fab. de). — Limes (fab. de). — Lits,
meubles en fer (fab. de). — Monnaies (fab. de). — Outils divers {hh. d'). —
Parapluies (fab. de montures de). — Peignes métalliques (fab. de). — Plombs
de chasse (fab. de). — Quincaillerie (fab. d'articles de). — Serrurerie de bâti-
ment et d'ameublement (fab. de). — Bessorts (fab. de). — Robinetterie (ateliers
de). — Scies (fab. de). — Toilrs mélalliques-treillaffes (fab. de). — Tubes sou-
dés (fab. de). — Tuyaux et articles en métal étiré (fab. de).
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Î50 L'ORGANISATION DD TRAVAIL
Tautre par une faible distance. La première, que nous dési-
gnerons par la lettre A, étant au centre, dans l'un des fau-
bourgs d'une grande ville, la deuxième, désignée par la lettre
B, est à moins d'une heure de chemin de fer vers le sud-ouest,
dans une ville de 15,000 habitants; et la troisième, désignée
par la lettre C, vers le nord-est, à une demi-heure, dans une
ville qui compte une population à peu près égale.
Toutes les trois sont à proximité, on pourrait dire au miUeu
de houillères qui leur fournissent le combustible; toutes les
trois appartiennent à des sociétés d'actionnaires; elles ont
pour raison sociale : la première. Compagnie des Forges^ Fon-
deries et Aciéries de A,,.; la deuxième. Société anonyme des
Aciéries et Forges de B.,.; la troisième, Société des Forges et
Aciéries de la marine et des chemins de fer à C... A toutes les
trois enfin s'applique et convient parfaitement la définition
donnée par Roland, dès les premiers jours de la grande indus-
trie, et précédemment rappelée : « Un vaste laboratoire,
un immense atelier où les machines en grand sont communé-
ment mues par l'eau (ici une correction à faire : la vapeur a
remplacé l'eau) ; une grosse forge, une forge d'ancres, une
refonderie de fer, l'ensemble des martinets et des grands
travaux sur cuivre, des fileries de fer, etc., sont des usines^
qu'on distingue encore par la nature de l'objet particulier
qu'on y exploite, comme un laminoir, le lieu où l'on fore le
canon, etc. »
Oui vraiment, cette définition s'applique bien à nos trois
usines, sauf encore que leur activité la déborde et la dépasse,
comme la puissance de la très grande industrie d'aujourd'hui,
engendrée de la grande industrie d'alors, déborde et dépasse
l'idée que l'on en pouvait concevoir aux alentours de 1780.
On devrait employer le singulier et non le pluriel, on devrait
dire : une grosse forge, une forge d'ancres, une fonderie de
fer, des fileries de fer, un laminoir, le lieu où l'on fore le
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J
LA METALLURGIE «51
canon sont une usine; ce qui signifierait que l'usine est à la
fois et tout ensemble tout cela : le lieu où Ton fore le canon,
un ou plutôt des laminoirs, des fileries de fer, une fonderie
de fer, une forge d'ancres, une grosse forge; une agglomé-
ration de vastes laboratoires, d'immenses ateliers, où, sous
Faction des machines en très grand (il en est une, à Fusine C,
dédit mille chevaux de force), communément mues par la
vapeur, on fond, on forge, on forme le fer et Tacier, on les
durcit et on les assouplit, on les plie et on les dresse à cent
autres usages inconnus il y a cenl ans, on les façonne et on
les trempe pour la conquête soit pacifique, soit belliqueuse,
industrielle ou militaire, de la terre et de la mer. Tout cela,
forges, fonderies et aciéries, les trois usines que nous allons
décrire le sont donc, et Tune d'elles, l'usine B, possède en
outre un haut-fourneau.
Dans ces entreprises colossales où s'exécutent tant de
travaux, comment le travail est-il organisé? et d'abord, sur
cet espace considérable, et cependant restreint, où tant de
travaux sont menés de front, comment le travail est-il
divisé ?
Vers le temps où Roland s'essayait à deviner l'industrie mo-
derne et à définir « l'usine » , jusqu'au commencement du dix-
neuvième siècle et au delà, on produisait le fer ou l'acier brut
en traitant directement le minerai dans les bas foyers, foyers
catalans, etc. (1). Le métal était ensuite mis à la forme utile
(1) Sur le8 procédés de fabrication, et pour les explicatious techniques, Toyez:
A. Ledebcr, professeur de métallurgie à l'écolt; dt^s mines de Freiberg, Le Fer et
tÀciet\ leurs emplois Jans Vinduttrie^ manuel a l'usage des constructeurs et des
mécaniciens, traduit de l'allemand par Th. Seligm^inn ; Paris, i vol. in-16; Krttsch,
1896; — (». OsLEi', La Construction, chapitres relatifs aux fers et aux aciers,
1 vol. in-4', Georges Fanchon ; — Urbain Le Verrieb, Im Métallurgie, dans la
bibliothèque (les Sciences et de T Industrie \ 1 vol. in-S", 1902; Société française
des éditions d'art Voici ce que M. Le Verrier dit du ba^-foyer :
« Le Uas'foyer^ très employé dans nos usines jusqu'à la fin du dix-neuvième
ticcle, ne différait guère du four primitif (qui n'était sans doute qu'une cavité
4Tt usée dans h? sol, remplie de bois uu de charbon dont on activait la combustion
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Î5Î L'ORGANISATION DU TRAVAIL
par des marteaux ou martinets. De là Texpression de r£wc/-
clopédie méthodique : « Tensemble des martinets ». — « Peut-
être, note à ce propos un homme des plus compétents, les
procédés électriques nous ramèneront-ils un jour à la produc-
tion directe. « En attendant, la production de ce métal (fer
et acier) demande généralement trois opérations successives :
r production de la fonte, en partant du minerai, par le baut-
fourneau ; 2* production du fer ou de l'acier brut, par les
fours à puddier, fours Martin ou convertisseurs Bessemerel
Thomas ; 3* mise à la forme voulue, par les laminoirs,
presses ou pilons.
De ces trois opérations, la première est la production de la
fonte. Dès que la pointe du ringard a é ventre le haut-four-
neau, de ce corps énorme qui dévore indifféremment, aux
souffles alternés et excitants d'un air brûlant et d'un air froid,
houille, minerai, castine, scories minérales, et qui les reud
pour ainsi dire distillés en une abondante coulée de lave,
liquide et rouge comme le vin qui s'échappe d'un fût mis en
perce, et plus rouge encore, incandescente, avec des grésille-
ments, des brasillements et des jaillissements d'étincelles,
aveuglante de chaleur et de couleur, par un mélange singu-
lier toute rouge et toute blanche, liquide et rigide aussi, feu
et fer, eau de feu et de fer, la fonte s'est élancée dans un
étroit chenal de sable pareil à ceux par où les enfants, sur les
plages, s ingénient à faire passer la mer ; elle s'est répandue
avec des soufflets à maÎD placés sur le bord) que par des dimensioos un peu plot
grandes, une combustion plus stable et Temploi de soufflerie mécanique. Sa cavité
en forme de bassin, destinée à recevoir le combustible, est creusée dans un massif
de maçonnerie assez élevé pour faciliter le travail; sur l'un des côtés, oà se plane
l'ouvrier, se trouve une plate-forme où l'on peut tirer les matières qui ont été
élaborées dans le foyer : les autres côtés sont entourés de murettes, à traversiez
quelles passent les tuyères soufflantes. Après avoir rempli \e foyer de charbon
allumé, on charge au-dessus le minerai ou le métal; lorsque la matière est fusible,
elle se liquéfie sous le feu des tuyères et tombe au fond du bassin; elle y prend
la place du charbon, dont il ne reste qu'une couche plus ou moins épaisse au-
dessus » (p. 7 et 8).
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LA MÉTALLURGIE t5S
en des séries de rigoles creusées côte à côte et semblables aux
corbeilles où les boulangers disposent la pâte pour faire le
pain ; elle a rempli de son flot bouillant, elle a inondé de sa
nappe argentée et vermeille, qui s'y est condensée, solidifiée,
visiblement méialUfiéCy ces alignements de petits parcs qu'on
serait tenté de croire un petit jeu, mais qui sont un grand
ouvrage des hommes.
La voilà maintenant, grise encore^ et baveuse, et terreuse,
telle qu'elle est sortie du haut-fourneau, à l'état brut, en
barres longues et minces, ensautnonsy en gueuseis, en riblonSy
— ce sont les termes consacrés, — prête à subir les transfor-
mations des deuxième et troisième degrés : production du
fer ou de l'acier et mise à la forme utile.
L'usine A n'a point de haut-fourneau ; elle ne traite donc
pas le minerai ; elle ne fait pas sa fonte, elle la reçoit toute
faite ; mais elle fait et façonne l'acier et le fer. Ces deux der-
nières opérations, la production du fer ou de l'acier et la mise
à la forme utile, exigent encore une dizaine de manipulations,
représentent encore une dizaine de fabrications différentes,
et par conséquent entraînent la création et l'entretien d'une
dizaine de services ou ateliers différents :
A. — Aciérie et Fonderie : Production de l'acier brut en lingots ou
en pièces moulées ;
B. — Puddlage : Production du fer brut ;
C. — Tôleries : Atelier pour la transformation du fer ou de Tacier
bruts en tôles diverses, blindages, etc. ;
D. — Forges : Atelier pour la transformation du fer ou de Tacier
bruts en pièces diverses, mises à la forme voulue par les pilons,
presses ou autres engins semblables ;
E. — Laminage : Atelier transformant le fer ou l'acier en barres
étirées par laminage en cannelures;
F. — Bandages : Atelier transformant le fer ou l'acier en frettes
ou cercles pour roues, pour canons, etc. ;
G. — Ajustage : Atelier terminant à froid par tournage ou rabo-
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«54 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
taçe les pièces diverses, arbres, canons ou autres, préparées par
les services des tôleries, des forgées et du laminage ;
H. — Blindage : Atelier affecté au finissage des plaques préparées
par les tôleries et les forges ;
K — Entretien : Service comprenant tout le personnel affecté à
Tcntretien, aux réparations et à la construction des outils néces-
saires pour la fabrication.
Tout à Theure, c'était de la fonte qui coulait du haut-four-
neau ; c'est à présent de Tacier qui coule du convertisseur. La
poche, pleine de métal liquide, se promène autour de la fosse
de coulée et se vide dans les lingotières ou dans les moules,
selon que Ton veut obtenir des lingots ou des pièces moulées.
Les ouvriers se tiennent des deux côtés, effacés comme les
servants d'une pièce, éclairés d'une clarté violente, illuminés,
empourprés de cette pourpre qui passe, éclaboussés aussi par-
fois de particules que projette et fait voler à vingt mètres
cette matière éclatant en un effort qui la déchire, portée à sa
plus haute intensité de vie, et forcée à réaliser le miracle de
la transmutation. Ils sont là, rendus sans doute quelque peu
indifférents par l'habitude, étonnés quand même et émus au
fond, soit de la puissance de l'œuvre, soit de la beauté du
spectacle, attentifs, muets, presque religieux dans le rayon-
nement de la fournaise ouverte, qui leur souffle au visage une
température de douze cents à quinze cents degrés ; qui vient
de cuire la fonte pour la refondre en acier; et qui, dans le
même instant, les baigne de sueur et les dessèche.
Jour et nuit, une équipe est là, douze heures durant, de
six heures du matin à six heures du soir, relevée par une
autre équipe de six heures du soir à six heures du matin (l) ;
de jour une semaine et, la semaine suivante, de nuit; ayant
à sa tête son contremaître de fabrication ou chef-fondeur
(1) De cef douze beuref de présence, il faut évIdeQmeQt déduire le tempf ^M
repti.
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LA MÉTALLURGIE 255
qui ne la quitte pas, comme elle et avec elle tantôt de jour et
tantôt de nuit, chargé de surveiller dans tout Tatelier la
marche des fours, la succession des coulées, etc., etc. Sous
ses ordres, pour chaque four en marche, un fondeur chargé
de la conduite du four; un aide-fondeur; un leveur de porte;
un chef-gazier ; un aide; un grésilleur; des manœuvres qui font
le chargement. En outre, pour Tensemble des fours, et après
les fondeurs, les couleurs, ceux qui opèrent la coulée : un chef-
couleur, deux aides-couleurs; des manœuvres encore, puis
d'autres manœuvres employés au démoulage; les maçons, les
quenouilleurs , les peseurs, les machinistes, les décrasseurs. Mais
ce n'est pas tout, et chaque équipe active a en quelque sorte
sa section d'administration, comme, dans Fusine prise en son
unité, chaque service actif a en quelque sorte ses services
auxiliaires d'intendance, de santé, et du train (l). Cette sec-
tion administrative est « de jour >» et se compose : P de
pointeurs^ qui tiennent la comptabilité de Tatelier et la remet-
tent au chef-comptable de Fusine pour rétablissement des
prix de revient ; 2* de déchargeurs de lingots; ^^ d'appareil-
leurs ou chargeurs de lingots à livrer aux autres services.
Si a Taciérie « travaille jour et nuit à deux équipes qui se
relèvent de douze en douze heures, « la fonderie » ne tra-
vaille que de jour et à une seule équipe, dont la besogne con-
siste à préparer les moules en terre dans lesquels on doit
verser le métal liquide pour lui donner la forme demandée.
Elle comprend, aux ordres d'un contremaître, de^ fondeurs
qui veillent aux cubilots, des mouleurs proprement dits, des
aides-mouleurs et des manœuvres; des ébarbeurs ; des mélan-
geurs de terres; des modeleurs pour établir les modèles en bois,
les « gabarits » , avec un chef -modeleur, qu'il faut choisir très
(1) Bureau des études. — Comptabilité. — Laboratoire. — Magasin. — Caisse
de secourt. — Service de traosporu ; ce qui porte à une quinzaine le nombre
total def divert •ervicoa de l*usine. — Nous y reviendront.
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«55 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
expérimenté dans la connaissance des bois et la lecture des
dessins.
Mais Tusine A... ne produit pas seulement Tacier ; elle
produit encore le fer, par le puddlage ou brassage de la fonte.
tt Brassage n est le mot vraiment expressif, aussi juste que
pittoresque. Ici, devant le four à puddier, qui est une sorte de
fourneau à réverbère, d'aspect assez primitif et, à Textérieur,
sans celte majesté compliquée de la mécanique moderne, des
ouvriers, robustes entre les plus robustes, se postent, nus jus-
qu'à la ceinture. Le col du a convertisseur » ne se débouche
pour cracher son jet enflammé qu'à Theure ou qu'aux heures
de la coulée : au contraire, la gueule du four à puddier est
incessamment béante, et, comme celle de Cerbère, on dirait
qu'elle attire les hommes. Si lointaine, d'ailleurs, que soit
cette allusion mythologique, elle n'est point déplacée en ce
lieu, car ou la race des cyclopes « brasseurs de fer « a com-
plètement disparu, ou bien en voici les derniers survivants.
Armé du rabot ou de Vaspadelle, — le « rabot » est un rin-
gard de 2 m. 50 de longueur, et lourd en proportion, terminé
par un crochet; V « aspadelle, » un autre ringard, du même
poids et de la même taille, terminé par une palette, — em-
poignant de ses fortes mains ce long et lourd outil, chacun
de ces géants nus s'approche à son tour, présente à cette
espèce de cratère artificiel en ignition sa poitrine et sa face, y
plonge son levier qui, en créant le fer, lui aussi va remuer le
monde, et, à chaque mouvement de ses bras qu'il lance en
avant, il semble qu'il les enfonce dans la gorge d'un monstre
pour y aller chercher quelque chose d'invisible encore, mais
qu'on sent déjà formidable. Du crochet de son rabot ou de la
palette de son aspadelle, il fait donc son métier de puddleur,
il brasse la fonte, il la retourne sur la sole du four; il la
pétrit, la coupe, la roule en boules.
Après quelques minutes de cette agitation, qui est de
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LA METALLORGIE 257
Taction, en plein brasier, le ringard est rouge : Thoinine
alors le retire, et le couche dans une bâche remplie d'eau où
il vient comme s'éteindre en fumant, avec un sifflement ou
un chuchotement. L'outil est las, mais l'ouvrier n'a pas le
temps de l'être : il prend un autre rabot ou une autre aspa-
delle, et il recommence, et il continue, tant que son cama-
rade ne lui dit pas : « à moi » , bien des minutes encore, et
tant que le moment n'est pas venu de saisir dans la pince
d'une grosse tenaille-écrevisse les balles de métal chauFFé à
blanc et de les porter au cinglage.
Le puddlage, ainsi que l'aciérie, se fait à Tusine, par deux
équipes, de composition identique, une de jour, une de nuit.
L'une et l'autre de ces deux équipes comprend : un contre-
maitre ; un peseur ; des mailres-puddleurs ; des aides-puddleurs ;
des troisièmes ou routeurs de boules; des marieleurs ou c//i-
{/leurs ; des lamineurs ; et des machinistes. Ainsi qu'à l'aciérie,
le service actif se double d'un service auxiliaire, constam-
ment de jour, et qui comprend des routeurs de fonte, pesant
et préparant les charges pour chaque four ; des casseurs et
classeurs de fer; un pointeur pour la comptabilité de l'atelier.
A côté, à la suite de l'aciérie et de la fonderie, la tôlerie.
I3ne grue happe, au sortir du four, le lingot de métal
réchauffé, et l'apporte sur la table du laminoir. La machine
s'ébranle ; la masse menée et ramenée entre des cyhndres qui
tournent en sens contraire, s'aplatit, s'étire, s'élargit. Aupa-
ravant, il n'y a qu'un instant encore, c'était un bloc, un cube,
un tronc, haut d'une trentaine à une cinquantaine de centi-
mètres ; c'est désormais une tôle épaisse de quelques milli-
mètres à peine, large d'un mètre, longue de plusieurs mètres,
qui se développe comme une étoffe, comme une toile d'acier,
comme un drap garance, d'un rouge vif, plus que vif, brutal
et sanglant.
Ainsi que les cardeurs et les épingleuses nettoient leur laine
17
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Î58 I/OBGANISATION DU TRAVAIL
OU leur tissu, en arrachant les impuretés qui les déparent,
ainsi des ouvriers, chaque fois que, dans son va-et-vient, le
jeu des cylindres fait passer et repasser la plaque devant eux,
la nettoient du bout d'un balai qu'ils trempent préalablement
dans une cuve afin d'éviter qu'il prenne feu au contact du
métal en feu; ou bien, dissimulés derrière les montants,
s'abritant derrière les colonnes du laminoir, mais près de la
tôle rouge feu, rouge sang, près de ce feu de fer à le toucher
presque, ils jettent dessus des paquets de bruyère mouillée :
tout aussitôt la plaque suinte et chuinte, une flambée monte,
une fusée part et retombe alentour en une cascade de flam-
mèches, dans une atmosphère que ne réussit guère à attiédir,
— c'est-à-dire à rafraichir, — les courants d'air qu'on laisse se
croiser par des portes pareilles à des brèches, et comme si
l'on eût abattu aux quatre murs un pan pour respirer, des
quatre coins de l'immense atelier.
De même que l'aciérie et le puddlage, la tôlerie travaille à
deux équipes, de jour et de nuit. L'équipe comprend : un
contremaître; des chauffeurs et des aides-chauffeurs; des
leveurs de portes ; des chefs-lamineurs; des seconds lamineurs ;
des r aura peur s; des manœuvres pour la plaque; des serreurs de
vis; des machinistes; des rouleursde charbon. En dehors de ces
deux équipes qui alternent de jour et de nuit, la tôlerie
occupe, mais de jour seulement, un personnel auxiliaire nom-
breux, — et qui n'est pas purement auxiliaire, ou ne l'est pas
tout entier, mais dont une partie a la charge de travaux pré-
paratoires ou complémentaires, — composé de : deux sous-
chefs de service; de chefs-cisailleurs, d'aides-cisailleurs, et de
manœuvres-cisailleurs ; de traceurs; de peseurs; de chargeurs ;
deréparenrs; de recuiseurs ; et, comme partout, de pointeurs
pour la comptabilité. — Ajoutons tout de suite, en interver-
tissant Tordre dans lequel nous avons rangé les dix ateliers de
l'usine A, que le cinquième, l'atelier du laminage proprement
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LA METALLURGIE Î59
dit, OÙ Ton transforme le fer ou Tacier en barres par laminage
en cannelures, se subdivise, pour ce qui est de l'organisation
du travail et de la répartition des ouvriers, à peu prés de la
même façon que la tôlerie, où Ton transforme le fer ou Tacier
par laminage entre cylijidres lisses.
L'atelier qui porte sur notre liste le n* 4, la forge, est le
royaume des mastodontes, où régnent les marteaux-pilons
gigantesques et les presses moins imposantes, mais peut-être
plus puissantes encore : marteaux de trente, de soixante, de
cent tonnes; presses de plusieurs centaines et, parfois, de
plusieurs milliers de tonnes (1). Domestiqués et asservis à
rhomme qu'il leur serait facile de broyer d'un seul coup, les
monstrueux engins obéissent en quelque sorte au doigt, et il
semble qu'un enfant les manœuvrerait. La pièce à forger une
fois placée sur la base qui sert d'enclume, le forgeron
présente à l'énorme marteau qelle des faces ou celui des
points de la pièce où il faut qu'il vienne frapper; la masse
s'abat, un poing de 60,000 ou de 100,000 kilos frappe de
haut, si fort que le sol en tremble et en ahane sourdement, si
juste que la main la plus sûre n'y saurait mettre plus de pré-
cision, ni la plus fine plus de délicatesse.
(1) L'usine A possède un marteau-pilon de soixante tonnes; les usines B et G
ont des pilons de cent tonnes. L'usine G a des presses de 2,500 tonnes et au delà
(plus de ^,500,000 kilos).
• Aujourd'hui, écrit M. Le Verrier, on remplace souvent le pilon par la
presse. En comprimant l'eau avec des pompes k haute pression dans un réservoir
où se meut un lar{;e piston, on peut exercer un effort pour ainsi dire illimité. Si,
par exemple, Teau est comprimée à 100 atmosphères, chaque centimètre carré de
surface du piston supporte un effort de 100 kilogrammes; un piston de 50 centi-
mètres de diamètre transmettra, dans ces conditions, un effort total de
800 tonnes.
• Les grandes presses à forge sont munies de jeux de pompes qui peuvent
élever la pression de l'eau jusqu'à 400 atmosphères, et l'effort sur le piston peut
s'élever à 4,000 tonnes. Les plus grosses masses s'écrasent sous ce poids formi-
dable. La presse n'agit pas par chocs brusques comme le pilon ; elle avance len-
tement et sans bruit, mais avec une force irrésistible; son action, au lieu de
s'épuiser en un instant comme celle du pilon, est continue et ininterrompue, de
sorte qu'en somme le travail avance plus vite. » — La Métallurgie^ p. 201.
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Î60 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Le forgeron est comme l'àme ou Tespril de ce corps qu'il
conduit, qui sans lui irait à Taveugle et tomberait n'importe
où, qui par lui tombe là où il est utile qu'il tombe, et par lui,
forge, forme, crée au lieu d'écraser. Tout naturellement,
c'est lui qui est à la tête de Téquipe; il y a autant d'équipes,
— forgerons et aides-forgerons, — qu'il y a de pilons ou de
presses, et généralement les équipes sont doubles, pour un
travail continuel dejouretdenuit. Au-dessus de ces forgerons
et aides-forgerons répartis en équipes dont chacune a sa presse
ou son marteau-pilon, est un chef -forger on qui, lui, commande
à toute la batterie des marteaux-pilons et des presses. La forge
emploie, en outre, constamment de jour avec le chef-forgeron,
un chef-gabarieur ; des traceurs ; àe^forgeurs à mains ; des fra/^
peurs; des outilleurs; et le sous-officier comptable, le pointeur.
Mais un lingot d'acier, tout chaud amené du four voisin
sous le marteau-pilon, a été aplati, arrondi, de quelques tou-
ches irrésistibles : il a l'air maintenant d'une meule à
repasser qui flamboierait. Or, voici que l'on ajoute et que Ton
ajuste au marteau une grosse pointe, un cône très court et
très aigu; puis, cela fait, qu'on précipite de tout son poids et
de toute sa force la masse, avec l'espèce de diamant métal-
lique dont on l'a armée, droit sur le centre de la meule. Bien-
tôt, un trou y est creusé. On accroche la meule à la griffe
d'une grue qui la transporte et l'emboîte sur un axe, le pre-
mier d'une série de trois ou quatre de calibre différent et
croissant. Le disque tourne, tourne, comme un soleil de feu
d'artifice à une vitesse qui s'accélère, et chaque tour le dis-
tend, l'évide et l'élargit. On voit, dans un éblouissement, le
cercle se dessiner et se parfaire, d'axe en axe, jusqu'au der-
nier, où l'ouvrier qui préside à l'opération prend un grand
compas et le mesure pour s'assurer s'il a atteint le diamètre
convenu. S'il l'a atteint, on le retire, et le lingot est changé
en bandage de roue pour chemijis de fer. L'atelier des ban-^
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LA METALLURGIE t61
darjes, à Tusine A, travaille à une seule équipe de jour, qui
comprend des chauffeurs et aides-chauffeurs; des marteleurs ;
des lamineurs; des compasseurs ; des manœuvres; des machi^
ntstes; un pointeur, etc.
Une des opérations principales de l'aciérie, c'est la trempe,
et le proverbe n'a pas tort qui dit que la trempe fait Tacier.
Du fer porté à une haute température, puis refroidi brusque-
ment par immersion dans Teau, n'acquiert aucune qualité
nouvelle. L'acier, porté aussi à une haute température, si on
le laissait refroidir naturellement, ne serait pas altéré non
plus et demeurerait le même acier. Mais, lorsque, au lieu de
le laisser refroidir peu à peu, on le plonge, tout rouge encore
jusqu'au blanc, dans de l'eau froide, il devient aussitôt très
dur et très cassant, d'autant plus dur que l'acier était plus
chaud et que l'eau était plus froide. C'est de l'acier complet à
présent, brillant et susceptible de recevoir le plus beau poli,
Ton dirait volontiers le poli « à huit reflets » des obus et Je
poli glacé des lames. Il a même parfois, et pour certains
ouvrages, le défaut d'être trop dur et trop cassant. On le sou-
met alors au re uit; on le réchauffe à une température infé-
rieure à celle de la trempe, et, en le laissant refroidir lente-
ment, on ressoude en quelque manière ses molécules, on
l'empêche de s'égrener, et on lui rend ainsi de l'élasticité et
de la plasticité.
;Sous assistâmes, dans l'atelier de cémentation (1) de l'usine
(1) •« Pour fabriquer des aciers etarlemenl au de{»ré de carburation voulu, on
emploie le procédé de cémentation. On prend des Iiarres de fer pur cl on lui
incorpore une certaine quantité de carbone en les cbauffant lonp,temps au milieu
d'une masse de charbon de bois en poudre. Au rouge cerise, les deux corps se
combinent ensemble t-t le carbone pénètre peu à peu jusqu'à une certaine profon-
deur dans la barre. Il s'y introduit et y chemine progressivement, bien que le
métal reste solide...
« Cette opération se fait dans de grandes caisses où les barres de f^r plates sont
empilées avec des liut alternatifs de charbons en grains. Ces caisses sont pincées
suç de» banquettes recouvertes d'une sorte de hotte. Après avoir chargé les
caisses, on ferme les portes du four, on les lute avec soin, et on chauffe au moyen
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Î62 l'organisation DU TRAVAIL
C, à la trempe d'une plaque pour tourelle de cuirassé. On la
6t glisser, longtemps chauffée, puis progressivement refroidie,
au-dessous d'un jeu de robinets; et l'eau, pleuvant douce-
ment, comme en caresse, vint corriger, amender, achever
l'œuvre du feu, la rendre plus malléable ou plus maniable,
sans la rendre moins résistante... Un peu plus loin, dans une
autre partie de l'atelier, on était en train de tremper des
canons de 155 millimètres. Eux, comme il faut qu'ils soient
très durs, un homme, au visage couvert d'un masque, les
cueille, si rouges qu'on les croirait saignants, à la gueule
du four, et, tout entiers, tout d'un coup, le palan qui les
enlève les dépose dans une cuve où ils disparaissent de la
culasse à la bouche. Pour les longues pièces de marine, les
vrais Longs Toms, qui n'en finissent pas et qui pèsent plus
de 40,000 kilos, la cuve est verticale; c'est un puits pro-
fond au moins du double de leur longueur; elles y descen-
dent majestueusement, comme dans la gloire empourprée
d'une apothéose de la force, s'y engloutissent, et n'en re-
montent que blanchies et bleuies de l'incorruptible éclat,
durcies encore, dures à jamais de la dureté infrangible de
l'acier.
Mais non, il n'y a pas d'acier si dur qui soit infrangible ou
impénétrable à l'acier, et voici peut-être le plus grand
miracle. Jusqu'ici l'homme, pour produire le métal, le tra-
duire en sa forme et le conduire à sa fin, a eu la collaboration
surhumaine, quasi divine ou infernale, du feu. Le feu est
venu à son aide, pour amollir, fondre, dissocier, réassocier le
d'un foyer placé entre les banquettes. On maintient le four chaud plusieurs jours,
car il faut lonf^temps pour que la cémentation se fasse sentir jusqu'à une certaine
profondeur. L'opération est naturellement d*autant plus lon(;ue qu'on veut avoir
un acîer plus carburé. A la fin, on laisse refroidir lentement, on ouvre les
caisses, puis on casse les barres et on examine leur {^rain, c'est-à-dire l'aspect de
la cassure, pour les assortir et les classer en caté{;orie8 suivant leur deç^é de
dureté. • — Urbain Le Ybrrier, la Métallurgie, p. 167.
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LA METALLURGIE 263
fer et Tacier. Maintenant c'est Tacier seul, à froid, qui va
rogner, entamer, scier, couper Tacier sans le moindre bruit
ni le moindre grincement. Je me rappelle un armurier de
Tolède qui prenait une pièce de deux sous et tranquillement,
sur le seuil de sa boutique, pour Témerveillement des pas-
sants, la perçait d'un coup de poignard. Mais ici, c'est bien
autre chose que le bon poignard de Tolède! La roue dentée,
mue par un pouvoir supérieur, entre dans le bloc d'acier
et le tranche, avec la même facilité que le couteau entre et
tranche dans le beurre ou dans le savon. Les copeaux d'acier
volent autour de la machine à raboter, moins légers, mais
tout aussi minces que les copeaux de sapin, et s'enroulent
comme eux en tortillons. L'ajusteur travaille l'acier comme
le menuisier travaille le bois; il y felit des coupes et des
asssemblages. A l'usine A, les ateliers de Yajustage et du
blindage sont, eux aussi, à deux équipes de jour et de nuit, et
dans chacune d'elles il y a, sous les ordres d'un contremaître,
àe^ tourneur s , des raboteurs, des fraiseurs , des perceurs et des
manœuvres.
C'est le dernier service actif de l'usine, ou l'avant-dernier,
si l'on compte comme actif le service de Ventretien, Norma-
lement, ce service n'est que de jour; point de service de
nuit; mais survienne une réparation urgente, et tout de suite
il se dédouble en service de jour et service de nuit. Il com-
porte d'ailleurs toutes les subdivisions possibles de façon à
parera tout événement; toutes les catégories ou spécialités
s'y retrouvent et s'y rencontrent : contremaîtres; pointeurs
pour la comptabilité ; chef -chaudronnier, chaudronniers; chef-
forgeron, forgerons ; frappeurs ; chef -maçon, maçons; chef-élec-
tricien, aides^électriciens ; chef s-chauffeurs de chaudières , chauf^
feurs; chefs- a liment eur s, alimenteurs; chefs-machinistes, machi^
nisies ; chefs-monteurs, etc.
Les bureaux auxiliaires sont au nombre de six, à savoir :
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26V L'ORGANISATION DU TRAVAIL
1" Bureau des études;
^" Comptabilité;
3" Laboratoire;
4» Magasin;
o" Caisse de secours;
^^ Transports;
Le bureau des études est chargé de préparer les plans et
devis des constructions nouvelles, et de pourvoir aux mo-
difications ou réparations qu'exige si fréquemment Tou-
tilliige compliqué d'une usine. Outre le chef de bureau, qui
est le chef du service, il se compose surtout de dessina^
ieurs,
A la comptabilité, un chef-comptable et autant à' aides qu'il
en est besoin. Ce sont eux qui réunissent, centralisent et tota-
lisent tous les renseignements transmis par les o pointeurs »
des divers services; qui les groupent pour établir les feuilles
de paie et les revients; et qui font parvenir les revients bruts
au bureau de l'administrateur délégué, pour arrêter la comp-
tabilité générale de l'entreprise.
Le service du laboratoire est de la plus haute importance :
c'est un service fondamental dans les aciéries qui produisent
les nouveaux métaux avec nickel, chrome, tungstène, mo-
lybdène, etc. Car il y a acier et acier; et il est trop simple de
croire que l'acier est toujours le même acier : deux grains
d'acier ne se ressemblent pas plus que deux gouttes d'eau; ils
peuvent, au contraire, différer grandement. Il suffit à qui
veut s'en convaincre d'en regarder deux échantillons au mi-
croscope, et l'on en regarderait dix qu'on en trouverait de dix
types... Le laboratoire de l'usine A se subdivise en laboratoire
chimique, pour l'étude et le dosage des corps dont sont consti-
tués les aciers, pour l'examen et la détermination de leur
composition chimique ; et en laboratoire physique, pour
l'examen, à l'aide du microscope, de l'état physique des
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LA METALLEUGIE 265
aciers. A ce service sont employés un chef de laboratoire, des
aides, et des gamins ou apprentis.
Le magasin occupe un chef -magasinier, également chargé
de tout ce qui concerne les blessés (malgré les précautions,
les accidents sont malheureusement presque quotidiens dans
les grandes usines métallurgiques, — nous aurons plus tard à
le constater) ; un sous-chef-magasinier, à qui incombe le soin
de faire les commandes nécessaires à Tentretien et de les dis-
tribuer dans les ateliers; ce chef et ce sous-chef assistés de
plusieurs aides.
La caisse de secours, à T usine A, n'est point, à proprement
parler, un service d'usine; les ouvriers en ont seuls l'adminis-
tration ; seuls, ils y nomment leurs délégués ; ils font leurs
affaires eux-mêmes et eux seuls ; la Compagnie n'intervient
que par ses dons et tout au plus, officieusement, quand on le
lui demande, par un conseil.
Le service des transports est confié à un entrepreneur, ayant
à sa disposition le personnel et le matériel suffisant pour
effectuer toutes les manutentions en dehors des ateliers .
chargements de wagons, déchargements, etc..
Si la comparaison de l'organisation du travail avec l'orga-
nisation militaire est permise pour la métallurgie comme
pour les mines, telles sont les troupes ou telles sont les armes,
tels sont les cadres de sous-officiers, tel est le corps d'offi-
ciers de l'armée métallurgique. Et l'on peut hardiment, pour
la métallurgie, user de cette comparaison qui se présente à
l'esprit dès que l'on se trouve en face d'une force disciplinée
et hiérarchisée, organisée; car, quelle force plus disciplinée,
plus hiérarchisée, plus organisée que l'armée? et, dans l'in-
dustrie, quelle discipline, quelle hiérarchie, quelle organisa-
tion du travail plus forte que dans la métallurgie? Chaque
service, actif et auxiliaire, relève d'un chef de service: soit, à
l'usine A, quinze chefs de service, qui relèvent du directeur-
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Î66 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
technique ou ingénieur-directeur^ sont en relations continuelles
avec lui, et avec lui traitent toutes les questions intéressant la
marche de tous les services. Mais, chaque jour, Tinçénieur-
directeur lui-même va conférer de ces questions, notamment
des marchés et des commandes, avec Y administrateur^élégué,
qui représente et en qui s'incarne la Compagnie : o en qur
s'incarne » est le mot vrai, puisqu'il est le patron en chair et
en os, la personne et le nom de ce patronat impersonnel et
anonyme.
II
L'usine B possède, ce que n'a pas l'usine A, un haut-four^
neau; elle a, de plus, une tréfilerie. Ce haut-fourneau, cons-
truit il y a quelque vingt ans, est le seul qui à cette heure
reste en activité dans le département. De là une nouvelle
catégorie ou plutôt de nouvelles catégories, de nouvelles spé-
cialités d'ouvriers. La loi du haut-fourneau étant de ne
s'éteindre jamais, ces ouvriers forment des équipes de jour et
de nuit dont chacune comprend : des fondeurs et des aideS'
fondeurs ; des peseurs ; des chargeurs; des routeurs ; des leveurs
et empileurs ; des outilleurs; et des manœuvres,
La tréfilerie n'est pas ce qu'il y a de moins étrange dans le
travail du fer, dans ce théâtre merveilleux, tout plein de
changements à vue, où la puissance de l'industrie atteinte»
ne sait quoi de magique, et, mariant les couleurs, variant les
formes, se jouant des dimensions, séparant et combinant de
nouveau les éléments constitutifs des corps, renversant ou
redressant les données de la nature, réalise l'illusion et maté-
rialise l'impossible. Cette barre qui s'engage, longue d'un
mètre peut-être et large de huit à dix centimètres, dans la
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LA METALLURGIE 26r
première cannelure du laminoir, guidée par des hommes
qu'on a eu la précaution de revêtir de jambières de métal,
sort bientôt de la dernière, longue d'une trentaine, d'une-
quarantaine de mètres ou davantage, pas plus grosse que le
petit doigt; elle se tord en anneaux, se plie, se replie, court
à terre, comme un serpent de feu; c'est le plus mobile, le plufr
agile, le plus reptile des reptiles; et il faut être perpétuelle-
ment sur le qui-vive pour l'éviter, sauter d'un côté, puis
de l'autre, selon qu'il ondule d'un côté ou de l'autre, ne pas
se laisser prendre, en ses lacets, en ses nœuds, car, de
quelque point qu'il effleure, il blesse; son contact même est
une morsure, et sa morsure est une brûlure. Une seconde de
distraction ou de retard peut être fatale, et l'on nous a cité le
cas d'un de ces ouvriers qui, ayant manqué son élan, a eu le
pied entortillé, encerclé et coupé net. 11 faut donc, à la tréfi-
lerie, une mobilité, une agilité, une « reptilité » presque
égales à celles de ce fil qui zigzague en une traînée de feu ;
aussi la règle ou l'habitude est-elle de n'y mettre que de très-
jeunes gens.
Ce travail donne la machine ou le fil ébauché. Mais, le
laminoir n'étant pas un instrument assez délicat pour en
réduire l'épaisseur au-dessous de 6 à 7 millimètres de dia-
mètre, si l'on veut faire de la « machine >» un fil fin, on Télire
à travers des filières, c'est-à-dire à travers des plaques d'acier
dur percées de trous. Le fil, enroulé sur une bobine, est
aminci à la lime par une de ses extrémités, et engagé dan&
la filière, — comme naguère la barre dans le laminoir, —
saisi avec une pince, fixé à une autre bobine à laquelle on
imprime une rotation et sur laquelle il vient s'enrouler au fur
et à mesure que la première se déroule (l). Ainsi, à froid, —
en suivant la filière, — et après un grand nombre de passages
(1) Voyez Urbain Le Verrier, la Métallurgie, p. 198-200.
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t68 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
par des trous de plus en plus étroits, la « machine » devient
le fil fin, et le câble un fil télégraphique ou une corde de
piano.
L'atelier de la irëfilerie emploie : des chauffeurs du train--
machine et leurs aides-chauffeurs ; un lamineur; des dégrossis-
^eurs; des doubleurs; des dJméleurs; des porteurs et tourni"
queurs; des empileurs de machine; des tréfileurs ; des recuis eurs
et décapeurs ; des ircmpeurs et galvaniseurs ; un tonnelier; des
outilleui^s ; des magasiniers et manœuvres.
Au demeurant, Torfjanisation du travail est à peu près la
même à Tusine B qu'à Tusine A ; la distribution en ateliers est
la même, sauf quelques spécialités encore, que Tusine B a
admises et que n'a pas l'usine A. Cette usine B se compose,
en somme, de quatorze ateliers différents, savoir :
1" Haut- fourneau ;
â*» Puddlaf^e;
3** Aciéries Martin;
4" Moulcrie d'acier;
50 Tréfilerie dWicr;
6« Aciérie à creusets avec fours de cémentation;
7** Laminoirs avec marteaux de ressuage et martinets;
8* Fabrique d'outils industriels et d'agriculture;
9* Fabrique de ressorts pour carrosserie et chemins de fer;
10* Fabrique d'essieux pour carrosserie;
11*» Fabrique d'enclumes;
12"* Grosses forges;
13" Atelier de montage-finissage;
14» Ateliers d'entretien, moulerie do fonte, et machines à vapeur.
Le personnel dirigeant et sous-dirigeant comprend : un
directeur^ huit ingénieurs chefs de service ; des sous-ingé-
nieurs; des contremaîtres et des surveillants, répartis comme
il suit entre les ateliers :
1 ingénieur pour : V le baut-foumeau, avec 1 contremaître et
1 su i*\'ei liant ;2« le puddlage, avec 1 contremaître et 1 surveillant.
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LA METALLURGIE 26^
Personnel ouvrier du haut-fourneau, — (Voir plus haut,)
Personnel ouvrier du ptiddlage. — Puddieurs. — Aides-pudd leurs.
— Troisièmes aides. — Ginçleurs. — Pilonniers. — Traîneurs et
balayeurs. — Casseurs. — Kouleurs de houilles et de crasses; ma-
nœuvres. — Rouleui*s de fonte.
l ingénieur pour : 3* les aciéries Martin, avec 3 contremaitres et
2 chefs d'équipe; 4<» la moulerie d'acier, avec 1 sous -ingénieur,
1 contremaître et 4 chefs d'équipe.
Personnel ouvrier des aciéries Martin. — Fondeurs. — Aides- fon-
deurs. — Chauffeurs. — Aides-chauffeurs. — Chargeurs et rouleurs.
— Aides-chargeurs. — Gaziers. — Couleurs. — Aides-couleurs. —
Pocheurs. — Peseurs, marqueurs et ébarbeurs. — Troisièmes aides
et manœuvres. — Outilleurs. — Maçons.
Personnel ouvrier de la moulerie d'acier. — Mouleurs. — Ébar-
beurs. — Sableurs et manœuvres. — Outilleurs.
1 ingénieur pour : B" la tréfilerie, avec 1 contremaître, 1 surveil-
lant, 1 chef d'équipe.
Personnel ouvrier de la trrfilerie. — (Voir plus haut.)
l ingénieur pour ; 6" aciérie à creusets, avec 1 sous-injjénieur et
1 surveillant; 7" les laminoirs, marteaux de ressuage et martinets,
avec 2 contremaîtres, 2 surveillants et 1 chef d'équipe.
Personnel ouvrier de C aciérie à creusets. — Fondeurs. — Arra-
cheurs. — Démouleurs. — Gaziers. — Peseurs de charges. —
Pocheurs et manœuvres. — Chauffeurs à la cémentation. — Cémen-
teurs.
Personnel ouvrier des laminoirs^ étirage et ressuage. — Lamineurs.
— Dégrossisseurs. — Presseurs. — Leveurs de barres et releveurs. —
Scieurs. — Dresseurs. — Chauffeurs. — Aides-chauffeurs. — Marte-
leurs. — Aides-marteleurs. — Pilonniers. — Étireurs. — Burineui-s
d'acier. — Magasiniers et casseurs. — Rouleurs de houille et ma-
nœuvres. — Tourneurs de cylindres. — Outilleurs.
1 ingénieur pour : 8" les outils, avec 2 contremaîtres; 9" les res-
sorts, avec 1 contremaître et 3 chefs d'équipe.
Personnel ouvrier de la marteilerie et outils, — Forgeurs. — Frap-
peurs. — Chauffeurs. — Marteleurs. — Etireurs. — Pilonniers.
— Cintreurs. — Meuleurs et limeurs. — Magasiniers et manœu-
vres.
Personnel ouvrier des ressorts. — Cisailleurs. — Pointeur et
perceurs. — Lamineurs. — Découpeurs. — Forgeurs. — Frap-
peurs. — Limeurs. — Chauffeurs. — (Mntreurs. — Recuiseurs.
— Ajusteurs. — Trempeurs. — Meuleurs et arrondisseurs. — Mon-
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JS70 J/OllOANISATION DU TRAVAIL
leurs. — Outilleurs. — Emballeurs et manœuvres, — Nettoyeurs.
1 in(]fénieur pour : lO les essieux de carrosserie, avec 1 contre-
maître; 11* les enclumes, avec 1 contremaître; 12» les grosses forges,
-avec 1 sous-ingénieur, 1 contremaître, l surveillant et 2 chefs
d'équipe.
Personnel ouvrier des essîeux de carrosserie. — Chauffeurs. —
Aides-chauffeurs. — Marteleurs. — Pilonniers. — Paqueteurs. —
Matriceurs. — Forgeurs et enviroleurs. — Frappeurs. — Tourneurs
et aléseurs. — Perceurs. — Mculeurs. — Raboteurs et mortaiseurs.
— Ajusteurs. — Magasiniers et manœuvres.
Personnel ouvrier des enclumes. — Forgeurs. — Frappeurs. —
Limeurs. — Perceurs. — Trempeurs. — Manœuvres.
Personnel ouvrier des grosses forges. — Chauffeurs. — Aides-
chauffeurs. — Marteleurs. — A ides-marte leurs. — Pilonniers. —
Leveurs de porte. — Lamineur de bandages. — Mandrineurs de ban-
-dages. — Burineurs d'ébauches de bandages. — Forgeurs. — Frap-
peurs. — Cisailleui*s. — Dresseurs. — Traceurs. — Vérificateurs. —
Outilleurs. — Rouleurs de houille et manœuvres.
1 ingénieur pour : 13« le montage-finissage, avec 2 contremaîtres,
J surveillant et 3 chefs d'équipe.
Personnel ouvrier du montage-finissage, — Forgeurs. — Frap-
peurs. — Traceurs. — Ajusteurs. — Tourneurs. — Raboteurs. —
Mortaiseurs. — Perceurs. — Fraiseurs. — Aléseurs. — Scieurs. —
Centre urs. — £ m batteurs de roues. — Manœuvres.
1 ingénieur pour : 14* les ateliers d'entretien, machines à vapeur,
^vec 2 sous-ingénieurs, 6 contremaîtres et 6 chefs d'équipe.
Personnel ouvrier des ateliers d^ entretien et des machines à vapeur.
— Chargeurs de houille. — Wagonniers. — Chauffeurs de chau-
dières. — Ali menteurs. — Machinistes. — Aiguilleurs. — Charpen-
tiers. — Menuisiers. — Maçons. — Âides-maçons. — Terrassiers. —
Manœuvres. — Ajusteurs. — Forgeurs. — Frappeurs. — Tourneurs.
— Perceurs. — Raboteurs et taraudeurs. — Chaudronniers. — Fer-
blantiers. — Électriciens. — Modeleurs. — Mouleurs de fonte. —
Ébarbeurs.
L'usine B fournit un exennple excellent de ce que les philo-
sophes ou les sociologues appelleraient « le processus décrois-
sance » d'un établissement de la grande industrie dans la
seconde moitié du dix-neuvième siècle. Fondée en 1854, à
>1'effet déclaré d'exploiter un brevet pour la fabrication du
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j
LA METALLURGIE Î71
|>roduît mixte [acier fondu au creuset coulé sur fer) (1), et plus
généralement de fabriquer le fer et Tacier, elle se consacra
d'abord à la production des aciers pour outils, des fers fins
de puddlage, des ressorts pour la carrosserie et pour les che-
mins de fer, puis de presque tout le matériel nécessaire à la
construction : rails, bandag^es, essieux, etc. Cependant
Tadoption du procédé Bessemer, l'invention du four Siemens
en 1865, le perfectionnement qu'y apportait en 1867 Tinçé-
nieur français Pierre Martin, permettaient d'obtenir, par
grandes masses et couramment, des aciers de qualités diverses
et de toutes les « nuances» de dureté. £n 1873, vingt ans
après sa fondation, l'usine B s'annexait un haut-fourneau,
d'une capacité de 200 mètres cubes, où elle traitait elle-
même et pour sa propre consommation des minerais tirés des
Pyrénées ou de l'Algérie. Successivement ou simultanément,
de 1873 à 1878, on procédait encore à d'autres installations :
fours pour la production de l'éponge de fer par réduction
directe ; four à puddler à brassage mécanique ; four à réchauf-
fer desservant le train-laminoir gros mill; compresseur de
l'acier liquide dans le moule, pilon atmosphérique.
De ces innovations quelques-unes réussissaient, d'autres
ne donnaient point les résultats qu'on en avait attendus; et
€*élaient des expériences, des tâtonnements, des corrections,
des abandons et des reprises. Au dehors les conditions commer-
ciales se modifiaient ; de nouvelles découvertes suscitaient de
nouvelles concurrences; l'application en grand du procédé
Thomas Gilchrist allait désormais permettre l'emploi des
minerais phosphoreux et pauvres du Nord et de l'Est, tenus
jusqu'alors pour inutilisables : il fallait donc chercher ail-
(1) La production de Tacier fondu était alors très coûteuse et l'on en était
arrivé, dans certains cas particuliers, comme la fabrication des rails et bandages,
par eiemple. à envisager la nécessité de souder l'acier sur le fer. C'est d'ailleurs la
même idée qui s*est trouvée plus tard, en 1873, appliquée à la fabrication des
plaques de blindage Cammel.
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Ï72 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
leurs, ramener d'ailleurs la prospérité qui menaçait de s'éloi-
gner par là. L'usine B se hâtait en conséquence d'ouvrir un
atelier de tréfilerie et d'installer un train-machine (1880) ;
elle augmentait sur toute la ligne sa puissance de production,
donnait une impulsion plus forte aux travaux qui se ratta-
chent à la confection du matériel de guerre, et en même
temps commençait à fabriquer des projectiles et des canons
pour la marine.
En même temps aussi, on apportait un soin particulier à la
febrication des moulages d'acier; on revenait à celle des
aciers fondus au creuset pour outils, quelque peu délaissés à la
suite des premiers succès des aciers Martin ; on ajoutait des
spécialités aux spécialités : en 1888, les enclumes en acier
fondu; en 1889, les essieux de carrosserie {essieux de char--
retteet essieux à patins) ; plus tard, les réservoirs pour torpilles
automobiles. D'année en année, l'usine grandissait; les déve-
loppements appelaient les développements : on refaisait ou
Ton améliorait l'outillage de l'atelier des forges, en le dotant
d'un pilon de 40 tonnes, avec grues de 50 à 60 tonnes pour
le desservir ; on installait, d'autre part, des chantiers de
moulage d'acier, des cubilots et des molletons pour la prépa-
tion des terres de moulage, un atelier de démoulage, un
atelier d'ébarbage des moulages d'acier avec burins pneuma-
tiques et pont roulant électrique; un four Martin-Siemens
avec gazogène accolé; des appareils Gowper et des épura-
teurs de gaz au haut-fourneau ; un creuset en acier moulé, un
nouveau laminoir pour aciers marchands ; au montage, de
gros tours y des raboteuses à force électrique , des mortai-
seuseSy etc., afin de pouvoir usiner les arbres et autres pièces
de tout poids et de toute dimension pour les constructions
navales.
Comme il était visible que l'industrie entrait dans l'ère de
l'électricité, on ne se laissait pas devancer : on créait au plus
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LA MÉTALLURGIE 273
vite une station électrique pour produire Téclairage et la force
motrice d'une partie de Tusine ; un atelier de modelage avec
machines-outils électriques ; un appareil de trempe avec four
vertical et treuil électrique pour tubes de canons jusqu'à
vingt tonnes et quinze mètres de longueur. Cependant on
n'avait garde de négliger cette autre grande force, la vapeur,
et Ton remplaçait peu à peu les chaudières verticales par des
chaudières multitubulaires. Â.insi, du simple au composé,
d'une spécialité à l'autre, et de cette autre, puis d'une autre,
à l'universalité des œuvres de métallurgie, s'est développée
et comme déployée l'usine B en ses quatorze ateliers, sur une
surface de plusieurs hectares. Croître par addition de spécia-
lités, par adjonctions d'ateliers, c'est en deux mots toute son
histoire ; et c'est toute l'histoire de toutes les usines du même
genre, dans la même industrie et dans la même région.
La troisième usine observée par nous, l'usine C, bien
qu'elle ne le cède point, et loin de là, en importance aux
deux premières, semble, par son titre même, délimiter plus
étroitement le champ de son activité, et la restreindre ou la
réserver surtout pour la marine et les chemins de fer \ mais,
dans ce champ plus étroitement circonscrit, l'activité est mer-
veilleuse et merveilleusement ordonnée. Comme les deux
premières, elle a : des ateliers de construction (qui compren-
nent : fonderie de fonte, forges maréchales, tours et rabots,
montage et chaudronnerie, usinage) ; atelier de trempe et de
cémentation; aciérie; laminage des tôles et blindages et 6nîs-
sage des blindages; laminage des proBlés et puddlage; grosse
forge (pilons et presse) ; entretien (forge de réparations et
maçonnerie) .
On peut dire, en ne subdivisant pas trop, et, au contraire,
en rassemblant, en réunissant un peu, que les ateliers de
construction emploient douze catégories d'ouvriers (ajus-
18
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t74 I/OKGANISATION DU TRAVAIL
teurs, tourneurs, raboteurs, fraiseurs, chaudronniers, mou-
leurs, modeleurs, fondeurs, forgeurs, machinistes, manœu-
vres, appren(is) ; les ateliers de trempe et de cémentation,
trois catégories (chauffeurs, machinistes, manœuvres) ; Tacié-
rie, cinq catégories (fondeurs, mouleurs, ébarbeurs, machi-
nistes, manœuvres); le laminage des tôles et blindages, neuf
catégories (lamineurs, ajusteurs, chauffeurs, cisailleurs, tra-
ceurs, dresseurs, raboteurs, machinistes, manœuvres) ; le
laminage des profilés et le puddlage, cinq catégories (lami-
neurs, puddleurs, chauffeurs, machinistes, manœuvres) ; la
grosse forge, quatre catégories (marteleurs, chauffeurs,
machinistes, manœuvres) ; l'entretien, douze catégories (tour-
neurs, raboteurs, perceurs, machinistes, chauffeurs, ajusteurs,
forgeurs, chaudronniers, charpentiers, charrons, manœu-
vres). Au total, en sept services, quarante^huit catégories.
Le personnel ouvrier est encadré, à Tusine C, par un
personnel dirigeant et sous-dirigeant qui compte :
!<" Ateliers de construction : 1 ingénieur chef de service, 8 sous-
ingénieurs, 16 contremaîtres, 16 chefs d'équipe;
â" Ateliers de trempe et cémentation : 1 ingénieur chef de service,
2 sous-ingénieurs, 2 contremaîtres, 4 chefs d'équipe ;
3» Aciérie : 1 ingénieur chef de service, 5 sous-ingénieurs,
6 contremaîtres ;
4<> Laminage des tôles et blindages et finissage des blindages :
1 ingénieur chef de sei*vice, 2 sous-ingénieurs, 7 contremaîtres,
5 chefs d'équipes ;
5« Laminage des proBlés et puddlage : 1 ingénieur chef de sep-
vice, 1 sous-ingénieur, 4 contremaîtres;
6" Grosse forge : un ingénieur chef de service, 1 sous-ingénieur,
1 contremaître, 5 chefs d'équipe;
7» Entretien : 2 ingénieurs chefs de service, 2 sous-ingénieurs,
6 contremaîtres, 8 chefs d'équipe.
Lors de ma visite à cette usine, j'ai vu, en une seule
journée, ou plutôt en une seule matinée, de neuf heures à
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LA METALLURGIE Î75
onze heures, — juste le temps de passer d'un atelier à
Tautre, — dix opérations différentes : à la tôlerie, le lami-
nag[e de tôles pour disques, et le gabariage, par la presse, de
2,500 tonnes, d'une plaque de blindage; à Tatelier de cémen-
tation, la trempe d'une plaque pour tourelle ;^à Y aciérie, une
coulée de lingots pour tôles; aux bandages, le laminage de
bandages pour chemins de fer; au grand mill, le laminage de
faux cercles; au puddlage, la fabrication de fer pour roues ; à
l'atelier de trempe, la trempe de frettes de 28 cm., la trempe
de deux canons de 155 mm., la trempe d'obus de 164,7.
Voilà deux heures de la vie d'une grande usine métallur-
gique : il en est ainsi tous les jours ; et, pour certains de ses
services, il en est ainsi jour et nuit.
m
C'est le travail concentré, continu et intense. Mais c'est,
d'autre part, le travail divisé et spécialisé. Concentré dans
l'usine, divisé entre les ateliers, spécialisé entre les ouvriers.
Faisons des catégories d'ouvriers une récapitulation som-
maire : on en trouve, en laissant de côté les manœuvres, en ne
retenant que les spécialités réelles, et en comptant ensemble,
dans la même spécialité, les chefs, les compagnons et les
aides, quarante-deux k l'usine A; quarante-huit à l'usine C; et,
chiffre bien plus gros qui s'explique par ce fait que cette
troisième usine B a plusieurs ateliers que n'ont ni l'usine A
ni l'usine C : — haut-fourneau, tréfilerie, fabrique d'outils,
fabrique de ressorts, fabrique d'essieux, fabrique d'enclumes,
lesquels veulent précisément des ouvriers rompus à des
ouvrages spéciaux, — on n'en trouve pas moins de cent
quaranie-sept à l'usine B.
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t7« L'ORGANISATION DU TRAVAIL
De cinquante à cent cinquante^ selon que l'usine a ou n'a pas
tel ou tel atelier, fait ou ne fait pas telle ou telle fabrication,
et sans doute, selon que Ton suit tel ou tel mode de distribu-
tion ou de classement, c'est en ces limites que varie le nombre
des spécialités ou des catégories dans des usines métallur-
giques employant, comme A, B et G, de deux mille à trois
mille ouvriers (1). Elles-mêmes, pourtant, ces catégories, ces
spécialités, qui sont de cinquante à cent cinquante, se rassem-
blent, se groupent en équipes, par ateliers, chaque équipe
ayant ses hommes, ses cadres, son chef, chaque atelier ayant
les siens, et l'usine tout entière, en tous ses ateliers, en toutes
ses équipes, ayant le sien, le directeur, chef suprême de l'en-
treprise et du personnel. Et en ce directeur, de qui tout part,
à qui tout revient, par lui s'opère la reconcentration, la réuni-
fication du travail divisé et spécialisé : en lui, et au-dessous
de lui, en ces services, ces ateliers, ces équipes et leurs chefs,
le travail se régularise, se hiérarchise, et, par conséquent,
s'organise.
En effet, il s'y organise ; nous tenons bien ici tous les traits,
tous les caractères de l'organisation; et nous tenons du même
coup, en ces usines métallurgiques, tous les traits, tous les
caractères de la grande industrie moderne. Nous surprenons
en plein jeu, en plein exercice, la force même, la loi même
de cette industrie, conductrice et dominatrice de notre évolu-
(1) La division du travail et eon organisalion sont d'ailleurs la même dans la
plusgrandeet la plus célèbre des usines métalluq^iques françaises, au Crcusot. Là
aussi, fonderies, foq^es, aciéries; et, comme ateliers, les hauts-fourneaui, les acié-
ries, les presses et pilons, les fonderies, la forge. Là aussi, un pemonnel ouvrier,
réparti par équipes, et composé de chefs d'équipe ou chefs-ouvriers, d'ouvriert,
d'élèves-ouvriers («jui sont les aides) et de manœuvres. Un pen^onnel dirigeant et
sous-diri;;eant, composé d'ingénieurs, de contremaîtrfs et des chefs d*éi|uipe pré-
cités. La hiérarchie s'établissant de bas en haut dans chaque service, certaine et
serrée : chefs d'équipe, contremaîtres, chefs d'atelier, ingénieur-chef de fabrica-
tion ou chef des travaux, chef de service. Effectif de ces divers services, 5,000 ou-
vriers environ, et autant, environ 5,000, dans les services de constructions mé-
caniques, de matériel d'artillerie, de chemins de fer, etc. : en tout, une dizaine
de mille.
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LA METALLURGIE Î77
lion économique, et plus que de révolution économique, de
toute notre évolution sociale : la force ou la loi de concen-
tration.
I^ous les saisissons mieux encore que dans les mines. Pour
les mines, la nature a poussé les hommes où était la houille :
voulant la trouver, il leur fallait venir là, ils ne pouvaient
aller ailleurs. Dans la métallurgie, si, comme c'est le cas pour
la Loire, ils n*ont pas le minerai sur place, la nature n'y est
plus pour rien, ou n'y est que pour beaucoup moins, la proxi-
mité du combustible; quant au reste, c'est évidemment la
force, la loi de l'industrie qui agit. Et elle agit imperturbable-
ment dans le sens de la concentration : l'outillage, l'ou-
vrage, les ouvriers, le travail et le capital, elle concentre
tout; elle est une grande a assembleuse » des choses et des
hommes.
Assembleuse des choses. Autour de la machine à vapeur,
qui devenait le moteur indispensable, se sont concentrés,
— nous l'avons montré tout au long, — premièrement les
outils, les instruments du travail ; deuxièmement, à portée de
ces instruments, afin de les avoir sous la main et de pouvoir
les utiliser, s'est concentré le travail. L'atelier isolé s'est
transformé en atelier distinct encore, mais simple partie de
ce tout qu'est l'usine. Le travail, de particulier ou individuel
qu'il était jadis, va dorénavant, en quelque manière et dans
quelque mesure, être collectif. Cela se vérifie et s'affirme à
tous les degrés : ainsi l'unité, la cellule de l'industrie, est
l'usine; la cellule de l'usine est l'atelier; la cellule de
l'atelier est l'équipe; — la théorie s'était permis de le poser
en axiome : l'observation des faits, et du détail des faits,
qu'elle porte sur A, sur B ou sur G, le prouve surabon-
damment.
Assembleuse des hommes aussi, et parce qu'assembleuse
des choses. Concentrés dans Tusine pour le travail, les hommes
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t78 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
ont été conduits à se concentrer autour deTusine après le tra-
vail : ainsi sont nées des villes, comme B et C, pure création
de rindustrie, qui n'existaient pas avant elle et disparaî-
traient avec elle, qui n'ont qu'elle pour source de population,
pour aliment et pour raison d'être.
Concentration de l'outillag^e, du travail et des travailleurs;
concentration parallèle et pareille, des capitaux. Quelques
milliers de francs, quelques centaines de milliers de francs au
maximum, un bailleur de fonds ou une commandite suffi-
raient à l'usine qui n'était guère qu'un atelier et que l'on
vouait à un seul objet; mais des millions ne seraient pas de
trop pour l'usine qui, comme Â, B et G, s'étend à dix ou
quinze ateliers, embrassant toute la production, toute la
fabrication du fer ou de l'acier; or, ces millions, dont on ne
saurait se passer, le meilleur moyen de les avoir, c'était de
les demander à tout le monde par une émission d'actions.
L'argent affluait donc de partout vers l'industrie, se concen-
trait de partout sur l'industrie. Il en était lui-même comme
un second moteur; autour de celui-là, comme autour de
l'autre, autour de l'argent comme autour de la machine, se
faisait la concentration ; et, comme le travail, le capital obéis-
sait à cette force, subissait cette loi, à laquelle rien n'échappe
dans le monde depuis un siècle, et qui est, je dirais volon-
tiers la loi fondamentale et constitutionnelle de la grande
industrie.
Néanmoins, ce n'est pas assez de dire la loi de concentra-
tion ; et l'on devrait dire la double loi de concentration et de
spécialisation, deux lois qui ne sont point contradictoires,
mais complémentaires l'une de l'autre, et qui ne sont pas en
vérité deux lois, mais deux titres de la même loi, pour régler
deux mouvements et régir deux temps du même acte. La
grande industrie concentre, puis spécialise, puis reconcentre.
Et, puisque nous y avons relevé tous les traits, tous les carac-
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LA METALLURGIE 27»
tères de V « organisation » , pourquoi ne pas oser dire enfin
qu'ici le mécanisme se comporte comme Torg^anisme ; que la
loi de concentration et de spécialisation du travail corres-
pond, dans la série mécanique, à la loi d'intégration et de dif-
férenciation des fonctions, dans la série organique; qu'une
usine croit, s'entretient, se développe comme un être vivant,^
si bien que toute audace de langage s'excuse, fait mieux que
de s'excuser, se justifie ; et qu'il n'y a presque plus de meta*
phore à parler d'elle comme d'un être vivant ?
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II
LAGE DES OUVRIERS
LA DURÉE, LA PEINE, LE PRIX, LES CONDITIONS DU TRAVAIL
A considérer dans Tensemble les ouvriers delà métallurfpe,
il est difficile d'en faire la répartition par kge entre les
diverses catégories ou spécialités professionnelles. Pour les
mines de houille, il existe, du moins au commencement et
vers la fin de la viedeTouvrier, — surtout au commencement,
avant la vingtième année et le service militaire, — comme de
grandes couches de jeunes gens et d'hommes déjà presque
vieux occupés aux mêmes besognes : — jeunes et au fond,
aides, ravanceurs, hercheurs, rouleurs; — vieillis et au
jour, escailleurs, manœuvres, commissionnaires, etc. Ici,
dans la métallurgie, rien de pareil, ou à peu près rien;
d'abord, sauf les a traineurs de barres au puddlage » , les
tt leveurs de porte » attachés aux différents ateliers, et quel-
ques a traceurs » ou « apprentis ajusteurs » , la métallurgie,
en général, emploie peu de jeunes gens; et, d'autre part,
chaque ouvrier y demeure, tant qu'il le veut ou qu'il le peut,
sans jamais sortir de sa catégorie ou spécialité. Il n*y a
donc point entre les catégories ou spécialités de répartition
par âge voulue ou délibérée, mais seulement cette répar-
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28S L'ORGANISATION DU TRAVAIL
tition naturelle et automatique que le temps opère lui-
même.
Voici Tusine que nous avons désignée sous le nom d'usine A.
On y comptait, au mois d'octobre 1902, 1,704 ouvriers qui,
par âge, de la jeunesse à la vieillesse, et il serait à peine
excessif de dire d'un extrême à l'autre extrême, de quinze à
quatre-vingts ans, se répartissaient ainsi :
Classement des ouvriers, par âge, et de h en h ans :
16
«>
S6
80
86
40
46
60
66
60
65
70
76
k 90
k S5
à 80
k 86
k 40
k 46
• 60
k 66
à60
à 66
k 70
à 76
à80
183
155
295
241
224
225
136
98
75
47
15
7
3
Et voici ce que disent ces chiffres, en prenant pour point de
départ le premier nombre, celui des ouvriers âgés de quinze
à vingt ans, qui représente l'apport de l'élément nouveau,
l'appoint de la génération nouvelle. Entre vingt et vingt-cinq
ans, l'obligation du service militaire abaisse ce nombre,
comme il est dans l'ordre; et si elle ne l'abaisse pas davan-
tage, c'est que, sans tenir compte des exemptions, dispenses
ou ajournements, au delà de vingt ans et presque de vingt à
vingt et un ans, entre la conscription et l'incorporation, il y a
un intervalle, un délai; il y a une marge qui ne reste pas
inoccupée; c'est aussi qu'après vingt-trois ans ou vers vingt-
quatre ans, et en tout cas de vingt-quatre à vingt-cinq ans,
lorsqu'un contingent quitte l'usine, un autre, une partie d'un
autre y est rentrée, et ce qui doit revenir est revenu. De
vingt-cinq à trente ans, la ligne monte rapidement, la courbe
s'élance comme en fusée et atteint son point le plus haut; elle
redescend, eNe s'infléchit un peu de trente à trente-cinq ans;
encore un peu de trente-cinq à quarante ; elle s'aplanit là,
semble prendre son niveau et le garder de quarante à qua-
rante-cinq ans; puis brusquement, et par bonds, qui de cinq
ans en cinq ans diminuent chaque fois environ de moitié les
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LA METALLURGIE 281
chiffres correspondant à cinquante, à cinquante-cinq, à
soixante, à soixante-cinq, à soixante-dix, à soixante-quinze, à
quatre-vingts ans, en sept étapes revient toucher terre aux
approches de zéro.
On se souvient peut-être, mais il n'est pas inutile de le
répéter, que nous avons déjà fait exactement la même con-
statation, précisément dans la même région, et sur un nombre
d'ouvriers à peu près égal, pour les mines de houille de M...
et de la B...; ce qui, d'ailleurs, n'a rien qui puisse sur-
prendre, puisqu'à travers toutes les variations et toutes les
différences professionnelles, la vie se joue, appliquant inexo-
rablement à tous les hommes sa loi universelle de sénescence
et de disparition que ne sauraient mettre en échec les cir-
constances particulières à tel ou tel métier. La même consta-
tation, nous la ferons encore, si nous considérons, au lieu de
Tàge des ouvriers, la durée de leurs services à l'usine, qui les
répartit comme il suit :
Classement des ouvriers par ancienneté dans C usine :
0 à 5 ans S à 10 10 à 16 15 à 80 90 à 35 25 à 80 90 à S5 S5 à 40
619 412 336 105 118 69 43 2
et cette constatation, en ce point aussi, est pareille pour la
métallurgie et pour les mines. On sent que la même loi fatale
et universelle, une espèce de loi de la pesanteur, emporte ces
groupes humains et règle leur chute en la précipitant d'une
étape à une autre étape, et comme d'un palier à un autre
palier du temps; chute dont la vitesse s'accroît en raison et en
proportion du temps même, si bien que de plus haut ils tom-
bent, ou de plus loin, c'est-à-dire plus ils sont anciens, plus
ils tombent vite. Pour les mines de houille, nousavons observé,
et précisément dans cette même région, sur un nombre d'ou-
vriers à peu près égal, qu'au-dessus d'une certaine durée,
prenons au-dessus de vingt ans, les chiffres qui expriment soit
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28* L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Tâge, soit Tancienneté de services, diminuent de cinq ans en
cinq ans, d'une dizaine, sans arrêt ni relèvement : si, de
trente-cinq à quarante ans, le nombre commence par un 3
(une trentaine d'ouvriers), de quarante à quarante-cinq ans,
il ne commence plus que par un 2 (une vingtaine seulement),
à quarante-cinq par un i (rien qu'une dizaine), et, passé cin-
quante-cinq ans^ celte dernière dizaine elle-même, il s'en feut
bientôt de moitié, puis de plus de moitié, puis de bien plus,
puis de presque tout qu'elle se complète.
Le temps est donc le grand et presque l'unique répartiteur
des ouvriers entre les diverses catégories ou spécialités de la
métallurgie. Les m traineurs de barres au puddlage » , les
tt leveurs de porte » , les « traceurs » même, et les « appren-
tis ajusteurs », qui sont presque tous des jeunes gens (1),
sont mêlés, dans les ateliers et les équipes, à des hommes
dont l'âge est très différent du leur et très différent de l'un à
l'autre.
Par spécialités ou catégories, on trouve comme « âge
moyen, » dans l'usine A, aux aciéries :
Chef-fondeur, cinquante ans. — Fondeur^ quarante et un ans. —
Aide-fondeur, trente-trois ans. — Leveur de porte, dix-huit ans. —
Glief-gazier, quarante-cinq ans. — Aide, quarante-trois ans. — Gré-
silleur, trente-trois ans. — Manœuvres pour le chargement^ trente-
trois ans.
De même au puddlage^ où sont employés les o traineurs de
barres, »> l'âge moyen est par spécialités :
Contremaître, cinquante-six ans. — Peseur, vingt-cinq ans. ^
Maîtres puddleurs, quarante-sept ans« — Aides, trente-quatre ans.—
Troisièmes ou routeurs de boules, vingt-sept ans. — Ginglenn, cin-
(1) L'usine G a un atelier spécial d'apprentis, dirigé par an contremaître, où
se forment 22 jeunes gens; les autres (il y en a 93 au-dessous de 18 ans) sont
aux ateliers de construction et à la forge de réparations.
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LA METALLURGIE 285
quante-huît ans. — Lamineurs, quarante-trois ans. — Machinistes,
trente-huit ans. — Routeurs de fonte, cinquante-deux ans. — Cas-
seurs de fer, cinquante ans. — Pointeur, quarante-cinq ans.
C'est aux tôleries, au cisaillage des tôles et aux forges que
trayaillent les o traceurs » . Ici encore, ils sont associés à des
ouvriers d'âge très différent, et eux-mêmes ne sont pas tous
des jeunes gen$, puisque la moyenne est, aux tôleries :
Chef-cisailleur, trente-huit ans. — Âides^ trente-six ans. —
Manœuvres, trente-quatre ans. — Traceurs, trente -six ans (1). —
Peseur, trente-six ans. — Chargeur, quarante-six ans. — Répareurs,
trente-cinq ans. — Recuiseurs, trente-trois ans. — Pointeurs, trente-
huit ans.
Elnfin, à Tatelier de Vajustage et des blindages, où sont les
« apprentis-ajusteurs » , ils ont, à côté d'eux, des compa-
gnons dont l'âge moyen est :
Contremaître, quarante-quatre ans. — Tourneurs, trente-deux
ans. — Rfifljoteurs, trente et un ans. — Fraiseurs, trente-sept ans. —
Perceurs, quarante et un ans. — Manœuvres, trente-trois ans. —
Ajusteurs, trente ans. — Pointeurs, trente-quatre ans.
Mais que parle-l-on d' « âge moyen ? » Il ne saurait pas plus
y avoir une moyenne pour Tâge que pour le salaire, et l'on ne
« vit » pas plus une moyenne, qu'on ne la mange. Chacun vit
pour son compte, ne vit qu'une vie, et ne la vit qu'une fois,
n'est jeune qu'une fois, ne vieillit qu'une fois. L'âge moyen
n'a donc pas plus de réalité que le salaire moyen : et, comme
l'ouvrier qui gagne six francs n'en donne pas deux à celui
qui n'en gagne qu'un pour que la moyenne soit de trois,
ainsi celui qui n'a que vingt ans n'en reprend pas dix à celui
qui en a quarante pour faire une moyenne de trente. Si l'on
(1) Aux forges, le « traceur» est âgé de trente -neuf ans.
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286 I/ORGANISATION DU TRAVAU.
veut toucher la réalité, on ne doit par conséquent pas s'ar-
rêter à Tâge moyen, on doit aller la chercher où elle est,
et elle n'est, cette réalité de Tâge des ouvriers de chaque
catégorie, que dans Tâge réel de chacun des ouvriers qui la
composent.
A Tusine B..., les 30 puddleurs ont de vingt-neuf à
soixante-quatre ans; les 16 aides-puddleurs, de vingt-quatre
à quarante-huit ans; les 12 troisièmes-aides de dix-huit à
soixante ans. Seuls les 6 cingleurs sont en pleine force, de
quarante à cinquante-quatre ans, et, si Ton veut, les 3 cas-
seurs, de trente-deux à cinquante-deux ans ; les 2 pilonniers
sont des jeunes gens, de dix-sept et de dix-neuf ans. Eux
exceptés, il n'est pas jusqu'aux manoeuvres, tratneurs et
balayeurs, rouleurs de houille et de crasses, routeurs de fonte,
parmi lesquels il n'y ait des hommes de tout âge, entre dix-
sept et soixante-six ans.
De même, aux aciéries Martin de cette usine B. Le per-
sonnel comprend, entre autres ouvriers, 8 fondeurs, qui ont
de vingtrcinq à cinquante-huit ans; 8 gaziers, qui ont de
vingt-sept à soixante ans; 3 marqueurs, qui ont de dix-neuf à
soixante-neuf ans; 10 outilleurs, qui ont de dix-sept à soixante-
quatorze ans (je relève les plus grandes différences d'âge) ; les
aides et manœuvres, là aussi, vont de l'adolescence à la vieil-
lesse; ils sont 27, qui ont de vingt et un à soixante-trois ans.
De même encore aux grosses forges : les 22 chauffeurs ont
de vingt-huit à soixante-neuf ans; les 59 marteleurs et aides-
marteleurs, de vingt-quatre à cinquante-sept ans ; les 15 for-
geurs, de vingt-quatre à soixante et onze ans; les 18 frap-
peurs, de dix-neuf à soixante-neuf ans. Et de même enfin,
aux ateliers de montage et finissage, où les 28 ajusteurs ont
de vingt à soixante-quatre ans; les 77 tourneurs, de vingt-
deux à soixante-huit ans; les 17 raboteurs, de dix-neuf à cin-
quante-trois ans, etc., etc..
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6
1
3
W
2
1
7
3
LA METALLURGIE 287
Le tableau dressé, sur notre demande, par la direction de
Tusine G met, pour ainsi dire, en plein relief cette constata-
tion que, dans la métallurgie, il n'y a point, entre les catégo-
ries ou spécialités, de répartition par âge, voulue et délibérée;
qu'on s'y spécialise par rapport à la profession, mais non par
rapport au temps; et que ces catégories sont vraiment des
métiers, où l'on entre jeune, où l'on vit, et où l'on vieillit.
En effet, des 2,534 ouvriers de l'usine G, si l'on prend les
catégories les plus nombreuses : ajusteurs, tourneurs, rabo-
teurs, machinistes, on compte :
18 iS S8 SS S8 Al 48 S8 68 6S 68
Profetriont àSSans à 28 à 3S à S8 à 4S à 48 à 6S à 58 à 68 à 68 à 73
ljaBteiv8(229)... 33 39 47 21 30 21 9 14 8
T(ivieiir8(227)... 41 41 47 31 33 7 12 6 6
llaboleiirs(224)... 11 39 53 39 36 26. 9 5 3
lachinistes (229). 10 31 34 46 34 33 9 10 7
Mais ces quatre catégories : ajusteurs, tourneurs, rabo-
teurs, machinistes, sont vraiment des spécialités, des profes-
sions, des métiers : il y a plus et il en est ici du travail non
spécialisé, non organisé, invertébré si je l'osais dire, du tra-
vail qui n'est qu'une dépense de force, de cette sorte d'i/n^
skilled labour^ non enseigné et non appris, purement physiolo-
gique et mécanique, qui n'exige presque rien que le jeu de
certains muscles, comme il en est du travail spécialisé, orga-
nisé, porté dans chaque catégorie à sa plus grande puissance
de rendement et à son plus haut point de perfection par cette
spécialisation, par cette organisation mêmes. Dans la métal-
lurgie, le manœuvre ne fait pas ce que fait le galibot, par
exemple, ou le hercheur à la mine, qui, avec l'âge, passe suc-
cessivement aide, puis ouvrier à veine : il entre manœuvre,
il reste manœuvre, — manœuvre au puddlage, aux aciéries,
aux forges, — s'y spécialise autant que sa profession, qui n'est
pas une profession, est susceptible d'être spécialisée, et c'est à
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288 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
peine si, une fois affecté à un atelier, il en change. L*usine G
n*occupepas moins de 700 manoeuvres, ainsi répartis par âge :
18
8t
98
S8
38
48
48
88
88
68
68
de
iSans
àS8
à 83
à 88
à 48
à 48
à 88
à88
à 68
à68
4 78
78 ans
36 81 122 99 72 61 51 73 38 a9 23 5
Manœuvre dès qu'il travaille et manoeuvre tant qu*il tra-
vaille : c'est un métier de plus à inscrire parmi les très nom-
breux métiers de la métallurgie.
Donc, spécialisation des ouvriers par métiers, mais non
par âge, localisation de ces ouvriers dans l'espace, — c'est-à-
dire dans l'atelier, — mais non dans le temps, — c'est-à-dire
encore par âge ; — spécialisation professionnelle dès la sortie
de l'apprentissage, et jusqu'à la sortie de l'usine, — c'est-à-
dire souvent jusqu'à la sortie de la vie : telle est la première
et capitale observation qui se dégage de l'examen des faits et
des chiffres. On pourrait, on devrait peut-être en ajouter au
moins une autre, au sujet de la stabilité ou de l'instabilité de
la population ouvrière dans la métallurgie. Qui ne jetterait
qu'un rapide coup d'œil sur les tableaux que nous avons
reproduits, en voyant, de trente à quarante-cinq ans, la pro-
portion demeurer à peu près la même, serait porté à s'ima-
giner que, comme cela parait logique et naturel, quand l'ou-
vrier a atteint la force de l'âge, quand il est un homme fait,
quand il a fondé une famille, cet ouvrier se fixe et s'enracine ;
et l'on conclurait volontiers de la stagnation des chiffres à la
stabilité de la population ouvrière âgée de trente à quarante-
cinq ans. Mais on se tromperait. La population ouvrière ne
serait absolument stable que si le travail était constant dans
rindustrie métallurgique et distribué également entre les
diverses usines ; s'il n'y avait pas de crises et s'il n'y avait pas
la concurrence.
« Nous avons pour principe, remarque l'ingénieur-direc-
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LA METALLURGIE 289
leur de Tusine A, de ne pas renvoyer notre personnel lorsque
le travail fait défaut, sauf pour faute grave. Mais, alors, nous
supprimons tout embauchage, et les sortants ne sont pas rem-
placés. S'il nous était possible de faire pour 1899 (année de
pleine activité et presque de surproduction) les mêmes
relevés que pour 1902 (1), ils nous apprendraient quel est
Tàge des ouvriers sortants, et nous permettraient sans doute
de constater (ce que nous croyons) que notre façon d'opérer,
lorsque le travail manque ou se relâche, nous prive des meil-
leurs ouvriers, de ceux qui, dans la force de l*àge, vont où le tra-
vail est plus abondant. »
Cet exode, ce départ à la poursuite du travail plus abon-
dant et par conséquent mieux rétribué, il semble que les
chiffres eux-mêmes le dénoncent, en s'abaissant, pour
Tusine A, vers trente ans, de 295 ouvriers à 241 et, vers q]ua-
rante-cinq ans, de 225 à 136. Les manquants sont ceux qui
se piquent ou sont obligés de penser que le pays est où Ton
travaille, ceux qui s'en vont à la conquête d'un plus fort
salaire ; et ce sont ceux qui sentent en eux le désir et la force
de gagner par un plus grand travail un plus fort salaire : plus
jeunes, ils n'ont pas ce souci; plus vieux, ils n'en prennent
plus la peine. Ils s'en vont donc au premier ralentissement,
d'autres viennent à la première reprise, on embauche de nou-
veau, le vide se comble, et l'égalité se refait par équivalence.
Il se retrouve autant ou à peu près autant d'ouvriers du même
âge, Tâge mûr, ou la population ouvrière se nivelle, entre
trente et quarante-cinq ans, mais ce ne sont pas tous ni tou-
jours les mêmes.
(1) En 1899, l'asioe A occupait non pas, comme en 1902, 1,704 ouvriers,
mais 2,396, presque un quart de plus. Il eût été instructif «Je comparer les plé-
mentt des deux nombres pour les deux années. Malheureusement, on ne fit pas
alors les relevés par âge que l'on a faits, à notre prière, en octobre 1902; et il
serait très difficile de les faire rétrospectivement, aujourd'hui, avec une suffisante
exactitude.
10
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t90 I/ORGANISATION DU TRAVAIL
Le mot du vieux Guillaume Paradin ne s'est point vidé de
toute vérité, et, « au voisinage de Sainl-Étienne-de-Furens en
Forez » , sur cette terre du Noir et du Rouge, qui est propre-
ment le royaume de la houille et du fer, d'un bout à l'autre
couvert d'usines, on peut voir encore, sinon « certaines races
de pauvres étrangers forgerons » , ce qui serait trop dire, du
moins certains ouvriers forgerons, aller et venir, o ainsi qu'oi-
seaux passagers » , après être demeurés plus ou moins long-
temps en un lieu.
II
La deuxième question , à laquelle il faut maintenant répondre,
•est celle-ci : Quelle est, dans la métallurgie, la durée de la
journée de travail? Et elle comporte ou emporte quelques
questions subsidiaires : le travail est-il continu ; à combien
d'équipes se fait-il? De combien de repos est-il coupé chaque
jour et chaque semaine?
En termes généraux, la réponse sera que, dans la métal-
lurgie, la durée de présence à l'usine est de douze heures, —
de six heures du matin à six heures du soir ou de six heures
du soir à six heures du matin, selon que l'équipe est de jour
ou de nuit; — mais qu'il y a, au cours de ces douze heures
de présence, une interruption de travail de deux heures, qui
ramène à dix heures la journée de travail effectif. Cette inter-
ruption de deux heures se fait en deux fois, aux heures des
repas : une demi-heure de huit heures du matin à huit heures
«t demie ; une heure et demie de onze heures et demie à une
heure de l'après-midi, pour le déjeuner, qu'on appelle à l'an-
cienne mode le diner.
li'usine A pratique, en outre, le repos hebdomadaire, qui
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LA METALLURGIE 291
est pour elle le repos du dimanche. Les ateliers sont arrêtés
le samedi soir, à six heures, et remis à Tœuvre, ordinaire-
ment, à six heures du matin, le lundi. Cependant on profite
de la matinée du dimanche pour faire les réparations indis-
pensables; et, d'autre part, les fours qui doivent travailler le
lundi matin sont rallumés le dimanche soir et chauffés
dans la nuit du dimanche au lundi. Enfin, une exception
est nécessaire pour les fours Martin, dont Tarrêt présente-
rait toute sorte d'inconvénients, et qui, par conséquent,
travaillent sans interruption le dimanche comme les autres
jours.
Si vous ne vous contentez pas d'un renseignement aussi
général, et si nous parcourons le cahier où la direction de
l'usine A a bien voulu consigner pour nous tous les détails
susceptibles d'éclairer le sujet, nous relevons, exprimant la
durée moyenne de la journée, suivant les spécialités ou caté-
gories, trois chiffres : douze heures, onze heures et dix heures.
C'est ainsi qu'aux aciéries tout le monde est marqué pour
douze heures ; et tout le monde à la fonderie pour dix heures;
au puddlage, à l'entretien, tout le monde dix heures ; aux
bandages, aux forges, tout le monde onze heures; aux tôle-
ries, au laminage, tout le monde douze heures. Sur l'en-
semble des fours, tandis que les quenouilleurs et les appa-
reilleurs sont portés pour douze heures, les maçons, les
décrasseurs et les déchargeurs de lingots ne le sont que pour
dix. Au cisaillage des tôles, presque tous les ouvriers, chefs
et aides-cisailleurs, manœuvres, traceurs, peseurs, chargeurs,
répareurs, figurent pour dix heures ; seuls les remiseurs sont
à douze heures. A l'ajustage et aux blindages, les tourneurs,
raboteurs, fraiseurs, perceurs, onze heures ; les contre-
maîtres, manœuvres, ajusteurs, dix heures. Partout, les poin-
teurs figurent uniformément pour onze heures.
Ces différences, au surplus, sont plus apparentes que
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598 I/ORGANISATION DU TRAVAIL
réelles. Une note explique, en effet, que douze heures, onze
heures, dix heures, représentent ici le temps de séjour dans
Tusine, mais que la journée de travail effectif est toujours,
dans tous les ateliers, pour tous les ouvriers, de dix heures
seulement. Plutôt qu'à une différence dans le temps de tra-
vail, la différence des chiffres correspond à une différence
dans le mode du repos ou du repas, que le personnel, inscrit
au tableau pour dix heures, est libre d'aller prendre au
dehors, tandis que le reste doit le prendre sur place, à Tusine
même ; et cette différence, cette inégalité de traitement est
commandée par les conditions du travail.
Les ouvriers astreints à douze heures de présence consé-
cutive sont ceux qui opèrent avec la collaboration incessante
du feu, aux aciéries, au pudlage, au laminage, aux bandages,
et qui sont de ce fait, obligés de prendre son heure, l'heure
du feu, et non pas la leur. C'est le métal, et non leur dîner,
que le four, de la gueule duquel ils ne peuvent s'éloigner,
leur sert quand il est à point. Il faut qu'ils soient là pour le
recueillir et l'ouvrer au moment précis où il est le plus favo-
rablement ouvrable. Mais ni leurs douze heures de présence,
ni même leurs dix heures de travail effectif ne sont d'ailleurs,
— au moins ne sont pas pour eux tous, — des heures de
travail continu.
Le tableau, très complet, de l'organisation du travail dans
l'usine B le montre avec une clarté parfaite. Pour les fondeurs
et les aides-fondeurs du haut- fourneau, la journée est de
douze heures, douze heures de présence, repos et repas entre
les coulées ; de douze heures aussi pour les peseurs, chargeurs,
rouleurs, repos et repas entre les charges. Au puddlage, repos
aussi entre les charges pour les puddieurs et aides-puddieurs,
dont la journée est de huit heures, comme pour les troisièmes
aides, les cingleurs, les pilonniers, les traineurs et balayeurs,
qui, eux, ont la journée de douze heures. Aux aciéries Mar-
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LA METALLURGIK 203
tin, les fondeurs, aides-fondeurs, chauffeurs, aides-chauffeurs,
charg[eurs et routeurs, aides -charg^eurs, g^aziers, couleurs et
aides-couleurs font douze heures, avec repos entre les charges
ou coulées. A la tréfilerie, les chauffeurs et aides-chauffeurs
du train-machine, le lamineur, les dégrossisseurs, les dou-
bleurs, les déméleurs, les porteurs et tourniqueurs, les empi-
leurs de machine Kgurent pour dix heures; repos entre les
charges. Les douze heures des fondeurs, arracheurs, démou-
leurs, gaziers de Taciérie à creusets et de la cémentation
s'interrompent de repos entre les charges ou coulées. Pour
tout le reste, la journée est de dix heures : repos et repas de
huit heures à huit heures et demie et de onze heures et demie
à une heure (je suppose qu'on doit l'entendre comme à l'usine
A, où il s'agit, en ce cas, de dix heures de travail effectif, sur
une journée fixée en principe à douze heures, mais dont on
déduit, en deux fois, deux heures pour les repas, qui se
prennent au dehors) .
La brève notice de l'usine G dit simplement : a Les fon-
deurs de l'aciérie, les machinistes^ les lamineurs, les chauf-
feurs font douze heures. Les puddleurs font huit heures. Les
autres ouvriers font dix heures. Les ouvriers qui font dix
heures ont un repos d'une heure et demie, de onze heures à
midi et demi. Le travail est continu de jour et de nuit pour
l'aciérie (deux postes de douze heures) et pour le puddlage
'trois postes de huit heures) » .
L'usine B et l'usine G, comme l'usine A, ne travaillent pas
le dimanche. Les feux sont éteints ou couverts. Sur l'emploi
du repos hebdomadaire, une de ces usines fournit ce rensei-
gnement de moralité : — « Le repos du dimanche est géné-
ralement employé par nos ouvriers aux réunions de famille,
promenades extérieures, etc. Ils ne se livrent guère aux jeux
de hasard et d'argent, fréquentent quelque peu le cabaret,
mais ne peuvent cependant, d'une façon générale, être consi-
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S94 i/OUGANlSATlON DU TRAVAIL
dérés comme enclins à Tintempérance. Le sentiment de
Tépargne est assez développé chez la plupart d'entre eux. »
D'ailleurs, enfin, on nous répond, et nous l'ajoutons pour
comparaison : u Dans les chantiers à feu continu, douze
heures de présence, coupées par des repos d'au moins deux
heures au total ; chantiers de jour seulement : dix heures de
présence. Le repos du dimanche est rigoureusement observé,
sauf pour le service des hauts-fourneaux, qui ne peut jamais
s'arrêter, mais où l'org^anisation du travail permet pourtant à
l'ouvrier de se reposer au moins un dimanche sur deux. Ce
repos est employé en premier lieu à la culture du petit jardin
qu'ont tous les ouvriers, ensuite à la promenade ou aux jeux
sportifs. »
En somme, et quelques exceptions feites, hauts-fourneaux
d'une part, et, de l'autre, ateliers à feu continu, la durée de
la journée de travail dans la métallurg^ie parait pouvoir être
déterminée par cette formule : douze heures de présence, dix
heures de travail effectif, deux heures de repos quotidien,
repos hebdomadaire du samedi soir au lundi matin Quant à
l'orgfanisation du travail, ou, pour ne rien grossir, quanta sa
marche, la formule est : pour les hauts-fourneaux et les
ateliers à feu continu, travail également continu de jour et de
nuit; aux autres ateliers, travail de jour seulement; au haul-
fourneau, aux aciéries, deux postes de douze heures; au pud-
dlage, trois postes de huit heures chacun.
III
Mais voici une troisième question, qui n'est ni moins
grosse ni moins importante. Le travail, dans la métallurgfie,
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LA METALLURGIE 895-
est-il particulièrement dur; et, s'il Test, pour quelles caté-
gories ou spécialités d'ouvriers Test-il encore plus particu-
lièrement? 11 apparaît tout d'abord que le travail est moins
dur aujourd'hui qu'il ne l'était jadis. Jadis, dans les forges,
certains travaux exigeaient le développement d'une grande
énergie musculaire en face d'une matière incandescente
(j'emprunte les propres expressions d'un témoin) « qui rôtis-
sait la peau ». Ainsi, au puddiage, a le cinglage des loupes
sous le marteau frontal » ; aux laminoirs, « le dégrossissage
des lourds paquets ou lingots » ; mais, depuis que l'on dis-
pose d'un outillage perfectionné et que se sont multipliées
presque à l'infini et disciplinées comme au signal les forces
de la mécanique, l'effort est produit mécaniquement, on ne
demande plus à l'homme, de producteur de force devenu ici
comme ailleurs un simple conducteur de force, on ne lui
demande plus que de guider les mouvements de la matière
incandescente qu'autrefois il devait mouvoir, agiter et trans-
former lui-même; si la fatigue ne lui est point entièrement ni
suffisamment épargnée, du moins elle n'est plus guère le fait
que delà chaleur seule, en sa perpétuelle et obligatoire colla-
boration avec le feu.
Cependant (et pour la raison contraire) le travail impose
toujours une grande peine aux puddieurs et aides-puddleurs,
qui non seulement ont à souffrir de cette chaleur intense en
toute saison et à toute minute, accablante et débilitante, dis-
solvante par les jours d'été, mais qui sont en outre obligés de
donner, eux, comme on le donnait autrefois, à la gueule
béante du four, pour le brassage du métal en fusion, un effort
musculaire prolongé, réduit tout auprès d'eux, pour d'autres
besognes, à un jeu de mécanique. Travail toujours pénible, et
si pénible en vérité qu'il est de plus en plus difficile de
recruter des ouvriers qui consentent à s'en charger. Et,
comme, d'un autre côté, les procédés nouveaux permettent
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296 L'OHGAISISATION DU TllAVAii.
de produire Tacier presque à aussi bon compte que le fer, il
résulte de ces deux causes combinées que le puddlage et les
puddleurs tendent à disparaître. Mais, tant que le puddlage
subsiste et tant qu'il reste des puddleurs, on ne saurait nier
que ce soit un ouvrage particulièrement dur, qui met les
ouvriers particulièrement à l'épreuve, le plus dur assurément
de toute la métallurgie, çt peut-être de toute Tindustrie.
Le travail est très dur aussi pour les fondeurs et les aides-
fondeurs, qui, au moment de la coulée du métal, exposés
qu'ils sont à une température très élevée, djoivent se livrer en
même temps à une action rapide entraînant nécessairement
une grande fatigue corporelle. Parla, il s'établit comme une
gradation de la peine dans le travail métallurgique. Au fond,
le troisième cercle, où halettent et ahanent tous ceux sur qui
pèse de tout son poids cette double condition : une action
rapide à une température très haute. Tous ceux qui travaillent
autour des foyers ardents le métal rouge, tous ceux qui font
le gros œuvre de l'œuvre de métallurgie : fondeurs et aides-
fondeurs des hauts-fourneaux; puddleurs et aides-puddleurs;
fondeurs et aides-fondeurs des aciéries ; lamineurs des tôleries;
forgerons et aides-forgerons, etc. Dans le deuxième cercle,
intermédiaire, ceux qui, sans être contraints à une action
rapide, et sans avoir à développer autant de force muscu-
laire, sont cependant soumis à la température déprimante
des ateliers à feu continu. Au sommet, enfin, dans le troisième
cercle, où la peine est la plus légère, les ajusteurs, les tour-
neurs, les raboteurs, etc., ceux qui achèvent à froid l'ouvrage
que les autres ont ébauché à chaud.
Une hiérarchie de la peine étant établie de la sorte, du plus
dur au moins dur, entre les divers travaux, pour les diverses
catégories ou spécialités d'ouvriers de la métallurgie, quelle
place occupe, à ce même point de vue et dans cette même
hiérarchie de la peine, entre les diverses branches de la
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LA METALLURGIE Î97
grande industrie, la métallurgie considérée en son ensemble?
Si Ton admet que ce travail est « particulièrement dur » qui
use les hommes particulièrement vite, et si Ton tient pour
certaine la proportion donnée au tome IV des RésuUats\$tatis-
tiques du recensement des industries et professions (Dénombrement
général de la population du 29 mars 1896), à laquelle nous
nous sommes déjà référés pour ce qui touche le mineur
bouilleur, on constate que la métallurgie fournit un contin-
gent de 7,93 pour 100 d'ouvriers âgés de cinquante-cinq à
soixante-quatre ans. Et il faut lire ici la métallurgie tout
entière, au sens le plus étendu, le travail de tous les métaux,
puisque ce chiffre de 7,93 est obtenu par une moyenne prise
entre 8,15 pour 100, qui s'applique à la métallurgie du fer et
de Tacier, et 6,43 pour 100, qui représente la part de la
métallurgie des « métaux ordinaires » (sans doute les » petits
métaux», cuivre, zinc, etc.?) (1). La seule métallurgie du
fer et de l'acier, la métallurgie proprement dite, fournirait
donc un contingent, ou plutôt une réserve, de 8,15 pour 100
d'ouvriers au-dessus de cinquante-cinq ans et au-dessous de
soixante-cinq; beaucoup plus que les mines de houille, qui
ne laissent que 6,11 pour 100; plus que les verreries et les
fabriques de faïences et de porcelaines, pierres et terres au
feu (7,71 pour 100) ; à peine moins que les industries textiles
(8,81 pour 100).
Dans la hiérarchie interprofessionnelle, interindustrielle,
de la peine, le travail du fer et de l'acier devrait en consé-
(i) Et voilà encore une fois la difficulté de comparer des statistiques dont les
cadres ne sont pas les mêmes! C'est aiosi qu'un peu pluis bas, dans ce tableau :
t roporîion pour 100 des emptoyés et ouvriers^ par catégories (Tàge^ pour chaque
souS'pro/ession (t. IV des Résultats statistiques du recemement des industries et
professions) on trouve, sous la rubrique : Travail du fer^ de Vacirr^ des métaux
divers (6,19 pour 100), forges (6,03), fabrique de tôlerie (6,36); mais quelles
• forges » et quelle « tôlerie • ? Sont-ce ou ne sont-ce pas de celles qui sont à
l'ordinaire comprises, jusqu'à en constituer deux des ateliers principaux, dans
l'industrie métallurgique?
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298 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
quence occuper Tavant-dernière ligne par ordre décroissant,
c'estrà-dire que le travail des mines et celui des verreries
seraient plus durs; qu'il n*y aurait de moins dur, parmi les
industries comparables, que le travail des textiles. Il est vrai
qu'en prenant les chiffres qui marquent la proportion des
ouvriers âgés de soixante-cinq ans et au-dessus, la métallurgie
monterait ou descendrait du deuxième rang au troisième :
moins pénible, à cette mesure de V « usure » plus ou moins
rapide de la vie, qu'il ne Test dans les mines de houille (mé-
tallurgie : 2,62 ; mines : 1,51 pour 100 d'ouvriers de soixante-
cinq ans et au delà) , le travail y serait un peu plus pénible,
un peu plus usant, que dans les verreries et faïenceries (2,83
pour 100) et sensiblement plus que dans les industries textiles
(3,88 pour 100).
Mais est-ce bien une mesure, et une mesure assez exacte,
qui ne puisse être faussée ni altérée par rien? Au contraire,
quelque circonstance, quelque habitude professionnelle ou
industrielle, n'intervient-elle point, qui suffit à modifier la
proportion? Et, par exemple, ne se sépare-t-on pas plus réso-
lument, dans les mines, de vieux ouvriers que l'on garde,
dans la métallurgie, soit en les employant à des besognes
moins difficiles, soit, parfois, en les laissant dans l'équipe où
ils ont toujours travaillé, quand même ils seraient pour elle
comme un poids mort que pour un temps elle aurait à traî-
ner? En tout cas, si la vie usée plus ou moins vite ne donne
pas la mesure exacte de la peine, on ne saurait contester
qu'elle en soit un indice approximatif.
Tel qu'il est et sans correction, cet indice permettrait de
placer la métallurgie, sous le rapport de la peine qu'exige le
travail, entre les mines de houille et les verreries, d'une part,
les tissages, de l'autre : métier plus dur, en somme, que celui
du tisseur, moins dur que ceux du mineur et du verrier. Et,
si l'on n'oublie point que, dans ce métier même, le travail le
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LA METALLURGIE 29»
plus dur est le travail au feu, si Ton observe qu'à quantités
égales ou comparables entre les catég^ories ou spécialités, on
trouve beaucoup moins d'ouvriers ayant dépassé soixante an»
là où le travail doit se faire à chaud que là où il se fait à froid;
si l'on complète cette observation en notant que le travail est
en outre d'autant plus dur que l'effort musculaire est plus
violent et l'action au feu plus rapide (I), on saura à peu près
tout ce qu'il importe et tout ce qu'il est possible de savoir de
la peine du travail dans la métallurgie et dans les différentes
catégories ou spécialités de la métallurgie.
Non pas tout cependant, car il est essentiel, après avoir
essayé de la mesurer en elle-même, de mesurer le salaire qui
l'achète et qu'elle achète, par l'appât de quoi elle est imposée
et pour l'achat de quoi elle est supportée.
IV
L'enquête du ministère du Commerce sur les Salaires et la
durée du travail dans C industrie française (2) évalue entre 4 et
5 francs le salaire moyen d'un ouvrier de la métallurgie, pour
une journée de travail de dix heures et précisément en cette
région de la Loire, Sainl-Étienne et ses environs, où nous
avons nous-méme choisi nos trois exemples. A trois cents
(t) Nous avons toutes facilités pour fiaire cette observation sur les 2,534 ou-
vriers de l'usine C. Cette usine emploie 17 fondeurs ; aucun n*cst à(;é de plus de
53 ans; des 54 forgeurs et des 58 lamineurs, en tout 112, il y en a 2 â{;és de
plus de 63 ans; aucun au-dessus de 68 ans. — Les machinistes et chauffeurs,
qui travaillent, eux aussi, au feu ^ mais plus lentement et, pour ainsi dire, à leur
aise, 8*usent moins vite. Sur 224 machinistes en tout, 10 ont de 53 à 58 ans;
7 de 58 à 68 ans; 7 de 63 à 68 ans; 3 de 68 à 73 ans; et sur 139 chauffeurs :
5 de 53 à 58 ans; 4 de 58 à 63; 4 de 6â à 68; 2 de 68 à 73.
(2) T. IV, Résultats généraux, p. 112.
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300 J/ORGANISATION DU TRAVAIL
journées de travail par an, sans chômage ni mortes-saisons,
le salaire annuel moyen serait donc de 1,200 à 1,500 francs.
Mais, s'il n'est permis nulle part, en matière de salaires, de se .
contenter d'une moyenne, parce que, comme il ne faut pas
se lasser de le répéter, a on ne mange point une moyenne » et
qu'un salaire moyen est justement le seul salaire qui ne soit
pas réel, cela est permis moins encore qu'ailleurs ici, dans la
métallurgie, où les catégories et spécialités d'ouvriers sont si
nombreuses et si diverses.
Ici, de toute nécessité, dès que l'on veut saisir et tenir
quelque réalité, c'est le salaire réel, tel qu'il se compte et se
paye, tel qu'il se verse et se touche; c'est lui, lui seul qu'on
doit considérer, et non l'on ne sait quelle imagination, quelle
abstraction de salaire moyen qui n'est ni touché ni versé, ni
payé ni compté : c'est le salaire réel, en sa réalité unique et
exclusive, faite d'autant de réalités qu'il y a de catégories ou
de spécialités d'ouvriers. Et la notation, la fixation, en exigera
sans doute une abondance de chiffres qui ne va jamais sans
aridité. Nous prions qu'on nous les pardonne en songeant que,
dans ce cas particulier, les chiffres sont de la vie, puisqu'il
n'y a qu'eux qui puissent fournir une expression, sinon donner
une impression de la vie. Au demeurant, ce salaire par caté-
gories est lui-même un salaire moyen, car, pour atteindre
vraiment la réalité, pour avoir vraiment le salaire réel, ce
n'est pas seulement autant de chiffres que de spécialités ou
de catégories, mais presque autant que d'ouvriers, que Ton
serait obligé de relever : les différences professionnelles s'ac-
centuent et s'accroissent des différences personnelles.
On peut établir ainsi, — c'est du moins ainsi que l'usine G
l'a établi pour nous vers la fin de 1902, — le salaire moyen
par catégories :
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LA METALLURGIE
301
Catégories
Salaire moyen
Spécialités
quotidien
annuel
mcniuel
fr. c.
francs
fr. c.
Ajusteurs
5 »
1.500
125 »
Tourneurs
7 »
2.100
175 »
Raboteurs
5 50
1.650
137 50
Fraiseurs
5 50
1.650
137 50
Chaudronniers
6 50
1.950
162 50
Mouleurs
5 50
1.650
137 50
Modeleurs
5 50
1.650
137 50
Fondeurs
8 50
2.550
212 50
Forgeurs
5 50
5 M
i.650
1.500
137 50
Machinistes
125 »
Manœuvres
3 50
1 050
87 50
Ëbarbeurs
4 50
1.350
112 50
Lamineurs
9 »
2.700
225 »
Chauffeurs
11 50
3.450
287 50
CisaiUeurs
5 25
1.575
131 25
Traceurs
5 »
1.500
125 »
Dresseurs
6 »
1.800
150 ..
Puddleurs
6 »
1.800
150 »
Marteleurs
12 50
3.750
312 50
Perceurs
4 25
1.275
106 25
Charpentiers
5 50
1.650
137 50
Charrons
5 »
1.500
125 »
Maçons
5 »
1 »
1.500
300
125 »
Apprentis
25 »
Seuls, entre les hommes faits, si Ton s'en rapporte à ce
tableau, les manœuvres, — pour un travail inorganique ou
inorganisé, le moins organique ou le moins organisé de tous,
— reçoivent un salaire inférieur à 4 francs; les perceurs et
les ébarbeurs, un salaire à peine supérieur. Les ajusteurs, les
machinistes, les traceurs, les charrons, les maçons reçoivent
5 francs; les raboteurs, les fraiseurs, les mouleurs, les mode-
leurs, les forgeurs, les cisailleurs, les charpentiers touchent
un peu plus; les dresseurs, les puddleurs, les chaudronniers
un peu plus encore; avec les tourneurs, nous entrons déjà
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30S I/ORGANISATION DU TRAVAIL
dans les hauts salaires (au-dessus de 2,000 francs par an);
nous y sommes à plein avec les fondeurs, les lamineurs, les
chauffeurs et les marteleurs ; ce qui fait quatre ou cinq caté-
gories ou spécialités sur vingt-trois ou vingt-quatre; et celles,
tout justement, où sont les plus grandes soit la dépense de
force, r a usure » de vie, soit la spécialisation, l'éducation
professionnelle.
Mais la nomenclature dressée par Tusine G est peut-être un
peu simplifiée; certainement c'est la plus simple des trois, et
ses vingt-trois ou vingt-quatre catégories ne sont rien auprès
des cent dix-huit que porte le tableau des salaires de Tusine A,
auprès des cent quatre-vingt-dix qui figurent au tableau de
Fusine B. Sur le tableau de Tusine A, il n'y a de salaires au-
dessous de 4 francs que ceux des leveurs de porte des aciéries,
des tôleries et du laminage (qui sont ce que dans les mines on
appellerait des gamins); des manœuvres de la fonderie; des
rouleurs de fonte du puddiage; des manœuvres du cisaillage
et de l'ajustage.
Voilà pour les bas salaires; pour les hauts salaires, en les
faisant commencer au-dessus de 7 francs, les bénéficiaires en
sont : le chef fondeur des aciéries (qui touche ou touchait, au
moment de notre enquête, 13 francs par jour); les fondeurs
(9 francs) ; le chef couleur (7 francs) , les modeleurs de la fon-
derie (9 francs); les maîtres puddieurs (10 fr. 50) et les cin-
gleurs du puddiage (7 francs) ; les chauffeurs des tôleries
(10 fr. 60); le chef lamineur (13 fr. 50) et le second lamineur
(8 fr. 75); les chefs cisailleurs et les remiseurs du cisaillage
(7 francs); le chef forgeron ( 13 fr. 20); les forgerons (10 fr. 85);
le chef gabarieur (7 fr. 70); le traceur (7 fr. 15); les chauf-
feurs (8 francs); le pointeur des forges (7 fr. 15); le surveil-
lant du laminage (7 fr. 20); les chauffeurs du laminage
(9 francs); le chef lamineur et le second lamineur (10 francs);
les chauffeurs des bandages (8 fr. 75); les marteleurs (7fr. 20);
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LA METALLUKGIE 303
le lamineur (11 francs); le compasseur (7 fr. 08); le contre-
maître de l'ajustage (8 francs); le chef chaudronnier de Ten-
tretien (9 francs) ; le chef forgeron (7 fr. 50) ; le chef maçon
et le chef électricien (8 fr. 50) ; le chef monteur (9 francs) :
soit, sur 118 spécialités, trente et une (dont quelques-unes
réduites à un seul ouvrier) qui gagnent une haute paie.
Le même pointage, opéré sur les listes de Tusine B, à
laquelle sont adjointes une tréfilerie et une fabrique d'outils,
donnerait 22 catégories (entre 190 environ) jouissant d'un
salaire égal ou supérieur à 7 francs : puddleurs; fondeurs,
chauffeurs, gaziers, couleurs des aciéries; chauffeur du train-
machine et lamineur de la tréfilerie; fondeurs et arracheurs
de Taciéricà creusets et de la cémentation; lamineurs, chauf-
feurs, marteleurs et étireurs des laminoirs; forgeurs, étireur,
meuleur et limeur de la martellerie; forgeurs d'enclumes,
chauffeurs, marteleurs, lamineur de bandages aux grosses
forges, traceurs du montage-finissage; ensemble, 181 ouvriers
sur un total de 2,105. Au contraire, 56 catégories sur 190 en-
viron et 827 ouvriers sur un total de 2, 105 ne touchent qu'un
salaire égal ou inférieur à 4 francs par jour. Le reste, c'est-à-
dire un peu plus de la moitié du personnel ouvrier de l'usine B,
reçoit un salaire qui varie, suivant les catégories, et presque
suivant les personnes, autant qu'il y a d'unités et presque
de fractions, entre 4 francs au minimum et un maximum de
6 fr. 90.
Toutes les manières d'établir le salaire se rencontrent d'ail-
leurs daus la métallurgie. A l'usine G, les mouleurs, mode-
leurs, fondeurs, forgeurs, machinistes, manœuvres, ébarbeurs,
cisailleurSy traceurs, dressseurs, perceurs, charpentiers, ma-
çons, apprentis, sont engagés à la journée; les marteleurs
sont les uns à la journée, les autres au mois; les ajusteurs,
tourneurs, raboteurs, fraiseurs, chaudronniers, lamineurs,
chauffeurs, puddleurs, sont souvent à prix faits.
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304 I/OUGANISATJON DU TRAVAIL
A l'usine A, le personnel entier des aciéries est à la lâche;
il en est de même du personnel des fours, sauf les déchar-
çeurs de lingots, qui sont à la journée; à la fonderie, tout le
monde travaille à la journée; au puddlage, les maîtres pud-
dieurs, leurs aides, les troisièmes ou rouleurs de boules, les
cingleurs, les lamineurs, les rouleurs de fonte, les casseurs de
fer sont à la tâche; le peseur, le machiniste et le pointeur
sont à la journée. Les deux ateliers des tôleries et du cisail-
lage des tôles sont à la tâche : Tatelier des forges est à la
journée. Tout l'atelier du laminage est à la tâche, excepté le
surveillant et le machiniste. Tout Tatelier des bandages et
tout Tatelier de Tentretien sont à la journée. A Tajustage et
aux blindages, les tourneurs, raboteurs, fraiseurs, perceurs
sont à la tâche ; le contremaître, les manœuvres, les ajusteurs
et les pointeurs sont à la journée.
Quant à notre troisième usine, l'usine B, les leveurs etem-
pileurs du haut-fourneau sont à la tâche, les autres sont à la
journée. Au puddlage, les puddleurs, les aides-puddleurs et
les casseurs sont à la lâche, le reste à la journée. Aux aciéries
Martin* la plupart des spécialités sont à la lâche; cependant
les pocheurs, le poseur, les marqueurs et ébarbeurs, les outil-
leurs, les maçons, les troisièmes aides et manœuvres, sontâ
la journée. Toute la moulerie d'acier, toute l'aciérie à creu-
sets et la cémentation, presque toutes les grosses forges,
presque toute la carrosserie, tout Tenlretien, les chaudières et
machines à vapeur, sont à la journée; la tréfilerie, à part les
recuiseurs et décapeurs, les trempeurs et galvaniseurs, le ton-
nelier, les outilleurs, les magasiniers et manœuvres, donne le
travail à la lâche ; aussi, les laminoirs, l'étirage et le ressuage,
â part les mêmes magasiniers et manœuvres, les mêmes cas-
seurs, les rouleurs de houille, les tourneurs de cylindres; à la
tâche encore, toute la martellerie et la fabrique d'outils agri-
coles, tout l'atelier des enclumes; la fabrique de ressorts,
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LA METALLURGIE 305
Tatelier de montagne et de finissage, mêlent en proportions à
peu près égales la tâche et la journée.
Tout près de là, dans les ateliers analogues de Tusine A ou
de Tusine C, il peut en être et Ton vient de voir qu'en effet il
en est différemment : les arrangements varient donc d'une
usine à l'autre, et ce ne sont donc que des arrangements qui ne
naissent que des conventions des parties plutôt qu'ils ne dé-
pendent des conditions mêmes de l'industrie et du travail
métallurgiques.
A la tâche ou à la journée, une fois qu'il est établi, com-
ment, à quel terme, en quel délai le salaire est-il payé?
L'usine C répond d'un mot : « La paie se fait par quinzaine. »
A l'usine A, «« deux paies par mois : le 1" du mois, paie
d'acomptes sur le gain probable du mois précédent; le 16,
paie du solde du gain réel de ce même mois. » Comme expli-
cation : « Il faut environ une quinzaine pour relever les jour-
nées d'un mois, calculer les résultats du travail à la tâche,
préparer enfin les feuilles de paie (c'est ce qui fait que le solde
du gain ne peut être versé que le 16 du mois suivant). La
valeur des acomptes remis le l*^ est d'environ la moitié du
gain probable. »> L'usage, à l'usine B, est semblable : « En
principe, la paie n'a lieu qu'une fois par mois, le samedi soir
après le 7 du mois suivant. Pourtant, le deuxième samedi qui
suit celui de la paie, soit quinze jours après, il est délivré des
acomptes à tous les ouvriers qui en font la demande et jus-
qu'à concurrence de la moitié de leur gain présumé pour le
mois courant. — Nos ouvriers, ajoute le directeur, pro-
fitent en grand nombre de cette disposition, ce qui, en pra-
tique, se traduit par deux paies chaque mois dans nos
usines. »
Un mois, ou même quinze jours seulement, l'attente est
peut-être longue, pour un budget ouvrier, qui trop souvent
n'est rendu plus élastique ni par beaucoup d'économies, ni
20
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306 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
par beaucoup de crédit : il est, par conséquent, intéressant
de savoir s'il est consenti des avances. A cette question,
Tusine A n'a point répondu. — « Parfois, » répond l'usine C.
Elle avait d'abord dit : o Aucune, hors le cas de force ma-
jeure. » Ce que l'usine B, au surplus, confirme et complète :
« Il n'est que très rarement consenti des avances à notre per-
sonnel; mais, dans des cas particuliers, et en dehors des
époques de paie indiquées ci-dessus, il est accordé des
acomptes sur tout ou partie du salaire gagné. »»
Maintenant, — et c'est la dernière question, — le salaire
du métallurgiste est-il un salaire fixe, ferme, que rien n'aug-
mente et que rien ne diminue; qui, lorsqu'il est débattu et
gagné, est payé intégralement, ni plus ni moins? En plus, y
a-t-il quelque bénéfice ou, comme disait Le Play, quelque
« subvention »? En moins, est-il sujet à des retenues ou des
amendes?
Aux aciéries de l'usine A, les ouvriers qui travaillent à la
tâche ont une prime mensuelle sur la fabrication. Cette prime
est en moyenne de 2 pour 100; mais les chefs-fondeurs en
touchent une plus élevée, et qui s'élève avec la production de
leur four (on sait que les fondeurs ont la surveillance et la
direction d'un four, les chefs-fondeurs de tous les fours d'un
atelier) .
Pour les diminutions de salaire, retenues et amendes, à
l'usine C, on n'opère de retenues « qu'en vertu de saisies-
arrêts, soit le dixième des salaires. »» A l'usine A, « il n'y a de
retenues que celles destinées à la caisse de secours (pour ma-
ladie) et celles imposées par huissier. Les amendes sont nulles
ou à peu près et le montant en est versé à la caisse de secours. »
L'usine B n'autorise et ne pratique aucune cession ou retenue
sur les salaires. « L'ouvrier pour lequel nous recevons une
saisie-arrêt est mis en demeure d'en faire donner mainlevée
dans le délai de huit jours, faute de quoi il est congédié à Tex-
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LA xMETALLURGIE 307
piration de ce délai. Les amendes sont de 0 fr. 10,0 fr. 25,
0 fr. 50 et n'excèdent pas ce dernier chiffre. Les motifs en
sont généralement le retard habituel aux heures d'entrée, la
sortie des ateliers avant l'heure fixée, ou des infractions
légères aux règlements de l'usine. Le produit total et annuel
de ces amendes peut monter à environ 200 francs; il tend à
diminuer de plus en plus, et il est versé entièrement à la caisse
de secours de l'usine. »»
Les moyens disciplinaires les plus fréquemment employés
sont l'avertissement et la réprimande, sauf en des cas graves
et assez rares où l'ouvrier est renvoyé ou mis à pied. Et l'in-
génieur-directeur de l'usine A nous en donne franchement la
raison : « Le système des amendes nous a toujours paru
mauvais; l'ouvrier ne sait pas où va l'argent d'une amende;
soupçonneux et réellement offensé, il réclame beaucoup plus
pour une amende insignifiante que pour une punition effi-
cace. » Conclusion non moins nette : » Lorsqu'un ouvrier a
démérité, il est mis à pied (suspendu) ou renvoyé. »
Par quoi, et tout naturellement, nous nous trouvons con-
duits du salaire au contrat de travail. L'usine métallurgique a
sa loi, qui est son règlement, et il est impossible qu'il n'y en
ait pas une dans ces agglomérations de plusieurs milliers
d'hommes dont chacune à elle seule forme une petite société
où chacun, comme dans la grande, lutte pour la vie. Il s'en
faut heureusement, du reste, que cette loi soit inflexible
et que rien n'en vienne tempérer la dureté ni assouplir la
rigidité.
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308 Î/ORGANÎSATION DU TRAVAIL
En principe, le règlement de Tusinefait loi : il n'intervient
pas, entre la direction qui embauche et l'ouvrier qui s'em-
bauche, un contrat de travail particulier. Avant de s'embau-
cher, le nouvel arrivant reçoit un exemplaire du règlement ;
et, par le fait même qu'il s'embauche, il accepte de s'y con-
former. C'est tout; et, hors cela, et lorsque cela même ne lui
convient plus, il est libre.
u Le contrat de trçivail est librement consenti pour une
durée indéterminée (usine B). Les ouvriers gardent, de même
que nous, le droit de reprendre leur liberté en tout temps,
sans avoir besoin défaire connaître les motifs de la résiliation
du contrat, mais avec l'obligation réciproque du préavis. » Ce
préavis est ordinairement ou devrait être de huit jours : « Si
la Société veut se priver des services d'un ouvrier, elle le pré-
vient huit jours à l'avance ou lui paie une indemnité égale à
son salaire moyen du dernier trimestre écoulé. » Si c'est, au
contraire, l'ouvrier qui veut quitter l'usine, en droit il serait
tenu à la même obligation de préavis, mais, par dérogation,
l'on admet, à l'usine B, qu'il prévienne seulement deux jours
à l'avance. En cas d'infraction au règlement ou de faute
grave, — dont la direction est l'unique juge, — tout préavis
est supprimé; mais, dans tous les cas, et dans celui-là comme
dans les autres, l'ouvrier, en s'en allant, touche les salaires
qui lui sont dus.
L'usine A et l'usine G en usent pareillement. « L'ou-
vrier renvoyé doit être prévenu huit jours d'avance, à moins
qu'il n'ait commis une faute grave. Alors il quitte l'atelier
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LA METALLURGIE 309
tout de suite. » Il le sait, et il y est fait , c^est la coutume, il
ne proteste pas : « Nous avons très peu de réclamations
(usine G). » A Tusine A, on n'est pas éloigné de penser que,
du moment que l'on veut se séparer, le plus tôt est le mieux
pour les deux parties : uNous n'avons aucun contrat de travail,
et, là comme ailleurs, nous cherchons la plus grande liberté
pour tous. L'ouvrier embauché peut sortir quand il veut,
en général sans huitaine, à moins qu'il ne demande lui-même
à la faire : le travail^ pendant la huitaine y est toujours mauvais.
L'ouvrier sort donc librement, mais nous évitons ensuite de
reprendre ceux qui sont sortis, n
La rupture du contrat de travail n'étant pas ce qu'il y a de
moins important pour l'ouvrier ou même de moins grave dans
le contrat de travail, il valait la peine d'y insister un peu plus
qu'on n'insistera sur les clauses de l'embauchage, qui sont les
clauses habituelles d'âge, d'aptitude et de santé. Mais ce n'est
ni l'instant ni le lieu de décider si cette liberté, à laquelle il
parait que l'on tienne souverainement et que l'on se flatte de
vouloir a la plus grande pour tous » , est une liberté égale pour
les deux parties contractantes : on discute depuis longtemps
là- dessus, on discutera pendant longtemps encore, à perte de
vue, et bien en vain; car, alors même que la liberté ne serait
pas égale, tant que les circonstances de l'industrie sont ce
qu'elles sont, qu'y peut-on?
Et ce n'est pas non plus le lieu ni l'instant d'exposer par
quels moyens, avec une sollicitude dont il le faut louer, le
patronat métallurgique, individuel ou collectif, personnel ou
anonyme s'efforce d'adoucir la rigueur des choses et de remé-
dier aux misères qui sont, comme on l'a dit, « la forme de
l'humaine » et surtout, si j'ose le dire, de « l'ouvrière » con-
dition. Je le sais, je l'ai vu, je ne l'oublie pas, et je me ferai
un devoir d'en rendre témoignage. Mais, à la fin de ce cha-
pitre où nous avons passé successivement en revue la répar-
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310 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
iition des ouvriers par âge, la durée, la peine, le prix et la
police ou la discipline du travail, il semble que, de la masse
des faits observés, deux faits surtout se dégagent et dominent.
Le premier, c'est que, dans la métallurgie, les ouvriers
pour qui la peine est la plus lourde sont ceux qui doivent
fournir Faction la plus rapide, à la température la plus forte.
Le second fait, c'est que, dans la métallurgie, une assez petite
partie des ouvriers (pas tout à fait le dixième, d'après le
tableau de l'usine B) gagne et touche de hauts sahiires : un
peu moins de moitié touche un salaire dont nous ne voulons
ni devons avancer qu'il est insuffisant, puisque, pour l'affir-
mer avec quelque certitude, il en faudrait rapprocher le prix
des objets les plus nécessaires, mais que nous pouvons dès
maintenant et à coup sur qualifier de salaire bas (au-dessous
de 4 francs par jour et quelquefois bien au-dessous); l'autre
moitié, ou un peu plus, touche un salaire, moyen en ce sens
qu'il tient le milieu entre le plus haut et le plus bas, normal
par comparaison avec les salaires payés dans les autres bran-
ches de la grande industrie.
Les ouvriers qui touchent le haut salaire, fondeurs, cou-
leurs, puddleurs, etc., sont, de nuit et de jour, en perpé-
tuelle et continuelle collaboration avec le feu, et, comme ils
.sont à la pire peine, il est juste qu'en récompense ils soient
au meilleur profit. Mais sont-ils les seuls? Et, cette élite ôtée,
parmi la foule des ouvriers à bas ou moyen salaire, n'y en a-t-il
point, et de plus nombreux, qui soient eux aussi à une très
grande peine, qui aient eux aussi à donner un effort prompt
ou violent dans une chaleur épuisante?
Sans doute, je connais la formule, et comme le barème qui
sert au calcul des salaires. « La majeure partie des ouvriers
et des aides sont payés suivant leur production » ; et je ne pré-
tends pas qu'on la puisse changer, et je n'en nie pas la justesse;
mais toute sa justesse fait-elle une justice?
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LA METALLURGIE 311
Après six mois bientôt, quand je me retrouve par le souve-
nir en ces immenses ateliers emplis de souffles et de lueurs,
quand revit devant moi la vision flamboyante, par quel mi-
racle d'endurcissement ne me dirais-je pas ce que je me disais
en les voyant : a Qu'est-ce que ceux-là produisent, ceux-là,
par exemple, qui, cachés derrière les montants du laminoir,
jettent sur la plaque rouge, au fur et à mesure que les cylin-
dres la ramènent, des fagots de bruyère mouillée dont les
étincelles leur sautent au visage en une pluie brûlante? Rien
évidemment, ou bien peu de chose. Si donc on ne leur doit
que ce qu'ils produisent, on leur doit bien peu, presque rien.
Mais compter ce qu'ils produisent n'est pas tout compter :
qu'est-ce qu'ils dépensent? qu'est-ce qu'ils usent? A chaque
va-et-vient de la plaque embrasée, à chaque poignée de brin-
dilles qu'ils lancent, à chaque coup de feu qu'ils essuient,
ils dépensent tant de leurs forces, ils usent tant de leur vie,
et cette quantité de forces dépensées, cette quantité de vie
usée, on la leur doit aussi justement, de toute justice, qu'on
leur doit, en toute justesse, leur quantité de production.
J'entends les objections : — Oui, sans doute, mais la con-
currence? Oui, mais les nécessités de l'industrie? — Eh bien!
la concurrence s'y plierait, l'industrie y plierait ses nécessités;
et après tout, et avant tout, la force humaine, la vie humaine,
ne sont-elles pas, elles aussi, des nécessités de l'industrie?
Le produit du travail est une marchandise qu'on vend, le
travail lui-même est une marchandiss qu'on achète : pour-
quoi la dépense de force, la consommation de vie ouvrière,
l'apport et l'incorporation de matière humaine à la matière
marchande, ne seraient-ils pas un élément, un facteur du
prix d'achat et du prix de vente? Ainsi qu'on fait entrer
a Tusure » de l'outillage dans l'évaluation du prix de revient,
pourquoi n'y ferait-on pas entrer a Tusure » de la main-
d'œuvre? Pourquoi ne le ferait-on pas? Et si on le faisait, la
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31Î l'organisation du travail
formule, pour être un peu moins mécanique, un peu moins
économique, un peu moins physiologique, un peu plus socio-
logique, en serait-elle cependant faussée? Le barème des
salaires n'en serait-il pas plutôt corrigé et redressé? Car, alors,
il n'est pas sûr qu'il y aurait, dans ses chiffres, moins de jus-
tesse, mais il est sûr, en revanche, qu'il y aurait plus de jus-
tice. — Là-dessus, et tout de suite, je m'arrête. J'allais oublier
que ce n'est ici qu'une enquête où je me suis promis de de-
meurer impassible et indifférent, et de constater sans conclure.
J'ai simplement à rapporter les faits; non à construire une
théorie. Si j'ai été ému, si j'ai failli crier, c'est qu'il m'a sem-
blé que les faits parlaientvraiment et criaient eux-mêmes cette
conclusion.
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Ili
LA CONSTRUCTION MÉCANIQUE
L ORGANISATION ET LES CONDITIONS DU TRAVAIL
Comme on a pu passer des mines de houille à la métallurg[ie
par une transition naturelle, en suivant le wagonnet de
charbon qui allait du puits de la mine au gueulard du haut-
fourneau, de même on peut passer de la métallurgie à la
construction mécanique en suivant la barre de fer, le bloc
d'acier ou la plaque de tôle qui va de T usine au chantier.
La Direction du Travail au Ministère du Commerce et de
rindustrie parait embrasser et enfermer sous le titre de Cons^
truction mécanique les entreprises suivantes : Construction de
navires enfer; construction de chaudières ; fabrique d'appareils à
distiller, d'appareils réfrigérants; fonderie de fer (deuxième
fusion), ébarbage; fabrique de petite chaudronnerie en cuivre;
construction mécanique générale, machines à vapeur, etc. ;
construction de locomotives, de matériel de chemins de fer (l) .
(i) Bésutlats statistiques du recensement des industries et ;>ro/eJJioi/J (Dénom-
brement général de la population du 29 mars 1896), t. IV, p. i.. Une autre
publication de l'Office du travail : Salaires et durée du travail dans Vindustrie
française, t. III, p. 135 et suivantes, fait tenir, sous le titre de Chaudronnerie
et fonderie en fer^ construction mecanit/ue, des établissements de chaudronnerie
et construction mécanique, chaudronnerie et constructions en fer, chaudron-
nerie et constructions métalliques, chaudronnerie en fer et en acier, construc-
tions navales, chaudronnerie et fonderie, fonderie de fer, fonderie et manufacture
d'appareils de chauffage, fonderies de fer et de bronze, fonderie et construction
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31V LORGANISATION DU TRAVAIL
Considérée ainsi et dans un aussi vaste ensemble, il fau-
drait dire de la a construction mécanique » , sinon qu'elle
couvre tout le territoire français, du moins qu'elle se répartit
sur tous les points de ce territoire. La localisation, la spécia-
lisation n'en est déterminée que par les circonstances géogra-
phiques ou économiques, selon les besoins ou suivant les
facilités soit d'apport de la matière première, soit d'écoule-
ment de produits fabriqués : ici, plutôt des machines agri-
coles, et là, plutôt des machines industrielles.
Tout dépend donc de l'extension de sens qu'on donne au
mol a construction mécanique » . Lieu par lieu, et spécialité
mécanique, fonderie de fer et constructions en fer, fonderie de fer et d'acier,
fonderie et inodela^je, fonderie et forges, fonderie etfabrication de pièces en fonte
et en bronze pour machines, fonderie de fer et de cuivre, construction méca-
nique, construction de chemins de fer à voie étroite et de vélocipèdes, ^brique
de machines a{>ricole9, construction de métiers et de filets, construction de ma-
chines-outils, construction de berlines pour houillères, construction d'appareils
pour sucrerici* et de charpentes métalliques, construction de moteurs à vapeur,
construction de moteurs à gaz, construction mécanique et scierie, constniction
de métiers à bonneterie, construction de voitures et wagons de chemins de fer,
fabri<|ue de pièces détachées pour filature, fabrique de pompes à incendie. Ate-
liers de construction pour bâtiment, ateliers de mécanique (*t fonderies (fer et
bronze), fabrique d'instruments agricoles, construction mécanique et travail du
bois, fabrique de machines agricoles et industrielles, construction pour minet et
chemins de fer, construction de matériel de guerre, fabrique de pièces pour
artillerie, marine et chemins de fer, manufacture d'armes, fabrique d'instruments
de pesage, construction de machines pour tissage, fabriques de roues et fraises
pour horlogerie, construction de charrues et instruments aratoires, fabrique d'es-
sieux, fabrique de trieurs, construction de pressoirs, fouloirs, construction de
moteurs hydrauliques, constiuction de machines pour laiteiies et vacherii-s, etc.
— Et peut-être faudrait-il y ajouter les établissements compris dans la • ferron-
nerie « sous le titre : Grosse serrurerie et constructions métalliques^ ainsi que
ceux ou plusieurs de ceux qui figurent un peu plus loin sous la rubrique : Tra-
vail des métaux communs.
On compte environ 200,000 personnes occupées aux ateliers de chaudron-
uericy fonderie en deuxième fusion, et construction mécanique; plus de
60,000 personnes dans la fabrication tïappareils et articles divers en cuivre ou
brome; 60,000 encore dans la charpente enfer et la serrurerie de bâtiment;
50,000 dans la (grosse ferronnerie y etc. Si usines de grosse ferronnerie emploient
charune plus de 500 ouvriers, et il en est de même pour 4 grandes usines d'appa-
reils et articles en cuivre et en bronze, comme aussi pour 2 ateliers de chao*
dronnerie, 5 fonderies de fer et 15 établissements de construction de machines
diverses.
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LA CONSTRUCTION MÉCANIQUE 815
par spëcialilé, la <« construction de chaudières « a ses centres
principaux, dans les départements de la Seine, du Nord et du
Rhône; la fabrication d appareils à distiller et d'appareils
réfrigérants, dans ces mêmes départements de la Seine et du
Nord; les fonderies de fer forment un groupe important sur-
tout dans les Ardennes. La Seine revient en tête pour les
fabriques de petite chaudronnerie en cuivre, et pour la cons-
truction mécanique générale, les machines à vapeur, etc.,
toujours suivie du Nord, auquel il faut joindre Saône-et-
Loire (le Creusot). Enfin, quant à la construction des locomo-
tives et du matériel de chemins de fer, les régions de France
se classent en cet ordre : Seine et Seine-et-Oise, Nord,
Meurthe-et-Moselle, Sarthe.
De toutes les branches de la construction mécanique, la
construction «ai;a/e est évidemment celle qui est le plus sou-
mise aux circonstances naturelles, du moins à une circons-
tance naturelle : la proximité de la mer. Essentiellement et
nécessairement riveraine, elle occupe d'ailleurs en France
37,000 personnes, dont 15,000 travaillent dans des établisse-
ments privés (le reste dans les arsenaux de l'État) ; et 15 de
ces établissements emploient chacun plus de 500 ouvriers : il
y a donc une grande industrie de la construction navale^ qui,
par là, rentre dans le cadre de cette enquête. A première vue
peut-être semble-t-il que ce soit une « spécialité » bien « spé-
ciale » , une espèce d'espèce, et ce n'est pas sans quelque
hésitation que nous l'avons choisie. Nous nous y sommes
pourtant décidés, parce que, pratiquée en forme de grande
industrie, la construction navale est sans doute l'un des
genres de construction les plus variés et les plus complets,
s'il comporte tout le iravail depuis la quille commençante
jusqu'à l'ameublement fini et toutes les catégories d'ouvriers
depuis le mouleur qui fait en terre ou en sable le creux ou le
noyau des pièces jusqu'à l'ébéniste qui donne lé dernier poli
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316 î/ORGANïSATION DU TRAVAIL
aux couchettes ou aux petites étagères des cabines. La Société
anonyme des Forges et Chantiers de X... nous servira de type;
et, comme elle possède à la fois des établissements aux deux
extrémités de la France, dans le Midi et dans le Nord-Ouest,
ce sont ses établissements du Nord-Ouest, — chantiers de
construction et ateliers pour les machines, — que nous
étudierons plus particulièrement.
L'historique, si bref qu'on le fasse, des établissements que
la Société de X... appelle ses a établissements du Nord-
Ouest » nous permettra de relever un bon exemple non seu-
lement de la croissance, mais de la transformation d'une
industrie et du passage de la forme individuelle ou person-
nelle de l'entreprise à la forme collective ou par société.
Tout à fait au début du dix-neuvième siècle, en 1800, il y
avait à X..., rue Saint-Jacques, un atelier de serrurerie et de
forges de marine qu'exploitait un sieur M... En 1824, cet
atelier, chargé de travaux assez considérables, devenait trop
petit, et il fallait, pour Tagrandir, le transporter rue de l'Ar-
senal. M. M..., aidé de ses deux 61s, MM. François et
Adolphe M..., en conservait la direction jusqu'en 1833. A
cette date, et sous la direction nouvelle des frères M..., nou-
veau développement des affaires, nouveau déplacement des
ateliers, de la rue de l'Arsenal à la place Louis-Philippe. La
création de la marine à vapeur allait créer une industrie, faire
de la construction navale une catégorie de la construction
mécanique. C'est des ateliers de la place Louis-Philippe que
sortirent les premières machines à vapeur des frères M...,
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LA CONSTRUCTION MÉCANIQUE 317
machines verticales à balancier et à roues, Tune de 90, Fautre
de 160 chevaux, bientôt suivies de o machines de terre » , de
chaudières de divers types, de moulins à canne et autres
appareils pour sucreries. Sept ans après, en 1840, les com-
mandes affluaient au point que ces ateliers eux-mêmes ne
suffisaient plus. Les frères M... achetaient alors, conjointe-
ment avec M. L..., mécanicien-fondeur, un grand terrain sur
le bord du canal Vauban, et s'y installaient. C'est, dans Ten-
treprise, jusqu'à ce moment personnelle ou tout au plus fomi-
liale, des frères M..., la première apparition, très modeste et
très restreinte encore, de l'association.
En 1841, 1842, 1844, nouveaux agrandissements. On
construit chez les frères M... les premières machines à hélice
de la marine militaire, notamment celle, jadis fameuse, de la
PomonCy d'une force de 500 chevaux, puis celles du Roland
(900 chevaux), du Primauguel (1,000 chevaux), du Tourville
et du Duquesne (1,625 chevaux); enfin, les machines de
2,400 chevaux indiqués, du système horizontal et à bielles
en retour, des frégates V Audacieuse^ Vlmpéiueuse et la Souve-
raîne, bâtiments qui comptèrent, en leur temps, parmi les
meilleurs marcheurs de la flotte française. Cette période,
qu'on peut dire transitoire, où la construction navale se cons-
titue à l'état de grande industrie, dure, pour les frères M...,
environ seize ans, de 1840 à 1856. Vers 1856, une véritable
révolution se produit et se poursuit dans le matériel de guerre
de la marine, en conséquence de laquelle le travail sura-
bonde; l'activité redouble; de plus vastes desseins exigent
des moyens plus puissants : il se forme, au capital de 3 mil-
lions, une société sous le titre de Société des chantiers et
ateliers du canal Vauban, M.,, et O'. Les établissements sont
entièrement refeits sur un plan d'ensemble. Ils exécutent non
seulement des machines pour les marines française et étran-
gères, mais du matériel de dragage, et toutes sortes de
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318 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
machines-outils. Néanmoins, ils ne s'étaient encore chargés
que rarement de la construction des coques : et, après tout,
ils n'étaient que raboulissement de l'évolution d'un simple
atelier de serrurerie et de forces de marine, non d'un chan-
tier de construction navale proprement dite.
Mais en 1863, à la fin de la deuxième période (si l'on
admet que la première, Ateliers M..., s'étend de 1800 à 1856,
et la deuxième, Société des chantiers et ateliers du canal Vaubanj
de 1856 à 1863), en 1863, donc, on estime intéressant, dans
la pensée principalement d'assurer un courant de travail
constant, de s'annexer un chantier de construction et de se
fondre avec lui en une entreprise générale. Ainsi, par adjonc-
tion des établissements de M A..., constructeur de navires à
Bordeaux, qui comprenaient un chantier de construction et
de réparation, dit de Bacalan, des cales de halage à Lormont,
les » Ateliers bordelais » , des chantiers en location à Sainte-
Croix et à Ajaccio, fut constituée, la Compagnie anonyme des
chantiers et ateliers de t Océan; et ainsi s'ouvrit la troisième
période.
Entreprise o générale » par le nombre et la dispersion de ses
succursales, — ateliers et chantiers de X..., de Bordeaux,
d'Ajaccio, bientôt Forges de Rouen, et chantier de Penhoët
à Saint-Nazaire, — autant que par la quantité et la variété de
ses ouvrages : construction de yachts et de paquebots, répara-
tions, mâture, etc. Survint la guerre de 1870; la Compagnie
des chantiers de l'Océan mit tout son outillage et tout ce qui
lui restait de personnel à fabriquer des canons, des affots,
des caissons, des mitrailleuses. Mais un tel événement fait
syncope dans la vie d'une nation : un tel désastre devait
entraîner des ruines : durant quelque temps, les commandes
de la marine furent suspendues, les travaux pour le com-
merce à peu près nuls : les ateliers de X... cherchèrent un
supplément d'action, un complément de ressources dans la
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LA CONSTUUCTION MÉCANIQUE 310
febrication du matériel de chemins de fer, locomotives et
tenders. Vainement; Tannée 1871 vit la dissolution de la
Compagnie des chantiers et ateliers de l'Océan. Cependant des
négociations entamées avec la Société des Forges et Chantiers
deX... (1) venaient à bien, et, au commencement de 1872,
cette Société, plus heureuse, acquérait et absorbait les établis-
sements que la Compagnie des chantiers de VOcéan avait à X...
Le nombre total des ouvriers employés dans ces établisse-
ments était alors de 900 : 700 aux ateliers M-., et 200 aux
chantiers.
Quatrième période, — liquidation des trois premières, ou
plutôt consolidation et installation en grand : — on déplace
et on prolonge les voies ferrées à Tintérieur des ateliers ; on
bâtit des bureaux et des magasins : on refait, on développe,
on multiplie l'outillage mécanique; on refait la forge et la
chaudronnerie; on refeit la fonderie de fer dans des condi-
tions qui lui permettront de doubler sa production; machines
(i) La Société des Forgetel Chantiers de X..., — puisqu'il faut dire un mot
de sa vie antérieure, — avait été créée en 1856 (l'année même, nous pouvons le
noter en passant, où Le Play terminait son enquête sur tes Ouvriers européens).
• A cette époqu<*, dit la Notice historique publiée pour l'Exposition de 1900,
les affaires industrielles et commerciales se transforment et prennent des déve-
loppements nouveaux par le groupement des capitaux et la formation des
sociétés. L'industrie des constructions navales en particulier entre alors dans une
ère nouvelle par la substitution à peu près complète des matériaux métalliques
au bois pour la construction d<'S coques, les perfectionnements importants
apportés sans cesse aux appareils moteurs et évaporatoires; en même temps la
cuirasse fait son apparition pour la protection des navires de combat. Depuis ce
moment, on voit constamment s'accroître les dimensions et le déplacement des
navires, tant de ceux destinés aux divers emplois dans la marine du commerce
que de ceux qui doivent constituer les Bottes de guerre; la vitesse suit aussi
une marche ascendante constante, également réclamée pour les nécessités de la
concurrence commerciale et pour la supériorité dans les opérations militaires, n
La Société des Forges et Chantiers n'avait encore que ses établissements du
Midi : chantiers de construction navale, à L. S.; groupe d'ateliers mécaniques, à
M...; mais déjà elle exécutait machineries, chaudières, navires complets, engins
de dragage, etc. C'est en 1872 seulement, lorsqu'elle racheta de la Compagnie
de rOréan les anciens ateliers M..., qu'elle acquit son plein développement, par
l'aménagement de ses établissement^ du Nord-Ouest, qui font spécialement l'objet
de cette étude.
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8t0 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
marines pour l'État et pour le commerce, locomotives, arlil-
lerie, on entreprend tout. De 1881 à 1891, et au delà, chaque
année, chaque mois presque, amène un accroissement ou une
amélioration. Si la Société abandonnait successivement, pour
des raisons de préférence industrielle, la construction des
canons et celle des locomotives, elle s'attachait avec d'au-
tant plus d'ardeur et de persévérance à la construction navale,
du navire tout entier, de guerre ou de commerce, coque et
chaudières, dans ses chantiers et dans ses ateliers; si bien
que, dans les uns et dans les autres, rien que pour les établis-
sements du Nord-Ouest, sans compter les établissements du
Midi, où ils étaient un peu plus nombreux encore, elle occu-
pait en 1899 tout près de 4,000 ouvriers (1).
Je dis qu'en 1899, dans ses chantiers et ses ateliers de
X..., la Société occupait 4,000 ouvriers. Je le dis d'après les
documents, d'après les relevés que l'on m'a remis, car ce n'est
pas ce que j'ai vu, il y a deux ou trois mois. Au moment de
l'observation, la situation de l'industrie était loin d'être
bonne, et, sans qu'on puisse lui appliquer les mots ordinaires
de « chômage » et de w morte-saison »» , elle tenait en effet de
la morte-saison et du chômage, avec quelque chose de pis
peut-être, qui est qu'on semblait se trouver en présence
d'une crise véritable, et d'une crise durable, dans la construc-
tion navale.
La cause ou l'une des causes de cette crise serait, s'il faut
en croire les intéressés, soit une mauvaise disposition, soit
une mauvaise interprétation de la dernière loi sur la marine
marchande en ce qui touche les primes à la construction.
Quoi qu'il en soit, et pour ne parler que de ce qui est certain
par évidence, des douze cales des chantiers de G..., à la fin
de mai, huit étaient vides. Sur les quatre autres, on pouvait
(1) Exactement 3,900; et 4,400 dans les étalilissements du Midi : en tout,
8,300.
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LA CONSTRUCTION MÉCANIQUE 321
voir un contre-torpilleur achevé, dont la proue effilée et fine
paraissait, quand on passait dessous, fendre le ciel comme du
tranchant d'un glaive; un éclaireur-vedette, d'une forme sin-
gulière, et tel, peint de blanc et de gris, qu'on eût dit un
requin se séchant au soleil; avec eux, et les écrasant de leur
énorme masse, les dominant de leur silhouette monstrueuse,
hauts comme des maisons de six étages, deux grands cargo-
boais de même type et de même puissance, jumeaux ou quasi
jumeaux, l'un de ces corps gigantesques déjà en chair et
revêtu de sa peau, le second encore à l'état de squelette, tous
deux encore sans organes et sans vie. Sur le phm incliné qui
se colle à leur flanc, de bas en haut et de haut en bas, inces-
samment des groupes d'ouvriers vont et viennent, montent
et descendent, et c'est, à l'intérieur, un continuel grincement
de riveuses mordant l'écrou, un continuel fracas de marteaux
frappant la tôle.
Mais, quelque colossaux qu'ils soient, deux corps ne peu-
plent pas à eux seuls un si vaste espace, et, hors de ce coin
qu'ils couvrent de leur ombre, qu'ils emplissent de mouve-
ment et de bruit, le chantier, fermé de trois côtés par des
bâtiments longs, du quatrième côté par une palissade au delà
de laquelle est la mer, étend ses 225,000 mètres carrés sous
la lumière crue, poussiéreux et plat comme un désert. Hors
de ce coin où s'agitent des hommes, c'est proprement un ma-
rasme, une stagnation, et, avec cette carcasse à jour qui rap-
pelle l'image et appelle l'idée d'une sorte d'ébauche de
Colisée marin, il passe là et il pèse là on ne sait quelle
impression de fièvre romaine. On sent que quelque chose de
plus fort arrête et brise la volonté de travail, fait retomber
inertes les bras qui se levaient, répand partout une langueur
morbide. Dans le hangar, dont le plancher surchargé de
lignes et de signes à la craie sert au traçage à grandeur d'exé-
cution, trois ouvriers, tout au fond, trois ouvriers perdus en
21
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82t f/ORGANISATION DU TRAVA[L
cette immensité, classent et empilent des gabarits. Un peu
plus loin, à Tatelier de menuiserie et d'ébénisterie, sur une
centaine d'établis, une dizaine seulement ne sont pas délais-
sés. Il me souvient alors que c'est lundi, et je demande si le
lundi n'est pas, pour une visite du genre de la mienne, un
jour néfaste. Mais non : le nombre des ouvriers qui font lundi
est ici presque insignifiant.
Et les chiffres ne me répondent que trop : 4,000 ouvriers
en 1899; en 1900, 3,863; et 1,925 en 1903 (1); une dimi-
nution, une chute de plus de moitié. On vient de renvoyer un
contremaître ayant trente-deux ans de services. Le pauvre
vieux est là qui pleure : « Depuis si longtemps, je m'étais
habitué à la pensée que je finirais chez vous. Où aller? Que
devenir? » L'ingénieur aussi est ému : « Restez, si vous vou-
lez, comme ouvrier; mais vous comprenez bien que je ne puis
garder un contremaître pour trois hommes. » Ceux que l'on
ne garde pas du tout s'en vont; ils s'en vont chercher où ils
peuvent, au hasard des corvées, et comme par bordées, un
salaire de raccroc, chargeant ou déchargeant des navires,
quand il y a des navires à charger ou à décharger; glissant ou
précipités d'une forme de travail supérieure, d'un travail orga-
nisé, d'un métier, à la forme infime, au travail inorganisé, au
métier des gens sans métier; augmentant tristement la somme
de misère, la masse de misérables, et, parla même, la part de
misère de chacun de ces misérables; heureux s'ils n'échouent
que sur les quais et ne roulent pas jusqu'au ruisseau.
Voilà pourtant ce que peut, — du moins on l'en accuse, —
une loi bien intentionnée, mais mal faite : n'est-ce pas une
preuve de plus que les législateurs, comme l'a dit Herbert
Spencer, commettent parfois « des péchés » , et que parfois
ces péchés légaux se changent, par la fatalité de leurs consé-
(1) 877 aux alelierM (machines et chaudières) et 1,048 aux chantiers (coostruc-
tion navale proprement dite).
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LA CONSTRUCTION MECANIQUE . 328
queiices, en de véritables crimes sociaux? Car la situation plus
que fâcheuse que nous avons essayé de dépeindre en deux
mots n'est point pour la Société des Forges et Chantiers de
X... un peu enviable privilège : s'il en était ainsi, après s'en
être pris à sa direction, à sa gestion, on devait l'en plaindre,
mais on pourrait s'en consoler, et ce ne serait qu'un fait de
concurrence, un drame industriel de quotidienne banalité.
Malheureusement, toutes les entreprises de même nature
souffrent au même degré du même mal, et c'est donc un mal
général ; notre enquête s'en ressentira assez pour que nous
avertissions que, dans Tindustrie de la construction navale,
nous n'avons pu, ainsi que nous nous le proposions et que
nous l'avons fait ailleurs, étudier le travail à l'état que nous
avons théoriquement défini : a Tétat normal » ou « l'état de
santé (1) » .
La première opération de la construction navale, comme
de toute construction, c'est l'établissement d'un plan; et,
pour faire un bateau, comme pour faire un palais, on fait
d'abord « des plans fort beaux sur le papier » . On en fait
beaucoup, d'ensemble et de détail, le navire entier et le na-
vire pièce à pièce : de 300 à 400 pour un navire ordinaire^
environ 800 pour un navire de guerre : un gros album. C'est
à quoi s'ingénient, penchés sur leurs cahiers et sur leurs plan-
ches, tous ces calculateurs, tous ces dessinateurs. Et c'est
vraiment leur coup de crayon qui doit se réaliser, se maté-
(1) La même obserTation serait vraie, au ëurplas, de la métallurgie, qui, elle
au8«i, traversait une crise, dans la Loire du moins, au moment où nous Têtu-
diions.
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8t* L'ORGAxNISATION DU TRAVAIL
rialiser à coups de marteau. Mais, si nombreux que soient
leurs plans, et à si grande échelle, ils ne sont jamais, de cette
réalité matérialisée, qu'une image très réduite. Il fout mettre
au point, donner aux pièces, dont la forme est ainsi indiquée,
leur mesure, et, du geste, passer à Têtre.
La deuxième opération est donc le « traçage « , qui est le
dessin non plus sur le papier, mais sur le parquet, non plus à
telle ou telle échelle, mais à plein développement. Ces signes
à la craie, ces lignes qui courent parallèlement, ou se cou-
pent, ou se croisent; qui s'entremêlent et s'emmêlent; où
l'œil, à moins d'un exercice particulier, d'une aptitude acquise,
ne peut rien suivre, ni distinguer, ni reconnaître; qui ne pren-
nent de sens et de direction que de repères invisibles et
inintelligibles au passant ; cette toile d'araignée de signes et
de lignes, c'est un torpilleur, c'est un paquebot, c'est l'avant
ou l'arrière, la moitié d'un croiseur; et c'est quelquefois le
torpilleur, le paquebot, le demi-croiseur interposés, super-
posés, l'un dessous, l'autre dessus, l'un en dedans, l'autre en
dehors. Le contre-maitre, cependant, va sûrement dans ce
labyrinthe pour nous inextricable, et il reproduit, il copie, il
calque, en des découpures de tôle mince, les pièces néces-
saires, les pièces calculées, dessinées et voulues une à une
dans leur forme et leur dimension.
Ici et ainsi commence la matérialisation de Tidée, la réali-
sation du plan, qui se poursuit à Yaielier des modèles, où l'on
refait en bois ce que le dessinateur a fait sur le papier : mo-
dèles en bois du navire tout entier et de chaque section, mem-
brure ou organe du navire. Administrativement, industrielle-
ment, les chantiers de G... se composent de trois groupes :
I" les ateliers de scierie et de tnenniserie (avec l'atelier des
modèles) ; 2" les ateliers de chaudronnerie de fer ^ comprenant
le barrotage, la tôlerie, le perçage, le poinçonnage, le cin-
trage des tôles, cornières et profilés; 3" les ateliers d'armement^
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LA CONSTRUCTION MÉCANIQUE . 3Î5
c'est-à-dire l'ajustage, les forges, la chaudronnerie en cuivre,
le zingage.
Dans ces trois groupes d'atelier travaillent des ouvriers
appartenant à toutes les professions à peu près : menuisiers,
tourneurs sur bois, modeleurs, chaudronniers en fer, aides et
apprentis, trempeurs, pilonniers, cloutier et aides-cloutiers,
boulonnier, ébarbeur, charpentiers, aides et apprentis. Joi-
gnez-y gréeurs, riveurs et teneurs de tas, chauffeurs de clous,
chanfreineurs, ajusteurs et apprentis, électriciens, tourneurs
sur métaux, taraudeurs, outilleur, affûteur, meuleurs, mor-
taiseur, raboteurs, scieurs de métaux, enrouleurs de tôles,
épauleurs, cisailleurs et poinçonneurs, perceurs et fraiseurs à
la machine, perceurs à la main, et leurs aides : au total, une
trentaine de métiers du bois et du fer. Joignez-y, en outre,
des ouvriers du bâtiment : maçons, aides-maçons, peintres et
apprentis, bourrelier, vannier; — car nous sommes loin
aujourd'hui du tronc d'arbre creusé : un navire est un édifice,
la construction en est devenue une architecture, et non la
moins compliquée; — mais c'est aussi de la mécanique, et il
y a lieu de joindre enfin aux ouvriers du fer ou du bois et aux
ouvriers du bâtiment les mécaniciens et chauffeurs de la
machine motrice, les chauffeurs et conducteurs de treuils,
grues et mâts de charge, le chauffeur de four, les graisseurs,
soit une dizaine de métiers encore.
Et ce n'est pas tout. Cette armée du travail a son inten-
dance, pour les matériaux, qu'elle consomme abondamment :
distributeurs d'outillage, distributeur dans les magasins, clas-
seurs; elle a ses services auxiliaires : manœuvres de chacun
des autres services; elle a même son service de santé : infir-
mier, et aide-infirmier, puisque malheureusement elle offre
d'assez forts risques et que les accidents ne sont pas rares.
Voilà pour les chantiers de G..., pour la construction navale
proprement dite : les ouvriers s'en répartissent en une qua-
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326 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
rantaine de catégories ou de spécialités. Mais les chantiers de
G... se doublent des ateliers M..., qui collaborent intime-
ment avec eux et forment la seconde branche des établisse-
ments de la Société des Forges et Chantiers dans le Nord-
Ouest.
Les ateliers (qui ont d'ailleurs, comme les chantiers, un
service des études ou bureau de dessin) sont divisés, — c'est la
distinction fondamentale, — en a ateliers de fabrication » et
« ateliers de construction n . Les ateliers de fabrication sont :
1" l'atelier des forges; 2* la fonderie de fer; 3" la fonderie
de cuivre; 4" le modelage. Les ateliers de construction sont:
r Tatelier d'ajustage; 2" l'atelier d'outillage; 3* la chau-
dronnerie de fer ; 4* la chaudronnerie de cuivre. A côté, et,
en quelque sorte, au service de ces grands services, est con-
stitué un service des montages au dehors, soit à bord des navires,
soit dans les usines pour lesquelles ont été construits les en-
gins mécaniques; les ateliers faisant non seulement de la
construction navale, comme les chantiers, mais de la con-
struction mécanique générale, machines de terre et de mer.
On compte, à Y atelier des forges, six catégories ou spécia-
lités d'ouvriers : les marteleurs, les forgerons, les frappeurs,
les pilonniers, les chauffeurs et aides-chauffeurs, les ajus-
teurs. Cinq catégories, à la fonderie de fer : les mouleurs et
noyauteurs (dans le moulage, le creux donne le plein, et le
plein ou « le noyau » donne le creux) , les outilleurs, les fon-
deurs et aides-fondeurs, les ébarbeurs (ceux-ci coupent la
masselotie, cette masse informe de métal qui est comme la
gangue ou l'appendice inutile de la pièce fondue, enlèvent les
bavures dont elle est couturée, et lui donnent du poli), les
terrassiers et manœuvres (des terrassiers, parce que le mou-
lage se fait en terre ou en sable). Cinq catégories encore, —
et les mêmes, — à la fonderie de cuivre. Trois, à Vatelier des
modèles : les modeleurs, les menuisiers et les charpentiers.
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LA CONSTRUCTION MÉCANIQUE 327
En somme, dix-neuf catégories pour les quatre ateliers de
fabrication .
Il n'y en a pas moins, — au contraire, il y en a davantage,
— aux ateliers de construction, h'ajustage^ d'abord, comporte
deux espèces : les a ajusteurs à la main » , et les a ajusteurs
à Toulil » . Par u ajusteurs à la main » , on désigne : les mon-
teurs; les ajusteurs et apprentis; les perceurs et taraudeurs;
les manœuvres; accessoirement les bourreliers, les voiliers,
les chauffeurs, les maçons, les couvreurs, les peintres (qui
travaillent pour tout rétablissement). Et, par « ajusteurs à
Toutil » : les tourneurs et apprentis; les aléseurs;les rabo-
teurs-mortaiseurs, façonneurs et scieurs; les fraiseurs; les
taraudeurs et perceurs ; les meuleurs. L'atelier d'outillage
fabrique et répare les outils pour tous les autres ateliers; il
occupe des ajusteurs et outilleurs; des forgerons et frappeurs;
des tourneurs; des fraiseurs; des manœuvres. La chaudron-
nerie rfe /"er emploie des traceurs et ajusteurs; des chaiidron-
nierSy leurs aides, et des apprentis; des chanfreineurs (à la
main) et des perceurs et taraudeurs (à Toutil et à la main);
des riveurs et teneurs de tas; des outilleurs; et des ma-
nœuvres. La chaudronnerie de cuivre n'emploie que des chau-
dronniers, leurs aides et leurs apprentis. Ce qui fait, pour les
quatre ateliers de construction, 32 spécialités : 10 pour
l'ajustage à la main, 6 pour l'ajustage à l'outil, 5 pour l'outil-
lage, 9 pour la chaudronnerie de fer, et 2 pour la chaudron-
nerie de cuivre.
Beaucoup de ces spécialités professionnelles, — on pour-
rait dire la plupart, — sont les mêmes ici que dans la métal-
lurgie, et, pour cette raison, nous n'avons plus à les décrire.
C'est, dans cet atelier monumental, où la plus magnifique des
cathédrales tiendrait à l'aise, le même spectacle de fer et de
feu, la même impression de noir et de rouge, la même sensa-
tion de force précise. Un peu moins de couleur, peut-être;
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328 I/ORGA]NISATION DU TRAVAIL
moins de noir et moins de rouge ; mais, la chaudronnerie y
ajontnnt son vacarme, encore plus de bruit. Entre les ouvriers
qui frappent à tour de bras avec les lourds marteaux et la
macliine à river de deux cents tonnes qui enfonce en grinçant
les boulons dans la tôle, c'est un concert, discordant, à
mesures rompues, dont Toreille blessée et comme bouchée
emporte l'obsession; on a la tête retentissante; tout se dissout
dans le fracas; un cercle affreusement sonore, d'une sonorité
de caverne ou d'enfer, vous sépare, vous retranche, vous
isole du monde, et presque de vous-même; on ne voit plus,
on ne pense plus, on n'entend plus, tant on entend trop...
Jamais je n'avais si bien compris pourquoi l'on appelle, en
INormandie, les gens de Villedieu-les-Poêles des « sourdins o .
Trois catégories d'ouvriers forment ordinairement le
personnel du service du dehors : ce sont les monteurs et méca-
niciens, les chauffeurs, les voiliers et gréeurs; mais il esta
remarquer qu'ils ne sont pas toujours seuls à assurer ce ser-
vice, qu'ils n'en ont pas la propriété exclusive, et que, selon
les besoins, sur la demande des chefs de travaux, les diffé-
rentes spécialités des ateliers d'ajustage, de chaudronnerie et
de modelage sont appelées à fournir leur concours.
Comme nous l'avons fait pour les mines de houille et pour
la mélallurgie, après avoir analysé de la sorte en ses éléments,
en ses unités, l'armée ouvrière, recomposons-la, réorganisons-
la maintenant en la replaçant dans ses cadres d*officiers et de
sous-officiers. Si, en effet, cette foule est une armée, c'est
parce qu'elle esl organisée, et si elle est organisée, c'est parce
qu'elle est hiérarchisée, autrement dit parce qu'elle a des
cadres. A la léte des ateliers M... (et sans parler ni du direc-
teur général qui de Paris donne l'impulsion à toutes les entre-
prises de la Société, à ses établissements du Midi comme à
ceux du Nord-Ouest, ni du directeur particulier à X..., qui
est préposé aux établissements du Nord-Ouest dans leur
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LA CONSTRUCTION MÉCANIQUE 329
€nseml)le, ateliers et chantiers), à la tête des ateliers M... est
un ingénieur en chef, qui commande aux trois services cor-
Tespondant à la division logique ou naturelle du travail :
service des études, service des ateliers, et service du dehors.
Chacun de ces trois services est du reste aux ordres immédiats
d'un ingénieur. De plus, au bureau des études, Tingénieurest
assisté de trois sous-ingénieurs entre lesquels le travail se
divise également par spécialités : machines marines, machines
de terre, chaudières. L'ingénieur des ateliers est de même
assisté de deux sous-ingénieurs : l'un pour les ateliers de
fabrication, l'autre pour les ateliers de construction. Le ser-
vice du dehors est confié, outre son ingénieur, à trois sous-
ingénieurs,
Au second degré, — cadre des sous-officiers, — chaque
atelier est dirigé par un chef d'atelier; le service du dehors,
par un chef des travaux. Au-dessous des chefs d'atelier, et
pour chaque catégorie d'ouvriers, des contremaîtres : ainsi,
à la forge, un contremaître; à la fonderie de fer, un contre-
maître pour le moulage en terre, un contremaître pour le
moulage en sable; à la fonderie de cuivre, un contremaître
que surveille le chef d'atelier de la fonderie de fer; un chef
d'atelier ou contremaître, au modelage. A l'ajustage, deux
chefs d'ateliers; l'un pour l'ajustage à la main, l'autre pour
l'ajustage à l'outil. Le chef d'atelier de l'ajustage à la main
est le chef de quatre contremaîtres; celui de l'ajustage à
l'outil, de trois contremaîtres, ou de quatre, avec le contre-
maître de l'atelier à' outillage. Il n'est pas jusqu'à la partie à
d'autres égards « inorganisée »» du travail, jusqu'à la moins
organisée des catégories d'ouvriers, les manœuvres, qui n'ait
ici un chef pour le service général de l'atelier. La chaudron-
nerie de fer a un chef d'atelier et trois contremaîtres, la
chaudronnerie de cuivre un contremaître ou chef d'atelier.
Le service de l'extérieur adjoint à son chef des travaux deux
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330 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
sous-chefs et quatre contremaîtres. Ce sont, on le voit, des
cadres très serrés et très forts ; d'autant plus forts et d'autant
plus serrés que, par suite de circonstances et pour des causes
que nous avons fait connaître, l'effectif ouvrier des établisse-
ments du Nord-Ouest est subitement, en trois ans, tombé de
3,900 ouvriers à 1,925, Teffectif des ateliers seuls de 1,444
à 877 : aux chantiers de G..., où l'organisation est pareille,
il en va tout pareillement (2,419 ouvriers en 1900, 1,048^
en 1903). Si la crise, comme il faut le craindre, se prolon-
geait ou s'aggravait, les cadres eux-mêmes s'en ressenti-
raient; et déjà ils s'en ressentent, comme le prouve la lamen-
table histoire de ce vieux contremaître, ramené par nécessité
et la mort dans l'àme, pour qu'il puisse finir là, au rang de
simple ouvrier.
III
Comme dans la métallurgie, il semble qu'il n'y ait pas,
dans la construction mécanique, de répartition des ouvriers
par âge calculée et délibérée, « mais seulement cette réparti-
tion naturelle et automatique que le temps opère lui-même» ;
que, comme dans la métallurgie, o chaque ouvrier y demeure,
tant qu'il le veut ou qu'il le peut, sans sortir de sa catégorie
ou spécialité » ; que, comme dans la métallurgie, on trouve
par conséquent, en toutes les catégories ou spécialités de la
construction mécanique, des ouvriers de tous les âges; que,
comme dans la métallurgie, il n'existe, ni au commencement
ni vers la fin de la vie de l'ouvrier, de ces grandes couches de
jeunes gens, d'une part, et de vieilles gens, de Tautre, occu-
pés, à raison de leur âge, à telle ou telle besogne ; que, comme
dans la métallurgie, les jeunes gens employés dans la con3-
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LA CONSTRUCTION MÉCANIQLE 331
truction mécanique le sont, à peu près indifféremment, un
peu partout; et que, comme dans la métallurgie, où Ton ne
connaît guère d'exception que pour les Iraîneurs de barres au
puddlage, les leveurs de porte, et quelques traceurs ou
apprentis-ajusteurs, dans la construction mécanique, il n'y a
guère d'exception que pour les chauffeurs de clous, les pilon*
niers, les aides-cioutiers et quelques teneurs de tas. Comme
la métallurgie, la construction mécanique, en général, a loca-
lise ses ouvriers dans l'espace » , — c'est-à-dire dans les
différents ateliers; — a mais non dans le temps » , — c'est-à-
dire non pas selon les différents âges ; — elle les spécialise
dès la sortie de l'apprentissage, jusqu'à la sortie de l'usine,
— c'est-à-dire souvent jusqu'à la sortie de la vie; — mais par
rapport à la profession, non par rapport au temps, — c'est-à-
dire encore par métiers et non par âge : dans la construction
mécanique comme dans la métallurgie, les spécialités ou
catégories du travail « sont vraiment des métiers où l'on entre
jeune, où l'on vit et où l'on vieillit « .
Il en est ainsi aux chantiers de G... et aux ateliers M...
Aux chantiers, les ouvriers menuisiers s'étagent de 18 à
63 ans. Le plus jeune des chaudronniers en fer a 20 ans ; le
plus âgé en a 55; leurs aides ont de 17 à 60 ans. Le plus âgé
des chaudronniers en cuivre a 59 ans, le plus jeune, 21 ;
leurs aides, respectivement, 60 ans et 17. Les forgerons vont
de 18 à 58 ans; leurs aides de 17 à 65. Parmi les charpen-
tiers, le plus jeune a 22 ans, le plus âgé 69; 69 ans aussi, le
plus âgé de leurs aides, et 16 ans le plus jeune. Les ouvriers
gréeurs ont, le plus jeune 49 ans, le plus âgé 69; les riveurs,
le plus âgé 59, le plus jeune 23 ans. Mais voici la série des
jeunes : teneurs de tas, dont le plus âgé n'a que 32 ans, les
autres descendant jusqu'à 16; chauffeurs de clous, de 14 à
18 ans; aides-ajusteurs, de 16 à 19; aides-perceurs à la main^
de 15 à 19 ans; puis tous les apprentis, cela va de soi,.
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53Î * L'ORGANISATION DU THAVAIL
apprentis chaudronniers, apprenti forgeron, apprentis char-
pentiers, apprentis ajusteurs, apprentis peintres, allant de
14 à 17 ans. Il est vrai que cetle série est brève et que tout
de suite le mélange reprend : vieux et jeunes ensemble,
hommes de tout âge dans la même catégorie : chanfreineurs,
<le 33 à 65 ans; ajusteurs, de 20 à 57 ans; électriciens, de
26 à 35 (la spécialité est relativement nouvelle) ; tourneurs sur
métaux, de 17 à 52 ans, taraudeurs, de 35à 59 ans, meuleurs,
de 32 à 59, enrouleurs de tôles, de 25 à 51, épauleurs, de
28 à 59, cisailleurs et poinçonneurs, de 25 à 58, avec leurs
aides, de 24 à 54; perceurs et fraiseurs à la machine, de 27
À 63, avec leurs aides, de 15 à 64; perceurs à la main, de
25 à 68 ans, avec leurs aides, tous des jeunes gens (mais
•quelle part au hasard ?) ; maçons et aides-maçons, de 38 à
58 ans; peintres, de 19 à 57; chauffeurs et conducteurs de
treuils, grues et mats de charge, de 19 à 49 ans; distribu-
teurs, enfin, dans les magasins, mi-employés, mi-ouvriers, de
32 à 70 ans.
Aux ateliers, constatations identiques. Pour s'en tenir aux
catégories les plus nombreuses, les modeleurs ont de 18 à
^7 ans; les mouleurs de la fonderie de fer, de 17 à 67 ans;
ceux de la fonderie de cuivre, de 16 à 64 ans; les ébarbeurs
•des deux fonderies ont de 21 à 58 ans; les chaudronniers
(chaudronnerie de fer), de 19 à 65; les chanfreineurs, de 35
à 72; les perceurs, de 26 à 69; les riveurs, de 25 à 50. A la
chaudronnerie de cuivre, les chaudronniers ont de 25 à
66 ans; leurs aides, de 17 à 68 ans. Il y a des forgerons de
15 et 20 ans, mais, par compensation, il y en a aussi de 58 et
de 60; des frappeurs de 19 ans et des frappeurs de 65 ou
même de 70 ans; un tourneur de 18 ans, et un de 79 ans (qui
parait être le doyen des ateliers et des chantiers). Les mortai-
«eurs vont de 25 à 63 ans; les aléseurs, de 35 à 71 ; les rabo-
■teurs, de 21 à 73; les fraiseurs, de 17 à 51 ; les taraudeurs,
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LA CONSTRUCTION MECANIQUE 333-
de 19 à 47; les façonneurs, de 36 à 72; les perceurs, de 17
à 74. Le plus jeune des ajusteurs a 18 ans; les plus âgés,
68 et 72 ans; le plus jeune des chauffeurs, 21 ans ; le plus^
âgé, 63 ans.
Ce que j'ai dit des manœuvres dans la métallurgie, — à
savoir que cette spécialité la moins spéciale de toutes, cette
profession la moins profession de toutes, y devenait pourtant
un métier, dont Ton vivait toute la vie, où Ton entrait jeune
et d'où Ton ne sortait plus, — on serait fondé à le dire encore
des manœuvres dans la construction mécanique. Certains^
d'entre eux ont 24, 23, 22 ans, 20 ans même; mais certains,
ont 64, 66, et même 76 ou 77 ans. — En marquant par
dizaines d'années les degrés, les échelons de Tàge, pour les
principales catégories d'ouvriers, on noterait, par exemple,^
qu'un seul menuisier des chantiers a dépassé la soixantaine;.
5, la cinquantaine; 9, la quarantaine; 10, la trentaine; que
8 ont plus de 20 ans, et que 5 n'ont pas encore 20 ans. Chez
les charpentiers, 6 ouvriers ont dépassé 60 ans; 17, la cin-
quantaine; 19, la quarantaine ; 49, la trentaine; et 33 ont de
20 à 30 ans.
Autre exemple, aux ateliers : des mouleurs de la fonderie
de fer, 8 ont plus de 60 ans; 8 ont 50 ans ou plus de 50 ans ;
15 ont passé la quarantaine; 3 seulement ont de 30 à 40; 6 y
de 20 à 30 ans; 5 n'ont pas encore 20 ans. 2 mouleurs de la
fonderie de cuivre ont plus que la soixantaine; 2, plus que la
cinquantaine ; 5, la quarantaine; 1 1, la trentaine ; 3 ont une
vingtaine d'années; 5, au-dessous de 20 ans.
Il serait facile, mais peu utile, de multiplier ces exemples,^
s'il n'y a pour ainsi dire pas d'autre conclusion à en tirer que
cette conclusion attendue et banale, que c'est dans la force
de l'âge, entre 30 et 50 ans, que la proportion est la plus,
forte : en deçà, il y a déjeunes ouvriers qui se forment; au
delà, de vieux ouvriers qui résistent. Dans quelques-unes de
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334 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
ces catégories ou spécialités, ils résistent bien ; à la charpente,
au moulage de la fonderie de fer... etc. Le Recensement des
indusiries et professions donne, pour la France entière, sous la
rubrique : « Chaudronnerie, fonderie et construction méca-
nique » , les chiffres suivants, auxquels les nôtres peuvent
être comparés, autant que des statistiques sont comparables :
PROPORTION POUR 100 DES OUVRIERS PAR AGE :
Moins de 6& ans
18 ans 18 & 24 ans S5 à SI ans S5 à 4i ans 45 à 64 ans 55 à 64 an* et plut
13,63 19,50 26,74 18,69 12,52 6,67 2,25
D'après les données de ce tableau, la construction méca-
nique (avec la chaudronnerie et la fonderie) compterait un
peu plus de vieux ouvriers que les mines de houille (6,11
pour 100, de 55 à 64 ans; 1,51 pour 100, à 65 ans et
au-dessus) ; moins que la métallurgie, — et cela, à première
vue, ne laisse pas que d'être assez surprenant (7,93 pour 100,
de 55 à 64 ans; 2,62, à 65 ans et au-dessus) ; — un peu plus,
enfin, que Tensemble de la classe, d'ailleurs vague, baptisée
officiellement : « Travail du fer, de Tacier, des métaux
divers » , quant aux ouvriers de 55 à 64 ans (6,19 pour 100),
mais un peu moins, quant aux ouvriers de 65 ans et au-dessus
(2,30 pour 100). On y vieillirait donc un peu plus que dans
les mines, un peu moins que dans la métallurgie, et tout à la
fois, s'il est permis de le dire, un peu plus et un peu moins
que dans le travail du fer en général ; un peu plus jusqu à
65 ans; et, après, un peu moins.
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LA CONSTRUCTION MECANIQUE 335
IV
Mais si, dans la construction mécanique, » on vieillit »
moins que dans la métallurg[ie, ce n'est pas que le travail y
soit plus dur et, pour employer un mot bien gros, plus meur-
trier (à part les accidents qui sans doute y sont fréquents,
mais qui cependant ne doivent pas Tétre plus que dans la
métallurgie) . Et précisément, dans la construction mécanique,
la catégorie ou spécialité d'ouvriers pour qui le travail est le
plus dur est une catégorie ou spécialité de métallurgie : celle
des fondeurs et aides-fondeurs de l'atelier de fonderie de
cuivre^ o qui sont exposés à la chaleur des divers foyers en
surveillant la fusion du bronze dans les creusets » . Ainsi,
même cause de fatigue, et même motif de peine que dans la
métallurgie : Faction au feu. Encore la Société des Forges et
Chantiers a-t-elle installé, pour fondre les pièces, o une salle
spéciale, énergiquement ventilée » ; et, diminuant ainsi la
chaleur, elle a diminué par là même de beaucoup le poids du
travail.
Si donc il y a proportionnellement moins de vieux ouvriers,
ou des ouvriers moins vieux, dans la construction mécanique
que dans la métallurgie, serait-ce que Ton ne pratique pas ici
ce que nous avons vu pratiquer par certaines usines métallur-
giques, notamment par notre usine A..., les Forges et Aciéries
de..,"! Nous avons dit qu'à Tusine A..., la règle est de ne pas
renvoyer les vieux ouvriers et de ne pas les mettre à d'autres
ouvrages : on les garde dans leur atelier et dans leur équipe,
dans leur spécialité, dans leur métier, quitte à traîner pendant
quelque temps cette surcharge et à faire une opération qui
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336 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
n'est pas économiquement très bonne. Ici, aux Forges et
Chantiers, l'exploitation serait-elle, indépendamment desins«
titutions que la Société a pu créer ou encourager, plus indus-
trielle, et, — je me sers encore d'un mot bien gros, — moins
paternelle? Quoi qu'il en soit, c'est pour les spécialités voi«
sines de la métallurgie, pour l'une d'elles surtout, les fondeurs
de cuivre, que le travail est le plus dur : il l'est pour eux par
ses circonstances nécessaires, plus que par son intensité ou
par sa durée : pour les autres, s'il reste quelquefois plein de
risques par ses circonstances, il n'est très pénible ni par sa
durée, ni par son intensité.
La journée de travail effectif est de dix heures, divisée en
deux séances de cinq heures chacune, à partir de 6 heures et
demie du matin jusqu'à 11 heures et demie, et à partir de
1 heure jusqu'à 6 heures du soir. Entre 1 1 heures et demieet
1 heure, il y a repos, pour le déjeuner, à tous les ateliers. La
très grande majorité des ouvriers va prendre ce repas au
dehors. Il n'y a guère que Vaielier des forges où les marieleurSy
avec leurs pilonniers, manœuvres et chauffeurs, en raison du
temps demandé par les réchauffages successifs de leurs pièces
de forge, font onze heures et demie de présence à l'atelier;
mais, pendant le réchauffage de ces pièces, ils se reposent,
ils déjeunent, et eux non plus ne donnent pas, dans la journée,
plus de 10 heures de travail effectif. A V atelier des fonderies,
la journée de travail est, comme ailleurs, de dix heures.
Néanmoins, par exception, les jours de coulée très impor-
tante (c'est toujours le samedi), un certain nombre de
manœuvres doivent revenir dans la soirée pour déterrer les
moules coulés, et passer la moitié de la nuit ou la nuit tout
entière suivant la dimension des pièces. Les ateliers sont fer-
més les dimanches et jours fériés, que les ouvriers emploient
à leur guise, sans qu'il soit exercé sur leurs loisirs ou leurs
plaisirs aucun contrôle. Le travail n'est pas continu, et iln'ya
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LA CONSTRUCTION MECANIQUE 337
par conséquent pas d'équipes de roulement. Aux chantiers,
comme aux ateliers, la journée de travail est de dix heures.
Après la peine du travail, et en face d'elle, le prix du tra-
vail. On sait dans quelle mesure il est légitime de parler de
salaire moyen, et qu'il y a autant de salaires différents que de
spécialités, si ce n'est même que d'ouvriers. Mais, dans la
mesure où il est légitime d'en parler, le salaire moyen quoti-
dien, par spécialités, varie, pour les ouvriers des ateliers M. :
auxforgesy de 3 fr. 53 (pilonnier) à 10 fr. 30 (marteleur) ; à
la fonderie de fer , de 4 fr. 10 (outilleur) à 5 fr. 90 (mouleur);
à la fonderie de cuivre, de 4 fr. 20 (outilleur et ébarbeur) à
5 fr. 90 (mouleur) ; aux modèles, il est sensiblement égal
pour les trois catégories (modeleur, 5 fr. 80; menuisier,
5 fr. 50 ; charpentier, 5 fr. 70). Le perceur de Y ajustage à la
main ne gagne que 4 fr. 19 et le monteur, 6 fr. 50 ; le raeu-
leur de Vajustage à Coutil, 4 fr. 20; le tourneur, 5 fr. 60. A
Voutillage, le fraiseur et le frappeur reçoivent 3 fr. 90, l'ajus-
teur, 5 fr. 14. A la chaudronnerie de fer, le traceur touche
7 fr. 20, mais le frappeur n'a que 4 francs; à la chaudronnerie
de cuivre, le chaudronnier est payé 6 fr. 05 ; son aide, seule-
ment 3 fr. 60. L'aide-chauffeur des/or^re^ a 4 fr. 20; l'aide-
fondeur de la fonderie de fer, 4 fr. 80 ; celui de la fonderie de
cuivre, 4 fr. 50; V aide-chaudronnier delà, chaudronnerie de fer,
3 fr. 10. Les manœuvres gagnent, selon les ateliers auxquels
ils sont attachés, 3 fr. 80, 3 fr. 90 ou 4 francs. L'apprenti-
ajusteur touche 1 fr. 37; l'apprenti-tourneur, 1 fr. 44; l'ap-
prenti-chaudronnier en fer, 1 fr. 60; l'apprenti-chaudronnier
en cuivre, 1 fr. 83.
Mais ce salaire moyen vaut et signifie ce que signifie et vaut
un salaire moyen. En effet, voici des modeleurs à 6 fr. 50 ou
même à 6 fr. 80, mais en voici un à 2 fr. 30; et voici des fon-
deurs à 7 francs, à 7 fr. 30, à 7 fr. 50, mais en voici à
5 francs, à 4 fr. 50, à 3 fr. 80, à 3 fr. 30, à 3 francs; en voici
22
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338 l/ORGANISATION DU TUAVAIL
un à 2 fr. 50. Voici des ébarbeurs à 4 fr. 20, en voici à
3 fr. 50; des outilleurs à 5 francs, et d'autres à 3 francs. A
la fonderie de cuivre, il y a des mouleurs à 7 francs ; et il y en
a à 6 francs, à 5 francs, à 3 francs, à 2 francs. Il y a des chau-
dronniers, à la chaudronnerie de fer ^ qui touchent 4 fr. 20 ou
même 3 fr. 30; et il y en a qui touchent 8 francs ou même
8 fr. 30; à la chaudronnerie de cuivre^ il y en a qui touchent
7 francs, 7 fr. 20, 7 fr. 80, et il y en a qui touchent 5 francs
ou 4 fr. 80.
11 en est aux chantiers comme aux ateliers. A la chaudron-
nerie de fer des chantiers^ voici des ouvriers à 8 francs et à
8 fr. 30; en voici à 6 francs, à 5 fr. 50, à 4 francs. Et voici,
aux chantiers, des chaudronniers en cuivre à 7 francs et
7 fr. 30; mais en voici à 4 fr. 80. Il y a des forgerons à
7 francs, à 7 fr. 30, à 7 fr. 50; et il y en a à 3 fr. 80 et à
3 francs. Un pilonnier gagne 4 fr. 20, un autre ne gagne que
2 h. 80. Certains menuisiers reçoivent 6 fr. 30, 6 fr. 80, ou
même 7 fr. 50; mais certains autres ne gagnent que 5 francs,
4 fr. 20, ou même 4 francs. Voici des charpentiers à 7 francs,
à 7 fr. 80, en voici un à 8 francs; et en voici à 5 fr. 50,
5 fr. 30, 5 fr. 20, 5 francs. Les gréeurs gagnent de 4 à
5 francs; les riveurs, de 5 francs à 5 fr. 50; les teneurs de
tas, de 2 francs à 4 francs; les chauffeurs de clous, de l fr. 50
à 2 fr. 50. II y a des chanfreineurs et des ajusteurs à 7 fr. 50,
mais il y en a à 5 fr. 30. De 5 fr. 30 à 6 francs, c'est ce que
reçoivent les électriciens, et la plupart des tourneurs sur
métaux (deux pourtant, âgés de 19 et de 17 ans, et considé-
rés probablement comme des apprentis, ne touchent Tun que
3 francs, l'autre que 2 fr. 80). Les taraudeurs gagnent de
3 fr. 80 à 5 fr. 50; Toutilleur, 5 fr. 80; l'affûteur et le trem-
peur, 5 fr. 50; les meuleurs, de 4 fr. 20 à 4 fr. 80; le mortai-
seur, 5 francs; les raboteurs, de 4 fr. 50 à 6 francs; les
scieurs de métaux, les enrouleurs de tôles, les épauleurs, de
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LA CONSTRUCTIO:S MECANIQUE 339
4 francs à 4 fr. 50; les cisailleurs et poinçonoeurs, de
4 francs à 4 fr. 50 (quelques-uns 3 fr. 80 ou 3 fr. 50 seule-
ment). Il n'y a pas de perceur ou de fraiseur à la machine qui
touche plus de 5 fr. 50, il y en a qui ne touchent que
3 fr. 80 ; les perceurs à la main ont tous ou presque tous de
4 francs à 4 fr. 50; leurs aides, de 1 fr. 50 ou 2 francs à
3 fr. 50 (ce sont tous jeunes gens) .
Dans les professions ou services auxiliaires, les maçons
gagnent de 5 francs à 5 fr. 50, leurs aides de 3 fr. 80 à
4 fr. 30 ; les peintres, de 3 fr. 30 à 6 fr. 30; 6 fr. 30 aussi, le
bourrelier; et le vannier, 5 francs. On donne de 4 fr. 80
à 5 fr. 80 au mécanicien et aux chauffeurs de la machine
motrice; de 4 à 5 francs aux chauffeurs et conducteurs de
treuil, grues et mâts de charge; 4 fr. 30 au chauffeur de
four; 4 fr. 80 et 5 francs aux graisseurs; 5 francs et 3 fr. 80
à rinfirmier et à son aide (taxés à Theure comme les ouvriers) ;
de 4 fr. 20 à 4 fr. 50 aux gardiens; de 5 fr. 30 à 7 francs aux
distributeurs d'outillage (avec un gamin de 14 ans à 1 fr. 50);
de 4 fr. 50 à 5 francs aux distributeurs dans les magasins ;
5 francs aux classeurs. Les manœuvres des chantiers sont
payés 3 fr. 50, 3 fr. 80, 4 francs, 4 fr. 20, 4 fr. 30, 4 fr 50.
Un seul, qui vraisemblablement est le chef, figure en tête de
liste pour 5 fr. 50.
Que si maintenant, dans la construction mécanique comme
dans la métallurgie et dans le Nord-Ouest comme dans la
Loire, on tient pour un salaire bas le salaire au-dessous de
4 francs, pour un haut salaire le salaire de 7 francs et au-des-
sus, et tout le reste, entre 4 et 7 francs, pour des salaires
médiocres, — c'est-à-dire ni bas, ni hauts^ mais suffisants; et
il faudrait encore expliquer « suffisants »! — on peut affirmer
qu'en somme la quantité de beaucoup la plus considérable
des ouvriers de la Société des Forges et Chantiers reçoit un
salaire médiocre, au sens étymologique, un salaire de
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340 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
« milieu » , intermédiaire entre 4 et 7 francs. Comme bas
salaires, au-dessous de 4 francs, on ne trouve, aux ateliers,
que le pilonnier des forges (3 fr. 53) (I), le frappeur et le frai-
seur de Toutillage (3 fr. 90), les manœuvres, les aides et les
apprentis; comme hauts salaires, au-dessus de 7 francs, le
marteleur des forges (10 fr. 30), le traceur de la fonderie de
fer (7 fr. 20). Au modelage, pas de haut salaire; parmi les
mouleurs de la fonderie de fer, 1 1 ouvriers A haut salaire,
5 à bas salaire, 26 à salaire intermédiaire. Par rapport àTàge,
les hauts salaires vont à des ouvriers de 67, 65, 62, 56, 50,
49, 47, 44, 43 et 41 ans; les bas salaires, à de jeunes
hommes de 21, 19, 18 et 17 ans; les salaires intermédiaires,
à des ouvriers de tout âge, de 23 à 67 ans.
La même observation pourrait être faite sur toutes les
catégories ou spécialités d'ouvriers des ateliers et des chan-
tiers. Aux chantiers, on trouverait comme hauts salaires : un
menuisier (7 fr. 50); 17 chaudronniers en fer (de 7 francs à
8 fr. 30); 2 chaudronniers en cuivre (7 francs et 7 fr. 30);
3 forgerons (de 7 francs à 7 fr. 50); 25 charpentiers (de
7 francs à 8 francs); 2 chanfreineurs (à 7 fr. 50); 2 ajusteurs
(7 francs et 7 fr. 50); 1 distributeur d'outillage (7 francs). Les
âges correspondants sont : pour le menuisier, 40 ans; pour
les chaudronniers en fer, de 30 à 55 ans; pour les chaudron-
niers en cuivre, 42 et 49 ans; pour les forgerons, 30 ans et
51 ans ; pour les charpentiers, de 26 à 67 ans ; pour les chan-
freineurs, 40 et 42 ans; pour les ajusteurs, 40 et 45 ans;
pour le distributeur d'outillage, 37 ans. Comme bas salaires,
aux chantiers, en dehors des manœuvres, des aides, des
apprentis, et de quelques ouvriers dont Tàge permet de dire
qu'ils sortent à peine de l'apprentissage, on ne relèverait que
des cas individuels très rares; et peut-être serait-il abusif
(1) Ce chiffre et lestuivanU sont empruntés au tableau récapitulatif du salaire
moyen quotiditn par spécialité.
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LA CONSTRUCTION MÉCANIQUE
341
d'appliquer indistinctement la qualification de « bas salaire »
au prix qui rétribue le travail d'un aide, d'un apprenti, qui
n'est pas encore maître de son métier, d'un manœuvre qui n'a
pour ainsi dire pas de métier, et à celui qui rétribue le tra-
vail d'un ouvrier fait, de métier classé, de capacité et de pro-
ductivité pleinement développées.
La base sur laquelle est établi le salaire est l'heure de tra-
vail : dix heures de travail à 0 fr. 50 l'heure, 5 francs par
jour; à 0 fr. 70, 7 francs. Autant que possible, les ouvriers
travaillent a au prix fait »> ou au « marchandage » , — cette
expression de « marchandage » a le tort de rappeler les sévé-
rités de la législation de 1848, où elle est prise dans un sens
péjoratif; le sens, à peu près de l'anglais sweating-system ; —
mais, ici, de toute manière, l'ouvrier n'en souffre pas; s'il y
a perte par rapport au prix fait, ce n'est pas lui qui la sup-
porte, on ne la lui retient pas; et s'il y a bénéfice, il en pro-
fite, on le lui compte. L'heure de travail n'est donc qu'une
base de salaire et le salaire à l'heure n'est donc lui-même
qu'une taxe minima : l'ouvrier ne peut pas recevoir moins, il
ne peut que recevoir plus (1). Le marchandage se débat ou le
prix se fait entre l'ouvrier et le contremaître; il n'est arrêté
et définitif qu'après l'approbation du chef d'atelier, du sous-
ingénieur, de l'ingénieur des ateliers et de l'ingénieur en
chef; toute la hiérarchie y passe, et l'on ne saurait demander
plus de garanties. Lorsque, par hasard, des ouvriers doivent
(1) Exemple pour Vatelier des forges :
Taxe type
Catégories d'ouTriers par heure minima.
fr. c.
Marteleur 1 10
Forgeron 0 70
Frappeur 0 40
Pilonnicr 0 *^
Chauffeur 0 70
Aide-chquffeur 0 55
Taxe majorée
des bénéfices.
fr. c.
1 694
0 997
0 52
0 5376
0 93
0 69
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342 L'ORGANISATION DU TKAVAIL
venir le dimanche réparer les machines ou les chaudières des
ateliers, — réparations qui ne pourraient être faites en
semaine sans suspendre la marche .de Fusine, — la demi-
journée du dimanche matin (cinq heures de travail effectif)
leur est comptée 5«.r heures; celle de l'après-midi sept heures.
Pour les travaux du soir ou les travaux de la nuit, les heures
sont majorées de moitié ; soit 1 heure et demie pour 1 heure.
Sont tenues pour heures de nuit les heures entre 8 heures du
soir et 5 heures et demie du matin (I).
La paie se fait tous les samedis, la journée finie, après
6 heures du soir, dans les bureaux et sous la surveillance des
contremaîtres. On ne consent d'avances que pour des cas
« imprévus » . L'ouvrier doit en faire la demande par écrit à
l'ingénieur en chef, avec ses motifs à l'appui. L'avance con-
sentie est remboursable au moyen d'une retenue variant, sui-
vant l'importance de l'avance, de 5 à 10 francs par semaine,
et le remboursement en doit être effectué dans les deux ou
trois mois.
Aux Forges et Ohantiers, il n'est point infligé d'amendes.
Toutefois une retenue de salaire peut être opérée, quand Tou-
vrier arrive en retard. Il doit être entré à l'atelier, le matin,
à 6 h. 35. S'il n'est pas là, la porte lui est fermée jusqu'à
7 heures. Il peut alors entrer jusqu'à 7 h. 5, mais sa demi-
journée, qui reste de quatre heures et demie, ne lui est plus
comptée que pour quatre heures; et par cette retenue, indi-
rectement, il est à l'amende d'une demi-heure, en plus de la
demi-heure perdue. Le prix de cette demi-heure est versé
à la caisse de secours. L'après-midi, la consigne est plus
(1) Aux travaux du dehors^ dont l'effectif est essentiellement variable, mai»
peut atteindre le chiffre de 250 hommes, la durée moyenne de la journée de
travail est subordonnée aux règlements des ports et des usines où sont exécutés
\i'* ii>onta{;es. Le salaire moyen et type est h^ même que celui de ro'uvrier de
iiiéin»' catégorie travaillant dans les ateliers; mais, pour les montages effectué»
en dehors de X .., ce salaire est majoré de 50 pour 100.
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Là CONSTRUCTION MÉCANIQUE 343
rigoureuse encore, et l'ouvrier qui n'est pas entré à 1 h. 5
n'entre plus.
Le contrat de travail est très simple, si simple qu'il n'y en
a pour ainsi dire pas. Les ouvriers sont embauchés par les
chefs d'atelier pour un temps indéterminé, et, au bout de la
première semaine, après six jours de présence et d'épreuve,
taxés suivant leurs aptitudes, à tant de l'heure. On n'exige
plus le livret. Au départ, tout ouvrier qui désire quitter la
Société est obligé de prévenir, huit jours à l'avance, son chef
d'atelier ou son contremaître. Le même délai de huit jours
est obligatoire lorsque c'est, au contraire, le contremaître ou
le chef d'atelier qui, pour une cause ou pour une autre, ren-
voie l'ouvrier. Mais, en fait, ce délai de huit jours n'est
presque jamais observé, presque jamais on n'astreint l'ou-
vrier à faire sa huitaine; car, en ce cas, il travaille mal, —
c'est ce qu'on nous a déjà dit ailleurs; — et il n'y a aucun
intérêt à lui imposer, — et à s'imposer du même coup, — ce
mauvais travail. Soit pour départ volontaire, soit pour renvoi,
il n'y a, ni de part ni d'autre, indemnité.
L'apprentissage est soumis aux règles ordinaires. L'enfant
qui veut se faire admettre comme apprenti doit, s'il n'est âgé
que de douze ans ou de moins de treize ans, présenter,
comme la loi le prescrit, un certificat d'études primaires et
un certificat d'aptitude physique. Pendant environ deux mois,
les apprentis sont employés dans les ateliers, sans recevoir de
salaire; après deux mois, ils commencent à être payés, 0 f. 05
l'heure : petits conscrits de la grande armée du travail. Mais,
la fortune, ici, comme partout, a ses caprices et ses faveurs;
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344 l/ORGANISATION DU TRAVAIL
les apprentis chaudronniers, traités tout de suite comme des
aides, sont payés, dès le premier jour, et payés 10 centimes
Theure.
Telle est rorg[anisation, telles sont les conditions du travail
dans la construction mécanique; dans Tune au moins, et non
la moindre des branches de cette industrie, la construction
navafe ; dans Fun des établissements, et Tun des plus consi-
dérables, de la construction navale en France, les établisse-
ments du Nord-Ouest de la Société des Forges et Chantiers de
X... Nous Tavons dit en commençant et nous le répétons pour
finir : il ne serait pas exact de donner cette observation faite
en temps de crise comme Tirnage du travail dans la construc-
tion mécanique à Tétat normal ou à Tétat de santé ; et, scien-
tifiquement, peut-être y perd-elle de sa valeur. Mais, sociale-
ment et, si je l'ose ajouter, politiquement, elle y gagne de
rintérêt, car elle montre non seulement TinHuence des cir-
constances générales de l'industrie sur les conditions du tra-
vail, et jusque dans le dernier détail de la dernière de ces
conditions, mais aussi Tinfluence d'une bonne ou d'une mau-
vaise loi sur les circonstances générales de l'industrie même.
Et la morale qui en découle, puisqu'il y a une morale en tout,
c'est que qui fait des lois, et par les lois qu'il fait tient en ses
mains le travail, le pain et la vie des hommes, il ne doit les
foire qu'avec une extrême prudence, non selon ce qu'il sent,
mais selon ce qu'il sait: non selon ce qu'il veut, mais selon
ce qu'il peut; que l'intention ne le dispense pas de la pré-
caution; qu'il lui fout avoir la sagesse de réfléchir avant
d'agir, et, lorsqu'il a agi, s'il a agi de travers, le courage de
réagir.
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IV
LA VERRERIE
L ORGANISATION ET LES CONDITIONS DU TRAVAIL
ft Parmi les produits si nombreux, si variés, qui attestent
le génie industriel de Thomme, il en est bien peu qui aient
des usagées aussi multipliés que le verre, dont les propriétés
soient aussi merveilleuses ; aucune matière ne pourrait rem-
placer le verre dans les plus importants de ses emplois, et le
fer seul est capable peut-être de disputer la prééminence à
cette substance diaphane qui, dans nos climats surtout, nous
mettant à Tabri de toutes les intempéries, nous laisse cepen-
dant jouir de la clarté du jour. Si nos plus fastueuses demeures
sont ornées de glaces, de lustres, de cristaux dont les facettes
prismatiques réfractent etreflètent la lumière avec tant d'éclat,
il n'est pas non plus d'humble chaumière où Ton ne retrouve
quelques vitres, un petit miroir et quelques verres à boire.
N'étant pas décomposable par les acides (sauf par l'acide
fluorhydrique) , le verre est éminemment propre à conserver
sans altération les liquides de toute nature, dont, par sa trans-
parence, nous pouvons apprécier l'état. Le verre, enfin, a
prolongé la carrière active de l'homme, condamné sans lui à
une vieillesse anticipée : la majeure partie de nos hommes
d'État, de nos savants, artistes, industriels, ne seraient-ils pas.
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346 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
en effet, réduits à une regrettable inaction, si les lunettes
ne venaient apporter à leurs yeux un indispensable auxi-
liaire? »
Le verre est le serviteur de tous les besoins et l'auxiliaire
de toutes les sciences : il rapproche les cieux et il grossit la
terre; la chimie, Tastronomie, l'histoire naturelle ne seraient
pas ou seraient à peine sans lui. Sans lui, nous ne connaitrions
ni rinfiniment grand, ni Finfiniment petit. L'homme, dans sa
lente conquête de l'univers, marche vêtu comme d'une armure
de verre; c'est le verre qui peu à peu met comme une frange
lumineuse au noir manteau sous lequel, ignorante et aveugle,
étouffait l'humanité. Ainsi, — ou avec autant de poésie, —
s'exprime, à la première page de son Guide du Vérifier (!},
qui demeure, après quarante ans, l'un des classiques du
genre, M. G. Bontemps, et l'on voit bien qu'il est orfèvre,
c'est-à-dire qu'il était maître de verrerie; mais économique-
ment, philosophiquement ou historiquement, il a beau chanter
les louanges du verre, il ne le célébrera jamais trop; et nous
pourrions encore ajouter au panégyrique, si nous ne devions
nous occuper ici moins de l'œuvre que du travail, moins du
produit que du producteur, moins du verre que du verrier.
Jîous n'irons donc pas rechercher en Phénicie, au pied du
Carmel, entre le lac Candebœa et la colonie de Ptolémaïs, le
petit fleuve Bélus a aux eaux bourbeuses et insalobres, et
toutefois honorées d'un culte » , dont le sable, lorsqu'il a été
refoulé par les eaux de la mer et agité par les vagues, a devient
pur et blanc, et, depuis bien des siècles, n'a pas cessé d'être
la mine féconde qui a alimenté les verreries » . Nous ne nous
chargerons pas de vérifier la tradition suivant laquelle « des
(1) Guide du Verrier, traité historique et pratique de la fabrication des
verres, cristaux, vitraux, par G. Bontemps, 1 vol. in-8"; 1868. — Cf. Jules Hb!i-
BivAUX, La Verrerie au vingtième siècle, 1 vol. pr. in-8*, 1903; et du mèuie, Une
Maison de verre, dans la Revue des Deux Mondes, numéro du 1" novembre 1898.
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LA VERRERIE 34T
marchands de nitre qui prirent terre sur cette plage, voulant
cuire leurs aliments, et ne trouvant pas de pierres sur le rivajje
pour servir de trépied à leur chaudière, y suppléèrent avec
des blocs de nitre qu'ils tirèrent de leur vaisseau qui en était
chargé » ; ni d'expliquer comment « le nitre entrant en fusion
par Tardeur du feu, et s'étant mêlé au sable de la plage, on
vit couler un liquide nouveau et transparent, formé de ce
mélange, d'où vient, assure-t-on, l'origine du verre» . Nous ne
citerons, un peu au hasard des rencontres, ni Pline le Jeune,
ni Tacite, ni Strabon, ni Josèphe, ni Galien, ni Plutarque^
ni Lucrèce, ni Sénèque, ni Aulu-Gelle, ni Vitruve, ni Vopis-
eus; ni, au moyen âge, un certain Eraclius et son traité />e
artibus et coloribiis Romanorum, ni la Diversarum arlium Schœ^
dula du moine Théophile; ni, aux seizième et dix-septième
siècles, Georges Agricola, Thomas Garzoni, de Venise, Antoine
Neri, Florentin; ni, plus près de nous, les Français Ilaudic-
quer de Blancourt, Henri de Valois, Beneton de Perrin, le
chevalier de Jaucourt, Alliot (auteur de l'article Verrerie dans
V Encyclopédie méthodique par ordre de matières) ^ P. Leviel^
Bosc-Dantic, Loysel, Bestenaire d'Audenart; ni enfin l'Italien
Philippe Bu'onarotti, ni les Anglais Middleton ou Porter, ni
les Allemands Hamberger et Jean-David Michaëlis. Nous ne
contesterons, et dès maintenant ne contestons, ni au verre ni
aux verriers leurs lettres de noblesse. Mais, plus attentifs à
l'ouvrier qu'à ses ouvrages, négligeant lesÉg^'ptiens, les Sido-
niens, les Romains, et bornant notre étude à un point de
l'espace en une minute du temps, nous parlerons surtout de
la condition des verriers en France, et surtout de la condition
des verriers d'à présent.
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^V8 I/OUGANISATÏON DU TRAVAIL
De toutes les circonstances qui concourent à « situer « , à
•ii localiser » une industrie, — proximité de la matière pre-
mière, du combustible, des débouchés, — il semble que ce
soit la proximité du combustible qui ait d'abord et le plus
activement déterminé la répartition géog[raphique de la ver-
rerie en France. Naturellement, tant qu'elle brûla du bois, la
verrerie fut une industrie en quelque sorte forestière (1). —
Dès le treizième siècle, on trouve des verreries établies dans
le Forez. Au seizième siècle, elles abondent : quatre verreries
dans le Hainaut; verrerie du Perche, à Montmirail; verreries
•de Gastine, Saint-Denis-d'Arques, au Maine; de Nouant,
Exmes, Tortisambert, en Normandie; de Nevers, etc.; gla-
ceries de ïourlaviile près Cherbourg, de Reuilly au faubourg
Saint-Antoine, berceau de Saint-Gobain qui, bientôt adulte,
•va absorber toutes les autres dans sa fortune et dans sa gloire.
Jusqu'aux environs de 1730, on s'en tient là, les créations
aouvelles sont assez rares : le Conseil du commerce craint que
la multiplication des fours ait pour conséquence la destruction
«des forêts; mais, après 1730, les mines de charbon entrent
en exploitation, et l'autorisation de fonder des usines est
plus facilement accordée. Les religieux de Marmou tiers édi-
fient à Saint-Quirin une verrerie, qui devient, en. 1753, la
a Manufacture royale de cristaux et de verres en tables » , et
(1) Et peut-être est-ce une des raisons, peut-être est-ce parce qu'elle était
•alors naturellement et nécessairement forestière, qu'elle fut une industrie noble,
les bois n'appartenant guère qu'à des gentilshommes et l'art du verre étant con-
«idéré comme un moyen de tirer des furets un meilleur parti.
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LA VERRERIE 3V9^
qui d'ailleurs, elle aussi, finira par fusionner un jour avec
Saint-Gobain. L*évêque de Metz, Mgr de Montmorencv-Laval^
en fonde une qui deviendra la cristallerie de Baccarat. Un
arrêt du 6 mars 1755 permet au sieur Lefèvre d'en établir
une au village d'Ëauplet, près Rouen. Lille possède une
fabrique de verre à bouteilles. Celles de Champagne et du
Clermontois n'arrivent pas à satisfaire les marchands de vin
d'Épernay. Voici des verreries en Poitou, à Decize, à Beau-
regard, dans le département actuel de TAin; en Aunis, dans
le Lyonnais, dans TAllier actuel, à Blancpignon près Bayonne,
à Bordeaux, en Provence, près d'Aix, et à Marseille. Les ver-
reries forestières, les verreries à bois, de Normandie et des^
Ardennes subsistent ; mais voici maintenant des verreries
minières ou houillères, à Carmaux, par exemple, à la Levade
près Alais, à Saint-Étienne, à Anzin, etc. (1).
La proximité de la matière première paraît en revanche
avoir eu sur la localisation de Tindustrie du verre beaucoup
moins d'influence, et cela va de soi : partout on esta proximité
de la matière première, parce que cette matière première est
partout. Qu'est-ce en effet que la matière première ou les
matières premières du verre? « La silice, dit un auteur dis-
tingué entre les plus compétents, est l'élément principal de la
composition du verre. Avec de la silice on mêle de la potasse
ou de la soude et de la chaux pour obtenir le verre à vitre et
le ven-e à glace; ajoutez-y de l'oxyde de fer, vous avez le verre
(i) Voyez Germain Martin, la Grande Industrie en France $ou* le règne de
Louis XI y, p. 193-197; La Grande Industrie en France sous le règne de-
Louis XVy p. 149-151. — Cf. ibid., p. 110. Par un mémoire du 28 décem-
bre 1727, le sieur de Sartres demandait Tautorisation d'établir à Cette une
verrerie qui serait alimentée par le cbarbon des bouillères : « Les Anglais et
les Allemands ont appris l'usage du charbon de terre qui produit non seule-
ment l'avantage d'épargner le bois, mais encore de faire beaucoup plus d'ou-
vrage que dani les autres verreries ; ce secret n'est point commun, et il n'y eik
a que quatre dans le royaume : une dans le Bonlonnain, une à Bordeaux, une à
Bonrg-sur-Dordogne, et une établie depuis peu à Sève (Sèvres), sur le chemin de
Versailles, à la maison de Mme Dargenton, où est Tarcade de Saint-Cloud. "
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350 I/ORGANISATION DD TRAVAIL
à bouteille; substituez de l'oxyde de plomb, vous obtenez le
•cn'sial; remplacez par Toxyded^étain, vous produisez V émail.,.
La silice est partout. Le cristal de roche, le grès, le sable, le
caillou, sont de la silice; les cendres des plantes, les eaux des
volcans, les sources minérales en contiennent. Le sucre res-
semble au verre, et cette apparence ne trompe pas; fondez les
cendres de la canne à sucre, vous avez du verre; car elles
contiennent, avec de la silice, de la potasse et de la chaux.
Les substances calcaires composent peut-être la moitié de
lenveloppe supérieure de la terre; la chaux est dans nos os,
et elle est aussi dans les végétaux, dans la paille du blé comme
<Ians le squelette deThomme et dans la matière terrestre; elle
Cï>t partout, plus répandue encore que la silice. La soude se
trouve aussi dans la nature, on l'a tirée longtemps de la com-
bustion de certaines plantes marines; elle est produite aujour-
d'hui très simplement par des moyens artificiels. La potasse,
<jue l'on peut employer au lieu de la soude, n'est pas moins
connue et commune ; elle est dans toutes les cendres (1). »
Or, comme les éléments du verre sont partout, le travail du
verre peut se faire partout. Et tous les travaux du verre. En
France, la verrerie proprement dite, la miroiterie^ Vemaillerie,
— telle est la nomenclature officielle (2), — occupent plus
de 40,000 personnes; le département du Nord est celui où
l'industrie de la verrerie emploie le plus grand nombre d'ou-
vriers ; 18 usines en ont chacune plus de 500. Le tableau que
nous allons reproduire permet d'embrasser dans leur ensemble
et les multiples branches de l'industrie du verre, et les divers
groupements du personnel ouvrier qui vit de celte industrie.
(1) Augustin Gocuiei, La Manufacture des (jlacex de Saiut-Gobain, de 1665 à
1865, p. 12-13. — Cf. G. Bo:(TBMP8, Guide du Verrier, ch. ii. Des elémenU
•fjui constituent et qui composent te verre ; Pkligot, Douze leçons sur l'art de la
verrerie; et les travaux de MM. J.-B. Domas et Peloczk.
(2) Résultats statistiques du recensement des industries et professions (DéDom-
bremeot général de la population du 29 mars 1896), t. IV, Résultats généraux y
|). LVIl.
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LA VERRERIE
351
INDUSTRIES
Fabri«|ues de çobeletterie.
Verrerie (saat détiçoation
de produit)
Fabriques de bonteilles en
verre
Fabriques de verres à vitre.
Souffleurs, fileurs de verre,
bijouterie en verre
Bombeurs de verre
Fabriques de verres de
montre
Fabriques de ballons pour
lampes
Fabriques de verres d'op-
tique
Fabriques de places sans
tain
Fabriques de miroirs, mi-
roitiers
Taille de cristaux et verres.
Bouchage et ajustage de
flacons i Témeri
Miroiterie, verrerie d*art. .
Ajustage, pose, peinture de
vitraux
Fabr. d'émaux, ëmailleurs.
Fabriques de cadrans de
montres et pendules
11.600
4.800
10.900
4.000
600
500
100
500
600
2.700
1.200
500
100
800
800
800
200
43
30
48
23
15
7
3
11
8
7
54
19
3
20
45
21
10
REPARTITION
dr ces établissements
suivant le nombre
des employés
et ouvriers
3
7
9
13
5
52
19
17
45
19
10
80
27
S5
11
2
2
1
4
2
5
si
PRINCIPAUX
départements de
production
Pour cliacun d'eux
Proportion ~
p. 100 au personnel
occupé À la
même industrie
dans la France entière
Seine (18), Nord (15),
Meurthe-et-Moselle
(23). Vosges (10).
Seine (13), RhAne (9),
Seiuelufér. (28).
^ord (25), Aisne (10),
Marne (10), Loire
(18), Tarn (8).
Nord (86).
Seine (44), H'«-Loire
(11), Calvados (31).
Seine (19), Côte-d'Or
(19), RhAnc (59).
Mcurlhe— et — Moselle
(65), Vosges (22),
Haute-Savoie (II).
Seine (69), Seine-et-
Marne (23).
Seine (12), Meuse
(17).
Nord (29), Aisne (32),
Meurthe-et-Moselle
(15), Allier (21).
Seine (66), Rhône (9).
Seine (90).
Seine (85), Seine-et-
Oise (13).
Seine (82), Meurthe-
et-Moselle (10).
Seine (47), Oise (12).
Seine (67), Haute*
Loire (10).
Territoire de Belfort
(20), Doubs (52),
Seine-lnfer. (21).
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35Î Ï/OUGANISATION DU TRAVAIL
Dans ce tableau qui, sous une vingtaine de rubriques, ana-
lyse les spécialités de Tinduslriedu verre, des plus communes
qu'on ne s'étonne pas de voir numériquement les plus impor^
tantes, — la gobeletterie, la fabrication des bouteilles, Ift
verrerie en général, la fabrication du verre à vitre et la fabri-
cation des glaces, — aux plus rares, par suite les moins fré-
quentes, la fabrication des verres de montre, le bouchage
des flacons à Témeri, la fabrication des ballons pour lampe^
— le nom du département de la Seine revient douze fois r
c'est donc sur douze spécialités différentes de l'industrie di»
verre que son activité s'exerce; le département du Nord et le
département de Meurthe-et-Moselle y paraissent chacun
quatre fois; le Rhône trois fois; les Vosges, la Seine-Infé-
rieure, l'Aisne, la Haute-Loire, deux fois; la Marne, le Calva-
dos, la Côte-d'Or, Seine-et-Marne, la Meuse, Seine-et-Oise,
l'Oise, le territoire de Belfort, le Doubs, la Loire, le Tarn, la
Haute-Savoie et l'Allier, une fois. Le quart environ du pays
est directement, immédiatement intéressé, dans sa prospérité
et dans son travail, à l'une ou à plusieurs de ces spécialités :
vingt et un départements, sur lesquels, la France étant par-
tagée par la Loire comme par son diamètre ou son équateur^
quinze départements du Nord, et seulement six départements
du Midi.
Toute chose au monde a ses raisons, même quand elles ne
se découvrent pas d'elles-mêmes, et la localisation de l'indus-
trie du verre a les siennes. Premièrement, une raison géogra-
phique, le climat, a A tout entrepreneur d'industrie, écrit
M. Bontemps, je dirai d'abord : gardez-vous d'aller établir des
verreries dans un pays dont le climat vous obligerait à chômer
pendant les mois les plus chauds ; durant ce chômage, il est
vrai, vous ne brûlerez ni bois ni charbon, vous ne consom-
merez pas de matières premières, mais il vous faudra payer
une partie de vos ouvriers: les verriers, ou les payer pour
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LA VERRERIE 353
neuf OU dix mois autant qu'ils pourraient Têtre pour douze,
et la plus grande partie de vos frais généraux sera aussi élevée
que pour douze mois de production (Ij. » Puis, une raison
historique, l'aptitude héréditairement transmise, l'adaptation
professionnelle, on dirait presque la race : « Je conseillerai
également de s'abstenir de fonder une verrerie dans un pays
où cette industrie n'est pas encore établie ; car, comme on ne
peut pas improviser des verriers, dont il faut dès l'enfance
commencer l'apprentissage, il vous faudrait importer une
colonie de verriers, que vous ne pouvez expatrier que par
l'appât d'un salaire très élevé, qui vous rendra les frais de
fabrication onéreux. » Ensuite, une raison plus strictement
industrielle, la facilité d'approvisionnement en combustible
et en matières premières, la rapidité et le prix des transports.
Enfin, une raison sociologique, le milieu. Aux environs d'une
grande ville, la main-d'œuvre coûte plus cher, l'ouvrier est
plus exigeant; en outre, le voisinage d'une grande ville n'est
pas aussi favorable à la discipline, au bon ordre des ouvriers
d'un établissement industriel, et il y a intérêt, et pour le chef
de rétablissement et pour les ouvriers eux-mêmes, à ce que
l'usine se trouve éloignée des causes de désordres, qui, on ne
peut le nier, se rencontrent plutôt dans les grandes villes. »
Mais, au contraire, et en retour, pour ce qui est des débou-
chés, « le voisinage d'une grande ville de commerce mérite
considération. Il peut y avoir un grand intérêt à établir auprès
de Paris une fabrication de bouteilles ou de flaconnerie,
parce qu'il y a une infinité d'industries qui ont besoin de mo-
dèles particuliers au sujet desquels on veut s'entendre avec le
fabricant, et qu'on a besoin de recevoir du jour au lende-
main. Dans la imbrication des cristaux, il y a aussi mille
articles de fantaisie, que l'on veut avoir aussitôt qu'on les a
(1) G. BoKTEMPs, Guide du Verrier ^ livre 1, ch. ix. Des localités les plus con-
venables pour les verreries, p. 218-223.
23
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354 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
conçus, et qu'à cause de cela, on ne craint pas de payer plus
cher. Le fabricant peut plus aisément se tenir au courant
du goût dominant, étant en rapport plus fréquent avec le con-
sommateur. Il sera aussi mieux informé des procédés nou-
veaux, des perfectionnements qui auront pu être introduits
chez des concurrents nationaux ou étrangers (1). »
La formule, en somme, est celle-ci : Dans la verrerie, la
dépense du combustible représente à peu près le tiers de la
dépense totale; les matières premières, le deuxième tiers; et
la main-d'œuvre, le dernier. Toute augmentation sur Tun de
ces chapitres appelle en compensation soit une diminution
sur les autres, soit une augmentation correspondante du pro-
duit ou du profit. Ces raisons se réunissent donc, s'addition-
nent, s'équilibrent, et, géographiques, historiques ou socio-
logiques, se résolvent en une raison économique. Le total
fait, l'inconvénient et l'avantage pesés, douze spécialités de
la verrerie sur vingt sont venues se grouper dans la région de
Paris; c'est, en conséquence, dans cette région, tout près
de nous, aux portes mêmes de la ville, à la Plaine-Saint-
Dcnis, que nous allons prendre notre exemple, et, fidèle à
notre méthode, dresser, pour le travail dans la verrerie,
exploitée en forme de grande industrie, une monographie
d'usine.
II
Les Verreries et Cristalleries de Saint-Denis (établissement
L... et G'") sont bien du type de la grande industrie, puis-
qu'elles n'occupent pas moins de 1,200 ouvriers, en deux
usines, à la Plaine-Saint-Denis et aux Quatre-Chemins à
(1) G. BoRTBMi'S, Guide du Verrier; ibid., p. 2Î1.
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LA VERRERIE 355
Pantin, Tusine de Saint-Denis occupant présentement, à elle
seule, 862 personnes, dont une centaine de femmes. Elles
font à peu près tous les g^enres, et, comme on disait dans le
vieux lang[age des métiers, « tout ce qui concerne leur état» ;
— tous les genres classiques de Tart du verre, — sauf toute-
fois le verre à vitre et la glace : verrerie pour pharmacie et
chimie, pour distillation, services de table et fantaisies déco-
rées. Elles se conforment aux préceptes posés par les maîtres
et les experts, en trois points essentiels : en ce que ce n*est
point là une création improvisée, de conception financière
et de génération spontanée; en ce que les relations entre
patrons et ouvriers y sont, pour ainsi parler, consolidées par
une longue coopération ; et en ce que les moyens de produc-
tion, en comptant le travail humain comme le premier de ces
moyens, personnel et outillage, s'y sont développés en pro-
portion des exigences chaque jour plus nombreuses et à plus
courte échéance, de manière à faire vite et par grandes quan-
tités.
Ce développement a d'ailleurs été assez prompt. Les
1,200 ouvriers de 1903 laissent loin derrière eux les 60 ou-
vriers de 1859; et la puissante organisation d'aujourd'hui
reconnaît à peine son ébauche dans la faible et tâtonnante
entreprise d'il y a quarante-cinq ans. L'usine de Saint-Denis
ne faisait alors que le u flaconnage » , la grosse gobeletterie de
table et les articles communs de laboratoire. En 1864, M. L...
entre comme chef de fabrication; en 1865, il devient direc-
teur; et, sous l'énergique impulsion qu'il lui donne, malgré
la crise nationale que traverse toute l'industrie française,
malgré toutes les entraves, toutes les misères et toutes les
servitudes de la guerre, de l'invasion, de la Commune, de
deux sièges consécutifs, dès 1871, l'ancienne usine est insuf-
fisante : il faut en construire une nouvelle. C'est l'enfance,
qui a duré douze ans. Dans l'adolescence, qui dure quelques
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356 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
années encore, rétablissement de Saint-Denis ne cesse de
croître, jusqu*à ce que, plus que doublé, il s'épanouisse en
pleine maturité. Il Tatteint complètement, sous la forme col-
lective, vers 1897, lorsque la Société L... et G'* acquiert, aux
Quatre-Cheminsà Pantin, une verrerie tombée, qu'elle relève,
en la spécialisant dans la fabrication de certains articles de
consommation courante. Usine à Saint-Denis, usine à Pantin,
bureaux et maison de vente à Paris, 1,200 ouvriers, capitaux
associés : on voit que les verreries de Saint-Denis procèdent
légitimement de la grande industrie et appartiennent à la
variété la plus moderne de Tespèce.
Aux Verreries et Cristalleries de Saint-Denis, le travail est
distribué, entre quatre ateliers ou services : V halles de
fusion et travail du verre; 2* taillerie et coupage; 3" ateliers
de décoration ; 4* magasins et services d'expédition. Le spec-
tacle d'une verrerie a été trop souvent décrit pour que nous
essayions à notre tour de le rendre. D'autre part, le méca-
nisme de la fabrication du verre est trop connu pour que de
nouveau nous l'exposions. Aussi bien, ce n'est ni la matière,
ni le procédé, ni la « richesse » , pour employer le langage des
économistes, ce n'est même pas, dans la rigueur des termes,
le travail, c'est l'ouvrier au travail, c'est l'homme en action
que nous venons chercher ici.
Dans un coin de cour, un tas de sable très blanc ; dans des
caves ou soutes en sous-sol, où l'on accède par une pente
douce, d'autres tas d'une autre substance blanche, la soude ;
en bordure sur le chemin, séparés par des planches qui
forment grossièrement et hâtivement cloison, des tas de
débris bleus, verts, multicolores, les roses seuls mêlés aux
blancs, parce que seul le groisil de verre rose mêlé au sable
blanc et à la soude blanche peut donner encore du verre
blanc. Là-haut, au sommet de la rampe, au-dessus des caves
à soude, une vaste halle, trouée de larges ouvertures, et
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LA VERRERIE 357
comme coupée en quatre par un double courant d'air, et
comme étoilée de taches rouges. D'espace en espace, les
fours alignés soufflent, de leur gueule béante, la flamme et la
lueur du foyer ardent à quinze cents degrés qui les brûle, qui
fond sable, soude et groisil en un liquide visqueux, et d'où va
couler le verre. Comme d'autres objets projettent des cercles
d'ombre, ils projettent droit à leur hauteur, ils laissent
tomber à terre devant eux des cercles de lumière ; et, comme
des grains de poussière dansent dans un rayon de soleil, des
jeunes gens vont, viennent, marchent, courent dans cette
illumination et cet embrasement. On voit passer et repasser,
se croiser de longues tiges de fer, avec, au bout, une bulle de
feu; telle, au bout d'une paille, une bulle d'eau de savon. Et
Ton ne sait d'abord si c'est là un travail ou si ce n'est pas un
jeu : d'autant que ces grandes tiges sont des « cannes » , dans
lesquelles soufflent, pour enfler et arrondir leurs bulles, ces
jeunes gens qui sont presque des enfants.
La canne est aussi ancienne que le verre lui-même : elle
figure, parfaitement reconnaissable ou tout à fait pareille à
ce qu'elle est aujourd'hui, sur des monuments égyptiens
datant de plusieurs milliers d'années. Il y a des cannes de dif-
férentes dimensions, selon les verres que l'on souffle : la lon-
gueur ordinaire varie de 1",30 à l",80, la grosseur est pro-
portionnée ; le poids, sans être excessif, se fait pourtant sentir
à qui garde la canne quelques instants en main. De l'extré-
mité, qui est renforcée et qu'on appelle le mors de canne, on
« cueille » le verre, par l'ouvreau du four, dans le pot ou
creuset où s'est liquéfiée la composition : pour cette opération
du « cueillage » , on se sert encore soit du pontil, espèce de
tringle ou baguette en fer, pleine tandis que la canne est
creuse, soit de la cordeline^ qui n'est qu'un pontil plus mince,
l'un et l'autre suffisants quand il n'est besoin de cueillir
qu'une petite quantité de verre. Mais l'on peut en cueillir
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358 I/ORGANISATION DU TRAVAIL
d'un coup d'assez fortes quantités : 200 grammes au premier
cueillag^e, de 600 à 700 grammes au second, et, dans la fabri-
cation du verre à vitre, jusqu'à 5 kilogrammes en trois cueil-
lages; la goutte ou le gl^Jbe de matière en fusion et en igni-
tion qui adhère au « mors de canne » s'appelle, elle aussi, par
extension, le mors de canne : le mors, c'est à la fois ce qui
mord et ce qui est mordu.
Le travail du verre comporte, aux Verreries de Saint-
Denis, six catégories ou spécialités d'ouvriers : ouvriers pro-
prement dits, souffleurs, cueilleurs, gamins, chauffeurs et
renfourneurs. Chaque pièce de cristal ou de verre à fabriquer
exige le concours d'une équipe d'ouvriers, qui forment une
place; et, dans chaque atelier, on compte un certain nombre
de places en rapport avec l'importance du four; par exemple,
six places ou six équipes, pour un four à six creusets. L'o?/-
vrier^ — en termes du métier, Vouvreury — est « le chef de
place ». Il a sous ses ordres et comme servants au moins un
premier souffleur, un deuxième souffleur, un grand gamin et
un petit gamin. « Le petit gamin, dit M. Bontemps, a le
département des cannes : il les chauffe, les met au cachon,
les bat, et ordinairement porte à l'arche à recuire les pièces
fabriquées. Le grand gamin apporte le pontil, chauffe la pièce
empontillée [empontiller une pièce de verre, l'attacher) pen-
dant que l'ouvreur termine la précédente. C'est le grand
gamin qui (avec la cordeline) cueille les cordons^ les anses. Le
deuxième souffleur cueille le verre en plusieurs cueillages,
commence à le marbrer et à le souffler; le premier souffleur
commence à donner les formes, et, pour certaines pièces, les
empontille. L'ouvreur, ainsi que son nom l'indique, « ouvre»
les pièces... Comme le principal but à atteindre dans le tra-
vail est de produire la plus grande quantité de pièces en un
temps donné, de vider le plus rapidement possible un pot
fondu, on a augmenté le personnel, et, au lieu de cinq, on a
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LA VERRERIE 359
porté à huit, et quelquefois à dix, le nombre des coopéra-
teurs de chaque place. Il y a un g[amin qui ne s'occupe que
du chauffage des cannes, un autre qui porte à l'arche les
pièces fabriquées; il y a, en outre, un g^amin pour les moules,
un grand gamin pour les cueillages, un autre pour les
pontils. n
D'une manière générale, le gamin fait l'office du petit valet
dans une ferme ou, plus exactement encore, du mousse à
bord d'un navire. Avant le travail, il balaie sa place et l'ar-
rose, afin que tout à l'heure il ne s'élève point de poussière
qui, tombant sur le verre, le rendrait bouillonneux. Il pré-
pare les outils de l'ouvreur, ses fers, ses ciseaux, ses pin-
cettes, sa palette, sa planchette, ses compas; dispose, s'il y a
lieu, ses profils, ses mesures en bois découpé, ses fusées;
nettoie le marbre ; approche les ferrasses ; vide- le baquet des
écrémaisons et le cachon des fragments de rebut, qu'on por-
tera aux groùîlleu ses pour qu'elles en fassent le triage. Quand
tout est prêt, l'ouvreur, qui est le maître de l'œuvre, s'assied
à son banc, garni de deux bardelles ou bancs, un peu inclinés
en avant, bordés sur les côtés d'une bande de fer qui les
dépasse un peu, et qui sont les supports du /owr sur lequel
l'ouvrier façonne ses pièces : sur ces bardelles, il pose sa
canne, qu'il roule de sa main gauche, tandis qu'avec les outils
qu'il tient de sa main droite, fers, ciseaux, etc., il façonne, il
tourne la pièce qui brille, empourprée et brûlante, au bout
de la canne, ou du pontil. J'ai vu à Saint-Denis un ouvreur
qui finissait, en leur mettant des anses, des carafons en
forme d'aiguières : on lui présentait la canne enverrée de
pâte, il en détachait un morceau, le rattachait à sa carafe,
rétirait, l'amincissait, l'allongeait, puis, de ses ciseaux, le
tranchait, — comme le confiseur, un bâton de guimauve, —
et puis, de sa pincette, le courbait, l'arquait, l'arrondissait,
l'infléchissait, de tant de lignes fuyantes et de tant de dessins
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360 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
possibles dégageant instinctivement le dessin nécessaire et la
ligne définitive.
Les autres auxiliaires de Touvreur en verre sont le chauf-
feur de four et le renfourneur, ses auxiliaires tout proches et
indispensables, mais qui peuvent desservir en même temps
plusieurs places. Jadis, lorsque le bois était à peu près le seul
combustible usité, et maintenant même avec la houille,
c'était et c'est encore tout un art que le métier de chauffeur
de four ou liseur^ le meilleur tiseur étant naturellement celui
qui, à moins de frais, réussit à porter le four à la température
la plus élevée et la plus constante. Artiste aussi, le renfour-
neur, du coup d'œil de qui, s'il sait ou ne sait pas saisir le
moment opportun, dépend le bon ou le mauvais succès de la
fonte. Artiste enfin, le potier qui, toute Tannée durant, est
occupé à modeler en argile des creusets vite usés, mais qu'on
ne peut faire plus solides, puisque, de tous les métaux connus,
il n'y en a qu'un, le platine, qui résisterait à ce feu d'enfer,
et que son prix le rend inabordable. Quelle attention à choisir
et préparer sa terre; à la prendre homogène et liante; à en
étendre, à en assouplir, à en pétrir du doigt les pastons ; à en
édifier centimètre à centimètre les assises, à en stratifier sans
interstice et sans interruption les couches, dans la même direc-
tion et dans le même mouvement; à construire, du hauten bas,
ou plutôt de la base au col, ce vase d'apparence vulgaire et
pourtant plus délicat que les plus riches; à chasser de ses
parois jusqu'à l'infime bulle d'air dont l'expansion, quand il
serait exposé à la chaleur torride du four, le ferait peut-être
éclater!
Au total, à force de soins, par la collaboration patiente du
potier, du tiseur, du cueilleur, du souffleur et de l'ouvreur,
le verre est fait : c'est bien fondu, mais il faut tailler. Il faut
rogner les aspérités, polir les fonds et les bords, ôter ce qui
est en superfétation, abattre les excroissances inutiles qui
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LA VERRERIE 361
sont comme la « masselotte » du verre. Ce sera l'affaire de la
taille^ qui emploie des tailleurs sur verre, des polisseurs, des
boucheurs, des fletteurs, des coupeuses et des rebrûleuses :
six caléçories encore d'ouvriers et d'ouvrières, et nous
sommes à douze, — à treize, en comptant le potier. Mais le
verre, au sortir de la taille, n'a pas revêtu toute la beauté
dont il est capable : il reste à l'habiller de fleurs et de cou-
leurs : l'atelier de décoration y pourvoira, par ses peintres
décorateurs, ses émailleurs et émailleuses, aidés de moujieiiers
ou mouffetiers recuiseurs; et voilà, dans la verrerie, seize
catégories ou spécialités, qu'il serait facile d'élever à vingt et
au delà, car on pourrait subdiviser et distinguer, parmi les
décorateurs notamment, ceux qui reportent les dessins, les
décalquent au papier gras ; les petits garçons et les petites
filles qui a font le remplissage du décor » , qui « remplissent»
en peinture les dessins ainsi reproduits ; les hommes qui « font
le filet w , qui soulignent en quelque sorte la perfection de la
pièce et en quelque sorte la signent d'un filet d'or ; ensuite,
les graveurs aux différentes manières, depuis le procédé clas-
sique jusqu'au procédé mécanique de la chute du sable, pré-
cipité violemment par un soufflet à air comprimé à travers
des lettres découpées, dont il frappe, de ses petits coups mul-
tipliés, d'autant de coups qu'il tombe de grains, l'empreinte
nette et vive sur le verre.
D'autre part, ajoutez les ouvriers qui, chaussés de gros
sabots et gantés de gants de caoutchouc, pour éviter la corro-
sion de la chair et des ongles, font le granité^ en attaquant le
verre à l'acide fluorhydrique. Et ajoutez, comme en toute
grande industrie, des menuisiers, des charpentiers, des for-
gerons, des maçons, professions qui ne sont pas des spécia-
lités de la verrerie, mais qui, ici, vivent avec elle et sur elle;
des emballeurs, des manœuvres, ce travail presque inorga-
nisé qui est, si je l'ose dire, « le train » du travail organisé :
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362 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
cela fait quelques catégrories de surcroit, et, en somme, la
vingtaine est dépassée.
Aux Verreries de Saint-Denis, le personnel est sous la sur-
veillance d'un directeur-gérant, de deux chefs de service pour
la fabrication, un chef pour la décoration, un pour les maga-
sins, un pour la taillerie, et de vingt employés en sous-ordre.
Ce sont, pour près d'un millier d'ouvriers, des cadres relati-
vement faibles; mais il convient de ne pas oublier que l'ou-
vreur ou chef de place est lui-même un sous-ofBcier dans ce
corps d'armée du travail, et que les autres sont hiérarchisés
en premiers souffleurs et deuxièmes souffleurs, premiers sol-
dats et soldats de deuxième classe, avec les gamins pour
enfants de troupe.
III
Au point de vue de Tâge, les 862 ouvriers et ouvrières de
l'usine L..., à Saint-Denis, se répartissent ainsi dans les
quatre grands ateliers, et si les documents qui nous sont com-
muniqués n'en donnent point le détail spécialité à spécialité,
il est facile de suppléer à- ce qu'ils ne disent pas par ce que
l'observation nous a permis de constater :
HALLES DE FUSION
^ . m .,1 . f de 45 à 60 ans. 19
Ouvriers, souraeurs, cueilieurs, gamms l , ift a aç; qr^
(hommes seulement) s, i£?iio no
^, -- , - - i de Ib à 18 — w
Chauffeurs de fours et renfoumeurs. .(j i^àlfi 1*>9
TAILLERIE ET COUPAGE.
DÉCORATION
MAGASINS ET EXPÉDITIONS. .
i Hommes 46
Femmes 19
( Hommes 44
( Femmes 54
Hommes 42
Femmes 26
Total 862
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LA VERRERIE 36a
Aucun renseignement, on le voit, ne nous est fourni sur
i'àge des ouvriers occupés aux trois ateliers qui ne sont pas à
strictement parler des ateliers de fabrication du verre : la
taillerie et le coupage, la décoration, les magasins et expédia
tions. Nous savons simplement qu'ils emploient des hommea
et des femmes, et dans quelle proportion hommes et femmes
s'y rencontrent : les hommes en nombre à peu près double à
la taillerie et au coupage, aux magasins et aux expéditions,
parce que là encore il y a une grosse dépense de force et de
lourdes manutentions ; les femmes un peu plus nombreuses à
la décoration, qui ne demande que du goût, de l'application
et de Tadresse. Quanta leur âge, hommes ou femmes, si je puis
faire état de ce que j'ai remarqué en passant et si mes souvenirs
ne me trahissent pas, il doit être exact d'une manière générale
qu'à la taillerie et au coupage, comme aux magasins et aux
expéditions, hommes et femmes sont d'âge mûr, ce sont des
hommes et des femmes, tandis qu'à la décoration, les hommes
sont plutôt des jeunes gens, et les femmes des jeunes Biles.
Pour les halles de fusion, où se fait vraiment le travail du
verre, — je suis tenté de dire avec toute l'énergie ancienne
du mot : l'œuvre du verre, — pour les six catégories des
ouvriers ou ouvreurs, des cueilleurs, des souffleurs, des gamins,
des chauffeurs de four et des renfourneurs, nous avons les
chiffres, et ils nous apprennent deux ou trois choses intéres-
santes. C'est, premièrement, qu'on retrouve dans la verrerie
ce que nous avions trouvé dans les mines, et ce que nous ne
trouvions plus dans la métallurgie et dans la construction
mécanique : deux grandes couches d'âge, l'une de 1 8 à 45 ans
(355 ouvriers), l'autre de 13 à 16 ans (159 gamins), qui
absorbent à elles seules les quatre cinquièmes du personnel
occupé aux halles de fusion (514 contre 1 1 7 sur 631), presque
les deux tiers du personnel total de l'usine. Deuxièmement,
c'est que, dès que la loi les y autorise, à treize ans, les enfanta
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364 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
accourent aux verreries (159 gamins de 13 à 16 ans), puis
s'en fatiguent et cherchent ailleurs (avant le service militaire,
il y a un déchet de moitié : 98 de 16 à 18 ans); de 18 à
45 ans, le niveau est pris : les gamins de moins de 18 ans
n'étaient pas des verriers, tenaient à peine à la profession, et
pouvaient changer; les hommes de 20 à 45 ans sont de ce
métier et non d'un autre, cueilleurs, souffleurs, et ouvriers,
ouvreurs de verre, verriers à quelque degré, rien que verriers,
jusqu'à la vieillesse, qui, pour eux, vient vite et comme d'une
chute brusque, comme d'un écroulement subit, après cette
maturité étale. Si les chiffres disent vrai, il en faut en effet
déduire, troisièmement, que la vieillesse attend le verrier et
le surprend vers sa quarante-cinquième année, puisque,
<îontre 335 ouvriers de 18 à 45 ans, on n'en compte que 19,
— soit un peu moins de 3 pour 100 par rapport à l'ensemble
-du personnel, de 45 à 60 ans.
Les données recueillies par l'Office du travail sur l'industrie
verrière en France ne sont cependant pas tout à fait aussi
inquiétantes; et je me hâte de les rapprocher, comme cor-
rectif, d'une observation qui, pour être d'une justesse scrupu-
leuse, n'en a pas moins le défaut d'être particulière à un
établissement, d'être unique, par conséquent très limitée, par
conséquent susceptible d'être en partie infirmée, quant aux
conclusions à en tirer, par telle ou telle circonstance qui
existerait là et ne se reproduirait pas autre part (supposons
une circonstance de lieu, proximité d'un grand centre : pour
Saint-Denis, Paris, et possibilité de trouver, à l'arrivée de la
-cinquantaine, un ouvrage moins fatigant; et peut-être aussi
faut-il ne pas omettre, quand il s'agit de l'usine L.. ., l'extrême
rapidité de son développement, de 60 ouvriers à 860 en qua-
rante ans). Voici donc, suivant l'enquête de l'Office du tra-
vail, quelle serait la proportion, pour toute la France, des
ouvriers par âge, dans la verrerie, et dans les industries voi-
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LA VERRERIE 365^
sines de la miroiterie et de l'émaillerie, comparées ensuite à
Tensemble des industries dites des terres et des pierres au
feu :
PROPORTION POUR 100 DES OUVRIERS PAR AGE
Moins 18-24 25-34 35- U 45-54 55-64 Au-destus
Industries de 18 ans. ans. ans. ans. ans. ans. de 65 ans.
Verrerie 21,36 17,21 22,62 18,31 12,18 6,25 2,07
Miroiterie, émail-
lerie . 9,73 16,82 28,12 23,22 14,40 6,06 1,65
Ensemble des terres
et pierres au feu. 14,18 16,6124,97 19,66 14,04 7,71 2,83
En toutes lettres, suivant l'Office du travail et pour toute la
France, la proportion des ouvriers au-dessus de quarante-
cinq ans serait sensiblement plus forte qu'elle ne nous a paru
à l'inspection de la seule usine L... ; et, si ce n'est pas de quoi
triompher, ni rejeter comme faux ou mauvais l'exemple de
cette usine, c'est au moins de quoi réfléchir et inviter à la
prudence. Mais il n'y a nulle imprudence à maintenir et à
soutenir, — l'Office du travail lui-même nous y engage, —
que les ouvriers vieillissent très vite dans la verrerie et n'y
vieillissent pas beaucoup ; un peu plus que dans les mines
(6,24 pour 100, contre 6,11 pour 100, de 55 à 64 ans ;
2,07 contre 1,51 pour 100, au-dessus de 65 ans) ; un peu
moins que dans la construction mécanique (respectivement
6,67 et 2,25 pour 100) ; moins que dans la métallurgie (7,93^
et 2,62 pour 100). Ici encore, le feu est probablement le cou-
pable; l'action au feu, plus meurtrière, au témoignage des
chiffres, qu'elle ne l'est même dans la métallurgie et dans la
construction mécanique, parce qu'elle s'y complique, pour la
plupart des ouvriers, d'un effort bref, mais répété, dont l'in-
cessante répétition tourne sans doute, à la longue, en une
lente consomption.
C'est ce que M. Bontemps semble n'avoir pas voulu
admettre : »< H est, dit-il, un autre préjugé assez générale-
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366 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
ment répandu, relatif à Tinsalubrité de la profession de ver-
rier. On croit que ces ouvriers, exposés à une g^rande chaleur,
et ayant souvent et longtemps les yeux fixés sur le four incan-
descent, sur le verre en fusion, meurent jeunes et deviennent
aveugles : cela est tout à fait inexact. La salubrité des ateliers
est incontestable, Tair y est constamment renouvelé par le
fait de la combustion et du tirage. Les vapeurs sulfureuses ou
arsenicales qui pourraient provenir de la houille ou de la
composition du verre sont emportées par le courant. Reste-
rait donc le rayonnement du calorique comme cause délétère
et que ne peuvent supporter les personnes qui viennent acci-
dentellement dans une verrerie, mais auquel les verriers et
autres personnes employées dans Tusiue s'habituent aisément,
et qui n'entraine jamais d'état morbide. Les verriers trans-
pirent beaucoup, mais, comme ils travaillent au milieu d'un
air constamment en mouvement, ils ne souffrent pas comme
les moissonneurs exposés au soleil par une journée calme. Je
n'ai jamais appris qu'un verrier près du four soit tombé
anéanti parla chaleur ainsi que cela arrive à ceux-ci. » Aussi
ne Ta-t-on jamais prétendu et n'a-t-on jamais parlé d'un
« coup de feu » comme d'un a coup de foudre » ou d'un
« coup de soleil » . Puis le Guide du Verrier reprend : » La
chaleur du four agit seulement d'une manière sensible sur
quelques ouvriers ayant une peau plus délicate, et dont le
nez et la joue qui se présentent au feu sont légèrement exco-
riés et rouges, mais la santé n'en est nullement altérée; et je
puis attester que non seulement il n'y a aucune maladie qui
soit spéciale aux verriers..., mais ils jouissent généralement
d'une bonne santé. J'en ai connu un grand nombre ayant
exercé leur état jusque dans un âge avancé, un grand nombre
qui n'avaient cessé de souffler que parce qu'ils s'étaient
acquis parleurs économies la faculté du repos; et, dans ma
longue carrière de verrier, je n'ai connu qu'un souffleur
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LA VERRERIE 367
devenu aveugle dans sa vieillesse par suite d'une cataracte. »
A ces considérations optimistes, les chiffres indifférents
ont déjà répondu : 6,11 pour 100 au-dessus de 55 ans;
2,07 pour 100 au-dessus de 65 ans, pour Tensemble en
France des industries du verre; à Tusine L..., 19 ouvriers sur
862 au-dessus de 45 ans. Et ils peuvent répondre encore : à
Tusine L..., aux Verreries de Saint-Denis, 32 ouvriers ont
dix ans de services; 36, quinze ans; 56, vingt ans; 10,
trente ans; soit 134 en tout sur 862, soit un huitième environ
du personnel ouvrier; et c'est-à-dire que les sept huitièmes
de ce personnel sont à Tusine depuis moins de dix ans. Je
veux bien qu'ils ne meurent pas tous, heureusement, et
même qu'ils ne soient pas tous frappés, les vieux ouvriers, au-
dessus de quarante-cinq ans d'âge et de dix ans de services ;
mais ils ne demeurent pas, ils ne se fixent pas, ils ne s'enra-
cinent pas, pour des causes multiples. Nous avons distingué,
dans le travail du verre, six catégories professionnelles, mais
il y a des spécialités de spécialités : il y a souffleur et souf-
fleur. Les souffleurs de verre à vitres ne sauraient pas faire
les bouteilles ; ceux qui font les bouteilles s'acquitteraient
assez mal du soufflage des cristaux. « Il résulte de ces spécia-
lités mêmes, du nombre limité des verreries de chaque
espèce, et de l'éloignement de ces verreries les unes des
autres, que les verriers sont une classe d'ouvriers essentielle-
ment nomades ; ils ne se disent pas Lorrains, ou Flamands,
ou Provençaux; car, s'ils sont nés dans le département de la
Meurthe, ils l'auront peut-être quitté dans la première
enfance pour aller avec leur famille dans le département du
Nord, où ils ne seront peut-être restés que peu d'années, pour
aller ensuite à Givors ou à Rive-de-Gier. »
Le mal Q'a fait que s'aggraver par la concurrence : concur-
rence des patrons entre eux, depuis que les usines se sont
multipliées ; et concurrence des ouvriers eux-mêmes, depuis
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368 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
que la caste s'est ouverte ; depuis qu'est abandonnée l'an-
cienne loi du métier par laquelle il était interdit aux verriers
de faire des apprentis qui ne fussent pas de leur sang : depuis
qu'aux ouvriers de race, à l'aristocratie verrière, se sont mêlés
des corniaux^ — c'est ainsi que l'on nomme ou que l'on nom-
mait ceux des verriers qui ne sont pas du sang (1). Depuis
lors, comme toujours et plus que jamais, d'un établissement
à l'autre, et du Nord à la Loire, une forte portion de la popu-
lation ouvrière des verreries roule, «justifiant du reste assez
généralement le proverbe, que pierre qui roule n'amasse pas
mousse; et, quoique les salaires des verriers soient presque
tous très élevés, ce n'est pas la majorité des verriers qui pour-
voit par l'épargne au repos des vieux jours » ; — de ces vieux
jours sitôt venus.
IV
Au résumé, dans la verrerie comme dans la métallurgie et
dans la construction mécanique, c'est une circonstance du
travail, l'action au feu, qui rend ce travail pénible, plus que
sa durée ou son intensité. Et la peine augmente, quand, pour
une cause ou pour une autre, — chaleur solaire ou chaleur
du foyer, — la chaleur augmente. Des Verreries de Saint-
Denis, on remarque : a Le travail n'est pénible pour les
ouvriers travaillant le verre que l'été, en raison de là chaleur
à supporter. » Faisons une petite correction et disons : « Le
travail n'est pénible que pour les ouvriers travaillant le verre,
surtout l'été. . . » Dans les autres ateliers, taillerie, coupage, etc.,
où l'on ne travaille pas à la gueule béante du four, le travail
n'a rien de particulièrement dur. Je sais bien qu'aux halles
(1) G. BoKTEMPS, Guide du Verrier^ p. 177-179.
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LÀ VERRERIE 369
de fusion elles-mêmes, la ventilation est excellente, et même
abondante; et qu'il faut qu'elle le soit, que c'est comme une
condition du bon fonctionnement de l'industrie; mais, préci-
sément, peut-être l'est-elle un peu trop, et y a-t-il dans cette
abondance, malgré tous les écrans qui servent à la modérer
et à la régler, un nouveau danger pour les hommes placés au
centre du tourbillon que forment en se rencontrant le violent
courant d'air chaud qui souffle du brasier et le violent courant
d'air froid qui souffle du dehors. De là beaucoup de précau-
tions à prendre, que sans doute tous les ouvriers ne prennent
pas : aussi bien, quoi de plus difficile que de faire prendre
aux ouvriers les précautions les plus simples?
Pour les ouvriers travaillant le verre, — ouvreurs, souf-
fleurs, cueilleurs et gamins, — la journée est de dix heures,
avec deux repos : un grand, d'une heure, entre onze heures
et midi; un petit, d'un quart d'heure, de trois heures à trois
heures un quart. Pour les autres services, la journée est de
dix heures un quart; plus longue d'un quart d'heure, comme,
dans les mines, elle est plus longue pour le herscheur que
pour l'ouvrier à veine, et par le même motif, qui est que leur
travail est subordonné, dépendant, en fonction de la produc-
tion, laquelle le commande et qu'il suit. Aux halles de fusion,
le travail est continu, à deux équipes, qui font alternativement
une semaine de jour et une semaine de nuit : les autres ate-
liers ne travaillent que de jour.
Jadis les ouvriers verriers des halles de fusion fournissaient
en deux fois leur journée, qui était également de dix heures :
ils travaillaient cinq heures, puis se reposaient sept heures,
puis reprenaient de nouveau le travail pour cinq heures, de
sorte que les vingt-quatre heures se trouvaient ainsi partagées :
cinq, sept, cinq, sept. Maintenant, depuis la loi du 30 mars
1900, l'inspection du travail oblige à couper : dix et quatorze,
à faire consécutivement les dix heures de la journée; et cela
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570 l/ORGANISATION DU TRAVAIL
contrairement au vœu, malgré les protestations des ouvriers,
qui ne le désiraient pas, qui ne le demandaient pas; — ce qui
-accuse encore un péché du législateur et peut-être son plus
gros péché en matière sociale et ouvrière, qui est de légiférer
trop théoriquement, par des lois trop générales, de prétendre,
en dépit du bon sens et contre la nature des choses, ramener
à une unité irréalisable tant de diversité et de complexité, de
créer des obligations positives sans tenir assez de compte des
obligations plus positives encore que Tinduslrie elle-même
impose à Tindustriel, et le travail au travailleur : Terreur jus-
tement, et le péché, quand Tacte législatif la consolide en
quelque façon et la consacre, de dire : l'industrie ou le tra-
vail, et non « les industries »> et u les travaux » , qu'il faudrait
dire, car ce sont des questions qu'il faudrait ne jamais traiter
qu'au pluriel, en y mettant autant de nuances, en y distinguant
autant de cas qu'il y a d'industries différentes et de travaux
différents dans chaque industrie. La question ouvrière est une
question d'espèces.
Que si d'ailleurs, étant une question d'espèces, — alors que
la loi est de son essence une abstraction, — étant multiple et
multiforme, — alors que la loi est uRiforme et une, — il
s'élève entre la question ouvrière et sa solution par la loi
comme une antinomie foncière et radicale, comme une con-
tradiction dans les termes qui rend cette solution impossible;
ou si peut-être une telle contradiction ne serait pas inconci-
liable, en tâchant de donner a la loi plus de souplesse et plus
de facilité d'adaptation aux espèces changeantes de la ques-
tion ouvrière ; mais si, malheureusement, ceux-là qui récla-
ment avec le plus d'énergie et de certitude, en tout domaine
et à tout propos, l'intervention législative sont les premiers et
les mêmes qui en faussent les effets et qui la compromettent
par leur manie puérilement pseudo-scientifique de systéma-
tiser à outrance : ce n'est point ici le lieu d'en discuter, et je
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LA VERRERIE 371
me hâte de refermer tout de suite une parenthèse que je n'au-
rais pas dû ouvrir. Je veux constater seulement une fois de
plus, pour n'en pas laisser échapper une occasion lorsque les
faits nous l'offrent, combien il est malaisé, d'une part, de
légiférer sur les questions ouvrières, à cause de la rigidité de
la loi; d'autre part, d'assouplir la loi comme il conviendrait;
et cependant combien il serait périlleux en certains cas de ne
pas le faire, si ne pas le faire était fatalement ne rien faire :
ce qui revient à confesser bonnement que c'est un métier bien
difficile que le métier de législateur et que c'est une médecine
redoutable que la médecine sociale; que, pour le législateur
comme pour le médecin, c'est déjà faire du bien que de ne
pas faire du mal et de se contenter d'aider, celui-ci la nature,
et celui-là la société; mais que le plus sur moyen de ne pas
faire du mal, d'aider et de ne pas nuire, est encore de savoir
et de voir autant qu'on le peut ce que l'on fait.
Les salaires, aux Verreries de Saint-Denis, atteignent, par
catégories ou spécialités, les moyennes suivantes :
HALLES DE FUSION.
—: / Ouvriers verriers (chefs de place ou de
^ l chantier) 250
^ 1 j Premiers souffleurs
i ^ I I^^u^ièmes souffleurs
~ [ CueiUeurs
^^-^ \ Gamins
TAILLERIE
COUPAGE (femmes)
/ Peintres de riche
DÉCOR / — d'ordinaire
( — filles émailleuses. . .
Hommes ....
MAGASINS ET EXPÉDITIONS. ..],:.
remmes.
Par mois
Quotidien
francs
fr. o.
250
9 65
170
6 55
140
5 50
100
3 85
50
1 95
180
6 00
90
3 00
190
7 35
150
5 80
60
2 30
130
5 00
50
1 95 (1)
(1) Il y a trente-cinq an«, M. G. Bottbmps, dans son Guide du Verrier
(p. 635), donnait, entre beaucoup d'autres chiffres, ceux-ci, dont quelques-uns
peuvent être compares aux nôtres :
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872 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Les formes ou modalités du travail varient, avec le genre
même de travail, et par atelier : les halles de fusion travaillent
au mois; la taillerie et le coupage sont aux pièces; la décora-
tion, àTheure et aux pièces; les magasins et les expéditions,
au mois; et les raisons de ces différences ne sont pas à cher-
cher bien loin : régularité dans la production et dans Técou-
lement des produits; mais le décor taillé ou gravé, c'est le
caprice, c'est Taccident, c'est l'exception industrielle : cela
n'est plus mécanique, arithmétique, ou cela l'est moins; cela
veut être mesuré et rétribué à part. Avantage d'un côté ou de
l'autre ? La régularité du travail fait la sécurité, la stabilité du
salaire ; et c'est certainement quelque chose que de pouvoir
compter sur son mois.
Les paiements ont lieu le 5 et le 20, soit par quinzaine;
mais on consent des avances et des acomptes, qui s'interca-
lent le 12 et le 27, et c'est le payement par semaine. Des
amendes d'un franc et de deux francs peuvent être infligées,
— en fait, elles le seraient assez rarement, — « pour insultes
graves et mauvaise fabrication de parti pris » . Le produit,
quel qu'il soit, en est intégralement versé à la Caisse de retraite
des ouvriers, et les chefs de service peuvent seuls les infliger.
M. Bontemps notait qu'en Angleterre, « il y a des verreries
Ouvreur 300 francs par mois
Premier souffleur 120 —
Deuxième souffleur 90 —
Troisième souffleur ou carrenr 50 —
Grand gamin 40 —
Deuxième grand gamin 35 —
Petit gamin 80 —
Deuxième petit gamin 30 —
Cf., ibid.f passitUf surtout à la fin des chapitres, soui la rubrique Prix de
revient, un certain nombre de salaires d'alors, tant en France qu'en Angleterre
et en Allemagne. — M. Augustin Cocuiif, La Manufacture des glaces de Saint-
Gobain, ch. iz, la Condition des owriers, p. 93, se borne à dire, ce qui est trop
peu : « Les salaires dépassent en moyenne S francs par jour à Chauny et à Saint-
Gobain, non compris les primes, les logements, les jardina. » La moyenne, matt
que sert de faire une moyenne entre le salaire du chef de place : 9 fr. 65, et
celui du gamin : 1 fr. 95? Qui touche cette moyenne? P^i le chef de la place, ni
le gamin, personne.
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LA VERRERIE 373
OÙ les ouvriers entre eux s'imposent des amendes qui frappent
celui qui arrive au travail quand il est déjà commencé ou qui
dans la suite du travail deviendrait incapable de le continuer
pour cause d'ivresse » . On ne signale rien de pareil en France,
du moins aux Verreries de Saint-Denis ; mais c'est une indi-
cation intéressante, à savoir que, dans la verrerie, l'unité de
travail est la place, comme, dans les mines, c'est la taille^ et,
dans la métallurgie, l'équipe; qu'ici et làTindividu ne fait pas
un, mais seulement une fraction de un, laquelle doit trouver
en un autre ou en plusieurs autres son complément; et que
l'industrie, du haut en bas, et l'usine de coin en coin, se
décomposent ainsi, ou plutôt se recomposent, en cellules
organiques.
Point de contrat de travail particulier à la verrerie. Les
parties s'engagent sous la loi, conformément au Code civil,
titre du louage de services. On ne demande aux ouvriers
adultes, avant de les embaucher, qu'un certiBcat de sortie de
la dernière maison où ils ont travaillé. Aux enfants âgés de
moins de dix-huit ans, filles et garçons, aux gamins^ on
réclame un livret, et, selon le cas, le certificat d'études pri-
maires ou un certificat d'aptitude physique. Et Ton fait bien
d'être exigeant; et l'on ne le sera jamais trop; et peut-être y
a-t-il des usines où l'on ne l'est pas assez : certaines confi-
dences que j'ai reçues me laissent à cet égard des doutes qui
sont des inquiétudes.
a Une seule chose est à regretter dans le travail des ver-
riers, c'est Tàge trop précoce où les enfants commencent à .
servir les verriers comme gamins : le développement physique it
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374 L'ORGAINISATION DU TRAVAIL
et intellectuel de ces enfants ne peut que souffrir de cette vie
irrégulière, où parfois le jour est consacré au sommeil, tandis
qu'il faut travailler de nuit. De certaines constitutions en sont
altérées... On arrivera, je Tespére, à retarder de quelques
années l'admission des enfants au travail des fours, et à
régler ce travail de manière à ne souffler le verre que le
jour, ce qui, d'ailleurs, sous bien des rapports, sera dans
rintérêt du maître de verrerie. Les lois sur le travail des
enfants et sur l'instruction primaire, une plus grande sollici-
tude de l'autorité et des chefs de fabrique, ont déjà amené
de grandes modifications à cet état de choses regret-
table (I). »
Ces lignes datent de trente-cinq ans ; et, depuis trente-
cinq ans, en effet, des précautions ont été prises. Mais elles
ne peuvent empêcher que, comme il n'y a pas, dans la ver-
rerie, de période d'apprentissage, en ce sens que les apprentis
eux-mêmes gagnent tout de suite en entrant (40 francs par mois
aux Verreries de Saint-Denis), les parents ne soient tentés de
faire travailler et rapporter le plus tôt possible leurs enfants,
avec d'autant moins de scrupule que c'est une vieille tradi-
tion, une vieille habitude du métier, par laquelle de bons
juges ont expliqué le fait, à première vue surprenant, qu'il y
eût tant d'illettrés parmi les enfants de verriers au salaire
relativement élevé : « Cette ignorance tenait en grande partie
à ce que les ouvriers verriers faisaient travailler leurs enfants
dès leur bas âge comme gamins^ et que les heures de travail
ne s'accordaient généralement pas avec celles de l'école (2).»
Et si ce ne sont pas les parents, ce sont d'autres, auxquels ils
délèguent leurs droits, auxquels ils vendent leur puissance,
comme dans la lamentable histoire de ces petits verriers
italiens que nous a contée récemment le marquis Paulucci de'
(P G. BORTEMPS, Guide du Verrier^ p. 182.
i2: Ibid., p. 180.
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LA VERRERIE 375
Calboli (1). Mais que Ton ne s'empresse pas de faire de cette
misère, et, si Ton veut, de ce crime, un thème aux ordinaires
déclamations sur « l'exploitation patronale» et a les exploiteurs
patronaux » ; car enfin, qui donc ici est « l'exploiteur »? et je
ne dis pas que quelques patrons, quelquefois, ne puissent être
complices, mais la plupart, le plus souvent, sont trompés.
Quoi qu'il en soit, nous dont la besogne n'est ni celle du
juge d'instruction ni celle de l'inspecteur du travail, nous
nous en tenons à nos observations. D'une part, de sévères et
minutieuses précautions ont été prises : par la loi, avant le
travail et pour le travail; dans le travail, par les patrons eux-
mêmes. Mais d'autre part, on nous a convié à admirer la
bonne mine des gamins qui couraient tout autour de nous en
maniant la canne ou nous poursuivaient eu nous offrant la
merveille de leur verre filé : eh bien! non, nous n'avons pu
l'admirer sans réserve; et, s'il y en avait assurément de
robustes, combien étaient pales, faibles, malingres, peu déve-
loppés pour l'âge qu'ils annonçaient avec l'espèce d'orgueil
qu'ont les enfants, et surtout les enfants forcés de gagner
leur vie de bonne heure, à faire précocement les hommes !
Malgré toutes les précautions, il reste donc là, je ne veux
pas dire un problème, — ne voulant rien grossir, — mais il
reste un point à fixer. Et, au demeurant, il y en aurait plus
d'un. L'impression totale et finale sur la verrerie, — lorsque
l'on vient de visiter une usine, même très belle et très
moderne, — est que c'est bien une industrie d'origine très
ancienne, et qui, de celte ancienneté, a gardé jusque dans le
présent on ne sait quoi d'ancien et de primitif. Pour moi, je
revois toujours l'image où deux artisans égyptiens sont
(1) Dans un article de ta Nuova Antologia ou de la Rassegna naxionale que
je regrette de ne pas retrouver. II est juste de remarquer que les petits protégés
de M. Paulucci de' Calboli araient beaucoup plus à souffrir hors de l'usine, chex
le « traitant •• qui les avait amenés du pays natal, que dans l'usine même, et
que l'auteur est le premier à le reconnaître.
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370 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
accroupis, soufflant, dans des cannes semblables à nos cannes,
du verre semblable à notre verre. La seule différence, à plu-
sieurs milliers d'années d'intervalle, c'est qu'ils sont assis
près d'un foyer fait de quelques pierres à même le sable,
tandis que nos ouvriers sont debout et s'agitent entre plu-
sieurs fours ; et ce n'est peut-être que la différence de l'Orient
à l'Occident : aggravation de peine pour l'Occident. Peu de
progrès, à travers tant de milliers d'années : on dirait que
cet art a atteint sa perfection du premier coup, sinon dans
ses produits, du moins dans ses procédés, ou mieux dans son
outillage.
Et, devant tant d'efforts fournis, tant de forces dépensées,
tant de vie compromise, tant d' « humanité n — muscle
humain, capital humain — engagée, on se prend à crier vers
les inventeurs, si féconds ailleurs en imaginations et en amé-
liorations; on rêve de bras de fer, de bras articulés, qui
feraient infatigablement ce geste, aussi bien machinal et
automatique, d'aller cueillir le verre àl'ouvreau du four, puis
d'aller le porter au chef de place à son banc ; comme on a
déjà trouvé le soufflet à air comprimé qui permet d'épargner
la respiration humaine, il faudrait tâcher de trouver la main
métallique qui permettrait d'épargner l'action humaine,
puisque c'est principalement cette action à une température
dévorante qui consomme et use des hommes, alors que toute
autre matière est faite pour économiser de la matière
humaine. — Voilà, en somme, l'impression persistante, qui
n'est pas la même que dans les mines, dans la métallurgie,
dans la construction ; qui est à peine, sauf la grandeur des
ateliers et le nombre des ouvriers, l'impression d'une grande
industrie. Dans les mines, dans la métallurgie, dans la cons-
truction, la mécanique paraît avoir donné à l'homme tout ou
presque tout ce qu'elle lui devait : dans la verrerie, elle lui
doit encore tout ou presque tout.
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LA FILATURE ET LE TISSAGE
L ORGANISATION ET LES CONDITIONS DU TRAVAIL
Dans la nomenclature des professions, les industries tex-
tiles sont de celles qui fournissent le plus grand nombre
d'articles. On file et Ton tisse le lin, le chanvre, le jute, le
coton, la laine et la soie. La manipulation et la transfor-
mation de ces six matières premières, qui sont sinon les seules,
— car on fait encore des tissus de crin, d'amiante et d'alfa,
— du moins les principales, donnent naissance, avec leurs
dérivés ou leurs succédanés, avec leurs complémentaires :
la teinture et Tapprêt, la bonneterie, les broderies et den-
telles, la passementerie et les rubans, etc., à une centaine
de spécialités reconnues par les statistiques officielles (l).
Ces spécialités peuvent du reste se ranger en quatre
grands groupes, précisément selon la nature de la matière
première : lin, chanvre ou jute ; — coton ; — laine ; — soie.
Au premier groupe se rattachent le rouissage, le teillage, le
peignage, Tépluchage, Taffinage de lin et de chanvre ; la
filature d'étoupes et l'effilochage de chiffons ; la filature de
chanvre ; la filature et le dévidage de lin ; la filature de
(i) Bésultats statittiqnes du recensement des industries et professions
(dénombrement général de la population du 29 mars 1896), t. IV^ Résultats
généraux, p. xkkv-xxkvii.
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378 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
ramie ; la filature de jute ; la corderie, la fabrication- de
cordages, de ficelles, de filets. Au second groupe appar-
tiennent Teffilochage, le peignage, le cardage, la filature de
coton ; la retorderie et le dé vidage ; la fabrication de Touate,
des mèches, des cotonnades, calicots, coutils, et tout ce que
le coton apporte pour sa part de contribution à la riche et
puissante industrie des toiles. La laine comporte le dégrais-
sage, Tépaillage et le lavage, le battage, la draperie, le
frisage et Tépluchage du drap ; l'effilochage, l'affinage, le
cardage, le peignage, la filature et le tissage ; la fabrication
et le vernissage du feutre, la foulerie d'étoffes et de bas
(la bonneterie formant à elle seule un sous-groupe), la fabri-
cation de tissus élastiques, de tissus d'ameublement, de
nouveautés, de velours de laine, de peluche, de cachemires,
de châles, de couvertures de laine, de molleton, de tapis.
Enfin, le quatrième groupe, outre la filature, le dévidage,
le cannetage, le pliage, le moulinage, le tirage et le polis-
sage, le tissage de la soie, comporte le peignage ou le car-
dage et la filature de la bourre, la filature de déchets ou de
soie artificielle, la fabrication du velours de soie, de soie à
bluter, de couvertures de soie, de filoselle, de satin.
A tout cela, et pour les quatre groupes, séparément ou
ensemble, il faut ajouter la teinture, Tapprèt, l'épuration,
le glaçage, le lustrage, le décatissage, le blanchiment et
l'impression. Encore abrégeons-nous ; mais c'est assez en
dire pour que l'on voie que la filature et le tissage ne sont
pas purement et simplement deux industries, mais font,
déterminent ou alimentent plus de cent spécialités d'in-
dustries.
Les cent spécialités de la filature et du tissage occupent en
France environ 900,000 personnes, soit près d'un vingtième
de la population active. Comme, — sauf peut-être le lin et le
chanvre qui affectionnent certaines régions, — la matière
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LA FILATURE ET LE TISSAGE 379
première ou bien se trouve naturellement partout (la laine)
ou ne se trouve naturellement nulle part et qu'il faut la tirer
du dehors (le coton et le jute), l'industrie textile se répand et
se répartit un peu partout sur le territoire national, en pro-
portions très variables pourtant selon les départements, et
qui les classent sous ce rapport en ordre décroissant, depuis
les Vosges où 1,282 personnes sur 10,000 habitants vivent
des industries textiles, jusqu'à la Corse où la proportion tombe
presque à rien : 3 personnes seulement sur 10,000. Entre
ces extrêmes, les Vosges et la Corse, s'intercalent dans la
première moitié (plus de 600 personnes vivant des industries
textiles sur 10,000 habitants), les départements du Nord, de
la Loire, de TAube, du Rhône, le territoire de Belfort, la
Haute-Loire, la Somme, la Seine-Inférieure ; au-dessous,
l'Isère, l'Aisne, l'Orne, la Marne, l'Ardèche, l'Eure, l'Ain,
Maine-et-Loire, les Ardennes, la Mayenne, le Tarn, la Haute-
Saône, le Calvados, la Drôme, le Gard, le Pas-de-Calais,
rOise, Vaucluse, Meurthe-et-Moselle, la Meuse, Saône-et-
Loire. Ici nous touchons le chiffre 100; et, à partir de là, la
proportion va s'abaissant graduellement et lentement vers
zéro. D'une manière générale, dans cette distribution géogra-
phique des industries textiles en France, prises en leur
totalité, ce sont les régions de l'Est, du Nord, du Centre, qui
tiennent la tête ; l'Ouest n'apparait qu'au neuvième rang,
avec la Seine-Inférieure ; le Midi, qu'au quatorzième rang,
avec l'Ardèche, pour ne revenir ensuite qu'au vingtième,
avec le Tarn, au vingt-troisième, avec la Drôme, et finir en
queue, avec les Alpes-Maritimes, la Gironde et le Var, qui ne
précèdent la Corse que d'une petite distance.
Si maintenant, au lieu de les additionner et de les con-
fondre en un bloc, on considère ces industries chacune à
part, l'une après l'autre, on remarquera que l'industrie
linière, qui, avec ses annexes ou ses succédanés, le chanvre.
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^80 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
le jute, etc., et en y comprenant la fabrique de toile, occupe
plus de 100,000 personnes, est concentrée surtout dans le
<lépartement du Nord. Il y existe de très grands établisse-
ments, employant plus de 500 ouvriers, 12 dans la filature
<lu lin et la corderie, 20 dans la fabrication de la toile ;
grands établissements par lesquels, même en nous tenant
aux termes stricts de la définition que nous avons donnée de
la grande industrie, l'industrie linière rentre bien dans le
-cadre de notre enquête.
Il en est de même pour le coton, qui occupe plus de
150,000 personnes, les trois quarts au tissage ; 7 filatures et
38 tissages comptant plus de 500 ouvriers. Trois centres
régionaux nettement accusés : TEst, le Nord et la Normandie.
Les industries de la laine sont en France les plus importantes
<ies industries textiles : elles emploient près de 200,000 per-
sonnes ; plus de 40,000 dans les cardages, peignages et
filatures ; le reste dans les tissages ; environ 70,000 à la
fabrication du drap et de ce que Ton nomme les u nou-
veautés » . Le Nord, terre privilégiée de toute industrie entre
toutes les terres françaises, jouit, pour cette industrie encore,
<i*une sorte de privilège hérité des anciennes Flandres ; 3 fila-
tures de laine, 7 peignages, 14 tissages, 21 fabriques de drap
ou de tissus de nouveauté, l fabrique de peluche, 3 fabriques
de couvertures, l fabrique de tapis, occupent plus de
500 ouvriers. Pareillement, la soie est Tapanage de la région
lyonnaise. Elle occupe environ 136,000 personnes, dont plus
<ie 80,000 au tissage et près de 20,000 au moulinage. 5 pei-
gneries ou filatures de soie, 8 tissages ont plus de
500 ouvriers.
Pour la teinture, Tapprêt, le blanchiment, Timpression,
10 établissements occupent chacun plus de 500 ouvriers, sur
les 50,000 qui vivent de ces travaux : ils sont à l'ordinaire
voisins des filatures et des tissages, et Ton peut dire que.
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L'INDUSTRIE TEXTILE. — LE LIN 381
dans une certaine mesure, ils en dépendent, qu'ils ont partie
et condition liées, que leur prospérité et leur existence même
sont comme en fonction de la prospérité de l'industrie
textile. Ainsi de toutes les branches latérales, de toutes les^
industries secondaires ou secondes ; des fabriques de bonne-
terie de TAube et de la Somme ; des fabriques de dentelles,
gfuipures et broderies de la Haute-Loire, du Pas-de-Calais,
des Vosges et de l'Aisne ; des fabriques de passementerie ^
lacets ou rubans de la Seine et de la Loire.
Mais, quoiqu'il ne soit pas une de ces industries diverses^
où l'on ne trouve quelque établissement de plus de
500 ouvriers, et qui par conséquent ne relève de la grande
industrie, nous entendrons au sens le plus restreint, au sens-
propre, la filature et le tissage. Les monographies qui
suivront seront donc celles de fileurs et de tisseurs, ou, pour
être tout à fait exact, de filatures et de tissages, d'abord de
lin, de jute, puis de coton, ensuite de laine et de soie. Telle
est en effet, on se le rappelle, la méthode adoptée : dans le
régime de la grande industrie, l'unité monographique, ce
n'est ni l'individu, trop changeant et trop peu significatif, ni
la famille, trop dissociée et d'ailleurs trop inégale ; la véri-
table unité, c'est l'usine.
I. — LE LIN ET LE JUTE
Je viens de dire « la grande industrie », et je le pouvais,,
puisque l'on a vu que, soit pour le lin, soit pour le coton,
soit pour la laine, soit pour la soie, plusieurs établissements,
dans chaque catégorie occupent plus de 500 ouvriers ou
ouvrières. J'aurais peut-être dû, me conformant rigoureu-
sement à la règle jusqu'ici suivie, n'observer que des établis-
sements de cette importance, sans descendre au-dessous.
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:382 L'0RGANISATI0:S DU TRAVAIL
de 500. Les circonstances en ont décidé autrement ; mais,
comme je ne me suis jamais condamné à ne pas ajouter à
Tobservation directe l'observation indirecte, lorsqu'il y aurait
de bonnes raisons de la croire correcte et sûre; comme, au
contraire, je m'en suis formellement réservé le recours, et
que, sur ce point, l'Office du Travail m'apporte, en même
temps qu'un supplément de renseignements, un élément de
comparaison avec mes observations personnelles, il n'y a
donc que demi-mal, si même il y a quelque mal, et l'erreur,
si l'on veut qu'il y ait erreur, se trouve à l'avance réparée.
Au demeurant, la formule : a La grande industrie est
celle où le travail se fait par établissements de plus de
500 ouvriers » ne saurait être pourtant d'une rigidité égale-
ment inflexible dans tous les cas. Ce qui est vrai des mines de
houille, de la métallurgie, de la construction mécanique, ce
<jui est déjà moins vrai de la verrerie, peut ne plus l'être que
très peu ou ne l'être plus du tout de l'industrie textile. Là où
il y a des entreprises colossales occupant, comme le Creusot
ou comme Ânzin, plus de 10,000 ou près de 10,000 per-
sonnes, il est clair qu'un établissement qui n'en emploie pas
500 n'est point de la « grande industrie » . En revanche, un
établissement de 250 ou 300 ouvriers passera à juste titre
pour être de la « grande industrie » là où la plus grande
industrie ne dépasse guère ou n'atteint presque pas, — et
encore tout à fait exceptionnellement, — 1,000 ouvriers,
comme dans la filature et le tissage du lin ; à peine 800,
700, et même 600, comme dans la filature et le tissage du
coton (l).
Quoi qu'il en soit, les établissements que nous avons per-
sonnellement observés et que nous allons décrire, avoisinent
tous les 500. Tous aussi sont situés dans le département du
(i) D'après l'enquête de l'Office du Travail, Snluires et durée du travail dans
^industrie française, t. II, p. 292-344.
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L'IÎSDUSTRIE TEXTILE. — LE LIN 383
Nord, et plus particulièrement au pays de la belle toile, aux
alentours de Lille, à Ârmentières ou dans la banlieue d'Ar-
mentières. Deux font la filature du lin ; une en fait à la fois
la filature et le tissage ; une fait la filature du jute ; deux la
filature du coton.
Établissements A et B. — Filatures de lin.
Avant toute observation et toute description, une remarque
est nécessaire. La culture et la préparation du lin ont subi,
depuis Tavènement de la grande industrie et la multipli-
cation des moyens de transport, des modifications qui ne
sont pas loin d'équivaloir à une transformation radicale.
De la culture, nous ne dirons qu'un mot, pour ne pas sortir
de notre sujet. Elle couvrait autrefois en France une surface
bien plus étendue : dans les pays liniers, chaque fermier
avait son lot, qui variait avec la grandeur de la ferme.
Comme cette culture exige une terre bien préparée et bien
nette, elle demandait des sarclages nombreux et soignés, qui
procuraient à beaucoup de femmes et de jeunes filles un
salaire qu'elles auraient pu difficilement tirer d'ailleurs. La
récolte, mûre en juillet, ouvrait en quelque sorte la série,
qui continuait par le seigle, le blé, etc., sans que, par consé-
quent, il y eût double emploi ou manque à gagner d'un côté
ce que l'on gagnait de l'autre. La concurrence des lins de
Russie, leur bon marché fréquent, ont porté à la culture du
lin français un coup assez rude pour aller presque jusqu'à
la tuer.
La préparation s'en est elle-même ressentie. On sait en
quoi consiste cette préparation. Le lin, aussitôt arraché, est
séché sur place, mis en chaîne, c'est-à-dire en petits tas, et,
dès que la dessiccation est suffisante, rentré, égrené, puis
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38^ I/ORGANISATION DU TRAVAIL
soumis au a rouissage » et au « teillage » . En cela encore, le
progrès s'est affirmé par des effets qui n'ont pas d'abord été
tous bienfaisants. Tant que Tusage des machines agricoles ne
s'était point généralisé, les fermiers étaient obligés de garder
pendant l'hiver quelques ouvriers. Les travaux de la ferme
ne prenant pas tout leur temps, ces quelques ouvriers rouis-
saient le lin et le teillaient à petites journées. Certes, ils le
faisaient dans des conditions d'hygiène déplorables, et il
suffit de le constater pour regretter moins qu'il n'en soit plus
ainsi. Mais alors, dans ce milieu simple et pauvre, on nV
regardait pas de si près ; le profit cachait, effaçait ou com-
pensait les inconvénients : la préparation, ainsi menée, ne
coûtait rien ; le lin était prêt à être vendu après l'hiver, et la
récolte rendait son prix plein, puisqu'il n'y avait même pas
à en déduire le salaire, dans tous les cas forcé, des ouvriers.
C'était de l'industrie primitive et rudimentaire, l'enfance
de l'art, si l'on veut, mais on avait le lin à très bon compte,
et tout ouvrier pouvait le travailler. Plus tard, quand se
répandit l'usage des machines, les bras furent moins
employés, et bientôt l'importation acheva ce que la machine
avait commencé : les ouvriers se virent congédier, l'hiver
venu ; l'ancien mode d'opérer devint complètement impos-
sible. A la forme familiale succéda, si l'on ose user de cette
expression, la forme «industrielle » de l'industrie du lin. I^
passage de l'une à l'autre se fit à ce moment, et se marqua
premièrement par un partage. Il serait bien prétentieux, pour
dire des choses qui peuvent être dites tout uniment, de faire
appel au langage de la sociologie ; et pourtant, c'est cela :
rindustrie du lin progresse en se différenciant, et parce
qu'elle se différencie. Le rouissage se sépare du teillage. Le
rouissage continue à se faire chez le fermier. Quant au
teillage, il est, dans cette période intermédiaire, entrepris,
tantôt « à façon » , tantôt à leur compte, par des maîtres
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L'INDUSTRIE TEXTILE. — LE LIN 385
ieilleurs qui procèdent soit à la main, soit mécaniquement
avec un outillage d'abord médiocre, mais qui va se perfec-
tionnant.
Seulement la concurrence des lins de Russie redouble,
celle du coton s'accroit formidablement : Tindustrie des
maîtres teilleurs n'est qu'une petite industrie ; et, trop faible
pour résister, elle recule et cède devant lag^rande, qui, peu à
peu, couvre tout et étouffe tout de son ombre. Plus d'ouvriers
aptes par habitude à ce travail ; les fermiers, qui, alléchés
par l'appàt de la prime, n'ont pas absolument abandonné la
culture du lin, mais qui ne peuvent cependant le faire rouir
ni le teiller, conservent dans leurs gran^jes la récolte de plu-
sieurs années, en attendant qu'il plaise à Tun de ces entre-
preneurs rouisseurs et teilleurs, à présent si rares, de les en
débarrasser au prix que lui-même fixera, et qu'il cherchera,
évidemment, le plus bas possible.
L'insuffisance de la culture du lin a peut-être, pendant un
certain temps, arrêté le développement du teillag^e ; en
retour, l'insuffisance du teillage arrête maintenant la reprise
de la culture du lin. On s'en rend compte, et l'on y voudrait
porter remède : diverses corporations s'efforcent d'exciter
par des récompenses les inventions favorables au rouissage et
au teillage, et divers essais ont été tentés, avec plus ou
moins de succès, mais sans que rien de bien pratique ait
encore été trouvé. L'installation d'un rouissage industriel est
fort coûteuse, ses opérations non moins coûteuses, les chances
d'un bon résultat, mesuré au rendement en fibres, toujours
douteuses. Une matière première d'une valeur en elle-même
minime a besoin de manipulations simples et ne la grevant
point d'une surtaxe lourde. Mais, si le rendement est incer-
tain, la fibre alors revient cher, et il faudrait qu'elle ne fût
pas chère pour que le lin français pût lutter d'une part contre
les lins étrangers et d'autre part contre le coton.
25
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386 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Cette explication préalable donnée, — et elle intéresse de
tout près les ouvriers qui, même dans la filature et le tissage,
vivent du travail du lin, — entrons dans une de ces usines
où, de France ou de Russie, de chez nous ou d'ailleurs, le lin
arrive roui et teille. C'est un vaste atelier, ou plutôt ce sont
de vastes ateliers, comme Roland voulait que fussent, pour
être des a usines » , les forges et les fonderies ; et, dès le
«euil, on a, comme dans les fonderies et les forges, l'impres-
sion de la grandeur. Mais Ton n'a pas au même degré
l'impression de la puissance ; ici, ce n'est pas la force, c'est
Tadresse qui est reine : habileté précise et agilité ; au lieu
d'un poing qui tombe, des milliers de doigts menus qui
courent : toute la différence de la broche ou de l'aiguille au
marteau-pilon. L'air est ou d'une humidité chaude et
pesante, ainsi que dans les serres réservées à certaines
plantes tropicales, ou chargé et comme embrumé de pous-
sière, suivant qu'il s'agit de a filature au mouillé » ou de
« filature au sec » .
Du reste, qu'il s'agisse de l'une ou de l'autre, l'organi-
sation du travail est identique. Le travail est divisé entre les
cinq catégories suivantes : peignage, cardage, préparation,
filature (filage) , dévidage. Les services accessoires sont repré-
sentés par l'atelier des mécaniciens, les magasins, etc. On
distingue, au peignage : les garçons de machines ou presseurs,
les partageurs et émoucheieurs , les repasseurs, les peigneurs ;
à la préparation : les étirageuses, les éialeuses, les banc^bro^
cheuses ; k la filature, les démonteuses, les metteuses en ordre,
les Jileuses, Le personnel dirigeant se compose, — et c'est,
dans les établissements de ce genre, la composition ordi-
naire, — d'un directeur, d'un contremaître par catégorie,
avec des chefs d'équipes pour adjoints, surtout au démontage
et à la filature.
Ainsi est organisé le travail à l'usine A, et ainsi est-il
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i
l'industrie textile. — LE LIN 387
encore organisé à Tusine B, filature de lin et d'étoupes au
sec.
Au résumé, quatre spécialités au peignage et repassage,
une ou de;ix à la carderie, quatre à la préparation, quatre
encore au filage, et une au dévidage, sans compter les spé-
cialités qui n*en sont pas ou qui en sont à peine, graisseurs,
balayeurs, et même surveillants, quoique les surveillants
doivent être, eux aussi, spécialisés par atelier : en tout, une
quinzaine de catégories.
Sur la manière dont ce personnel se distribue par âge, j'ai
eu quelque difficulté à recueillir les renseignements minu-
tieux que je désirais. De Tusine B, mon questionnaire m'est
revenu, quant à ce point, sans réponse, et, de Tusine A, on
s'était contenté tout d'abord de me répondre, d'un mot, que
l'on compte a en général, dans la filature de lin » :
Hommes au-dessus de 18 ans 25 pour 100
— au-dessous — 12 —
Femmes aunlessus de 18 ans 47 pour 100
— au-dessous — 16 —
Mais, au-dessus de 18 ans, jusqu'à la limite d'âge qu'im-
pose la vieillesse, il y a une très longue échelle à monter,
puis à redescendre ; et il y en a une, d'autre part, bien que
beaucoup plus courte, au-dessous de 18 ans, jusqu'à la limite
inférieure qu'impose la loi. a Au-dessus de 18 ans, » et « au-
dessous » , c'est vague. Les statistiques de l'Office du Travail
n'apportent malheureusement pas, à cet égard, une bien
grande précision. Elles se bornent à constater, sous la
rubrique trop compréhensive et dans le cadre trop élastique
d' « industrie linière, lin, chanvre, jute et succédanés » , que,
sur 100 ouvriers, 17,84 ont moins de 18 ans, 16,43 de 18 à
24 ans, 21,54 de 25 à 34 ans, 17,43 de 35 à 44 ans, 13,26
de 45 à 54 ans, 9,36 de 55 à 64 ans, 4,14 plus de 64 ans.
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388 l'organisation DD TRAVAIL
Le point culminant est de 25 à 35 ans, après quoi la
courbe s'abaisse par une inflexion constante et progressive.
Jusqu'à 18 ans, Tafflux à la profession est très abondant :
elle part, pour ainsi dire, à plein, pour ne subir, vers la
vingtième année, à Tappel des conscrits, et vers la vingt-
quatrième année, à leur libération, que le fléchissement dont
le service militaire est la cause au moins indirecte, par le
déchet inévitable de ceux qui se casent dans quelque fonction
et ne retournent plus au métier. Dans l'industrie textile, on
vit, ou, ce qui n'est pas tout à fait la même chose, on
travaille plus vieux que dans les mines, dans la métallurgie,
dans la construction mécanique, dans la verrerie. En cela
encore se marque la variété du type industriel entre ces
industries de force et cette industrie d'adresse ; et c'est enfin
un de ses caractères, qu'elle occupe beaucoup de main-
d'œuvre féminine et de main-d'œuvre jeune. Sur 100 femmes
ou filles qui travaillent dans a l'industrie linière » , 24,32 ont
moins de 18 ans, 32,26 de 18 à 24 ans, 21,86 de 25 à 34 ans,
10,83 de 35 à 44 ans, 5,65 de 45 à 54 ans, 3,18 de 55 à
64 ans, 1 ,90 seulement au-dessus de 64 ans.
Sans doute, je tiens à le répéter, ces chiffres eux-mêmes
ne parlent pas aussi clairement qu'il le semble, parce que la
formule, qui embrasse trop, étreint mal, confondant et
mêlant, dans l'unique terme d' « industrie Hniére » , outre le
chanvre, le jute et leurs succédanés avec le lin, à la fois la
filature et le tissage. Ils prêtent cependant matière à quelques
remarques intéressantes, dont l'une est que l'ouvrière, dans
l'industrie textile, est plus jeune que l'ouvrier; autrement
dit, alors que, pour les hommes, la courbe ascendante
n'atteint le sommet qu'à Tàge de 25 à 34 ans, pour les
femmes, elle l'atteint dès Tàge de 18 à 24 ans : pour les
hommes, elle ne commence à décroître, et assez lentement,
qu'après 35 ans ; elle décroit déjà, pour les femmes, et beau-
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L'INDUSTRIE TEXTILE. — LE LIN 389
coup plus rapidement, par bonds qui, de dix ans en dix ans,
font tomber la proportion de près de moitié, après la vingt-
cinquième année C'est justement à Tâge où le service mili-
taire prend les hommes que les femmes se trouvent le plus
nombreuses à la fabrique ; plus tard le mariage et surtout la
maternité les reprennent, et je ne voudrais point affirmer
témérairement, mais je crois qu'on pourrait expliquer en partie
et presque mesurer leur diminution par l'augmentation de
leurs enfants. Ajoutons à cette première raison la double
fatigue de l'atelier et du foyer; puis, au fur et à mesure que
la vieillesse vient, les infirmités venues avec elle, ou un peu
avant elle : voilà pourquoi, contre 17,43 pour 100 d'hommes
de 35 à 44 ans et 13,26 pour 100 d'hommes de 45 à 54 ans,
on ne trouve plus, dans l'industrie linière, que 10,83 pour 100
de femmes de 35 à 44 ans, et 5,65 pour 100 de femmes de
45 à 54 ans. Au delà de 55 ans, il y a encore, on vient de le
voir, plus de 9 pour 100 d'hommes; mais, pour les femmes
du même âge, la proportion est moins forte des deux tiers : à
peine 3 pour 100 ; et, vers la limite, passé 64 ans, il reste
plus de 4 pour 100 d'hommes, mais pas 2 pour 100 de
femmes à l'usine.
Est-ce que le travail dans la filature du lin est très
pénible ; et, s'il l'est, pour quelle catégorie d'ouvriers ou
d'ouvrières l'est-il plus particulièrement? Contre lui on peut
tout d'abord invoquer, — et l'on ne s'en est pas fait faute, —
ses circonstances mêmes, les circonstances du milieu, ici la
poussière, là l'humidité. Il est vrai que, dans la filature au
mouillé, ou, pour ne rien dire qui ne soit rigoureusement
exact, dans les filatures de lin où le filage se fait au mouillé,
et dans l'atelier seul où ce filage s'opère (il n'y a pas d'autre
différence entre la filature au mouillé et la filature au sec],
la matière préparée pour le métier à filer passant à travers
un bain d'eau chaude, il se produit des émanations de
vy
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390 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
vapeur; comme une haute température est nécessaire, il n'y
a point ou il n'y a que peu de ventilation ; et comme les fils
imprégnés d'eau en rejettent l'excédent, le pavé de la salle
est toujours ruisselant. L'odeur du lin roui et trempé, jointe
à cette humidité et à cette chaleur, accroît encore pour sa
part et l'incommodité et l'insalubrité de l'atelier ; aussi, —
c'est l'expression même dont se sert un patron dans la
réponse qu'il a bien voulu m'adresser, — « la situation des
ouvrières de cette catégorie laisse-t-elle beaucoup à
désirer » .
Celle des « gamins » ou « garçons presseurs » ne vaut pas
mieux, pour un autre motif. Leur besogne consiste à serrer
avec des écrous des plaques de fer entre lesquelles on
« presse » le lin pour l'assouplir ; ces plaques pèsent environ
quatre kilos ; or, il faut que les garçons presseurs fassent le
mouvement de les élever à cinquante centimètres au-dessus
de leur tête, et répètent ce mouvement trois ou quatre fois
par minute pendant toute une journée de travail continu,
ininterrompu, ou qui le serait, si l'on ne leur donnait, pour
souffler un peu, et se déroidir les bras, quinze minutes de
repos au déjeuner.
Puisque je vais cherchant la u peine » du travail, dans la
filature du lin, la peine du travail est ici ; il faut être juste,
elle n'est, si l'on le veut, qu'ici ; mais elle y est, personne ne
le conteste, et on ne l'atténue pas en disant des garçons
presseurs : a L'habitude est une seconde nature, et le travail
continu ne les fatigue guère » . L'habitude ! mais si elle va
jusqu'à les réduire à l'état de machines inconscientes, insen-
sibles et inertes, si tout le travail n'est que de donner une
certaine quantité de force et de porter, un certain nombre de
fois en un certain temps, un certain poids à une certaine
hauteur, pourquoi faire des hommes-machines ; pourquoi ne
pas recourir du premier coup à la machine qui n'est que
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L'INDUSTRIE TEXTILE. — LE LIN 391
cela, qui n'a été inventée que pour cela, qui ne peut servir
qu'à cela ; pourquoi ne pas substituer tout de suite au bras de
chair le bras de fer ? Il semble que ce soit Taffaire d'un levier
coudé. Le mal s'aggrave de ce que ce sont des garçons, des
gamins, que l'on embauche au sortir de l'école, à partir de
13 ans, parfois même de 12, par une tolérance de la loi, et
dont les plus vieux ne dépassent pas 17 ans. Ne pourrait-on
du moins, — si la machine ne se prête point à les remplacer,
et s'il y faut absolument, jusqu'à ce que l'on ait trouvé
l'engin possible et pratique, des muscles humains, —
remettre à des hommes faits ce travail simple, mais qui exige
une grande dépense de force?
Les deux solutions se présentent à l'esprit : l'une ou
Tautre, mais pas la troisième ; ou la machine, ou l'homme,
mais pas l'enfant. Malheureusement, nous sommes dans le
domaine des réalités, non sous l'empire de la logique ou sous
le règne de la justice idéale. Et les choses ne vont pas si faci-
lement. On n'a pas encore la machine; et quant à donner à
des hommes faits le travail que fournissent aujourd'hui les
garçons presseurs, il y a un obstacle, qui est, platement et, au
gré de certains, « bourgeoisement, >» mais durement et
inflexiblement tout de même, la question d'argent. Les
gamins sont, en moyenne, payés l fr. 75 par jour. Un
adulte, ou seulement un jeune homme au-dessus de 18 ans,
se payerait le double, soit 3 fr. 50. Pour une filature qui
occupe une vingtaine de garçons presseurs (c'est déjà sans
doute une filature importante), l'augmentation, de ce seul
chef, ressortirait au bout de l'année à une dizaine de mille
francs. Or, il parait que l'état de l'industrie est si précaire et
la concurrence si âpre, que c'est là un surcroît de charges
que, dans les circonstances présentes, peu d'établissements
supporteraient sans plier.
Telle est, quand on leur en parle, l'unanime réponse des
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392 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
patrons ; etTonnenous fera cependant pas croire qu'ils soient
de pierre, qu'ils niaient ni yeux^ ni oreilles, ni cœur, ni
entrailles, et que le dieu Mammon les ait, en les touchant ou
en se faisant toucher par eux, métamorphosés tous et comme
métallisés en autant de coffres-forts ! Voici ce que l'un d'eux
m'écrit, à propos, justement, des garçons presseurs :
« Garçons de machines. Cette catégorie comprend les jeunes
garçons de 12 à 13 ans jusqu'à 17 ans. C'est le travail le plus
dur de la filature ; pas une minute à perdre ; maniant des
presses de 4 kilogrammes, dans lesquelles ils insèrent le lin,
ces jeunes gens doivent à tout instant déployer une somme
considérable de travail. Ce travail forcé est-il bon au déve-
loppement du corps, il est permis d'en douter ; les spécimens
de cette catégorie n'offrent généralement pas de beaux
sujets. Ce travail a été naturellement en butte aux attaques
des chefs socialistes qui étaient venus apporter la bonne
parole pendant la grève. Mais il semble n'y avoir jusqu'à
présent aucun remède. D'autre part, l'atmosphère dans
laquelle ces garçons travaillent est toujours chargée de pous-
sière, malgré la ventilation. On ne pourra jamais chasser
entièrement cette poussière; pourtant il y a progrès dans la
ventilation. » A un patron qui voit avec ces yeux-là, on peut
sans crainte demander d'aller jusqu'à l'extrême limite dans
la voie des sacrifices nécessaires ; et il est loin d'être le seul
qui veuille voir, le seul qui sache consentir. Au surplus,
combien de patrons sont ou d'anciens ouvriers ou des fils
d'ouvriers ? Et combien ne s'en souviennent pas ?
Ainsi, la chaleur humide, la poussière, le trop grand effort
imposé à des ouvriers trop jeunes : à cette triple cause, ou
plutôt à l'une ou l'autre de ces trois causes pour chaque caté-
gorie ou spécialité, tient la a peine du travail » dans la
filature du lin. La durée de la journée de travail est unifor-
mément de dix heures, en vertu de la loi du 30 mars 1900,
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L'INDUSTRIE TEXTILE. — LE LIN 393
applicable aux établissements qui emploient ensemble des
hommes, des femmes et des enfants ; loi qui arrivait à son
second a palier n , selon le terme mis à la mode pour elle, au
1*' avril dernier, et dont Texécution a été la principale rai-
son ou le principal prétexte des grèves récentes. Mais le
temps de travail effectif est souvent un peu moindre. Il .est,
pour les garçons presseurs, diminué d'un quart d'heure par
le déjeuner ; pour d'autres, en deux fois, d'une demi-heure
et ramené de la sorte à neuf heures et demie.
Parmi ceux qui ne font que neuf heures et demie de travail
effectif, sont, à l'atelier de peignage, les repasseurs, tous
hommes faits, qui achèvent l'ouvrage des machines à
peigner, en étant, sur des peignes fixes, les étoupes, boutons
et impuretés qui peuvent se trouver encore dans les cordons
ou poignées de lin peigné; travail continu et qui exige un
effort plus ou moins grand suivant le genre de lin, mais cons-
tant, tel en somme que deux courts repos dans la journée,
un le matin au déjeuner, l'autre au goûter vers quatre
heures, paraissent indispensables. Non seulement l'effort est
continu, et le bras, quoique plus vigoureux que celui des
garçons presseurs, se lasse par la continuité même du mouve-
ment indéfiniment répété, mais la position que l'ouvrier doit
prendre, penché sur les cordons de lin et forcé par consé-
quent de respirer la poussière qui s'en échappe, cette posture
au travail est déjà une gêne. Quoique l'on ait depuis quelque
temps, en Angleterre, installé une ventilation spéciale pour
les repasseursy et qu'il soit reconnu que cette ventilation
atténue en grande partie les inconvénients de la poussière
émise par le lin, cependant le système est peu ou n'est pas
encore appliqué en France, où, de l'aveu commun, il reste
beaucoup à faire, surtout dans les anciennes filatures, et où
sans doute on ferait plus volontiers ce qu'il faut faire, si les
années n'étaient de plus en plus mauvaises et s'il n'y avait pas
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39V l'organisation DU TRAVAIL
lieu de regarder autant à la dépense. Néanmoins, petit à
petit, et à petits frais, pourraient être réalisées, en attendant
mieux, des améliorations qui ne seraient pas à dédaigner.
On appelle surveillants les hommes qui a surveillent « les
garçons de machines, et qui, tout en ayant charge de la
bonne tenue et de l'entretien des machines, ne font person-
nellement que peu de travail manuel, et de travail peu
fatigant : ils profitent des deux arrêts d'un quart d'heure,
comme en profitent, au surplus, tous les ouvriers du pei-
gnage. Le magasinier, les hommes de peine, occupés à porter
les balles de lin ou les balles d'étoupes, à placer et à ranger
les marchandises, à préparer des mélanges d'étoupes, etc.,.
doivent naturellement fournir un certain effort, mais cet
effort n'est pas continu : il y a pour eux des intervalles
où il est permis de respirer; ici, dans cette atmosphère pous-
siéreuse, tt respirer » n'est nullement pris au figuré : ne pas
respirer est la plus grande peine, et respirer est le plus grand
besoin.
Les partageurs sont les hommes qui disposent le lin par
poignées régulières pour les machines à peigner ; ceux-là,
leur travail, en lui-même, n'est pas très dur, mais il ne leur
laisse presque pas de répit ; surtout, ils ne respirent pas : on
ne peut pas, on ne pourra jamais peut-être les mettre tout à
fait à l'abri de la poussière qui s'échappe du lin qu'ils
partagent ; et l'on aura beau perfectionner la ventilation
générale de l'atelier ; ils ont, en travaillant, les mains trop
près du visage, ils sont, pour ainsi parler, trop collés sur ces
paquets de lin qui sont aussi de vrais paquets de poussière,
pour n'en pas avaler plus ou moins, au détriment de la gorge
et des bronches. Et c'est d'autant plus regrettable, qu'il s'agit
là de jeunes gens de 18 à 25 ans, dont le développement
s'achève, et à qui il faudrait de meilleures conditions pour
tirer dans la plénitude de sa force, de l'enfant qu'ils ont été,
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I/INDUSTRIE TEXTILE. — LE LIN 395^
rhomme qu'ils promettaient d'être. Les mêmes observations
s'appliquent aux emballeurs d'éloupe, graisseurs ,- etc., mais
une autre observation les domine toutes : dans cet atelier du
peîffnage, nous n'avons vu que des hommes; dans l'atelier voi-
sin, à \di préparation^ nous n'allons plus trouver que des femmes.
Le travail de la préparation est en effet un travail essen-
tiellement féminin, qui demande de l'attention, du soin, et
même de la minutie, mais point ou très peu d'effort muscu-
laire. L'ennemi, c'est toujours la poussière. Une ventilation
mécanique de l'atelier des préparations serait possible, mais
coûteuse, et la même excuse revient : « Dans le mauvais état
présent des affaires... ». A cette ventilation parfaite, en
attendant que des jours heureux permettent de l'introduire,
on supplée tant bien que mal, plutôt mal ou pas assez bien,
par des appels d'air et des courants d'air. De même à la
carderie, Cardeurs et cardeuses n'ont pas non plus un travail
bien pénible. Leur personnel, — et d'ailleurs, en partie,
celui des préparations, — est à l'ordinaire recruté parmi les
sujets les moins bien doués, soit intellectuellement, soit
physiquement, et l'un des patrons que j'ai interrogés fait
observer à ce propos, non sans raison, que, si les salaires
sont faibles pour quelques catégories, au moins y a-t-il dans
ces catégories des travaux qui permettent de vivre, petite-
ment et pauvrement sans doute, mais enfin de ne pas mourir,
à des gens que leur défaut d'aptitude condamnait à ne pas
trouver mieux et exposait à ne gagner rien.
A la filature, quand « le travail est bon » , c'est-à-dire
quand la matière est bonne, le travail des fileusesest « léger»
et, comme à la préparation, réclame plus de soin que
d'effort. Si, au contraire, la qualité du lin ou des étoupes est
médiocre, la besogne devient plus pénible, car alors il faut
« être sur pied » et « se dégourdir » . Toutefois, comme il
est de l'intérêt des patrons que le fil « tienne » et « donne de
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^96 1/ORGANlSATION DU TRAVAIL
4a production « , ils ne supportent pas que la matière soit trop
mauvaise, ^t par conséquent la peine des fileuses n'est jamais
extrême. Celle des démonteuses est moindre encore. Ce sont,
il est vrai, de toutes jeunes filles, des apprenties; mais leur
travail est intermittent : une demi-heure d'activité implique
pour elles un quart d'heure d'arrêt ou de repos : que n'en
peut-on dire autant de l'atelier Ae% préparations, où la loi des
Dix heures a eu cet effet imprévu, en tous cas non voulu, —
péché du législateur ou d'un autre ? — d'imposer à tant
<l'ouvrières un travail sans repos ni arrêt !
L'opération du dévidage se fait en général mécanique-
ment. Comme presque tous les travaux qui, dans la filature
du lin, sont confiés à des femmes, elle exige surtout de
l'attention, mais une attention soutenue, et même tendue,
qui est, en ce genre d'ouvrage, la principale fetigue. L'hygiène
<les salles de filage et de dévidage, longtemps défectueuse,
s'améliore : elle est bonne, maintenant, ou tout près de
l'être ; l'hygiène des salles de carderie commence à l'être;
partout on installe des ventilateurs, plus utiles là que nulle
part, car nulle part davantage la poussière n'épaississait l'air
^t nulle part davantage on n'était forcé de respirer cet on ne
sait quoi d'irrespirable, il faudrait presque dire de manger
l'espèce de bouillie que fait, dans l'humidité chaude des
filatures, le mélange de l'air trop avarement mesuré et de la
poussière du lin.
Les ouvriers spéciaux, compris dans la catégorie : Divers^
— si l'on en peut former une catégorie, — ne sont pas à
plaindre. En tant que la définition de la peine du travail :
« une action rapide et continue à une haute température » ,
«'applique aux industries textiles, ils sont de ceux qui ont le
moins de peine, puisqu'ils se reposent quand ils se sentent
fatigués et qu'ainsi, lors même que les deux autres condi-
tions, l'élévation de la température et la rapidité de l'action.
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L'INDUSTRIE TEXTILE. — LE LIN 397
seraient réunies, la troisième manque^ qui n'est pas non plus.
nég^Iigeable, la continuité.
En regard de la peine, mettons à présent le prix du travail.
Et d'abord portons pour ordre ou pour mémoire le contre--^
maure du peignage, qui est un « seigneur » de la filature, im
o demi-patron » , et qui touche 42 francs par semaine, —
soit 7 francs par jour. A côté ou au-dessous de lui, toujours^
au peignage, les repasseurs, selon leur capacité et sans doute
selon leur âge, reçoivent de 24 francs à 27 fr. 10 ; le surveil-
lant a 10 centimes de plus par semaine, 27 fr. 20 ; le magasi-
nier^ 23 francs ; les hommes de peine, 18 et 19 francs ; les^
partageurs, tous uniformément 16 francs ; les emballeurs, 18,
16, et, quand ils n'ont que 17 ou 18 ans, 14 francs par
semaine. Avec eux, nous entrons dans la classe des adoles-
cents, garçons ou gamins, à salaires d'enfants. Le graisseur,
âgé de 18 ans, gagne 16 francs; les garçons de machine (de
15 â 17 ans) en gagnent 12, s'ils sont de la première caté-
gorie ; 10 fr. 50 et 10 francs, s'ils sont de la deuxième ;
9 fr. 50, s'ils sont de la troisième ; apprentis, de Tâge de
1 3 ans et demi â l'âge de 1 5 ans (il y en a même un de 1 7 ans) ,.
ils gagnent, suivant la catégorie dont ils relèvent, 6 francs,.
8 francs, 8 fr. 50, 9 francs, 9 fr. 50 et, au maximum,.
10 francs par semaine.
Aux préparations, les étaleuses, presque toutes mineures,,
gagnent 11 fr. 50 à 13 francs, la plupart 12 francs 50 ; une
apprentie majeure, 11 fr. 50, une apprentie de 15 ans,
10 francs; \e% banc-brocheuses touchent un salaire hebdoma-
daire qui va de 13 â 16 francs ; elles sont toutes mineures ;
les étirageuses reçoivent de 11 à 13 francs ; elles ont des
apprenties de 14 à 17 ans, ou même majeures, qui gagnent
7 fr. 50, 8 francs, 8 fr. 50, 9 francs, 1 1 francs et 12 francs.
Quatre soigneuses, de 14 ans, touchent de 6 francs à 7 fr. 50..
A la carderie, les cardeurs, de 18 à 25 ans, gagnent de-
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398 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
12 fr. 50 à 15 francs ; et voici, dans cet atelier encore, deux
^tirageuses, de 20 ans, qui touchent 11 francs et 12 francs;
deux graisseurs^ — hommes faits, — ont respectivement
15 francs et 19 francs par semaine.
A la filature, les fileuses, toutes mineures, gagent 1 1 francs
par semaine, si elles sont fileuses de lin, 1 5 francs, et 1 5 fr. 50,
si elles sont fileuses d*étoupe$. Les metteuses en ordre de lin
(de 15 à 17 ans) ont 10 francs ; les démonteuses de lin (de
13 ans et demi à 17 ans) reçoivent 6 francs, 8 fr. 50, 9 francs,
et 9 francs 50 ; les metteuses en ordre d'étoupes gagent
11 francs (elles ont de 15 à 20 ans), et les démonteuses
<l'étoupes^ qui ont de 14 à 18 ans, reçoivent, par semaine,
6 francs, 7 francs, 7 fr. 50, 9 francs, 10 francs au plus; la
forteusede bobines^ âgée de 15 ans, a 10 francs.
Au dévidage, les ouvrières sont presque toutes majeures :
«lies gagnent de 13 fr. 10 à 18 fr. 50 ; cinq seulement ont de
i 4 ans et demi à 1 8 ans ; elles gagnent de 1 2 fr. 1 0 à 1 6 fr. 45,
•plus encore d'après leur aptitude que d'après leur âge.
Par ouvriers spéciaux ou divers, on entend ce qu'en toute .
industrie on pourrait nommer les services auxiliaires, et
quelques autres, plus véritablement spéciaux, dont Tindustrie
delà filature réclame le concours : chef mécanicien à 42 firancs
et mécaniciens à 30 et 24 francs par semaine ; conducteurs de
machine à 30 francs ; chauffeurs à 27 et à 22 francs ; tourneur
à 28 fr. 50; menuisier à 30 francs; aide-démonteur k 17 francs;
contremaîtres à la préparation à 25 et à 27 ; contremaître à la
{garderie à 22 ; giaisseur à la préparation et graisseur à la
filature à 22 et à 21 francs ; secoueur de déchets à 17 francs;
chef paqueteur à 30 francs et paqueteur à 23 francs ; couseur
de rubans à 12 francs ; et enfin, pour que l'usine ne soit pas
trop triste, pour mettre un peu de vert dans ce noir et dans
ce çrisj jardinier à 16 fr. 50.
Tels sont les salaires à l'usine A ; et, à la mesure que nous
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L'INDUSTRIE TEXTILE. — LE LIN 399
avons adoptée pour les hauts, moyens et bas salaires, il n'y a
pas à dissimuler que, sauf des exceptions très rares, ce sont à
peu près tous de bas salaires. Ce sont pourtant ceux que Ton
paye dans toute la filature ; je me trompe : dans toutes les
filatures du département du Nord, où ils sont encore plus
élevés, ou moins bas qu'ailleurs, notamment dans la Somme.
En résumé, et pour donner une sorte de prix-courant, il est
admis que, dans la filature du Nord, un homme de peine gag^ne
3 francs par jour ; un peigneur ou un repasseur ^ hommes faits,
majeurs et souvent mariés, 4 francs ; parfois un peu plus,
suivant la quantité ou la qualité du travail; un partageur on
un émoucheteury au-dessus de 18 ans, 2 fr. 65; un garçon de
machine de 13 à 17 ans, 1 franc, 1 fr. 50, 1 fr. 60, 1 fr. 75
et 2 francs ; un emballeur ou un graisseur de peignage (18 ans
et au-dessous) de 2 fr. 35 à 2 fr. 65 ; une apprentie à l'atelier
des préparations, à 13 ans, 0 fr. 75, à 16 ans, 1 fr. 85,
salaire maximum pour la conduite d'un étirage, avec une
gratification pour tout travail supplémentaire. Une éiakuse
reçoit de 2 fr. 10 à 2 fr. 25 ; une bano-brocheuse, de 2 fr. 15
à 2 fr. 35 ; une fileuse, 2 fr. 50 sur métier ordinaire, quelques
centimes de plus sur un grand métier. Une démonteuse
débute, vers 13 ans, à 0 fr. 75, pour arriver, par augmenta-
tions successives, à 1 fr. 50 et 1 fr. 65 ; à 16 ou 17 ans, elle
passe metteuse en ordre et touche de 1 fr. 65 à 1 fr. 90 ; après
quoi, elle passe fileuse, — ce qui comble et doit épuiser
toute son ambition. La moyenne d'une dévideuse adulte, soit
aux pièces, soit à la journée, est de 2 fr. 50 ; celle des
cardeurs ou cardeuseSy de 2 fr. 10 à 2 fr. 50. Graisseurs,
mécaniciens, menuisiers, tourneurs, contremaîtres, les spécia-
listes d'une profession qui n'est pas le unskilled labour, et à la
connaissance ou à la pratique de laquelle il ne peut suppléer,
ont, de tous les ouvriers, les meilleurs salaires, variant de
3 à 7 francs par jour.
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400 L'OUGANISATION DU TRAVAIL
Pour avoir le gain annuel, il n'y a qu'à multiplier par
300 jours ces salaires quotidiens : on trouve alors des
sommes qui vont de 225 francs à 2,100, en passant par 300,
450, 480, 495, 540, 600, 645, 695, 700, 750, 795, 800,
900, 1,200, et en se fixant surtout aux environs de 500
à 800.
Encore une fois, ce n'est pas un çros budget de recettes ;
et il ne faut pas un gros budget de dépenses pour en venir à
bout. Tout à l'heure, en copiant quelques-uns de ces chiffres,
mon cœur battait et ma main tremblait, comme au temps où
je recueillais, douloureusement tracés, de leurs doigts plus
habiles à manier l'aiguille que la plume, sur des chiffons de
papier graisseux, les budgets de misère des petites ouvrières
parisiennes ! Je sais bien que les mêmes salaires n'ont cepen-
dant point la même valeur en tous lieux, que 225 francs
représentent plus ici que là ; que ces 225 francs doivent se
compter moins en espèces qu'en échanges, moins en pièces
d'argent qu'en marchandises, qu'en objets d'utilité. Et je sais
aussi que, pour beaucoup, femmes, filles et jeunes garçons,
ce ne sont que des salaires d'appoint, qui viennent s'ajouter
au gain du mari ou du père, et grossir le maigre trésor de la
famille. Je sais enfin que la plupart de ces jeunes gens, de
ces filles et de ces femmes n'ont pas le choix ; que s'ils ne
gagnaient pas cela, ils ne gagneraient rien, ce qui fait qu'il
s'en présente toujours plus qu'on n'en demande, pour gagner
si peu... Et c'est le tranchant de la règle d'airain, c'est le
mordant de la vis sans fin du sweating System.,.
Il en est ainsi, je le sais ; mais que faire pour qu'il puisse
en être autrement? Car, dans le Nord, pays de mines et de
métallurgie, à salaires forts et à vie chère, 225 francs, peu
de chose en soi, demeurent peu de chose par ce qu'ils
procurent; et, dans le Nord comme à Paris, dans les indus-
tries textiles comme dans la mode et dans la couture,
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L'INDUSTRIE TEXTILE. — LE LIN AGI
comment ne pas songer avec ang^oisse à celles pour qui ce
n*est pas un salaire d'appoint, mais tous les moyens d'exis-
tence ; qui n'ont ni mari, ni père ; qui sont seules; que le
mal guette sous mille formes, dont la pire est peut-être qu'il
leur faille plus que de l'héroïsme, de la sainteté, pour rester
seules? Elles n'ont, aussi bien, créatures de chair chez qui
Ton n'a pas eu le loisir de cultiver l'esprit et d'affermir la cons-
cience, que trop de penchant à ne pas le rester. Combien de
jeunes gens et de jeunes filles ne pensent qu'à s'affranchir du
joug de leurs parents, à quitter la maison, à s'en aller en
quelque chambre garnie fonder un faux ménage !
Ce n'est certes pas que le bon exemple manque, mais le
mauvais abonde et éclate : les pères et les frères eux-mêmes
ne se retiennent pas d'en donner le scandale. Trois jours de
cabaret, le samedi, le dimanche et le lundi, sans compter,
pour les hommes, les combats de coqs et les concours de
pigeons, avec les paris qui s'y engagent et les ripailles qui les
accompagnent ; pour les femmes, la toilette, et, de temps à
autre, des goûts ou des défauts moins innocents... L'extrême
difficulté de la vie, l'extrême facilité de la tentation ; et voilà
comment s'ouvre et s'envenime une plaie sociale ! Les déma-
gogues du socialisme ont tort de dire que la faute en est
tout entière aux patrons ; mais les patrons auraient tort de
se désintéresser de la question en disant simplement que
u ces bons apôtres » ont, devant eux, s'ils le veulent a un
beau champ d'évangélisation ». Il y a de la faute des uns et
des autres ; il y a à m évangéliser » chez les uns et chez les
autres ; et, sans prétendre refaire le monde, rien que pour
l'empêcher de se défaire, il y a à faire pour tout le monde.
26
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40a L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Établissement C. — Filature de jute.
Presque tout ce qu'on vient de dire de la filature de lin
pourrait être dit également de la filature de jute. Cependant
le jute a sur le lin un avantage : il ne dégage pas de poussière
ou en dégage peu ; et comme, pour être travaillé, il est
arrosé au préalable d'eau et d'huile, sa poussière, humide et
lourde, tombe au lieu de s'élever.
Cela posé, la condition des ouvriers est à peu près iden-
tique dans les deux branches d'industrie. Les surveillants
sont, dans la filature du jute, ce qu'ils sont dans la filature
du lin. Les hommes de peine font le travail de magasin, ils
ont à manier des balles de 180 kilogrammes, mais ne
supportent point d'ailleurs de fatigue excessive. De même
pour les ouvriers employés au triage et à Vensimage. Le travail
des étaleuses consiste à ouvrir et à distribuer, d'une façon
égale et régulière, les poignées de jute, sur une toile en
mouvement; c'est une besogne continue sans être trop pré-
cipitée. Les soigneurs, qui sont de jeunes garçons, veillent à
ce que le ruban de jute qui sort de la carde étaleuse aille
bien s'empiler dans le pot en tôle où il doit être reçu; à
changer ce pot dès qu'il est plein, et à aller le chercher ou le
repousser à une distance de quelques mètres. Les garçons de
rouleaux mettent ensuite, à l'aide d'une petite machine^ ces
rubans de matière dégrossie en rouleaux que les cardeuses
prennent pour les passer à la carde; ils se déroulent et se
transforment en rouleaux de matière plus affinée, qu'à leur
tour d'autres jeunes garçons empilent dans d'autres pots en
tôle; ce sont, comme les autres, des soigneurs et, comme les
autres, ils ont à prêter plus d'attention que d'effort. Les
travaux accessoires du mouHuy de la briseuse ou teaser, le
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I/INDUSTRIE TEXTILE. — LE LIN 408
travail des graisseurs^ sont eux aussi sans fatigue. Il en est de
même des étirageuses, dans la filature du jute ainsi que dans la
filature du lin, avec plus de facilité peut-être, et moins ou pas
du tout de poussière. De même encore des banc^brocheuses et
soigneuses à l' étirage ^ des cardeuses et étirageuses d'étoupes. En
revanche, les fileuses de jute ont, pour le même travail, plus
de peine que \esfileuses de lin, la matière étant plus cassante;
et, comme elles, les démonteuses et metteuses en ordre, tandis
que les dévideuses, bobineuses et épeuleuses n*ont que le même
travail, et pas plus de peine.
Voici, en regard, les salaires. Un manœuvre gagne de
17 à 19 francs; un ouvrier à Tensimage, de 24 à 28 francs;
un surveillant aux préparations, de 18 à 27 francs par
semaine. Tous, excepté deux ou trois, sont majeurs. Les
étaleusesy majeures et mineures, reçoivent de 12 à 14 francs;
les soigneurs j gamins de 13 ans et demi à 16 ans, touchent
7 fr. 50 ; les garçons de rouleaux^ entre 14 ans et 19, de
8 fr. 50 à 15 francs. Les cardeurs, tous mineurs aussi, entre
1 5 et 18 ans, gagnent de 8 fr. 50 à 1 1 fr. 50 ; au moulin, les
deux extrêmes, un ouvrier de 19 ans, à 15 francs, un ouvrier
de 65 ans à 16 fr. 50; à labriseuse (entre 15 ans et 24), on a
de 8 fr. 50 à 16 francs, hes graisseurs touchent Tun 14 francs,
l'autre 19 fr. 50. Il y a des étirageuses de 13 ans et demi, et
il y en a de 60 ans : elles gagnent 1 1 francs, et jamais, dans
la maturité, elles ne gagnent davantage. Il semble du reste
qu'avant 30 ans elles sortent de l'usine et qu'elles n'y
rentrent qu'après 45 ans : sur 40 étirageuses, portées nomi-
nativement au tableau que je consulte, je n'en relève en effet
aucune d'un âge intermédiaire ; les banc-brocheuses , toutes en
pleine force, de 20 à 30 ans, gagnent pour la plupart
13 francs, quelques-unes 17 francs; les soigneuses ou filles
derrière, de 16 ans et demi à 24 ans, reçoivent 11 francs ou
11 fr. 50.
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404 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Aux étoupes, les cardeurs, presque tous mineurs, gagnent
presque tous aussi 13 fr. 50 ; deux d'entre eux, cependant,
ont 16 francs; un, 17 fr. 50 ; un, 22 fr. 50. Le surveillant des
préparations touche 23 francs; les banc-brocheuses, 13 francs;
les étirageuses, 9, 10 et 11 francs. A la filature, le contre-'
mattre a 25 francs par semaine ; les démonteurs ^ 21 francs ; les
fileuses, quel que soit leur âge, — et il varie de 18 à 53 ans,
avec la même lacune que pour les étirageuses, aux environs
de la trentaine, — ont toutes uniformément 10 francs. Les
metteuses en ordre gagnent 9 et 10 francs ; \e% démonteuses ^
6 francs, 7 fr. 50 et 8 fr. 50, selon Taptitude au travail; les
graisseurs ont 15 francs ; les couseurs de rubans, 14 et 15 ; les
porteurs de bobines, 15 et 16; les garçons divers (13 ans et
demi et 14 ans et demi), 8 fr. 50 ou 9 fr. 50. Au dévidage,
le surveillant touche 19 francs par semaine, à 55 ans; les
paqueteurs, 33 et 36 francs; les dévideuses, de 12 francs à
16 fr. 25 ; les bobineuses, de 12 francs à 15 fr. 75 ; les épeu--
leuses, de 10 francs à 15 francs.
Laissons de côté, de peur d'allonger encore cette énumé-
ration déjà trop longue, les ouvriers dits spécialistes, de tous
les métiers, plutôt que du métier, mécanicien, chauffeur,
conducteur, peigneron, menuisier; il n'y a pas de raison
pour qu'ils soient payés à des prix différents dans la filature
de jute et dans la filature de lin. En rapprochant, de part et
d'autre, les salaires des catégories comparables, on verrait
qu'ils sont tantôt un peu plus forts, tantôt un peu plus faibles
pour le lin que pour le jute ou pour le jute que pour le lin,
mais toujours à peu près les mêmes; de telle sorte que la
seule cause de l'écart en plus ou en moins parait bien être le
plus ou moins de difficulté que présente la matière et le plus
ou moins de peine qu'impose le travail.
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I/INDUSTRIE TEXTILE. — LE LIN 405
Établissement D. — Tissage de toile et blanchisserie.
L'organisation du travail, dans un tissage mécanique,
comporte en général six ateliers : P le bobinage, où sont
occupées exclusivement des femmes et des filles, qui entrent à
Tâge de treize ans et, jusqu'à quinze ou seize ans, sont consi-
dérées comme apprenties ; 2* V ourdissage^ qui n'emploie que
des femmes au-dessus de vingt ans ; 3^ le par âge ou encollage;
tous les ouvriers de cet atelier sont des hommes faits; 4"* la
lamerie^ qui occupe à la fois des hommes et des gamins,
ceux-ci à titre d'auxiliaires ; 5** le cannetage, dont le personnel
se recrute comme le personnel du bobinage ; 6* le tissage
proprement dit, où travaillent ensemble des hommes, des
femmes et des enfants des deux sexes, en nombre et propor-
tions très variables suivant les établissements. (On pourrait
citer telle fabrique où il y a maintenant fort peu de femmes et
où l'on n'en embauche plus ; c'est là sans doute un des effets ou
l'une des conséquences de la loi du 30 mars 1900 soumettant
à une réglementation spéciale les établissements à personnel
mixte.) Cependant, certains tissages occupent encore autant
de femmes que d'hommes. Les enfants sont admis au tissage
à l'âge de treize ans, mais ne sont traités comme ouvriers
qu'à dix-sept ou dix-huit ans. Auparavant ils travaillent pour
le compte et à la solde d'un maître-ouvrier qui surveille leur
métier tout en conduisant le sien.
Les spécialités ou catégories par atelier sont : au bobinage,
les bobineuses et apprentis ou apprenties, avec un surveillant;
à l'ourdissage, les ourdisseuses ; au parage, les pareurs, le
faiseur de colle, le caleur de rouleaux ; à la lamerie, le maître
lamier, les passeurs de lames, le raccommodeur, le passeur au
rot, les éplucheurs de lames, V avancenr de fils ; dixx cannetage,
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ï
406 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
un surveillant, des cannetières et leurs apprentis, des
donneuses d*épeules ; au tissage, outre des contremaîtres^ des
monteurs de rouleaux et un graisseur^ les tisseurs et leurs
apprentis. Puis, les services accessoires ou annexes : à la
salle de réception, des visiteurs de toile ^ des plieurs, des
tondeurs, un calandreur, un aiguiseur; au magasin de fils, un
magasinier; à la machine-chaufferie, un conducteur de
machine, un chauffeur, un brouetteur de charbon; à Tatelier
des mécaniciens, un mécanicien-^chef, des ajusteurs, des tour--
neursy un zingueur; enfin, des menuisiers, un retordeur, un
maçon, un veilleur de nuit, des hommes de peine.
J'ai dit tout à Theure que, dans le tissage, au moins dans
certains tissages, depuis la loi du 30 mars 1900, le nombre
des femmes tend à diminuer, mais que pourtant certains
autres emploient encore autant de femmes que d'hommes :
on s'en aperçoit au total. Le Syndicat des fabricants de toile
d' Armentières , Houplines et localités environnantes groupe
G, 808 métiers, occupant ensemble 7,900 personnes, soit
pour le tissage lui-même, soit pour les préparations. Par sexe
et par âge, elles se répartissent comme il suit :
/ Del3 à 18 ans 767
!• Hommes. .| Au-dessus de 18 ans . . . . 4,375
( Au-dessus de 60 ans . ... 194
/ De 13 à 18 ans 508
2» Femmes. . .) Filles au-dessus de 18 ans. . 798
( Femmes mariées 1,258
Total 7,900
Proportion \ ^^"^"^^^ ^^ enfants. 43,50 pour 100
Hommes .... 56,50 —
Antérieurement au l*"" avril 1904, les ouvriers tisseurs
travaillaient 60 heures et demie par semaine. Le Syndicat
des fabricants de toile d' Armentières , examinant alors les
salaires de 4,551 d'entre eux, estimait que, sur ce nombre :
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L'INDUSTRIE TEXTILE. — LE LIN 407
234 gagnaient moins de 15 francs par semaine.
1 ,564 — de 15 à 20 francs —
1,691 — de 20 à 25 — —
797 — de 25 à 30 — —
85 — plus de 30 — —
Ensemble : 4,551 ouvriers.
Les jeunes gens de 13 à 16 ans, considérés comme
apprentis, sont payés non par le patron, mais par le maître
tisserand. C'est lui qui reçoit le prix du travail fourni par les
deux métiers qu'il a sous la main, et qui fait à Tapprenti sa
part; il ne la lui fait pas très large : environ 5 francs par
semaine. Ces 5 francs payés, il reste au tisserand qui dirige
ou surveille deux métiers un salaire personnel variant de
15 à 35 francs et même, pour quelques-uns, un peu au-
dessus : la majeure partie (547 sur 680) gagnerait plus de
30 francs. En somme, de cent ouvriers tisseurs de toute
catégorie et non plus seulement maîtres tisserands à deux
métiers, travaillant 60 heures et demie par semaine,
Environ 5 gagnent moins de 15 francs.
— 35 — 15 à 20 francs.
— 36 — 20 à 25 —
— 22 — 25 à 30 —
— 2 — plus de 30 —
La grande majorité, — 61 pour 100, — gagnerait donc de
15 à 25 francs. De 15 à 25 francs en six jours, de 2 fr. 50 à
4 francs et quelques centimes par jour, c'est encore, — nul
ne le niera, — un assez bas salaire ; au-dessous de 15 francs
par semaine, moins de 2 fr. 50 par jour, c'est un salaire très
bas, et manifestement insuffisant.
On donne de cette extrême modicité plusieurs explications
qui valent ce qu'elles valent. Premièrement, la proportion
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*0S L'ORGANISATION DU TRAVAIL
d'ouvriers âgés serait fort élevée (environ 4 et demi pour 100,
dit-on, dans les tissages syndiqués de la région d'Armen-
tières). Mais d'abord il conviendrait de préciser ce que Ton
entend par « ouvriers âgés » . Si l'ouvrier âgé est l'homme de
55 ans et au-dessus, l'affirmation est exacte : il y a plus
d'ouvriers âgés dans l'industrie textile que dans les mines,
dans la métallurgie, dans la construction mécanique, dans la
verrerie. Mais si l'on admet avec quelques-uns, — ce qui est
peut-être excessif, — que, passé 45 ans et quand il touche à
la cinquantaine, l'homme, lentement usé par le travail de
l'usine, est déjà un vieil ouvrier, en ce cas, il y a dans l'in-
dustrie textile moins d'ouvriers âgés que dans les mines
(12,22 contre 13,64 pour 100), que dans la métallurgie
(15,06), que dans la construction mécanique (12,52); il n'y
en a guère plus que dans la verrerie (12,18 pour 100).
Quant aux femmes, beaucoup plus nombreuses à coup sûr
dans la filature et le tissage que dans les autres industries
énumérées ci-dessus, un tableau en quatre ou cinq lignes
montrera en quelle proportion les ouvrières âgées se rencon-
trent ici et là (I) :
OuTrieres.
Poir 100.
Industrie linicre, lin, chanvre,
jute et succédanés . . . 5,65
Mines et minières .... 8,18
Métallurgie 12,21
Construction mécanique . . 11,31
Verrerie 6,55
De ce tableau il résulterait que, loin d'être plus forte, la
proportion des ouvrières âgées (sauf pour les femmes de
65 ans et au-dessus, et par comparaison avec les mines)
(1) Résultats statistiques du recensement des industries et professions^ t. IV,
p* xcii et sulyantet*
65 uu
Dc69l«iaa>.
et «o-demu
Pour 103.
Ponr 100.
3,18
1,90
4,87
1,58
8,35
3,60
6,19
2,75
3,20
2,15
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L'INDUSTRIE TEXTILE. — LE LIN 409
serait, au contraire, moins forte dans l'industrie textile que
partout ailleurs. Aussi bien n'est-ce pas ce que nous avait
laissé entrevoir Texamen monographique des établissements
AetB?
La deuxième raison par laquelle on explique le taux infé-
rieur des salaires est tirée de la proportion, dans l'industrie
textile, tt d'ouvriers infirmes ou maladifs » ; proportion « plus
élevée encore peut-être » que celle des ouvriers âgés. « Car le
métier de tisseur, n'exigeant pas une grande dépense de
force, est adopté de préférence par les ouvriers moins bien
constitués et d'une santé débile » . £n outre, parmi les
ouvriers classés comme tisseurs, et travaillant sur leur
métier, figurent un certain nombre de jeunes gens de 16 à
17 ans, qui n'ont pas encore acquis toute l'habileté voulue et
auxquels on réserve en conséquence les travaux les plus
ordinaires et les plus communs. Enfin, il y a bien, par surcroît,
une catégorie d'ouvriers « d'une capacité professionnelle
très faible » . Ce sont les « ouvriers de passage » , qui exercent
pendant la belle saison une autre profession et ne rentrent au
tissage que pour l'hiver. Naturellement le salaire de ces
ouvriers, ou infirmes, ou maladifs, ou malhabiles, ou inter-
mittents, s'abaisse, et, naturellement aussi, la moyenne
générale des salaires en est abaissée.
Toute réserve faite sur la légitimité d'une moyenne de
salaires, — dois-je répéter pour la vingtième fois qu'il n'y a
pas de salaire moyen, parce qu'on ne touche ni ne mange
une moyenne, et que vouloir dégager cette moyenne, c'est
se demander utrum Chimœra bombinans in vacuo possit
comedere secundas inteniiones ? — sous cette réserve formelle
et expresse, on peut dire, à titre d'indication, que la
moyenne générale du salaire des apprentis est de 21 fr. 55.
« La catégorie la moins favorisée dans le tissage est celle des
ouvriers conduisant un seul métier fil dans les laizes étroites
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410 l/ORGANISATION DU TRAVAIL
jusqu'à 1 m. 50 de large. Dans d'autres centres de tissage,
on a couplé les petits métiers de fil, partout où la nature du
travail le permettait, de manière à placer deux métiers sous
la conduite du même ouvrier. A Armentières, le tarif de 1889
l'interdit (1) » . Aussi, dans le ressort du Syndicat des fahri-
cants de toile, la moyenne du salaire, pour 2,471 ouvriers,
n'est-elle, par tête et par semaine, que de 18 francs. Pour les
privilégiés qui conduisent soit deux métiers fil avec un
apprenti, soit deux métiers coton sans apprenti, soit un
métier de grande largeur (ils sont, les trois ordres réunis,
2,080) , le salaire moyen par ouvrier et par semaine ressort à
25 francs. De sorte qu'au total, d'après le Syndicat d'Armen-
tières et pour les 4,551 tisseurs dont il a analysé les salaires,
2,471 ouvriers, soit 55 pour 100, gagneraient chacun
18 francs, et 2,080 ouvriers, chacun 25 francs par
semaine (2).
Après les tisseurs, viennent les paveurs : chargés spéciale-
ment de l'encollage des chaînes en fil de lin : ce sont les
« princes » du tissage : ils peuvent gagner, les moins adroits,
de 30 à 35 francs, les fins ouvriers, plus de 50; la plupart de
(i) Rapport présenté a ta Commission d'enquête parlementaire, par M. Louif
Colombier, p. 3. — 11 n'est pas inutile de faire remarquer ici que les observations
du Syndicat des fabricants de toile s'appliquent à la filature de coton, en même
temps qu'à la filature de lin.
(i) M. Louis Colombier ajoute : •» Nous savons que ces chiffres s'écartent
sensiblement de ceux fournis par les ouvriers. Ils sont en formelle contradiction
avec tout ce qui a été publié et écrit depuis quelques mois sur Armentières.
Malgré cela, nous en affirmons Texactitude. La Commission d'enquête ne pouvait
pas manquer d'être frappée de ces divergences. Elle a demandé à voir les livres
de paye dans un tissage qu'elle a visite le lundi 18 janvier ; au grand étonne-
ment des commissaires enquêteurs, la vérification de ces livres a prouvé l'exac-
titude de nos chiffres, n — De pareilles « diverjrences » ont pu, en effet,
étonner la Commission d'enquête ; elles n'eussent étonné pas un de ceux qai
savent, par expérience, combien il est difficile d'arriver à des précisions en une
matière où il semble qu'il soit aussi facile d'être précis, — et presque aussi
impossible de ne pas l'être, — qu'en matière de salaires : cependant on y arrive
rarement, et un peu malgré tout le monde, les uns étant portés à dire plus, et
les autres à dire moins.
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L'INDUSTRIE TEXTILE. — LE LIN 411
40 à 50 francs. « L'habileté de Touvrier^ la souplesse du
corps, le tour de main jouent dans ce métier un rôle impor-
tant qui explique les variations du salaire. » De 30 à
50 francs, et plus, c'est le prix d'une semaine de 60 heures
de travail; mais, ordinairement, la semaine des pareurs
n'atteint pas 60 heures ; elle ne dépasse pas 55. Or, la
moyenne hebdomadaire, pour eux, est de 45 fr. 50 ; ils
gagnent donc plus de 0 fr. 70 de Theure : environ 7 francs
par jour. Une fortune ! Mais, sur 7,900 ouvriers attachés aux
6,808 métiers du Syndicat des fabricants de toile d* Armentières ,
ils sont en tout 154. — Je vois encore, au fond de l'échoppe
où s'entassaient ses neuf enfants et sa femme, suivant atten-
tivement, sur un petit poêle, la cuisson d'une chaudronnée de
pommes de terre, les yeux blancs d'un pauvre cordonnier, à
qui nous disions : « C'est dur, n'est-ce pas? Il faut trimer.
Vous aimeriez mieux être pareur ?» — S'il eût mieux aimé
être pareur! L'idée même qu'il eût pu aspirer à une aussi
brillante situation paraissait ne lui être jamais venue.
Pour 60 heures de travail, les bobineuses, dans le tissage,
gagnent de 6 à 25 francs, la plupart entre 13 et 21 francs; les
ourdisseuses, de 12 à 30 francs, la plupart entre 20 et 30;
les épeuleuses, apprenties, de 6 à 12 francs, ouvrières faites,
de 12 à 21 francs; la plupart, entre 12 et 18 francs par semaine.
Mais seules les épeuleuses, dont le travail marche de pair
avec le travail du tissage, font régulièrement des semaines de
60 heures. La semaine de travail est plus courte, — et moins
rétribuée, — pour les ourdisseuses et les bobineuses. Le
rapport du Syndicat des fabricants de toile note à ce sujet :
« La plupart des tissages étant largement outillés en prépa-
ration, les bobineuses... travaillent généralement moins de
60 heures par semaine. Ce défaut d'équilibre entre les prépa-
rations et le tissage est en quelque sorte forcé. La diversité
des genres que l'on est obligé d'aborder dans la fabrication
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41Î L'ORGANISATION DU TRAVAIL
exige une préparation plus étendue afin de ne pas se trouver
pris de court lorsque Ton fera beaucoup de g^ros. D*un autre
côté, les ouvriers qui travaillent au tissage tiennent à avoir
leurs enfants occupés aux préparations, et Ton est amené à
remplir les salles de préparations de plus d'ouvrières qu'il
n'est nécessaire, ce qui a pour effet de diminuer la quantité
de travail à répartir entre elles. Il n'est pas d'usage ici de
renvoyer des ouvriers parce que le travail diminue. Les
ouvriers aiment mieux en général subir une réduction sur
leurs heures de travail que de voir une partie d'entre eux
quitter l'atelier. Du reste les femmes et les jeunes filles occu-
pées aux préparations s'accommodent bien de ce régime, qui
leur permet de ne pas négliger les travaux du ménage. »
Point de contrat de travail particulier; rien que les pres-
criptions, si vagues, du Code civil concernant le louage de
services; excepté en matière de tissage et de bobinage,
matière qu'a voulu régler, il y a plus de cinquante ans déjà,
la loi du 7 mars 1850, et qui, malgré cette loi, à écouter les
plaintes qui s'élèvent, ne serait encore que mal réglée. La loi •
avait pour principal objet d'empêcher, dans un travail payé
aux pièces, les fraudes sur la mesure même du travail. Il
paraîtrait, si les récriminations que la Commission parlemen-
taires a entendues sont bien fondées, qu'elle n'y a pas
complètement réussi, et que certains entrepreneurs ou sous-
entrepreneurs sans scrupule trouveraient, en leur conscience
d'une élasticité rétrécissante, le moyen ingénieux, mais
condamnable, et, à cette limite infime où il s'agit de pouvoir
vivre ou de ne le pouvoir pas, presque criminel, de rogner
encore le salaire de leurs ouvriers.
Ce salaire est pourtant assez maigre, et ce n'est pas avoir
du superflu que de le toucher tout entier. Car les ouvriers se
plaignent, d'autre part, que les amendes pour absence injus-
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L'INDUSTRIE TEXTILE. — LE LIN 413
lifiée, fautes contre le règlement de Tatelier, ou malfaçon^
viennent trop souvent et trop durement mordre dessus. Peu
leur importe que ces retenues pour malfaçon ne soient»
comme elles peuvent Têtre, qu' « une réparation inférieure
au préjudice causé » , ou même que le produit des amendes
fasse, plus tard et indirectement, « retour aux ouvriers sous
forme de secours ou de gratiBcations i> ; ils ne voient que le
fait immédiat, qui pour eux est brutal et les blesse cruelle-
ment. Puis, d'une troisième part, enfin, il y a les mortes-
saisons, les chômages, avec, dans l'industrie textile, cette
espèce de chômage chronique qu'entraîne périodiquement
tous les mois, tous les quinze jours pour les toiles fines, tous
les trois ou quatre jours peut-être pour les grosses toiles, le
remontage des métiers.
Certainement, le salaire, dans la filature et le tissage, pour
de nombreuses catégories d'ouvriers et d'ouvrières, est bas,
et les patrons qui, au bout de la semaine, payent 60 heures
de travail 12 ou 15 francs, le reconnaissent les premiers. Il
doit y avoir quelque chose à faire, mais quoi? Il y a, en tout
cas, quelque chose à ne pas faire; et c'est d'abord de ne pas
aller, à tort et à travers, par plaisir d'artiste ou calcul de
démagogue, chanter à des malheureux pour qui la perte
d'une heure de travail représente une privation et la perte de
quelques jours, la faim, une de ces vieilles chansons qui,
depuis un siècle ou un demi-siècle, fouettent l'envie et la
colère humaines! Âh ! il peut être relativement facile, quand
d'ailleurs on a le don d'éloquence, et l'esprit tourné à ces
exercices, il est peut-être doux, du promontoire tranquille où
l'on s'est hissé, de souffler des mots de tempête sur la foule
frémissante, — et, jouissant de la voir s'agiter, comme une
mer qui se creuse et s'enfle, à ce souffle, — d'arracher aux
femmes des larmes de douleur, et aux hommes des cris de
révolte : « Pauvre tisserand, c'est ton linceul que tu tisses! »
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4U L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Mais, outre que c'est une chanson déjà vieille et que Thomas
Hood, par exemple, avait déjà chantée, dans son Chant de la
Chemise :
Couds, couds, couds toujours...
Tu couds avec un fil double
Un linceul en même temps qu'une chemise,
ce n'est ni avec des chansons, anciennes ou nouvelles, ni
avec des larmes, ni avec des cris, qu'on résoudra le grand
problème. On ne le i:ésoudra pas par la guerre, mais par la
paix. On ne le résoudra, ou Ton n'approchera de la solution,
qu'en prenant une à une tant de petites questions dont il est
fait, et en les étudiant une à une, dans la complexité de leurs
données, les yeux fixés sur la justice, les mains posées sur la
réalité.
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II. — LE COTON
S'il est vrai que les industries se localisent en raison des cir-
constances naturelles, et si, de toutes les circonstances natu-
relles qui contribuent à les localiser, la plus forte est la
production sur place, ou dans le voisinage, de la matière
première, il semble tout d'abord que, le colon ne poussant
nulle part en France, Tindustrie du coton ait pu, presque à
égalité de chances, s'y établir n'importe où. Elle occupe pour-
tant sur la carte trois points nettement déterminés : l'Est, le
Nord et l'Ouest; elle anime et enrichit trois régions en dehors
desquelles, — sauf pour quelques sous-industries spéciales,
— on ne la retrouve guère plus : les Vosges, la Flandre et la
Normandie. C'est que la production de la matière première
est bien sans doute la plus puissante des circonstances suscep-
tibles d'agir sur la formation elle développement d'une indus-
trie, mais elle n'est pas seule, il y en a d'autres; et, par
exemple, étant donnée l'usine contemporaine, mue par la
vapeur, il y a aussi la production sur place ou à proximité,
aux moindres frais de transport, du combustible, qui, en toute
industrie, est, pour ainsi dire, « la seconde des matières pre-
mières. » Et voilà pourquoi la Flandre, en plein bassin houil-
ler du Nord et du Pas-de-Calais, est pour l'industrie textile, —
lin, coton, laine ou jute, — une terre d'élection. D'autre
part, l'abondance et le bon marché de la main-d'œuvre ; une
sorte d'aptitude transmise ou d'adaptation héréditaire qui
résulte d'un long exercice de la profession, à travers les siè-
cles, par des générations d'ancêtres fileurs ou tisserands;
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416 L'ORGANISA^TION DU TRAVAIL
rhabitude d'une vie simple, à besoins élémentaires, qui main-
tient des salaires médiocres, suffisants pour ce qu'on en veut
tirer, dans ces vallées ou sur ces^ pentes de montag^ne : voilà
ce qui explique la fortune cotonnière des Vosges. Enfin, des
communications faciles, des débouchés assurés, la mer toute
voisine, cette grande « charrieuse » qui transporte, importe
et exporte, comme par un flux et reflux économique du même
rythme que son flux et reflux physique ; plus encore peut-être
jusqu'à l'humidité de l'air, si favorable à ce genre de travail
(ainsi que le prouve, en Angleterre, le rang prééminent du
Lancashire), et la fécondité généreuse du sol, et toute la
richesse ambiante, et toutes les qualités de la race, cet esprit,
à la fois subtil et hardi, d'entreprise et de calcul, remarqua-
blement doué pour un commerce que ses conditions mêmes
obligent à se mêler de « spéculation : » voilà le secret, qui
n'a rien de secret, voilà le motif de l'avance prise par la Nor-
mandie sur des provinces moins bien douées ou simplement
moins bien situées. La Flandre a Ânzin, la Normandie a le
Havre, les Vosges sont déjà, — ou sont encore, — l'Alsace.
Aussi, des 150,000 personnes que nourrit en France l'indus-
trie du coton, les trois quarts travaillent-elles dans les fabri-
ques des trois départements du Nord, des Vosges et de la
Seine-Inférieure. Quatre autres départements, quatre autres
seulement et en tout, figurent ensuite sur la liste, à titre
subsidiaire ou succédané : ce sont la Seine et laSarthe (fabri-
ques d'ouate) , la Somme (fabriques de mèches) et la Loire
(fabriques de cotonnades, calicots, coutils). En 1896, date du
dernier recensement publié (I), — il existait, dans l'indus-
trie du coton, 45 établissements occupant chacun plus de
500 personnes. Sept faisaient la filature, effilochage, pei-
(1) Bésultats statistiques du recensement des industries et professions (dénom-
breraent général de la population du 29 mars 1896), t. IV. Résultats généraux,
p. SX XV et zzxTi.
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LE COTON 41T
gnage, cardage, etc., 38 étaient des tissages. C'est la très
grande industrie textile, A côté d'eux, 162 établissements pour
la filature, 317 pour le tissage, occupaient de 50 à 500 per-
sonnes; et, aux environs de 500, il est certain que Ton touche
à la grande industrie. C'est donc là, aux environs et le plus
près possible de 500 ouvriers, afin de ne pas nous écarter du
champ ordinaire de nos observations, que nous irons cher-
cher les matériaux de cette étude.
Pour la filature du coton, nous avons une bonne fortune
qui ne nous est échue que trop rarement ailleurs : on sait avec
précision en quel lieu et à quel moment est apparu chez nous
le type de la manufacture moderne, caractérisé par la
machine à vapeur, a En 1818, la première machine à vapeur,
que Ton appelait alors pompe à feu, ayant pour destination la
mise en mouvement d'une filature à Lille, fut commandée en
Angleterre par M. Auguste Mille. M. Pierre Boyer fut envoyé
en France par ses patrons pour monter cette machine (ce
genre d'opération prenait alors plus d'une année). £n 1820,
ce fut aussi M. Boyer qui monta une machine à vapeur dans
la fabrique de cardes de M. Scrive-Labbe , puis, ayant reçu
des encouragements et des commandes, il vint s'installer
définitivement à Lille, où il fonda un atelier de construction
pour son propre compte (l). «
Auparavant, avant 1818, le Nord ne manquait point de
filatures, puisqu'en 1817, on comptait, dans Lille même ou
dans ses alentours immédiats, 86 établissements où l'on tra-
vaillait le coton, mais il n'y avait alors d'autre moteur que
le moteur animal, c'est-à-dire des chevaux attelés, des
manèges; et souvent le moteur humain, l'ouvrier u attelé, »
(1) HenseignemenU pour servir à l'enquête, ouverte le 12 décembre 1853, au
ministère du Commerce, fournis par M. Henri Loyer, Archives du Comité des
filatures de coton, Lille, 1873; document cité par M. Jules Houdoy, la Filature
de coton dans le nord de la France. UistoirCy monographies, conditions du tra-
vail (thèse pour le doctorat en droit), 1903, Arthur Rousseau.
27
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*18 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
dans toute la rigueur du terme, à la besogne, non seulement
pour conduire, mais pour produire la force. Ainsi et pareille-
ment, on filait le coton avant le Mull Jenny^ mais on se ser-
vait du grand rouet. D'âge en âge, Thistoire ancienne du
coton, si Ton voulait en croire certains auteurs, remonterait,
bien loin par delà les Croisades, jusqu'aux Indiens selon Pline
et Hérodote, ou jusqu'à la Bible. Toutefois, durant les seize
premiers siècles de l'ère chrétienne, c'est une histoire orien-
tale. Par-ci par-là, il vient en Occident, comme un objet
curieux et précieux, quelques livres de coton : quatre livres
vers 1280, « pour rembourrer le matelas du roi »» , ou quel-
ques aunes d'étoffes tissées à Venise, avec des fils du Levant,
de Smyrne ou d'Alep. Mais ce n'est qu'au dix-septième siècle
que le coton entre ordinairement dans l'histoire industrielle
de l'Occident; au dix-huitième, qu'il commence à y prendre
une place de jour en jour plus grande, à y jouer un rôle de
jour en jour plus bienfaisant. En 1700, fut essayé pour la
première fois, à Rouen, l'emploi au tissage du coton brut
importé d'Amérique; en 1756, un Suisse, du nom de Gronus,
crée au Puy une manufacture royale de cotonnades avec,
successivement, treize, quarante et soixante-quatre métiers ;
en 1759, Oberkampf va fonder à Jouy, près de Versailles, sa
célèbre fabrique de toiles peintes ou indiennes. La noblesse
et le clergé s'en «mêlent : la duchesse de Choiseul-Gouffier
s'intéresse à la filature d'Heilly; le curé d'Auxy-le-Chàteau
n'épargne ni soins ni dépenses pour introduire dans son vil-
lage l'art de travailler le coton. Le roi approuve et encourage
par des gratifications, des pensions, des avances. L'autorité
n'entrave pas, excite et soutient. Gomme résultat de tous ces
efforts, comme fruit de toutes ces bonnes volontés, la France
importe, en 1786, 11 millions de livres, et, en 1789, 33 mil-
lions de livres de coton, qu'elle transforme en fils et en tissus.
Des manufectures de velours de coton s'élèvent à Rouen, à
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LE COTON 419
Dieppe, à Bolbec, à Yvetot, à Louviers, à Évreux, à Vernon,
à Amiens; des manufactures d'indiennes, à Jouy, à Lille, à
Saint-Denis, en Lorraine, en Bourgogne; des filatures à
Rouen, à Coutances, à Honfleur. La bonneterie de coton fait
battre ou tourner 15,000 métiers (1). Pauvres métiers et pau-
vres manufactures, auprès de nos mécaniques perfectionnées
et de nos usines géantes, mais où des troupes d'hommes et de
femmes, peu nombreuses auprès de nos foules ouvrières,
vivent d'une vie misérable et lourde que nos syndicats ne
supporteraient plus, — mais enfin trouvent de quoi vivre, au
moins de quoi ne pas mourir.
C'est, d'autre part, une bonne fortune que, presque dès le
début de la grande industrie textile et sans interruption jus-
qu'à présent, du docteur Villermé à Frédéric Le Play et à
Jules Simon, en passant par Louis Reybaud et Audiganne, les
ouvriers qui filent ou qui tissent le coton n'aient cessé
d'éveiller la sollicitude des économistes et des moralistes, des
philosophes et des philanthropes. Mais, en même temps, de
leur côté, les patrons ne se lassent jamais d'appeler celle des
pouvoirs publics, sur eux et sur leurs entreprises, à propos de
traités de commerce et de tarifs de douanes. De là, doublant
la série des enquêtes scientifiques ou académiques, une série
d'enquêtes politiques ou administratives, parlementaires et
extra-parlementaires : enquête locale de M. Dieudonné, préfet
du Nord, en l'an IX (1801) ; enquêtes générales de 1829 (2) ;
de 1853 (3) ; de 1870 (4) ; enquête ouverte l'an dernier et qui
n'est pas close encore : dans l'intervalle, réunions, meetings,
(1) D'après M. Jules Houdot, ouvr. cité.
(2) Rapport sur l'enquête relative à l'état actuel de l'industrie du coton en
France, 1829; Paris, imprimerie de Selligne.
(3) Renseignements pour servir à l'enquête ouverte le 12 décembre 1853 au
ministère du Commerce, fournis par M. Henri Loyer, Archives du Comité des
filateurs de coton ; Lille.
(4) La Commission fut nommée le 7 février 1870. L'enquête elle-même forme
quatorze fascicules des Documents parlementaires, 1870.
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*J0 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
démarches, délibérations, protestations et réclamations, en
sorte que, depuis cent ans, Tenquète a été permanente. Il
n'y a qu'à se reconnaître, dans cette masse de documents, à
en faire la critique, à en éliminer, autant qu'on le peut, le
sentiment et Tintérêt, pour être renseigné à la fois sur la
situation de Tindustrie cotonnière et sur la condition des
ouvriers de la filature et du tissage, par périodes chronolo-
giques, aux différents échelons du temps, entre 1801 et
1905.
L'opération peut se définir ainsi : d'une livre de fibres dont
la longueur varie entre 10 et 40 millimètres, offrant une
résistance inégale, rugueuse et cassante, extraire un fil de
200 ou 250, quelquefois de 400, et peut-être de 600 kilo-
mètres de longueur, uni, uniformément résistant, aussi peu
cassant que possible ; pour obtenir un fil de cette longueur,
multiplier dix millions de fois par elle-même, et davantage,
la longueur du brin, en additionnant les brins et comme en
les fusionnant. Lorsque le célèbre Arkwright, ayant pris d'une
main, entre le pouce et l'index fortement serrés, un flocon de
coton, eut remarqué que si, avec les mêmes doigts de l'autre
main, il tirait les filaments en plaçant la partie ôtée sur la
partie restée, et s'il continuait ou recommençait à le faire plu-
sieurs fois, de ces brins emmêlés et divergents il formait à la
fin un faisceau de brins bien redressés et parallélisés (1), il
eut vite conçu l'idée de « laminer »> ce ruban imparfait qu
sortait de la carde, il eut vite trouvé et construit le « banc
(i) Dëlessaht, la Filature de coton par les machines modernes. Paris, 1900.
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LE COTON 4tl
d'étiraçe » . Laminer... Étirer... Je ne sais pourquoi, — ou
plutôt, si, je le sais; c'est le retour des mêmes mots, —
Tusine que je visite me rappelle d'autres usines que j'ai visi-
tées. La yÇ/a/ure me fait penser à la iréfilerie. Là-bas, assuré-
ment, le spectacle avait quelque chose de plus saisissant, on
pourrait dire quelque chose de dramatique ou de tragique.
Avec quel intérêt, là-bas, l'œil suivait « cette barre de fer qui
s'engage, longue d'un mètre peut-être et large de 8 à 10 cen-
timètres, dans la première cannelure du laminoir, et qui
bientôt sort de la dernière, longue d'une trentaine, d'une qua-
rantaine de mètres, plus petite que le petit doigt;... qui se
tord en anneaux, se replie, court à terre comme un serpent
de feu... » puis qui, refroidie et roidie, donne la machine ou
le fil de fer ébauché ! «Mais le laminoir n'étant pas un instru-
ment assez délicat pour en réduire l'épaisseur au-dessous de
6 à 7 millimètres de diamètre, si l'on veut faire de la
tt machine V un fil fin, on l'a étire» à travers des filières, c'est-
à-dire à travers des plaques d'acier percées de trous. Le fil,
enroulé sur une bobine, est aminci à la lime par une de ses
extrémités, engagé dans la filière, happé avec une pince,
fixé à une autre bobine à laquelle on imprime une rotation et
sur laquelle il vient s'enrouler au fur et à mesure que la pre-
mière se déroule. Ainsi, à froid, — en suivant la filière, — et
après un grand nombre de passages par des trous de plus en
plus étroits, la « machine » devient le fil fin, et le câble un fil
télégraphique, qui va courir des kilomètres au bord des
routes. » Ainsi encore, ettout de même, en est-il du « ruban»
comme de la « machine. » La carde, comme le laminoir,
n'est pas un instrument assez délicat pour produire le fil fin,
et, comme la a machine » passe par la filière, il faut que le
« ruban » passe par le « banc d'étirage. » C'est le même pro-
cédé, la même marche; ce sont les même mots; et pour-
tant, lorsqu'il s'agit du coton, ces mots d'« étirage » et de
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k%% L'ORGANISATION DU TRAVAIL
« laminage » ne 8onnent-iIs pas étrangement? Il semble que
les puissants outils à briser les rébellions de la matière dure
n'aient rien à faire avec cette matière molle, inconsistante,
docile. Mais, sans eux ou sans des outils aussi puissants qui
s'en rapprochent assez pour que leur travail porte le même
nom; cette matière, si docile qu'elle soit, ne rendrait pas ce
qu'elle rend, et la filature ne ferait pas ce qu'elle feit.
Des États-Unis ou d'Egypte, par le Havre ou par Marseille,
en balles de 500 ou de 600 livres, le coton vient d'arriver à
la fabrique. On l'a, avant de l'expédier, comprimé à la presse
hydraulique, pour en réduire le volume et en diminuer par
conséquent les frais de transport. Les feuillards^ ou bandes
de fer plat, dont sont encerclées les toiles de la balle, l'ont
empêché de se regonfler et redilater. Empaqueté de la sorte,
il occupe la moindre place qu'il puisse tenir. Tout à l'heure,
il s'amoncellera en tas sur le pavé. Mais, à son entrée à la
filature, « la balle de coton contient une matière qui n'est
point homogène. On y trouve des parties longues et ner-
veuses très blanches, d'autres très chargées de poussières, de
graines, et enfin des fibres courtes constituant le duvet ou
coton mort. Les diverses balles, provenant de la même origine,
peuvent avoir des compositions diverses, et enfin il peut être
nécessaire de pratiquer des mélanges pour obtenir un produit
satisfaisant dans des conditions de prix déterminées... Le
mélange s'obtient en ouvrant les balles et en les étalant dans
une salle spéciale, autant que possible, sèche, chauffée et
bien ventilée (I). » Les tas formés, on laisse passer quelques
jours, au bout desquels, soit qu'on le fasse à la main, soit
qu'on se serve d'un râteau à dents de fer, on a soin d'enlever
le coton par tranches verticales, afin que chaque tranche
enlevée contienne un échantillon de chaque balle étalée.
(1) Jules HouDOT, ouvrage cité, p. 233.
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LE COTON 4S3
On procède ensuite au « battage » . Mélangé, le coton reste
encore fortement comprimé, les filaments sont agrégés et la
masse renferme des impuretés nombreuses. Ce ne sont donc
pas seulement les balles qu'il faut « ouvrir » , c'est le coton
lui-même, afin de l'amener à l'état floconneux et de le net-
toyer. L'« ouvreur » et le « batteur » mécaniques y pour-
voient. Après quoi, l'on « carde » et l'on «peigne ». Le car^
dage est l'opération fondamentale de la filature. Il a pour
but de dénouer les fibres, de les isoler les unes des autres et
de les redresser en les parallélisant et en faisant disparaître
les inégalités. Autrefois il s'opérait à la main, ce qui donnait
un produit très défectueux; aujourd'hui, il se fait toujours
au moyen des machines appelées cardes. Le principe de la
carde est très simple, c'est un peigne métallique. Dans les
machines, ce peigne est continu, fait de rubans, plaques de
cuir ou de caoutchouc armées de dents en fil de fer ou d'acier
formant crochet. 11 est enroulé sur un tambour qui tourne
sans intermittence. Le coton est retenu parles dents du peigne
« au grand tambour » autour duquel tournent, avec des
vitesses inégales, des « cylindres » ou « petits tambours »»
dont la fonction est d'enlever le coton au « grand tambour » .
D'autres organes ajoutés : les chapeaux ^ le briseur et le peigne,
détachent complètement l'ensemble de la carde et ont pour
mission de nettoyer les fibres et de les transformer en un ruban
homogène. Le ruban ainsi produit est enfin débarrassé de ces
« boutons » et parfaitement régularisé par les « peigneuses» ;
celles-ci arrivent au résultat désiré en faisant passer successi-
vement sur le ruban, — préalablement tendu à chaque extré-
mité par des pinces, — des peignes de plus en plus fins; leur
action est complétée par le rattachement du ruban peigné au
ruban précédent, pour obtenir un ruban continu (l).» Le
(1) Jules HouDOT, ouvrage cite, p. 237 et 238.
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M4 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
peignage fini, c'est le moment de Vétirage ou laminage, qui
termine la préparation.
Aussitôt commence \e filage. Il a pour but « de transformer
les mèches produites par les bancs à broches, en les soumet-
tant à un dernier laminage et à la torsion nécessaire pour
donner au produit le degré de finesse et de solidité voulu,
puis de Tenrouler à mesure sur une bobine, qui remplisse
deux conditions essentielles : celles d'être facilement transpor-
tables et de se dévider avec le moins de déchet possible, soit
au dévidage pour en faire des écheveaux, soit au tissage, dans
les différentes opérations (l). » « Le procédé de filage varie
selon l'emploi auquel est destiné le fil : tantôt on exige de lui
une grande résistance à la traction et une élasticité particu-
lière, c'6st le fil destiné à /a chaîne ; tantôt la torsion est moins
importante, mais le fil doit être cependant assez résistant
pour supporter les opérations du filage et du tissage, c'est le
fil de trame (2). « Le filage, qui se faisait autrefois à la main,
se fait à présent au moyen de métiers qu'on peut ranger sous
deux catégories, métiers continus, métiers renvideurs, mais que
nous n'avons point à décrire ici. Quant à ce qui est spéciale-
ment de la torsion, « elle a pour effet de donner nu fil la soli-
dité et la résistance voulues, tout en lui conservant l'intégra-
lité de son élasticité; si elle est insuffisante, le fil sera sans
consistance, et il y aura rupture; si elle est trop forte, au
contraire, le fil deviendra sec et cassant. 11 faut, pour obtenir
un bon fil, fort et suffisamment élastique, se tenir dans les
limites moyennes de la torsion (3). » La torsion s'opère d'ail-
leurs à toutes les phases de la fabrication, ainsi que les dou-
(1) Saladiiv, la Filature de coton.
(2) Jules HouDOY, ouvrage cité. p. 239.
(3) DuPOHT, Filature de coton, p. 185 et suivantes. — Je profite de cette occa-
sion pour signaler deux très intéressants ouvrages de M. Paul Dupont, en colla-
boration, l'un : Filature du coton, avec M. J.-B. Haeffelé; l'autre : Tissage
mécanique, avec M. V. Schlumberger.
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J
LE COTON «5
blages^ qui se pratiquent en nombre d'autant plus considé-
rable que Ton veut obtenir un fil plus parfait.
Restent les opérations accessoires ou complémentaires :
V emballage y le vaporisage (1), le dévidage ^ V empaquetage. En
somme, la préparation et la fabrication se décomposent en
sept temps ou sept mouvements :
r Mélange du coton ;
2* Division des fibres et nettoyage par V a ouvrage » et le
« battage » ;
3" Nettoyage et confection de nappes par le cardage ;
4* Parallélisation des fibres et transformation des nappes
en rubans par Tétirage ;
5* Régularisation du ruban par le peignage ;
6* Première torsion par les bancs à broches ;
V Étirage, torsion et confection du fil par le filage.
Voilà le travail : voici maintenant Touvrier.
H
Les deux premiers exemples sont pris dans la région du
Nord et dans la même ville de celte région, Armentières.
L'usine que nous appellerons l'usine A occupe en tout
405 ouvriers et ouvrières. Le travail y est réparti en sept
ateliers, qui correspondent aux opérations qu'on vient de
décrire, et qui sont :
(i) « C'est l'opération qui consiste à exposer les fils à la vapeur d'eau ou à
l'action de certains gaz, le gaz d'éclairage^ par exemple. De même que le coton
brut, les filés absorbent des quantités d'eau variables; de plus, le filage demande
une certaine humidité de la matière travaillée. Avec les énormes vitesses données
aux broches des métiers, il se produit par la ventilation une véritable dessicca-
tion des fibres et il est impossible d'employer tout de suite les filés sans leur avoir
rendu une certaine proportion d'eau. » On le fait par le vaporisage. Jules
HouDOY, ouvrage cité, p. 247.
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M6 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
1" L'atelier des mélanges et des batteurs ;
2*' — de la Garderie ;
3* — des préparations ;
4" — des continus ;
5* — du dévidage et du doublage ;
6° — de l'encaissage et du paquetage ;
V — des mécaniciens et des menuisiers.
Quatre de ces ateliers, les mélanges et les batteurs, avec la
carderie, d'une part, et, d'autre part, l'encaissage et le
paquetage, avec l'atelier des mécaniciens et des menuisiers,
emploient des hommes et des jeunes gens : dans les trois
autres, aux préparations, aux métiers continus, au dévidage
et au doublage, ce sont des hommes et des jeunes filles.
Sur les 405 ouvriers et ouvrières de l'usine A, 233 jeunes
hommes ou jeunes filles ont moins de dix-huit ans. Mais il
parait que, sauf pour les hommes chargés de la manutention
ou du service des batteurs et des cardes, — et encore, pour
ceux-là mêmes, l'effort n'aurait-il rien d'intensif, — en
général, dans la filature, le travail n'exige point d'effort
musculaire. C'est ce qui permet aux femmes, nous dit-on, de
remplir aisément tous les postes sans qu'il y ait lieu de tenir
compte de leur âge ; il est rare pourtant qu'une ouvrière ait
assez d'habileté professionnelle pour diriger un métier et
travailler à la tâche avant quinze ans. Nous sommes, heureu-
sement, loin du temps où l'on parlait sans rire, — ou sans
pleurer, — de 1' « habileté professionnelle » d'un enfont de
six ans (l) !
La journée de travail est de dix heures, durée légale pour
les ateliers mixtes, c'est-à-dire pour les ateliers où travaillent
à la fois des hommes et des femmes ou des enfants. L'usine
(i) Voyez Jules Houdoy, oiivr. cité. — Cf. Jules SiyoK^ f Ouvrier de huit
ans.
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LE COTON M7
ouvre ses portes le matin, à six heures et demie ; elle les
ferme le soir à six heures : il y a, dans l'intervalle , deux
arrêts, Tun, de huit heures à huit heures et quart pour le
petit déjeuner; l'autre, de midi à une heure et quart pour le
déjeuner, ou, comme on dit, dans le Nord, le dîner. On se
repose le dimanche. Ou, si Ton ne se repose pas, on se
divertit, soit en famille, soit au cabaret, soit à toutes sortes
de distractions qui abondent en ce pays de Flandre ; mais, le
lundi, a la reprise du travail se fait sans à-coups ni difficultés » :
il n'est constaté que très peu d'absences.
En ce qui concerne les salaires, les renseignements qui
nous viennent de l'usine A manquent de précision ou de
détail. Nous savons seulement qu'en 1904, le salaire moyen
était, pour les hommes de peine, de 975 francs, pour les
ouvriers de machine, de 1.050 francs par an. Les ouvrières,
payées à la tâche, gagnaient de 15 à 22 francs par semaine ;
la moyenne oscillait entre 18 et 19 francs. En outre, — et
c'est là une particularité qui mérite d'être signalée, — « afin
de bien montrer que l'intérêt du patron et celui de l'ouvrier
sont solidaires et identiques quant à la production » , il est
distribué dans chaque atelier des primes aux ouvrières qui
ont « gagné les plus fortes semaines » , si bien que certaines
d'entre elles arrivent, avec ces primes, à un salaire moyen de
24 francs environ. Malgré tout, ce qu'on nous apprend des
salaires dans l'usine A demeurerait vague, et nous n'aurions
que ces fameuses et fâcheuses a moyennes n , si les patrons de
cette usine, très pénétrés de leur devoir social, n'avaient eu
ridée, avant la grève de 1903, qui troubla si profondément la
ville d'Armentières, de procéder à une enquête en vue de
connaître le « salaire de famille » , le plus important et peut-
être le plus « réel » à leur avis. Ici encore, nous n'aurons que
des moyennes, mais, pour divers motife, elles nous rappro-
chent toutefois de la réalité.
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,y Google
W8 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Il ressort des recherches faites sur le personnel de l'usine A
que le nombre moyen des membres de la famille est de cinq
personnes, le père et la mère compris, a gagnant 42 fr. 43
par semaine, soit plus de 2.000 francs par an, car il n'y a de
chômage sur la place d'Armentières qu'à l'état d'infime
exception : « dans une usine qui fonctionne depuis vingt-sept
ans, le chômage des hommes n'a pas dépassé trois heures par
an. » Mais le tableau est assez instructif pour que nous le
reproduisions tel qu'il nous est donné.
De Tusine A, et autour d'elle, vivaient donc, en 1903 :
Nombre de personnes Salaire hebdomadaire
Familles. par famille. moyen.
fr. c.
21 2 34 68
41 3 3H 70
35 4 48 75
36 5 47 60
33 6 45 22
32 6 58 69
21 8 54 18
20 9 53 87
6 10 59 39
3 II 59 75
3 12 82 88
Total des familles 251
Total des personnes 1 .384
Moyenne des membres 5,51
Salaire moyen par famille 46 fr. 79
Salaire moyen pour 5 personnes 42 fr. 43
Bien que la paye se fasse régulièrement à la semaine, ce
qui. dans l'industrie, est le plus court intervalle, à l'occasion,
on n'en consent pas moins des avances. Les retenues ou
amendes infligées pour retard, malfaçon, ou négligence dans
le travail ne s'élèvent pas à plus de un franc par tête et
n'atteignent pas 0,001 de la somme des salaires payés. Pas de
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LE COTON 429
forme spéciale du contrat de travail ; les patrons embauchent
Touvrier : le « délai de prévenance » , en cas de renvoi ou de
départ, est fixé à quinze jours ; il est réciproque ; mais on ne
nous dit pas si, en fait, il est observé.
L'usine B est un mag^nifique établissement, dont les salles
sont vastes, hautes, bien ventilées. Des courants d*air, habile-
ment dirigés, entraînent et chassent le principal ennemi de
l'ouvrier en toute filature : la poussière. Sauf dans l'atelier
des premières manutentions, où encore il n'y en a presque
pas, on pourrait dire qu'il n'y en a pas. La température y est
réglée et rendue supportable. L'autorité y est douce, la solli-
citude constante, et les ouvriers y vieillissent, sûrs de ne
point manquer de pain quand ils ne travailleront plus. L'usine
n'a pas subi de grève depuis longtemps, pour ainsi dire
jamais : du moins pas de grève particulière, et seulement,
dans les grands mouvements plus révolutionnaires qu'ouvriers,
le contre-coup des grèves générales.
Le travail s'y fait en quatre ateliers, qui sont :
r Mélanges et batteurs ;
2" Cardes et préparation ;
3* Salle de filature ;
4** Dévidage, bobinage et paquetage.
Pour le coton, comme pour le lin, les catégories d'ouvriers
sont peu nombreuses, en tout cas beaucoup moins nombreuses
que dans les mines, la métallurgie, ou la construction méca-
nique. On distingue cependant :
Dans la première salle, des soigneurs de batteurs et mé-
langes ;
Dans la deuxième salle, des soigneurs de cardes, des
soigneuses d'étirage, des banc-brocheuses en gros, intermé-
diaire et fin ;
Dans la troisième salle, des soigneuses de continus,
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480 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
des fileurs pour renvideurs, des rattacheurs, des bâcleurs ;
Dans la quatrième salle, des dévideuses, des bobineuses,
des moulineuses, des paqueteurs, emballeurs et magasiniers.
Le personnel dirigeant et sous-dirigeant comprend : 1 direc-
teur, 5 contremaîtres, 3 surveillants (1), pour 447 ouvriers
et ouvrières ainsi répartis par âge et par spécialités :
NOMBRE TOTAL DES OUVRIERS
Répartition par âge dans les diverses catégories ou spécialités.
Batteurs et Mélanges 1^ ) u j j lo
^ , ^ r,^\ Hommes au-dessus de 18 ans.
Cardes 2o )
, -. . ' -,. M 100 f Femmes et filles au-dessus de
Intermédiaire et rm. ) / .j.
. \ Continus 22 )
' ' ) — 15 Filles au-dessous de 18 ans.
Journaliers -45
^ . , o, V Hommes au-dessus de 18 ans.
Renvideurs 81 )
— .- 26 Garçons au-dessous de 18 ans.
Dévideuses, Moulineuses, / «. | Femmes et filles au-dessus de
Bobineuses. < \ 18 ans.
( 10 Filles au-dessous de 18 ans.
Paqueteurs et Magasiniers. 19 Hommes au-dessous de 18 ans.
— — 4 Garçons au-dessous de 18 ans.
Total 447 ouvriers et ouvrières.
L'usine B est un établissement mixte, la durée du travail y
est donc uniformément de dix heures pour tout le personnel,
depuis que la loi du 30 mars 1900 a atteint, au 1" avril 1904,
son second a palier » . Mais ce sont dix heures de travail
effectif, prises sur une durée de onze heures et demie, en
(1) A l'usine A, pour un nombre d'ouvrier» et d'ouvrières à peu près égal (405),
il est de : un directeur, 3 contremaîtres chefs, 6 sur^'^eillants. «Le directeur reçoit
les ordres des patrons, les contremaîtres obéissent au directeur, les surveillants
sont sous la dépendance des contremaîtres et en rapports directs avec le per-
sonnel, qui conserve le droit, en cas de difficulté, de recourir aux patrons sans
intermédiaire. » Je transcris ici les termes mêmes de la note qui m'a été remise.
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J
LE COTON 431
défalquant une heure et demie pour le « dîner » , de midi à
une heure et demie. Le reste comme à Tusine  ; même repos
du dimanche, employé de la même façon ; travail à une seule
équipe, pas continu, jamais de nuit ; rien de particulièrement
dur pour aucune catégorie d'ouvriers ou d'ouvrières. La paye
se feit non à la semaine, mais à la quinzaine : aussi consent-on
des avances sous tous les prétextes. Les retenues s'opèrent
par petites fractions ; les amendes sont extrêmement rares,
on ne les applique que pour cause de malfaçon, d'absence,
d'irrégularité ou d'inexactitude au travail ; elles sont intégra-
lement versées à la caisse de secours. 11 n'y a point de forme
spéciale du contrat de travail, ni même de contrat de travail :
les patrons embauchent l'ouvrier ou reçoivent l'apprenti ;
apprenti, du reste, ou ouvrier, ils le payent dès son entrée à
l'usine. S'ils veulent le renvoyer, ils le préviennent quinze
jours à l'avance, mais c'est un souci que, de son côté,
lorsqu'il veut quitter la fabrique, l'ouvrier n'a pas d'ordi-
naire, et, pour toute sorte de motifs, on préfère n'y pas tenir
la main.
Les salaires moyens, par catégories ou spécialités, sont les
suivants :
SALAIRES
PAR JOUR PAR QUINZAINB
fr. c. fr. c. francs.
Journaliers, Magasiniers, Batteurs, 1 ^
Cardes, Parqueteurs. )
Surveillants et Régleurs 5 » 60
Ouvrières étirageuses 3 » 36
Banc-brocbeuses. Gros, Intermédiaire et / « a o pï- o/? a iie-
^. • o » a o 7«> oD a 45
Fm. I
/ Fileurs 6 50 à 7 40 78 à 88
Renvideurs < Rattacheurs 3 50 à 4 « 42 à 48
( Bâcleurs 1 75 à 2 » 21 à 24
Soigneuses de continus 3 25 à 3 40 39 à 40
Dévideuses^ Moulineuses, Bobineuses .... 3 » 36
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48t L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Il faut remarquer que la plus grande partie des ouvriers ou
ouvrières attachés au « soin », à la surveillance des machines,
— le mot tt machines » signifiant ici, au sens large, la
machine-outil, le métier, — est payée aux pièces, suivant les
conditions et tarifs établis, au moyen de compteurs méca-
niques qui mesurent la quantité de travail ou de matière
fabriquée. On ne saurait trop souhaiter de voir se répandre
Tusage du compteur mécanique servant à mesurer l'ouvrage
et à déterminer rigoureusement le salaire, car la loi du
7 mars 1850, par laquelle on a voulu y pourvoir, est très
imparfaite et insuffisante : les contestations sont fréquentes,
irritantes, difficiles à trancher ; et l'écho en parvenait tout
récemment encore à la Commission d'enquête sur l'industrie
textile nommée par la Chambre des députés. Si l'on ne doit
pas, sans examen, admettre ces réclamations comme bien
fondées, on ne doit pas non plus les rejeter par indignation :
le meilleur moyen de les juger, c'est de les rendre impos-
sibles ; et il n'est sans doute pas d'arbitre qui vaille pour cela
le compteur mécanique.
111
405 ouvriers et ouvrières à l'usine A, 447 à l'usine B, il
s'en manque de peu que nous touchions les 500, et c'est
réellement la grande industrie textile. Non pas qu'il n'y en ait
point une plus grande. D'après les statistiques de l'Office du
travail, deux filatures, dans le département du Nord, occupe-
raient de 500 à 1.000, et deux encore de 1.000 à 2.000
ouvriers et employés. Mais, en revanche, seize en occupant
seulement de 200 à 500, quinze de 100 à 200, dix pas plus
de 100, la moyenne demeure entre 100 et 200. — D'une
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LE COTON 43a
manière générale, pourtant, on peut dire que la moyenne
industrie du Nord est la g^rande industrie des Vosges.
Dans la région vosgienne, l'industrie textile du coton se
divise en trois branches ou se compose de trois branches : la
filature,, le tissage, et le finissage, consistant dans le blanchi-
ment, la teinture, l'impression, les apprêts divers. Mais le
finissage n'est pratiqué, — ainsi d'ailleurs que dans le Nord,
— qu'en de très vastes établissements, au nombre de deux
ou trois pour toute la région ; c'est moins une branche d'in-
dustrie qu'une industrie spéciale ; et nous le laisserons donc
à part, pour ne retenir que ce qui regarde expressément la
filature et le tissage.
Ces deux dernières branches d'industrie sont le plus souvent
séparées ; toutefois, il y a tendance à les réunir, et cette ten-
dance s'affirme de plus en plus. Dans ce cas, chacune d'elles,
filature d'un côté, tissage de l'autre, constitue, dans la même
usine, un atelier distinct. Certaines conditions sont communes
à la filature et au tissage, d'autres sont particulières à celui-ci
ou à celle-là.
A proprement parler, filature ou tissage, l'usine tout entière
ne forme qu'un seul atelier. Cependant, si par « atelier»
divers » on entend a phases diverses » du travail industriel,
on discerne :
aj Dans la filature : T la préparation^ comprenant partout
(et dans les Vosges comme dans le Nord ou en Normandie) le
mélange et le battage des cotons, le cardage, le peignage (pour
les cotons à longue soie), l'étirage sans torsion, l'étirage avec
torsion ou banc-brocheuse ; 2* \e filage^ qui s'opère soit sur des
métiers renvideurs ou self aciing^ soit sur des métiers continus
ou à anneau ;
bj Dans le tissage : 1* la préparaiiouy comprenant le bobi*
nage, l'ourdissage et l'encollage (ouparage) des chaînes; â^'le
^ tissage, la fabrication de la toile.
sa
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434 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Préparation d'un côté, filage ou tissage de l'autre, voilà
bien, si Ton veut, deux ateliers distincts, mais logés matériel-
lement en un seul ; voilà plutôt deux opérations distinctes, en
un seul atelier, eu une seule salle fort spacieuse, surtout pour
les usines à rez-de-chaussée unique, lesquelles sont, dans les
Vosges, le type couramment adopté.
Les catégories ou spécialités d'ouvriers et ouvrières sont,
dans les Vosges, comme dans le Nord et partout :
Filature.
Préparation. — Au battage : des soigneurs de batteurs, —
hommes ;
Au cardage : des soigneurs et des aiguiseurs de cardes, —
hommes ;
A rétirage (avec ou sans torsion) : des soigneuses d'étirage,
des banc-brocheuses, des bobineuses, — femmes;
Au filage : sur le self acling^ des fileurs, des rattacheurs, des
bobineurs, — hommes ;
Sur le métier continu : des soigneurs ou soigneuses de
continu, — hommes ou femmes, mais, à l'habitude, femmes.
Tissage.
A la préparation : des bobineuses, des ourdisseuses, des
encoUeurs avec aides-encolleurs, — hommes et femmes ;
Au tissage proprement dit : le tisserand ou la tisserande,
— indifféremment homme ou femme.
Gomme partout encore, s'y joignent les ouvriers ou équipes
accessoires, soit pour la filature, soit pour le tissage ; ma-
nœuvres employés aux différentes manutentions d'avant et
d'après le travail : à « l'amenée » au lieu voulu des balles de
coton, des caisses de filés, des pièces de tissu, à la distribution
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LE COTON 485
de la chaîne ou de la trame, à la réception et à Texamen des
produits fabriqués, au pliage des pièces dans les tissages, à
Fencaissage des filés dans les filatures. Joignons-y enfin les
chauffeurs, machinistes, électriciens, graisseurs, le portier et
le gardien de nuit, les ouvriers forgerons et mécaniciens
d'un petit atelier de réparations annexé à Tusine, en tout un
dixième à peu près, — ou un peu moins, — de l'effectif total.
Le personnel dirigeant, dans les Vosges comme dans le
Nord, même pour une assez grosse usine, est des plus res-
treints, et pourquoi ne le serait^il pas? La direction d'une
filature de coton consiste principalement dans l'emploi
judicieux, dans l'exploitation intensive d'une machine com-
pliquée, mais dont le type est fixé ; dans l'application minu-
tieuse de règles bien connues de tous les praticiens, et non
dans une sorte d'initiative quotidienne poursuivant sans cesse
des changements et des perfectionnements de quelque impor-
tance. Cette machine, chef-d'œuvre de précision, — et l'on
serait tenté de dire d'intelligence, — a été imaginée et
construite par un habile ingénieur chez un grand constructeur
d'Alsace ou d'Angleterre. One fois construite et montée, un
manœuvre, le premier venu, ou presque, suffit à la faire
marcher. Pour le tissage, le caractère mécanique et rigide de
l'industrie est moins accusé que pour la filature. Il y a matière
à plus d'initiative, mais à une initiative qui s'exercera de
préférence à varier les tissus entrepris, à créer des modèles et
trouver des dessins nouveaux. Dans les Vosges (1), la plupart
des tissages se bornent à la fabrication des genres les plus
simples ; et par conséquent aussi le personnel dirigeant peut
se restreindre, en dehors du patron ou, dans les sociétés
anonymes, du gérant, qui se réservent le contrôle général de
(i) C'est un devoir pour moi de remercier, entre autres personnes qui se sont
mises avec tant d'obligeance à ma disposition, M. Léon Gautier, député des
Vosges et manufacturier à Golbey, dont les notes m'ont été du plus grand secours.
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436 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Tusine et sa gestion commerciale, à un c/irec/eur pour la partie
technique et mécanique, assisté, s'il est nécessaire, d'un
sous-directeur ; un ou plusieurs contremaîtres de préparation;
un ou plusieurs contremaîtres de filage (ou de tissage) , avec
quelques surveillants, qui doublent en quelque sorte les
contremaîtres, et qui ont pour rôle de veiller à ce qu'aucune
machine ne chôme sans motif, d'activer le travail, d'empêcher
les flâneries d'un personnel ouvrier composé souvent de
gamins et dé fillettes.
Du reste, ce n'est pas seulement par leur organisation
technique, mais bien par l'organisation du travail, par la
distribution de la liiain-d'œuvre, que toutes les fabriques de
la région vosgienne se ressemblent. Le nombre des ouvriers
est le même, à quelques unités près, pour des usines de même
importance, et, pour des usines d'importance variable, il est
à peu près proportionnel au nombre de broches dans les fila-
tures, au nombre de métiers dans les tissages : environ
6 ouvriers par 1.000 broches, et 60 ouvriers par 100 métiers.
Ainsi une filature de 36.500 broches emploie, contremaîtres
et surveillants compris, 220 personnes. Elle pourrait alimenter
de 900 à 1.000 métiers, travaillant dans les genres moyens de
tissus qu'on fait dans les Vosges (calicot, shirting, cretonne).
Le tissage où seraient réunis ces mille métiers occuperait de
500 à 600 ouvriers environ.
Au point dé vue de Tâge, les 110 ouvriers et ouvrières de
l'usine C se répartissent ou se groupent ainsi (1) :
Hommes. Femme».
De 13 à 18 ans
16
13
De 18 ù 50 ans
35
39
Au-dessus de 50 ans. . .
5
n
56 54
(1) Pour celte usine^ M. Léon Gautier a bien voulu dresser, ann^e par anoëe,
le tableau dé l'âge des ouvriers et ouvrières. Je croîs inutile de le donner tout tu
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LE COTON ' 437
Les manufactures des Vosges étant, comme celles du Nord
et de la Normandie, des ateliers mixtes, et la durée de la
journée de travail dans ces ateliers étant par la loi uniformé-
ment fixée à dix heures, la durée en est ici de dix heures,
comme partout en France depuis l'application de la loi du
30 mars 1900. Elle n'est coupée que par un seul repos vers
midi, pour le déjeuner; repos dont la durée varie suivant les
besoins des établissements, les coutumes locales, les conve-
nances des ouvriers, le plus ou moins d'éloignement de leurs
demeures, mais peut, en général, être estimée à une heure et
demie, par exemple de onze heures et demie à une heure ou
de onze heures trois quarts à une heure et quart. Avant que
la loi eût imposé le régime de dix heures, quand la journée
était ordinairement de onze ou douze heures, il y avait, dans
beaucoup d'usines, vers huit heures du matin, un arrêt de
15 à 20 minutes, arrêt complet (machines arrêtées) pour
permettre aux ouvriers de prendre leur petit déjeuner, ce que
les mineurs nomment « faire briquet » . La réduction légale à
dix heures sans exception ni dérogation a eu pour conséquence
d'amener, dans presque tous les établissements, la suppression
de ce premier arrêt. Ce n'est d'ailleurs pas le seul changement
que la législation ait produit dans l'organisation et la marche
de l'industrie textile, laquelle est, par excellence et comme
par définition, une industrie à ateliers mixtes. Il y a quelques
années, le travail de nuit, s'il n'était jamais usité dans les
tissages, était au contraire assez répandu dans les filatures. On
y employait alors deux équipes, de composition semblable,
Tune de jour, l'autre de nuit, et qui se relayaient alternati-
long, me contentant de faire observer que deux jeunes garçons seulement com-
mencent à travailler à treize ans, âge légal; aucune fillette. De même, au-dessus
de cinquante ans, il reste à la fabrique un homme de cinquante-deux ans, un de
cinquante-trois^ un de cinquante-cinq, un de cinquante-neuf, un de soixante-
quatre ; aucune femme. II n'y a du reste pas de conclusion bien directe et bien
sûre à tiper de cette circonstance, due en grande partie au hasard.
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438 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
vement par quinzaine. Sur ce point, la première conséquence
de la loi du 30 mars 1900 a été de faire totalement disparaître
le travail de nuit, et de faire, par là même, dissoudre les
équipes de nuit : il est permis de penser que tout n'en est pas
mauvais, et d'autant moins mauvais que cette double suppres-
sion a amené, à son tour, Tinstallation de nouvelles broches
destinées à compenser, par leur production, la demi-inaction
de celles qui cessaient de tourner la nuit.
Quant à la peine du travail, la réponse est toujours pareille.
Ni dans la filature, ni dans le tissag^e, cette peine n'est parti-
culièrement dure (1). S'il y a fatig^ue, et il y en a partout où
il y a travail, elle vient du caractère fastidieux et machinal
de l'ouvrage, beaucoup plus que de la dépense musculaire
qu'il exige. C'est le sort commun, non seulement de toute
industrie textile, mais de toute industrie quelle qu'elle soit,
depuis que la machine est souveraine et conduit l'ouvrier. Car
il m'est arrivé de dire et de répéter qu'avec elle, l'ouvrier
n'est plus, ou qu'il est moins, un producteur qu'un conduc-
teur de force, mais ce n'était pas encore assez dire ; en même
temps qu'il conduit la force, en même temps il est conduit
par elle ; et elle se fait payer par lui le service qu'elle lui
rend, en substituant une fatigue à une autre et la mono-
tonie du geste à l'énergie de l'effort; de lui à elle, et d'elle à
lui, il y a échange et remplacement; et il la fait chaque
jour un peu plus homme, mais elle le fait chaque jour un peu
plus machine. Même à effort égal, — et l'effort est moindre,
— dix heures pèsent cependant moins que douze, et les
ouvriers le constatent et s'en félicitent, avec une pointe de
malice : « Maintenant, disait un ouvrier après l'application
(i) Les fileurs et les rattacheurs des métiers self acting, astreints à suivre le
continuel mouvement de va-et-vient du chariot, sont peut-être ceux qui ont à
fournir la plus grande somme d'efforts physiques; mais c'est, parait-il, affaire
d'entraînement, et d'entraînement assez facile. Notons aussi, d'une part, que ces
ouvriers sont les plus robustes ; d'autre part, qu'ils sont les mieux payén
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LE COTON 439
de la loi, nous voici comme des employés de préfecture ! »
En outre, le repos du dimanche est religieusement, ou
rigoureusement observé. Tout au plus, et par mesure excep-
tionnelle, emploie-t-on parfois ce jour-là quelques ouvriers
spéciaux à des travaux urgents de nettoyage ou de réparation,
qu'on ne peut exécuter en semaine, tant que les machines
marchent. Ce repos du dimanche est-il, au surplus, toujours
un repos ? Les hommes vont au cabaret, et peut-être y vont-ils
un peu trop ; mais, dans ce pays de grandes forêts et d'eaux
courantes, ils ne négligent pas tout à fait des exercices plus
sains. Ils jouent volontiers aux quilles, font de longues prome-
nades, ramassent du bois mort pour leur foyer, pèchent à la
ligne, et, qui sait? se livrent, si l'occasion les tente, à un
innocent et peu destructif braconnage. Les femmes rangent le
logis, soignent les bardes, bavardent entre elles. Le soir,
beaucoup de filles vont danser dans les bals publics.
La peine du travail est donc la même, mais le prix du tra-
vail est un peu moins élevé, ou, si l'on préfère, un peu
plus bas dans les Vosges que dans le Nord, à cause des
circonstances extérieures, pour des raisons qui tiennent au
milieu. Ainsi, dans les usines des Vosges, les ouvriers et
ouvrières touchent par jour :
Filature.
Manœuvres, ouvriers du mélange, soimeurs / ^ ^ m^ ^ n t
, , ' . , , ^ ^ ( 2 fr. 75 à 3 fr.
de batteurs, soi^jneurs de carde *
Rattacheurs de self aciïng 3 fr. 25 à 3 fr. 50
Fileurs 5 fr. » à 5 fr. 25
Soigneuses d'étirage 2 fr. 50
Banc-brocheuses 3 fr. » à 3 fr. 50
Pileuses de continu 3 fr. » à 3 f r. 25
' Les filles et garçons de treize à seize et dix-huit ans, qui
n'ont pas encore de fonctions bien définies, reçoivent de
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UO L'ORGANISATION DU TRAVAIL
1 franc à 2 francs, suivant leur âge et le travail auquel on les
occupe. Les contremaîtres ont de 150 à 180 francs par mois,
quelquefois plus : c*est le salaire des fileurs, mais ils sont au
mois.
Tissage.
Bobineuses 1 fr. à 2 fr.
Ourdisseuses 4 fr.
EncoUeurs 5 fr., quelquefois davantage.
Tisserands ou tisserandes. 2 fr. 50 à 4 fr. et au delà (suivant qu'ils
ou qu'elles conduisent 2, 3 ou 4 métiers. Les tarifs sont toujours
les mêmes pour les hommes et les femmes. Ce qui fait la différence
de salaire entre eux ou entre elles, c'est le plus ou moins grand
nombre de métiers conduits).
On peut compter dans Tannée 300 journées de travail,
jamais moins, sauf les cas de chômage extraordinaire, prove-
nant soit de l'ouvrier lui-même (maladies ou absences pour
motifs personnels) , soit de Tentrepreneur forcé de suspendre
par suite d'une situation mauvaise ou d'une crise de Tindus-
trie. Ces chômages de crise étaient pour ainsi dire inconnus
jadis dans les Vosges. Mais, au cours des dernières années, et
surtout de la dernière année 1904, les patrons, après s'être
concertés, ont dû avoir recours à ce procédé extrême pour
alléger les stocks considérables de marchandises fabriquées et
enrayer la baisse des prix. Ils se sont alors, disons-le à leur
louange, senti comme une obligation morale de venir en aide
aux ouvriers qu'ils frappaient autant et plus encore peut-être
qu'eux-mêmes étaient frappés, et ils ont pris l'habitude de
leur verser, pour les- journées de chômage que leur imposait
aux uns et aux autrèè cette espèce de fatalité économique, la
moitié, et, dans certains établissements, plus de la moitié de
leur salaire quotidien (1).
(1) Notes de M. Léon Gautier.
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LE COTON 441
A part les manœuvres et les ouvriers du battage et du car-
dag^e, tous les ouvriers de la filature travaillent aux pièces, ils
sont payés à la production^ c'est-à-dire au nombre de kilo-
gammes produits, d'après un tarif établi en raison de la
marche de la machine et de la nature, indiquée par le numéro
de la mèche ou du fil fabriqué. Dans les Yosg^es comme dans
le Nord, quelques machines sont munies de compteurs méca-
niques, mais trop peu, si c'est, ainsi que nous l'avons déjà dit,
le meilleur moyen de prévenir et d'éviter les discussions ou
les suspicions. Dans le tissage, les ouvriers sont également
payés à la production, mais il y a pour eux divers poids et
mesures ; les bobineuses et les ourdisseuses ont leur salaire
réglé au kilogramme, les tisserands à la longueur de la pièce
produite, d'après un tarif établi en raison de la nature du
tissu, et notamment, en raison du duitage^ autrement dit du
nombre de duiies ou fils de trame par centimètre, qui est en
efFet le principal facteur de la production sur les métiers à
tisser, du moins pour les tissus unis ou à armure peu com-
pliquée.
La paye se fait, dans les filatures des Vosges, à la quinzaine,
laquelle, quand elle est une quinzaine pleine, comporte douze
jours de travail effectif, mais, quant aux nécessités de la vie,
est toujours une quinzaine pleine : il faut bien vivre quinze
jours, ne travaillât-on que douze, ou même moins de douze.
Dans les tissages, les comptes sont plus longs et plus difficiles :
aussi ne les fait-on généralement que tous les mois ou toutes
les quatre semaines. Mais on sait bien que c'est plus que
l'ouvrier, sans avances et sans crédit, ne peut attendre, et,
vers le milieu du mois, on lui donne un acompte rapidement
calculé sur le travail déjà fait.
Il en est des amendes et des retenues dans les Vosges comme
dans le Nord. Leurs motifs sont les mêmes : malfaçons (on a
même dressé une sorte de tarif qui prévoit les cas les plus
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*4J L'ORGANISATION DU TRAVAIL
fréquents de malfaçon) et menus désordres : retards, troubles
dans le travail, gamineries. Ici encore, elles sont u assez
minimes » et, sauf de rares exceptions, ne diminuent que
d'une fraction peu sensible le salaire de Touvrier. Ici encore,
elles sont » reversées n à une caisse de secours, ou « rendues
sous une forme quelconque à la collectivité des ouvriers n ;
les amendes de police intérieure, toujours, et souvent, à ce
qu'on nous assure, les retenues elles-mêmes pour mal-
façon.
C'est Tusage de Tindustrie, et tout le monde s'y conforme,
puisqu'il n'y a pas de contrat de travail, au sens précis et juri-
dique du mot. Le règlement de la fabrique fait loi. Quand on
embauche un ouvrier, on lui montre le règlement, qui l'inté-
resse peu et qu'il ne regarde pas, car il le connaît déjà, comme
étant à peu près le même partout, dans la même industrie et
dans la même région. Ici, il est engagé définitivement, à partir
du septième jour, et ne peut plus dès lors quitter l'usine,
sans avoir prévenu quatre semaines à l'avance. Le même délai
est obligatoire pour le patron qui veut renvoyer l'ouvrier.
Ailleurs, il suffit de deux semaines, et les tribunaux s'en
contentent, en particulier les prud'hommes, lorsqu'il y a
litige. L'ouvrier, venu pour s'embaucher, présente ou ne pré-
sente pas son livret, presque indifféremment; de part et
d'autre, on semble à présent n'y attacher que peu d'intérêt.
L'apprentissage, selon l'ancienne formule, n'existe plus. Il
n'y a plus d'apprentis : il y a tout de suite de jeunes ouvriers
et de jeunes ouvrières, ayant, aux termes de la loi, au moins
treize ans révolus, et qui gagnent en entrant : 1 franc par
jour pendant les deux ou trois premières quinzaines, 1 fr. 25
après ce temps-là ; puis qui deviennent bobineurs ou se casent
dans un autre poste vacant, au bout, tout au plus, de quatre
à cinq mois. Le jeune ouvrier est alors ouvrier, et son salaire
s'élève assez vite. Les chiffres que nous avons cités montrent
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{
LE COTON 44S
jusqu*où il peut atteindre, à quel âge il y atteint, et jusqu'à
quel âge il y reste.
IV
Telle est, quant à l'organisation du travail, à sa peine et à
son prix, la condition de l'ouvrier ou de l'ouvrière des filatures
et tissages de coton dans le Nord et dans les Vosges : elle n'est
point autre en Normandie. Est-il besoin de faire observer
qu'elle s'est améliorée depuis le commencement du siècle?
Le progrès, dans l'espèce, a une mesure certaine ; c'est
l'échelle des salaires, qu'il est aisé de comparer, d'autrefois à
aujourd'hui, par suite, justement, de cette enquête perpé-
tuelle ouverte dès 1801 et continuée sans interruption à travers
cent ans. De ces comparaisons, dont le moindre tort est d'em-
brouiller les choses en entassant les chiffres, nous ne voudrions
point abuser. Mais il est nécessaire de relever trois points et
de marquer trois étapes. En 1801, dans une filature du Nord,
d'après le rapport du préfet Dieudonné, les ouvriers se divi-
saient en deux classes : la première travaillait aux pièces.
C'étaient des hommes faits, intelligents et laborieux, pouvant
gagner par jour de 1 fr. 50 à 2 fr. 50 et même 3 francs ;
quelquefois des enfants de douze à seize ans, gagnant de
0 fr. 90 à 1 fr. 10. Dans la seconde catégorie figuraient des
hommes, des femmes et des enfants, moins capables, travail-
lant à la journée ; les salaires sont alors pour les hommes de
1 fr. 10 à 1 fr. 30, pour les enfants, de l'un et l'autre sexe,
très souvent au-dessous de douze ans, de 0 fr. 30 à 0 fr. 75 (l) •
(i) Rapport de M. Dieudonné. Voyez le livre de M. Jules Houdoy, p. Î2.
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444 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
En 1835, le Conseil de prud'hommes de Lille fournissait à
M. Villermé des renseignements d'où il résulte que, dans les
filatures de coton de la région du Nord, les hommes gagnaient
de 2 fr. 50 à 3 francs; les femmes, première classe, de 1 franc
à 1 fr. 75, deuxième classe, de 0 fr. 75 à 1 fr. 25 ; les enfants,
de 0 fr. 50 à 0 fr. 60. Dans la région de TEst (fabrique de
Mulhouse), les salaires étaient, en cette même année 1835,
pour les fileurs et fileuses proprement dits, de 2 francs à
3 francs ; pour les rattacheurs (enfants des deux sexes) , de
0 fr. 50 à l franc; pour les bobineurs, de 0 fr. 35 ; pour les
débourreurs, de 1 fr. 50 à 1 fr. 75 ; pour les ouvriers em-
ployés au battage, de 1 fr. 25; pour les soigneuses de
cardes, les dévideuses et femmes à la journée, de 0 fr. 75 à
1 fr. 10; pour les manœuvres et journaliers, aux environs
d'un franc.
Au tissage mécanique, les pareurs gagnaient de 2 fr. 50 à
3 francs; les tisserands des deux sexes, de 1 fr. 50 à 1 fr. 75,
contre 1 fr. 50 ou 2 fr. 50 aux tisserands du tissage à la main ;
les enfants et les femmes employés aux préparations du fil
touchaient de 0 fr. 50 à 0 fr. 70, les contremaîtres, les
ourdisseuses et les teinturiers, 2 francs. Non loin de là, à
Sainte-Marie-aux-Mines, les gains ordinaires étaient : pour les
tisserands, communément de 8 à 10 francs, 10 francs et quel-
ques centimes par semaine, et, terme moyen, de 9 francs.
Au-dessous de 7 et au-dessus de 12 francs, ce sont des excep-
tions. Mais, sur ces salaires, le dévidage ou bobinage de la
trame était partout aux frais du tisserand, du moins du tisse-
rand à domicile ; ce qui les réduisait de quarante sous par
semaine. Une dévideuse de trame, payée par les tisserands,
recevait de 4 francs à 4 fr. 50, et une dévideuse de chaîne,
payée par les fabricants, de 4 à 6 francs, également par
semaine. Un enfant avait depuis trente sous jusqu'à 3 francs
par.semaine, quelquefois 4 francs, suivant son âge, sa force et
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LE COTON 445
la nature de l'ouvrage qu'on lui confiait (1). Louis Reybaud,
reprenant, vingt ans plus tard (1859), pour FAcadémie des
sciences morales et politiques, l*enquête du docteur Villermé,
estimait que le salaire des fileurs, qui, suivant lui, aurait été,
en 1840, de 1 fr. 75, 1 fr. 80, et, pour les meilleurs ouvriers,
de 2 fr. 25, était, en 1860, pour les bons fileurs, de 3 fr. 50
à 4 francs, et, par exception, 5 francs. En parcourant Touvrage
de Louis Reybaud, j'ai noté, pour Lille et Roubaix, les prix
de : 3 fr. 50 à 4 francs par jour (fileur d'élite) , 3 francs (fileur
ordinaire) ; 1 fr. 50 à 1 fr. 75 (tissage dans les campagnes),
2 francs à 2 fr. 25 (tissage dans les faubourgs des villes) ;
1 fr. 25 à 1 fr. 50 (femmes), 0 fr. 40 à 0 fr. 75 (enfants) ;
soit des salaires annuels, pour les hommes, de 600 à 1.200
francs; pour les femmes, de 375 à 450 francs, et pour les
enfants, de 120 à 225 francs. Dans la région de l'Est, un bon
tisseur, gagnant, en 1836, suivant Villermé, 1 fr. 50 par jour,
aurait, en 1859, gagné, suivant Louis Reybaud, 2 francs ou
2 fr. 25 : la moyenne des ouvriers a formés» recevait 1 fr. 75.
Mais, dans la même région, le salaire variait sensiblement
d'un lieu à un autre, non seulement de la ville à la campagne,
mais de la montagne à la plaine. Le même fileur mécanique
et le même tisserand qui, à Saulxure, gagnaient respective-
ment 2 fr. 50 et 1 fr. 80, gagnaient, à Mulhouse, 3 fr. 50 et
2 fr. 25 ; mais le prix de la vie variait en proportion, et tandis
qu'à Saulxure on pouvait vivre pour 0 fr. 30 ou 0 fr. 35 par
jour, il fallait mettre, à Mulhouse, 0 fr. 65 ou 0 fr. 70. En
Normandie, à la même date (1860), un bon fileur reçoit de
4 francs à 4 fr. 50 par jour; une femme ou une jeune fille,
dans les tissages, de 1 fr. 65 à 2 fr. 75. Autour de Rouen et
, (1) Tableau de V état physique et moral des ouvriers employé» dans les manu-
factures de coton, de laine et de soie, ouvrage entrepris par ordre et sous les aus-
pices de r Académie des sciences morales et politiques, par M. Villermé. Paris,
1840, t. l^ p. 39, 65, 93, etc. : /
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446 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
dans le pays de Caux, rindustrie est encore, à cette date,
disséminée entre 601 febricants, qui emploient 110.000
ouvriers ruraux : c'est le tissage à bras ; un ourdisseur y
gagne de 2 francs à 2 fr. 50 ; une bobineuse (ou un bobineur,
enfant ou vieillard) de 0 fr. 25 à 0 fr. 30; un tisserand, de
0 fr. 90 à 0 £r. 95. Le tissage mécanique occupe, pour sapai*t,
82.000 ouvriers; les femmes et les jeunes filles y gagnent,
par jour, de 1 fr. 25 à 2 fr. 50. En somme, les salaires sont
ou assez bas dans le tissage mécanique ou très bas dans le
tissage à bras ; la seule explication possible des prix qui ne
dépassent guère une moyenne de 0 fr. 75 est que ce sont,
pour beaucoup, des salaires d'appoint. Il y a, par compen-
sation, de bauts salaires, qui i^ont, dans la filature, de
3 fr. 70 pour les fileurs, et, dans le tissage, de 3 fr. 50 pour
les pareurs.
Mais c'étaient là, en 1860, les sommités de la main-d'œuvre
du coton, que l'on citait quand on voulait faire voir la profes-
sion en beau. Pour le commun, c'est-à-dire pour la masse,
pour la très grande majorité des ouvriers, on peut tenir que la
moyenne générale était : hommes, 2 francs ; femmes, 1 fîr. 50 ;
enfants, 0 fîr. 75. A trois cents jours de travail par an, c'eût
été un salaire annuel de 600 francs, 450 francs, 225 francs;
mais il y a lieu de déduire pour chômages, arrêts, etc., une
cinquantaine de francs; restaient donc : aux hommes, 550
francs; 400 francs aux femmes, et 175 francs aux enfents.
Rappelons d'un mot qu'on nous donne maintenant comme
assurés des salaires annuels de 975 à 1.050 francs par an
pour les hommes (usine A) ; que les fileurs gagnent de 6 £r. 50
à 7 fr. 40 par jour (usine B, région du Nord), de 5 francs à
5 fr. 25 (usine C, région des Vosges), au Heu des 3 fr. 70
auxquels parvenaient difficilement, voilà quarante-cinq ans^
les plus habiles de la profession. Comparés aux salaires
d'autres industries, les salaires de l'industrie textile (filature
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LE COTON A47
et tissage du coton) ne sont sans doute pas de hauts salaires,
mais comparés à eux-mêmes, aux mêmes lieux, à différentes
époques, par périodes et comme par tranches de tiers ou de
quart de siècle, ils ont certainement et très sensiblement
haussé, plus et plus vite que ne haussait le prix de la vie, ce
qui laisse au total un accroissement de bien-être pour
quelques-uns, pour tous une diminution de gêne ou de
souffrance.
Ce n'est pas d^ailleurs Tunique amélioration que Ton puisse
et Ton doive constater. D'autres, qui ne sont pas moins appré-
ciables, ont découlé de la réduction du temps de travail ; de
la protection légalement accordée aux enfants; des perfec-
tionnements de la mécanique en général, et, en particulier,
de la mécanique des métiers ; de la préoccupation plus grande
de la sécurité et de Thygiène. On ne connaît plus les journées
de quinze et seize heures dont parlait Villermé, les journées
de douze ou treize heures dont parlait Louis Reybaud. On ne
voit plus (et il faut dire que personne ne souffrirait plus qu'on
le vit) l'ouvrier de huit ans que connut Jules Simon, l'ouvrier
de six ans, ou même de quatre ans et demi ^ que connut Villermé.
On ne travaille plus dans les caves de Lille, et, chaque jour,
l'air, la lumière, pénètrent à flots dans les ateliers. La machine
est de moins en moins traîtresse, de plus en plus sûre, de plus
en plus soumise. Le mieux n'est donc pas douteux : et si ce
n^est pas encore tout à fait le bien, comme les patrons sont les
premiers à le reconnaître, c'est du moins de quoi l'attendre,
dans la paix, et n'en point désespérer.
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III. — LA LAINE El LA SOIE
Parlant de Tindustrie textile eu général, j'ai déjà indiqué
sommairement (1) les différentes opérations, et par consé-
quent les différentes espèces d'usines, — car il y en a presque
autant que d'opérations mêmes, — auxquelles donnent nais-
sance le travail de la laine et le travail de la soie. Au nombre
de près de cent pour les quatre matières principales qui ali-
mentent la filature et le tissage ; lin, coton, laine et soie, pour
les deux dernières seulement, la laine et la soie, elles sont
très nombreuses encore, une vingtaine d'un côté, une dou-
zaine de l'autre, sans compter les établissements, auxiliaires
ou accessoires, delà teinture, apprêt et impression.
Elles sont d'ailleurs entre elles d'une importance fort iné-
gale : c'est ainsi que, pour la laine, tandis que les « fabriques
de draperie, frisage et épluchage de drap » occupent en
f rance 30,200 ouvriers, les « cardages, peignages et filatures
(le laine» 3 1,000, les a fabriques de nouveautés, laine, drap»
36,300, les « tissages de laine, fabriques de lainage » 48,500,
en revanche, les « dégraissage, épaillage et lavage de laines »
n'en emploient que 800; les o battage, effilochage, affinage»
que 700; la « foulerie d'étoffes et de bas » que 300. Pour la
soie, les «dévidage, cannetage, pliage» occupent 100,000 per-
sonnes, la a filature » 14,400, le « moulinage » 18,100, le
« tissage » (avec la fabrication des couvertures de soie, de
filoselle, de satin) 75,100; mais la « peignerie ou carderie
de bourre de soie » n'en occupe que 1,100; la a fabrique de
soie à bluter» que 600; le « tirage, le polissage » que 200.
(1) Voyez plus haut, p. 377, la Filature et le tissage.
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LA LAINE ET LA SOIE 449
Au total, 200,000 personnes pour la laine, 136,000 pour
la soie, plus d'un tiers des 900,000 ouvriers et ouvrières qui
vivent de l'industrie textile et qui représentent 14,17 pour 100
de la population industrielle active ; groupe si considérable
qu'il n'est primé que par celui que les statistiques officielles
désignent sous le nom de « travail des étoffes, vêtement » , et
qui représente, lui, 20,47 pour 100 de cette population :
quand bien même l'art de la laine et de la soie, Roubaix,
Sedan, Reims, Elbeuf et Lyon n'auraient pas porté aussi loin
ni aussi haut le renom de la fabrique française, quand bien
même tant d'honneur ne s'y attacherait pas, il s'y attacherait
tant d'intérêt qu'à ces études sur le travail dans la grande
industrie, quoiqu'elles ne puissent tout embrasser, il manque-
rait sûrement quelque chose, si l'ouvrier de la laine et l'ou-
vrier de la soie en demeuraient tout à fait absents.
Cependant l'ouvrier de la laine n'y paraîtra, pour l'instant,
que d'assez loin, ou n'y passera qu'assez vite. En effet, je ne
voudrais pas prendre toujours mes exemples dans le même
milieu, ni peindre toujours le même pays, de crainte de
n'avoir, en des occupations diverses, qu'un seul homme que
la même race, en dépit de ce qu'il fait, a fait incorrigible-
ment ce qu'il est. Or, pour la laine comme pour le lin et
pour le coton, le Nord affirme sa suprématie, en la poussant
parfois presque jusqu'au monopole. Sur 100 personnes em-
ployées aux mêmes travaux dans la France entière, ses « tis-
sages de laine et fabriques de lainage « en fournissent 47 ;
ses « cardages, peignages et filatures» 51; ses fabriques de
nouveautés, laine j drap, 99 ; outre les 87 pour 100 qu'occu-
29
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460 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
pent ses peignages qui ne sont que des peignages, sans car-
dage ni filature, et les 89 pour 100 qu'occupent ses fabriques
spéciales de tissus d'ameublement. À côté de lui, et le plus
souvent au-dessous, se retrouvent les deux autres grandes
régions textiles, TEst et la Normandie, avec quelques coins
du Midi, le Tarn ou THérault, pour quelques articles. Mais le
Nord, ou TEst, ou même la Normandie, c'est précisément là
que nous sommes allés chercher les sujets de nos monogra-
phies d'usines pour le lin et pour le coton ; la laine n'y ajou-
terait rien de bien autre, ni par suite rien de bien neuf : ce
qui nous inquiète ici, les conditions, la durée, la peine et le
prix du travail sont à peu près les mêmes dans les mêmes
contrées, à égalité de circonstances locales ou économiques^
pour toutes les branches de l'industrie textile, quelle que soit
la matière travaillée, lin, coton ou laine; le tisseur de laine et
le tisseur de coton de Roubaix ou de Tourcoing se ressem-
blent comme des frères, et comme un frère aussi leur ressem-
ble le tisseur de lin d'Armentières : ils pourraient au besoin
passer d'un métier à l'autre, il n'y aurait dans leur vie qu'un
très petit changement. Le temps de travail est le même, fixé
par la loi pour les ateliers mixtes.
Au-dessus de soixante-cinq ans, il reste 4,14 ouvriers et
1,90 ouvrières sur 100 dans l'industrie linière, et, dans l'in-
dustrie lainière, il reste 4,39 ouvriers et 2,15 ouvrières (1) :
la peine, ou du moins Vusure professionnelle, est donc sensi-
blement pareille, et plutôt un peu moindre pour la laine que
pour le lin. Quant aux salaires, on relève (en s'en tenant tou-
jours au département du Nord) des moyennes de 2 fr. 25,
3 fr. 75, 3 fr. 95, 3 fr. 15, 2 fr. 90 pour les filatures de laine;
3 fr. 50, 2 fr. 75, 2 fr. 60, 4 fr. 50 pour les tissages, 2 fr. 85
pour les fabriques de draps, molletons et couvertures, selon
(i) Becensemént des industries et professions, U IV* Résultats généraux,
p« xaii.
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LA LAINE ET LA SOIE 451
qu'il s'agit d'établissements occupant de 500 à 999 per-
sonnes, ou de 100 à 499, ou de 25 à 99, ou de 1 à 24 seule-
ment, mais sans qu'il y ait lieu, semble-t-il, d'en tirer une
conclusion certaine, ni, à plus forte raison, de prétendre en
déduire une règle générale. Le salaire moyen par dix heures
des ouvrières, pour la filature du coton, serait de 1 fr. 90 à
2 fr. 50 dans les établissements occupant de 500 à 999 per-
sonnes; de 1 fr. 60 à 2 fr. 05 dans les établissements en occu-
pant de 100 à 499 ; pour la filature de la laine, il serait de
1 fr. 75 (établissements de 500 à 999 ouvriers et ouvrières) ;
de 1 fr. 45 à 1 fr. 55 (établissements de 100 à 499) ; de 1 fr. 85
à 2 fr. 10 (établissements de 25 à 99 personnes).
Il en est du tissage comme de la filature, à un degré plus
frappant encore. Du coton à la laine, les salaires coïncident
exactement : tissages de coton, département du Nord, établis-
sements qui occupent de 100 à 499 personnes, salaire moyen
des ouvrières par dix heures : 2 fr. 05 ; tissages de laine,
même département, établissements analogues, salaire moyen:
2 fr. 05 (2 fr. 30 dans les établissements occupant de 500 à
999 ouvriers et ouvrières, 2 fr. 45 dans les établissements en
occupant de 25 à 99 : là, non plus, point de règle générale à
tirer du plus ou moins grand nombre d'ouvriers employés).
Et voici maintenant les salaires par catégories (mais géogra-
phiquement mêlés, pris au hasard un peu partout, tels que
les donne l'Office du travail) : industrie lainière, épisseuses
(Charente), 3 fr. 80; doubleuses (Seine-et-Oise) , 2 francs; ren-
trayeuses (Marne) , 2 fr. 20 ; bobineuses, 0 fr. 85 ; les ouvrières,
sans désignation plus particulière, des Deux-Sèvres gagne-
raient ainsi 340 francs par an ; les rentrayeuses du Nord,
780 francs, soit, à 300 jours de travail, chômage annulé,
2 fr. 60 par jour; les brodeuses des Hautes-Pyrénées se
feraient 400 francs, et les tisserandes des Deux-Sèvres
560 francs. D'autres tisserands ou tisserandes (Lozère) ne
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452 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
gagneraient qu'un salaire quotidien de 0 fr. 50 ; mais il s'agit
évidemment de tisserands à domicile, qui tissent pour rem-
plir les heures que le travail des champs laisse vides. Plus
heureux, le tisserand de Lot-et-Garonne gagnerait 1 franc ;
le bobineur de la Marne l fr. 55 par jour; des tisserands de
TAllier et des Deux-Sèvres, respectivement 1,000 et 700 fr.
par an. Dans les fabriques de draps, les salaires seraient :
Ardennes, tisseurs, 600 francs par an; Isère, tisseurs,
1,060 francs, épinceteuses et autres, 550 francs; Lozère,
fileurs, 2 fr. 75 par jour, 780 francs par an; canneteuses I fr.
par jour, 310 francs par an; tisserands, de I fr. 75 à 2 francs
par jour, de 540 à 620 francs par an; tisseurs 2 francs par
jour; Tarn, épailleuses, 0 fr. 80; Ariège, tisserands, 2 fr. 50,
énoueuses, I fr. 50 ; Tarn-et-Garonne, tisserands ou tisse-
randes, 200 francs par an.
Mais je transcris simplement, à titre d'indication, sans les
expliquer, ces chiffres qui ne se rapportent pas tous à o la
grande industrie, »> et qui ne me viennent pas d'une enquête
personnelle (l). Peut-être suffiront-ils à une comparaison à
laquelle je ne demande au surplus que de justifier le demi-
silence que m'impose, à mon vif regret, sur l'industrie de la
laine, la nécessité d'en finir, et, pour en finir, d'abréger, et,
pour abréger, de passer. Mais si, pourtant, ils ne suffisaient
pas, on voudrait bien alors se souvenir que cette industrie,
dans ses parties essentielles, n'a en quelque sorte pas bougé,
ou, si c'est trop dire, parce qu'enfin elle n'est pas plus que
les autres restée inaccessible au progrès, du moins elle n'a
subi ni transformations ni modifications profondes depuis les
observations qu'on ont faites et les descriptions qu'en ont
données les Andrew Ure, les Villermé, les Audiganne. L'art
de la laine aussi est un art ancien, de longtemps si rapproché
(1) Salaires et durée du travail dans Vindustrie française, t. IV, Résultats
généraux^ p. 174-175 et 212* -
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LA LAINE ET LA SOIE 453
de son point de perfection que le seul perfectionnement
possible touchait non sa technique, mais la mécanique du mé-
tier; ce perfectionnement réalisé, la conséquence ou le résuN
tat en a été, d'une part, pour le fabricant, Taccroissement de
la production, d'autre part, et surtout, pour Touvrier, la
diminution de la peine. Les opérations sont aujourd'hui ce
qu'elles étaient il y a un demi-siècle, et, en lisant soit le cha-
pitre delà PAi7o5cy?Aie des manufactures qui a pour titre : Nature
et opérations d'une manufacture de laine, soit la section du
Tableau de l'état physique et moral des ouvi^iers qui traite des
ouvrier s de C industrie lainière (1), je revois atelier par atelier,
sinon machine par machine, l'usine d'Elbeuf, un peu tradi-
tionnelle et familiale, il est vrai, que l'on me fit visiter voilà
quatre ou cinq ans. Mais l'opérateur, lui, qui est l'homme
que nous cherchons, l'ouvrier, n'est plus ce qu'il était, il n'est
plus comme il était : il est mieux.
Je n'ai pas constaté là, et nulle part on ne constaterait plus
les mauvais traitements que, suivant Andrew Ure, le boudin
neur, dans les factories^ exerçait couramment sur ses appié^
ceurs. a II est d'usage que le boudineur soit pourvu d*une longe
de cuir; et si ses jeunes apprentis laissent manquer les bouts»
ou s'ils font un trop grand nombre de cardées interrompues,
il fait venir les délinquants à la porte du chariot et les frappe
de sa longe. La sévérité du châtiment dépend nécessairement
plus du caractère de l'homme que des règlements de la/^c-
torie. Quelquefois il corrige les enfants avec le grand rouleau,
qu'il peut facilement enlever de dessus le métier, ce qui per-
(1) Philosophie des manufactures ou Economie industrielle de la fabrication
du coton, de la laine, du lin et de la *oi>, avec la description des diverses
machines employées dans les ateliers anglais, par Andrew Ure, D. M., membre
de la Société royale, etc., traduit sous les yeux de l'auteur, 2 vol. in-16. Paris,
L. Mathias (Augustin), 1836. — Tableau de l'e'tat physique et moral des ouvriers
employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie, ouvrage entrepris
par ordre et sous les auspices de l'Académie des sciences morales et politiques par
M. ViLLERMÉ, membre de cette académie, 2 vol. in-8*. J. Renouard, 1840.
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454 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
met de les atteindre de l'autre côté du métier. » C'était peut-
être sa faute à lui et non celle des enfants^ mais, comme il
était payé aux pièces, il voulait rattraper par eux le temps
perdu par lui-même au cabaret, et, ne le pouvant point, il se
payait sur eux. Et sans doute, mérité ou immérité, ce châti-
ment n'était pas réglementaire, mais, dans bien des usines, il
était toléré, admis ou subi en forme d'usage et en force d'ha-
bitude. « On préfère les enfants comme appiéceurs, non seu-
lement à cause du bas prix de leur travail et de la souplesse
de leurs muscles, mais aussi pour leur taille, car ils peuvent
travailler sans être gênés à la table inclinée, qui doit être
basse pour la facilité du boudineur, ce qui ne pourrait se faire
par des personnes d'une taille plus élevée, à moins qu'elles
ne fussent courbées péniblement, et dans une position nui-
sible à leur santé. » Par-ci par-là un patron s'indigne et s'in-
surge : ainsi M. Gamble, « un des hommes les plus humains
qui aient jamais existé, dit Ure : il ne veut pas permettre que
les ouvriers touchent les enfants, sous quelque prétexte que
ce soit; et, quand ils ne veulent pas travailler, il les renvoie. »
Mais le même auteur s'empresse d'ajouter : « Malheureuse-
ment, comme il est si important pour les pauvres parents de
suppléer au déficit de leur chétlf revenu par les gages de leurs
enfants, ils ne sont que trop enclins à fermer les yeux sur les
mauvais traitements que leur font souffrir les boudineurs, et
à étouffer les justes plaintes de leurs pauvres enfants. On
s'accorde à dire que ces ouvriers sont des êtres sauvages et
intraitables, qui demandent des contremaîtres d'un caractère
dur pour les gouverner; les appiéceurs sont souvent leurs
propres enfants ou leurs pupilles (l). »
N'oublions pas qu'Andrew Ure parlait en ces termes des
factories^ des fabriques anglaises, et que ces choses, nous ne
(1) Andrew Urk, Philosophie des manufactures^ t. I, p. 266-268.
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LA LAINE ET LA SOIE 455
savons pas si on les a jamais connues en France, mais en
tout cas on ne les y souffrirait plus. De même y souffrirait-on
à peine que des enfants, filles ou garçons, fussent employés à
une besogne semblable à celle du preemtng ou nettoyage des
chardons naturels, avec obligation de porter les châssis à la
sèchérie et de les en rapporter, travail très fatigant et qui
exposait à de brusques changements de température; ou
encore qu'ils fussent mis, ainsi qu'ils Tétaient jadis, aux lai-
neuses ou aux tondeuses (I). Sans doute le triage^ qui « se fait
sur des claies en bois, et consiste à dérouler chaque toison,
puis à en extraire les plus grosses ordures, les mèches feu-
trées qu'elle peut contenir, en la déchirant avec les mains et
en séparant les diverses qualités de la laine » ; le dessuintage
ou le dégraissage « avec de l'urine en putréfaction ou bien
avec un alcali dissous dans l'eau chaude » ; la teinture et le
lavage en pleine humidité, « les jambes et les cuisses dans
l'eau » ; le battage, au prix d'un « effort musculaire considé-
rable » et « parfois, pour les laines déjà teintes et celles qui
viennent des peaux mortes, lorsqu'elles n'ont pas été lavées
ou qu'elles l'ont été mal » , au milieu d' « une poussière qui
occasionne aux ouvriers de la toux, de l'étouffement, et peut
forcer d'interrompre le travail ou même de l'abandonner » ;
le foulage et le lainage, toujours sous l'eau qui ruisselle ;
toutes ces opérations d'une manufacture de laine avaient,
quelques-unes peuvent avoir encore, malgré les perfectionne-
ments mécaniques ou chimiques introduits abondamment de
1810 à 1840, et non moinsabondamment depuis lors, de quoi
offenser les nerfs ou les poumons des délicats.
Villermé le ressentait vivement en rédigeant ses notes :
« Les ouvriers sont debout; toute leur personne, surtout leurs
mains, est d'une saleté repoussante et répand autour d'eux
(1) Andrew Ure, Philosophie des manufactures, t. I, p. 302.
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456 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Todeur des laines surges ou conservées en suint, c'est-à-dire
sans avoir été lavées ni dégraissées (1). » Même aujourd'hui,
le pavé d'une fabrique de draps ne présente guère Taspect
d'un parquet ciré; il ne reluit pas; astiqué et frotté comme le
pont d'un navire de guerre : à chaque pas, il faut enjamber
un ruisseau savonneux, huileux, jaunâtre ou noiràlre. Mais
sont-ce là des conditions de travail réellement et directement
anti-hygiéniques? Andrew Ure, qui était médecin comme le
docteur Villermé, ne le pensait pas et déclarait même le con-
traire. « Les fileurs de fil de laine, écrivait-il, prétendent,
non sans raison, que l'opération du boudinage, dans leurs
fabriques, n'offre aucun inconvénient pour la santé. Quoique
Textérieur malpropre des ouvriers à leurs métiers, et les
miasmes de l'huile animale qui frappent l'odorat dans quel-
ques fabriques laissent d'abord une impression bien diffé-
rente dans l'esprit d'un étranger, ni les hommes ni le peu
d'enfants qu'on y emploie ne souffrent de ce genre d'occu-
pation. » Mais voici plus fort : « et plusieurs, au contraire,
s'en trouvent bien (2) . » A ne rien exagérer, disons qu'ils ne
s'en trouvent pas mal, et que les statistiques le prouvent, par
la proportion, déjà citée, de 439 ouvriers et de 215 ouvrières
pour 100 au-dessus de soixante-cinq ans, qui dépasse légère-
ment celle des ouvriers et ouvrières du lin, notablement
celle des ouvriers et ouvrières du coton et de la soie (3) .
. Pareillement, qu'ils se trouvent mieux maintenant qu'il y
a un demi-siècle, non seulement par la diminution de la
peine, due aux progrès de la chimie et de la mécanique,
mais aussi par l'augmentation du salaire, les chiffres de Vil-
(1) Villermé, État physique et moral des ouvriers^ t. I, p. 200.
(2) Andrew Ure, Philosophie des manufactures, t. I, p. 274.
(3) Coton ; ouvriers au-dessus de 65 ans, 2,97 pour 100; ouvrières : 1,89.
Soie : — — — 3,27 — — 1,72.
(Résultats statistiques du recensement des industries et professions, t. IV.
Résultats généraux, p. xciii.)
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LA LAINE ET LA SOIE *5T
lermé et ceux de TOfSce du travail en témoignent. Villermé
avait étudié Elbeuf, Louviers, Reims, Rethel, Sedan, Amiens,
Lodève, Bédarieux et Garcassonne, le Nord et le Midi. Pour
la région normande, autour de Rouen, à Darnétal, il attribue
comme salaire moyen, dans les tissages ou les filatures : aux
hommes, de 1 fr. 80 à 2 francs; aux femmes, de 1 franc à
1 fr. 10; aux enfants de 0 fr. 50 à 0 fr. 75 par jour (1); et
Ton peut, sur ses renseignements, dresser des salaires réels,
selon les catégories ou spécialités, le tableau ci-après :
HOMMES
Darnëtal. Elbeuf (1837) .
fr . c . fr . c . fr . c . fr. c .
Fiieurs 2,80 3 » à 3,67
Tondeurs de draps. 2,75 2 » à 2,25
Laineurs 2 »> 2 » à 2,35
Manœuvres ou journaliers 1,75 à 2 » 2 »
Tisserands travaillant chez eux (2) 1,67 à 2 » 2,25
Boudineurs dans les filatures . . . 1,67
FEMMES
Soigneuses ou veilleuses de car-
des 1,10
Rentrayeuses et couturières 1 » 1 ,25
Pileuses qui n'ont pas de ratta-
clieurs In
Boudineuses 0,90 à 1 »
Femmes à la journée 0,90 à 1 » 1 »
ENFANTS
Rattacheurs aidant les fiieurs 0,75 à 1 » 0,67
Boudineurs 0,60 à 0,75
Rattacheurs des Garderies 0,40 à 0,60
(i) A Elbeuf (1834 et 1835), aux ouvriers les plus habiles, hommes, de 3 à
4 francs ; aux ouvriers ordinaires, hommes, de 1 fr. 75 à 2 francs ; femmes, de
i franc ai fr. 25 ; enfants, de 0 fr. 75 à 1 franc ; aux ouvriers les moins habiles,
hommes, 1 fr. 50; femmes, 0 fr. 75; enfants, 0 fr. 45; à Louviers (1833), mêmes
moyennes, sauf pour les enfants depuis l'âge de dix ans jusqu'à celui de dix-sept
ans, qui ont gagne de 0 fr. 55 à 0 fr. 90.
(2) Mais travaillant exclusivement et toute la journée à leur métier sans aucun
travail agricole. . .
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458 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Pour plus de clarté ou plus d'évidence, et afin de ne pas
nous égarer en de longues et tortueuses colonnes de francs
et de centimes, si nous ne retenons que les catégories d'ou-
vriers et d'ouvrières mentionnées sous le même nom par le
docteur Villermé en 1840 et par l'Office du travail en 1897,
nous trouvons que les rentrayeuses (et justement dans la
Marne), qui touchent à présent 2 fr. 20, touchaient, à Reims,
en 1836,1 fr. 20 ou 1 fr. 25; quelesépinceteuses, qui gagnaient
(Reims, 1836) 1 fr. 20 par jour, ou 360 francs par an, gagnent
(Isère, 1897) 550 francs par an, ou un peu plus de 1 fr. 80
par jour (l). Quant aux fileurs, le prix n'aurait que très peu,
ou même n'aurait pas du tout changé : 2 fr. 75 (Lozère,
1897); de 2 fr. 50 à 3 francs (Reims, 1836); de 2 fr. 80 à
2 fr. 80, pour le gros, de 1 fr. 75 à 2 fr. 70 pour le fin (Se-
dan, 1836) ; les bobineuses gagneraient, dans la Marne, 0 fr. 85
par jour; à Sedan, en 1836, elles gagnaient de 0 fr. 50 à
0 fr. 75. Ainsi de toutes les spécialités, dans la filature et
le tissage de la laine : il y a partout ou presque partout amé-
lioration, premièrement par augmentation de salaire, mais
cette augmentation est néanmoins relativement faible, et les
salaires dans l'industrie lainière, comme dans l'industrie tex-
tile en général, sont des salaires relativement et même abso-
lument bas.
Amélioration encore par la réduction du temps de travail :
plus de longues journées de douze, treize, quatorze et quinze
heures, telles qu'Andrew Ure et Villermé en connurent. Plus
d'enfants employés à une tâche si manifestement au-dessus
de leurs forces qu'il fallait, pour faire cesser cet abus, pren-
dre des arrêtés municipaux (2) ; à dire le vrai, plus de tâches
(1) Pour les tisserands, la comparaison n'est pas possible, l'Office du travail
ayant omis de dire de quel tisserand, à domicile ou en usine, professionnel ou
occasionnel, il est question à la page 212 de Salaires et durée du travail dans
r industrie fran ça ise .
(2) m Je ne puis taire ici une cause particulière de ruine pour la santé des
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LA LAINE ET LA SOIE 459
au-dessus des forces de rhomme, enfant ou adulte; la force
substituée à ses forces, une force tirée non de lui-même, mais
du dehors, dont il use sans qu'elle Fuse, et, — c'est le grand
bienfait de la science appliquée à l'industrie, — qu'il n'a
plus à produire, qu'il n'a qu'à conduire. A cet égard, l'in-
dustrie textile ne le cède en rien aux autres industries, et il
en est du travail de la laine comme du travail du lin ou du
coton, du travail de la soie comme du travail de la laine.
II
La Flandre, la Lorraine et la Normandie sont les trois pro-
vinces privilégiées du coton, de la laine et du lin : Lyon est la
ville de la soie. La soie règne à Lyon, ou Lyon règne sur la
soie. Par « régner » il faut entendre : exercer un empire qui
n'est guère moins qu'universel, et par Lyon, non seulement
Lyon, mais tout le pays de Lyon, assez loin vers le Sud, le
Sud-Est et le Sud-Ouest; les uns disent six, les autres huit,
et d'autres encore treize départements : Rhône, Isère, Loire,
Savoie, Ardèche, Drôme, Ain, Haute-Savoie, Haute-Loire,
Saône-et-Loire, Vaucluse, Gard, Puy-de-Dôme (1). Ce vaste
jeunes ouvriers dans les petites filatures qui manquent d'un moteur général. Cette
cause, sur laquelle l'attention de la mairie d'Amiens a été appelée deux fois, à ma
connaissance, peu* le conseil des prud'hommes de la ville, consiste à faire mettre
en mouvement, par des enfants, les machines à filer ou à carder, au moyen
d*une manivelle à laquelle on fait décrire, avec la main, un cercle dont le point
supérieur passe à cinq pieds des planchers, et à exiger ainsi de ces enfants plus
qu'il ne convient à leur faiblesse et à leur taille. » Villermé, État des ouvriers,
1, 310. Voyez p. 311, le texte de l'arrêté du maire d'Amiens, en date du 21 août
1821. Nouvelles plaintes en 1834.
(1) Exposition universelle de 1889 à Paris. La Fabrique lyonnaise de soieries et
l'industrie de la soie en France^ 1789-1889. Imprimé par ordre de la Chambre de
commerce de Lyon, 1 vol. in-4'*; Lyon, imprimerie Pitrat aîné, 1889, p. 23. Cet
ouvrage, non signé, est, si je ne me trompe, de M. Morand, le très distingué
secrétaire de la Chambre de commerce.
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460 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
territoire, le cinquième ou le sixième de la France, relève en
fief de la fabrique lyonnaise, soit pour la production, soit
pour la filature, soit pour le tissage, soit pour l'apprêt ou la
teinture de Ja soie. Un même établissement fait Tune ou
Tautre de ces opérations, rarement deux, jamais toutes à la fois.
C'est une opinion commune à Lyon, et comme un sujet de
fierté, que l'organisation du travail n'y ressemble pas à ce
qu'elle est ailleurs et u déconcerte les étrangers curieux d'é-
tudier notre industrie si insaisissable dans ses contrastes et
son originalité (l) ». Au seuil de la fabrique lyonnaise, si
vous en croyez les regards et les sourires de bienveillante,
mais sceptique indulgence qui vous accueillent, vous êtes au
seuil du mystère. Isis ne se dévoile qu'aux habitants de la
Croix-Rousse. Quant à l'organisation elle-même du travail,
autant qu'un « étranger curieux » peut en juger, l'originalité
de cette industrie réside principalement en ce que le fabricant
ne fabrique pas. Il ne produit pas la soie, il l'achète ; il ne la
file pas, il la reçoit toute filée; il ne la teint pas, il la
fait teindre ; il ne la tisse pas , il la fait tisser ; jadis,
avant le métier mécanique, par des ouvriers travaillant
chez eux, avec quelques compagnons; et maintenant, depuis
que le métier mécanique l'emporte, — on en comptait déjà,
en 1888, plus de 20,000 dans les treize départements de la
région lyonnaise, — en usine, par des entrepreneurs, qui ne
sont pour la plupart, comme Tétaient les vieiix canuts, mais
en grand, que des chefs d'atelier à façon. En somme, le
métier n'appartient pas à qui appartient le fil, ni le tissu à
qui appartient le métier : le « fabricant » fournit la matière,
on lui rend la marchandise (2) .
. (i) La Fabrique lyonnaisCy p. 25.
(2) tt Des 188 établissements de tissage mécanique de la soie recensés dans
notre région sur le rôle des patentes de 1888, 34 seulement appartiennent en
propre aux fabricants lyonnais^ les 154 autres ont été créés par des entrepreneurs
de travail à façon. » La Fabrique lyonnaise, p. 25.
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LA LAINE ET LA SOIE 461
Mais cela, c'est connu. C'est une forme antique, et péri-
mée autre part, de l'organisation du travail. C'était l'organi-
sation du travail, précisément dans l'industrie textile, avant
l'industrie concentrée, avant le moteur général, avant l'in-
troduction de la vapeur, du temps de l'industrie sporadique,
dispersée, à domicile ; avant l'usine, du temps de l'atelier de
famille. Des faubourgs et de la campagne, les tisserands
venaient ainsi chez le maître chercher le fil, la laine ou le
coton, et, la façon achevée, ils rapportaient l'ouvrage. Plus
tard, on adapta, on plia cet usage au régime de la fabrique.
Villermé Ta remarqué pour Reims et pour Sedan : « Dans les
campagnes, où il n'y a que des peigneurs de laine, des tisse-
rands et des dévideuses de trames, tous les ouvriers travail-
lent chez eux; mais dans la ville tous les autres sont employés
chez des fabricants ou bien chez des entrepreneurs. Je dis
chez des entrepreneurs; car celui qui achète des laines et en
fait fabriquer des étoffes ne fait pas toujours laver, teindre,
filer dans ses ateliers, ni même donner chez lui aux étoffes
que les tisseurs lui rapportent toutes les façons ou tous les
apprêts qu'elles doivent recevoir avant d'être livrées au com-
merce; il a recours à des entrepreneurs particuliers pour
chacune de ces opérations (1). »
L'originalité de l'industrie lyonnaise, en ce point, est donc
d'avoir conservé, sous le régime de l'industrie concentrée,
les procédés de l'industrie dispersée, dans l'usine les cou-
tumes du petit atelier. Mais elle est trop hautement et hardi-
ment intelligente, trop novatrice et initiatrice quand il le
faut, pour l'avoir fait sans de bonnes raisons. « Les fabri-
cants lyonnais, habitués de longue date à s'affranchir du
souci d'un matériel industriel, trouvent dans cette constitu-
tion originale qui survit aux petits ateliers les avantages de la
(1) ViLLEBMÉ, État physique et moral des ouvriers, I, 220. •
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*6t L'ORGANISATION DU TRAVAIL
grande manufacture et en même temps une liberté d'allures
précieuse pour une industrie dépendante de tous les caprices
de la mode (I), » Et en même temps, devrait-on sans doute
ajouter encore, elle y trouve un moyen de maintenir la tra-
dition, dans une industrie qui est un art et qui, du moins
pour le beau, depuis le quinzième et le seizième siècle,
depuis la Renaissance italienne, a beaucoup plus à imiter
qu'à inventer. Quoi qu'il en soit, originale ou non, et peut-
être un peu moins que le patriotisme local ne l'imagine, telle
est l'organisation du travail dans la région lyonnaise : tran-
sition ou transaction entre autrefois et aujourd'hui, entre le
système de la petite et le système de la grande industrie.
a L'étranger curieux » qui, de ce qu'il aurait vu, — ou
plutôt de ce qu'il n'aurait pas vu, — se hâterait de conclure
que l'industrie de la soie est <» restée rebelle » , radicalement
et invariablement, à toute pratique de la grande industrie,
qu'elle existe toujours et n'existe encore qu'à l'état de petits
ateliers, celui-là, vraiment, en porterait un jugement trop
sommaire, et contribuerait pour sa part à répandre a une
légende » très accréditée au dehors, mais qui n'est pourtant
qu'une légende. « Si l'on n'aperçoit pas les panaches des
hautes cheminées fumantes sur le plateau de la Croix-Rousse,
celles-ci peuplent les campagnes des départements circon-
voisins où notre industrie, remontant en quelque sorte à ses
origines pastorales, avait déjà associé la culture des champs
au tissage de la soie (2) . » Du quartier de Saint-Just et des
rives de la Saône, où elle s'était formée et comme ramassée
<Ju quinzième au dix-septième siècle, de la Croix-Rousse, de
Taise, de la Guillolière, des Brotteaux, où elle avait grandi au
dix-neuvième siècle, cette glorieuse et féconde industrie a
essaimé, par Tarare, l'Arbresle, Saint-Genis-Laval, Neuville,
(1) La Fabrique lyonnaise, p. 25,
(î) Ibid,, p. 25.
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LA LAINE ET LA SOIE 465
Limonest, Saint-Laurent de Chamousset, Givors, le Bois
d'Oingt, vers la Loire, Saône-et-Soire, la Drôme, Tlsère,
TÂin, etc.; en I8I9, « sur un rayon de plus de deux myria-
mètres» ; en 1889, sur un rayon de plus de 80 kilomètres.
« Â Tancienne et grande unité du travail dans Tenceinte de
la ville, la marche du temps a substitué cette trinité du tra-
vail à la main dans la ville, avec 12,000 métiers; du travail à
la main dans les campagnes, avec 55 ou 60,000 métiers; et
enfin du tissage mécanique, avec plus de 20,000 métiers, qui
constituent aujourd'hui, dans leur étroite alliance, les trois
grandes assises de notre production manufacturière (I). »
Ce mouvement, qui devait fractionner « l'ancienne unité du
travail » en « trinité » dont le troisième terme serait le tissage
mécanique, on le prédisait, et les économistes l'appelaient de
leurs vœux dès 1848 ou 1850. Audiganne en analysait, en 1854,
les conséquences bonnes et mauvaises :
a L'agglomération des métiers dans les ateliers mécaniques
commence à menacer le travail à domicile, surtout celui qui
est le plus coûteux, celui de l'industrie urbaine. Quelques éta-
blissements munis de moteurs hydrauliques sont en pleine
activité dans les départements voisins du Rhône, dans l'Ain,
dans l'Isère ; si quelques essais à la vapeur n'ont pas aussi
bien réussi, on peut du moins prévoir que le succès sera le
prix de nouvelles études et de persévérants efforts. Le mou-
vement qui s'annonce parait devoir répondre à notre civilisa-
tion, qui tend si ostensiblement à remplacer, dans la produc-
tion industrielle, la force humaine par des forces conquises
sur la nature physique. Appelé à d'infaillibles progrès, ce
mouvement a débuté avec une prudente mesure. La méca-
nique a d'abord été appliquée aux étoffes les plus communes,
à celles qui sont teintes après la fabrication ; puis on a employé
(1) La Fabriifue lyonnaise, p. 27.
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46* L'ORGANISATION DU TRAVAIL
des fils teints à Tavance, mais seulement pour des tissus peu
serrés auxquels un apprêt était ensuite nécessaire ; mainte-
nant la machine a saisi des étoffes plus compactes, ou, comme
on dit en fabrique, plus réduites. On pourrait peut-être sou-
tenir qu'elle finira par s'attaquer aux riches tissus façonnés ;
toutefois, ces étoffes sans rivales dans le monde, ces tissus
soumis à tous les caprices de la mode résistent à la imbrica-
tion en grand bien plus que les articles dont la consommation
est uniforme et constante. Il ne faut pas craindre d'ailleurs,
même pour les tissus unis, une brusque transformation. Le
changement sera ralenti par Tintérêt des fabricants, que le
régime actuel dispense d'acheter un matériel coûteux, et
affranchit de ces frais généraux qui deviennent écrasants en
cas de longs chômages. Si l'avenir, un avenir plus ou moins
lointain, appartient au nouveau système, jusqu'à quel point
faut-il s'en alarmer ? Le travail en fabrique, en retour d'in-
convénients qui lui sont propres, présente des avantages dont
profiterait la cité lyonnaise. Disposé, comme il parait l'être, à
se répandre dans un rayon de vingt à vingt-cinq lieues, il
remédierait à une concentration fâcheuse d'intérêts vivant au
jour le jour. D'ailleurs, tant que le travail à domicile reste
dans des conditions qu'on peut appeler patriarcales, tant qu'il
se mêle de près à la vie agricole, s'il ne favorise pas les pro-
grès de la fabrication, il peut conserver du moins parmi les
familles des habitudes calmes et régulières; mais quand il
devient exclusivement industriel, quand il transforme la
demeure de l'ouvrier en une petite fabrique sans règle, et
qu'il rassemble sur un même point une multitude d'ateliers
placés sous la menace d'alternatives d'activité ou d'inertie qui
les bouleversent, il a perdu le caractère original qui séduisait
en lui. Le régime de la grande industrie permet plus facile-
ment de fabriquer à l'avance certaines étoffes et de restreindre
ainsi la durée des chômages; de plus, sans impliquer une
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LA LAINE ET LA SOIE 465
réglementation absolue qui entraînerait, dans Tétat présent
de rindustrie nationale, les plus graves embarras, le travail
aggloméré s'accommode de certaines mesures disciplinaires^
qui sont des garanties de bien-être et de bon ordre. Au point
de vue général de l'avenir, il serait donc permis de bien
augurer de la modification qui semble attendre sous ce rap-
port le système actuel; mais, si lente qu'elle doive être, elle
n'en constitue pas moins, pour le moment de la transition,,
une nouvelle cause d'inquiétude (1). »
La modification, en effet, a été lente, mais elle n'a pas
cessé. Dans une publication préparée par la Chambre de com-
merce de Lyon pour l'exposition de Vienne, en 1873, on en
fait remonter les origines à la Restauration. C'est le temps où,
« lentement et par degrés, les métiers commencent à prendre
le chemin de la campagne ; le tissage rural s'apprête à devenir
l'auxiliaire de celui de la ville, en attendant qu'il s'y substitue
presque entièrement. La fabrication des articles bon marché
feit rechercher les moteurs hydrauliques ; la vapeur, à soa
heure, sera appliquée au tissage des soieries. Le nombre des
petites maisons décroît ; le chiffre des affaires grossit ; l'in-^
dustrie lyonnaise perd peu à peu cette physionomie de petite
fabrique qui, à côté des usines de coton, de laine et de lin^
lui donnait un caractère à part. L'époque de la grande indus-
trie s'annonce de toutes parts, pour elle comme pour les
autres industries; elle ne se dérobera pas à la loi commune» .
Et, plus bas : o Les conséquences de ce mouvement, ou, pour
l'appeler de son vrai nom, de cette révolution, ont été
immenses ; la constitution intérieure de la fabrique lyonnaise
en a été modifiée profondément. On avait souvent reproché à
cette constitution l'isolement où elle laisse l'ouvrier par rap-
(i) Les Populations ouvrières et les industries de la France dans le mouve-
ment social du dix-neuvième siècle, par A. Audioanne» t vol. in-16. Paris^
Capelle, 1854; t. I^ p. «74-275.
30
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466 I/ORGANISATION DD TUAVAIL
port au patron, Tabsence de liens entre eux, de telle sorte
qu'au moment des crises le patron, non propriétaire des
métiers, restait libre d'arrêter subitement sa fabrication, sans
s'inquiéter du sort de l'ouvrier autrement qu'à titre de bien-
faisance ou de charité. Si cette séparation donnait à l'ouvrier
plus d'indépendance, si elle respectait mieux la vie de famille,
elle avait aussi ses inconvénients, qui devenaient presque un
péril social au moment des longs chômages. On se souvient
de l'émotion, de l'émoi qu'ils causaient, des troubles popu-
laires qui les ont quelquefois accompagnés. Heureusement, la
dissémination des métiers dans les campagnes, l'accroisse-
ment du tissage rural au détriment du tissage urbain, l'asso-
ciation du travail de la soie à celui des champs, surtout la
formation des grandes maisons par suite de l'augmentation
de la production, la nécessité pour ces maisons de maintenir,
même aux époques de mévente, leur organisation intacte,
afin d'être prêtes à l'heure de la reprise, tout cela a créé entre
le patron et l'ouvrier une solidarité d'intérêts, latente, mais
effective, qui est une garantie pour celui-ci. Tout en restant,
selon les exigences de la nature, divisée en petits ateliers, la
febrique lyonnaise en est venue néanmoins à présenter, au
point de vue de la permanence du travail, des avantages qui
semblaient l'apanage exclusif des agglomérations de métiers
en usine; tous ses éléments ont plus de cohésion. Ne lui est-il
pas aussi permis de montrer, avec une complaisance partiale,
comme témoignage de ce qui peut être fait dans cette voie,
outre les cinq mille métiers mécaniques qu'elle emploie, ces
beaux et grands établissements, peu nombreux, il est vrai,
mais d'autant plus remarquables, où toutes les opérations de
la soie sont concentrées, depuis la filature jusqu'au ti^
sage (I)? »
(1) Exposition universelle de Vienne, La Fabrique lyonnaise de soieries, son
msséy son présent* Imprimé par ordre de la Chambre de commerce de Lyon,
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I
J
LA LAINE ET LA SOIE 467
Ici, la Chambre de commerce de Lyon, et son porte-parole
autorisé, qui, dans l'espèce était, je crois, son secrétaire,
allaient peut-être un peu loin, comme Audiganne Tavait fait.
Il n'y avait point de a transformation n , encore moins de
0 révolution» ; «modification» suffisait; il n'y a point eu substi-
tution, mais superposition ou juxtaposition de l'usine à l'ate-
lier. Ce qui est exact et ce qui est caractéristique, c'est que le
travail est allé de a l'unité » à u la trinité » , par les deux
adjonctions successives du tissage rural au tissage urbain, et
du métier mécanique au métier à la main. Le mouvement,
puisque c'est le mot consacré, a été double ; l'industrie de la
soie a d'abord reflué de Lyon sur les campagnes environ-
nantes, puis s'est concentrée, et tend encore à se concentrer
en usines.
Elle est moins strictement et moins spécifiquement lyon-
naise qu'elle ne le fut pendant des siècles après que les pros-
crits lucquois, florentins ou génois, Guelfes ou Gibelins,
chacun à son tour, ces fuorusciti dont les uns allaient devant
eux cherchant la paix et les autres cherchant leur paix, y
eurent introduit et acclimaté leur art subtil et délicat. Qui-
conque ferait ou referait le dénombrement de ses métiers aux
diverses époques : 10,000 avant la révocation de l'édit de
Nantes; 2,000 après 1685; 18,000 en 1787; 2,500 après la
Révolution; 12,000 de 1804 à 1812; 20, OOOen 1819; 27,000
en 1825; 40,000 en 1837; 50,000 en 1848, admirerait le
développement quasi constant, — sauf le contre-coup des
bouleversements politiques ou sociaux, — l'épanouissement
magnifique de l'industrie; et en y regardant mieux, à partir
de là, ou même d'un peu plus haut, car Tirrilation des tis-
seurs urbains contre les ruraux fut pour beaucoup dans les
1 vol. gr. in-V. Lyon, Perrin et Marinet, 1873. — Cet écrit n'est pas de
M. Morand, aujourd'hui secrétaire de la Chambre de commerce» à qui nous
devons un travail semblable pour l'Exposition de 1889, mais de son prédécesseur.
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468 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
émeutes de 1831 et de 1834, il verrait la fabrique lyonnaise,
durant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, sortir, pour
ainsi dire, de Lyon, y gardant seulement 30,000 métiers sur
les 120,000 quelle faisait battre en 1890 (1). Et deuxième-
ment, il découvrirait, sur les rôles des patentes à cette même
date, 188 établissements mécaniques pour le travail de la soie
dans la région lyonnaise, desquels il importait peu que
34 seulement fussent la propriété des fabricants lyonnais, et
les 154 autres créés par des entrepreneurs à façon. Ce n'en
était pas moins des « établissements mécaniques « et quelques-
uns de grands établissements : en 1897, 5 peigneries ou fila-
tures de soie, 8 tissages occupaient plus de 500 ouvriers. Il
n'y a sans doute pas de quoi crier à la « révolution », ni à la
« transformation, » ni au u triomphe » de la grande indus-
trie, « se substituant » au petit atelier et soumettant la
fabrique lyonnaise « à la loi commune » , mais il y a de quoi
nous justifier d'introduire dans ces études sur la grande
industrie la fabrique lyonnaise, qui, à première vue, et en tant
qu'elle se définissait par la dispersion même de ses métiers et
de ses opérations, paraissait ne devoir ni ne pouvoir y figurer.
III
L'usine que j'ai visitée peut bien être prise pour type. Elle
emploie ordinairement environ 500 personnes (presque toutes
femmes, quelques hommes seulement); tantôt plus, tantôt
moins, l'effectif varie; il est en ce moment de 464 ouvriers et
ouvrières. C'est une usine neuve; elle a été construite en 1903,
(1) Voyez les Industries de la soie : sériciculture, filature, moulinage, tissage.
-* Histoire et statistique, par. E. Pariskt. (Publications du Bulletin des soies et
soieries)^ i vol. in-8'. Lyon, Pitrat aîné, 1890.
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LA LAINE ET LA SOIE 469
et ne marche donc que depuis dix-huit mois. Elle est située
non dans Lyon même, mais à la porte de Lyon, en un fau-
bourg que sépare de la ville le beau parc de la Téte-d'Or, à
Villeurbanne. Elle n'a qu'un seul étage et ne forme qu'un seul
atelier» une vaste salle où sont réunies toutes les opérations
du travail de la soie, ou à peu près toutes, toutes celles que
réunit l'usine qui en réunit le plus, car je ne sais si nulle part
on fait en même temps, dans le même lieu, la filature et le
tissage : à l'usine D..., on fait tout, et tout dans le même local,
du dévidage du fil au baguetage ou pliage final de l'étoffe.
Pour moteur, la force électrique : tout se meut et s'arrête ins-
tantanément. Tandis que j'étais là, un accident banal, un
plomb qui venait de sauter, coupa tout d'un coup le travail,
et tout d'un coup, l'accident réparé, le plomb remplacé, le
travail reprit : en une ou deux minutes, il recommença à
battre son plein. De la cage vitrée où se font les écritures, ces
cordes qui pendent, ces fils qui se tendent, ces lisses qui
s'abaissent, ces leviers qui remontent, ces battants qui frappent,
ces poulies qui tournent, ces sortes de hunes qui couronnent
les hauts métiers, tout cet entrecroisement de lignes verti-
cales et de lignes horizontales, on dirait les agrès très fins
d'un très grand et très puissant navire; ce bureau même
domine l'énorme atelier comme une passerelle de commande-
ment, et, s'il y a peu de cuivres, avec ce va-et-vient d'acier
qui y met un reflet bleuâtre, l'irréprochable propreté du pavé
aide à l'illusion, en complétant l'image. Ce n'est plus la crasse
grasse et glissante de l'ancienne manufacture de draps; toutes
les opérations de la soie se font ici, excepté deux, celles jus-
tement qui salissent, le tirage des cocons et la teinture.
Le tirage « consiste à dissoudre, dans de l'eau très chaude,
l'espèce de gomme qui enduit et colle à lui-même dans toute
sa longueur le fil unique dont se compose le cocon ; à saisir
le bout de ce fil, à le tirer pendant que le cocon plonge dans
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470 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Teau, à le réunir à d'autres, tirés de la même manière et en
même temps que lui, pour n'en former qu'un seul, plus gros
et plus fort, et à dévider celui-ci en écheveaux sur un asple
ou dévidoir. — Il serait difficile, notait le docteur Villermé,
de se faire une idée de l'aspect sale, misérable, des femmes
employées au tirage de la soie, de la malpropreté horrible de
leurs mains, du mauvais état de santé de beaucoup d'entre
elles, et de l'odeur repoussante, sui generisy qui s'attache à
leurs vêtements, infecte les ateliers et frappe tous ceux qui
les approchent (1). » L'usine D... ne fait pas le tirage ou le
dévidage des cocons ; elle reçoit en écheveaux ses soies grèges :
soies jaunes de France, d'Italie ou d'Espagne, soies blanches
de Canton. « La soie grège est formée d'un certain nombre
de fils élémentaires soudés entre eux par le grès coagulé, sui-
vant des directions à peu près parallèles. En cet état, elle
pourrait être soumise au tissage, mais elle est incapable de
supporter les opérations de la teinture en flottes. Ces mani-
pulations, en effet, nécessitent l'immersion de la soie dans
des bains dont la température atteint 100 degrés. Sous l'in-
fluence d'un pareil traitement, le grès perdant sa consistance,
pouvant même entrer en dissolution, les fils élémentaires
auraient une tendance à se séparer les uns des autres, à former
des boucles et des nœuds ; il serait impossible ensuite de les
soumettre au tissage. Pour donner à la soie grège plus de
résistance^ pour la transformer en un fil capable de subir le
mieux possible les diverses manipulations qui lui sont impo-
sées d'ordinaire avant d'être transformée en tissus, on la
soumet au moulinage^ appelé aussi ouvraison (2). »» Sous le
régime de l'industrie dispersée, cette ouvraison était la spé-
(1) État physique et moral des ouvriers, I, 345.
(2) La Soie au point de vue scientifique et industriel, par Léo Vignoîc, maître
de conférences à la Faculté des sciences, sous-directeur de TÉcole de chimie
industrielle de Lyon, 1 vol* in-16. Bibliothèque des connaissances utiles. Paris,
J«-B. Baillière et fils, 1890, p. 151«
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LA LAINE ET LA SOIE 471
cialité de certaines manufactures appelées moulins^ établies
surtout dans la Haute-Italie, Piémont et Lombardie> aux
environs de Bergame, dans le midi de la France et le sud de
la Grande-Bretagne (1).
a Le moulinage, qui constitue une des préparations fonda*
mentales de la soie, comprend quatre opérations :
V Dévidage des écheveaux de la soie grège, pour la trans-
porter sur des bobines ;
2" Torsion donnée séparément à chaque fil de grège prove-
nant des bobines ;
3" Doublage de deux fils de grège préalablement tordus,
isolément ou non, torsion imprimée au double fil obtenu, et
nouveau dévidage sur les bobines ;
4" Formation, par torsion nouvelle, des fils provenant de
l'assemblage de deux ou d'un plus grand nombre de fils de
grège préalablement tordus ou non ; dévidage sur des guin-
dres et mises en écheveaux.
La torsion d'un seul fil de grège porte le nom de premier
tors ou premier apprêt et donne un fil qui est désigné sous le
nom de poil.
Deux ou plusieurs fils de soie grège tordus ensemble sans
être tordus au préalable individuellement fournissent un fil
appelé trame.
Enfin, si l'on donne à deux ou plusieurs fils de grège tordus
préalablement et individuellement de droite à gauche une
torsion de gauche à droite après les avoir assemblés, on
obtient des fils employés pour la chaîne des tissus et connus
sous le nom d'organsins (2) . »
Tout le monde sait comment se fait le dévidage, « Pour
être dévidées, les soies grèges sont placées sur des tavelles,
cadres très légers en bois de pin, dont les bras sont réunis
(1) Ure, Philosophie des manufactures, t. I, ch, ii, p, 356^
(2) L^o VioHOW, ouv. cité, p, 152,
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»7Î L'ORGANISATION DU TRAVAIL
par des fils de fer : les tavelles, disposées verticalement, tour-
nent sur un axe horizontal paseaut en leur centre ; des roquets
ou bobines, tournant par friction, attirent et enroulent la soie,
et font tourner les tavelles... On évalue la qualité d'une grège
au point de vue du dévidage par le nombre de tavelles qui
peuvent être surveillées par une seule ouvrière. On dit qu'une
grège est d'un dévidage de 40 tavelles lorsqu'une ouvrière
peut suffire à la marche de 40 tavelles... Il est admis comme
règle qu'une ouvrière peut trouver et nouer 80 bouts en une
heure avec une soie bien croisée (1). »
Le moulinage proprement dit ou tordage ou torsion^ néces-
saire pour faire de la soie grège un fil apte à être tissé, et qui
s'opérait au fuseau par les Jileresses de la vieille France, qui
s'opère encore à la main, comme procèdent les cordiers pour
leur corde, au Tonkin et dans d'autres contrées de l'Asie, se
faisait depuis le quatorzième siècle en Italie et se fait de nosjours
même en Piémont sur un moulin appelé moulin rondy à cause
de sa forme, lequel n'est qu'un gros tour, volumineux et en-
combrant, outil médiocre, justement comparé, pour l'inutile
complexité et la grossièreté de ses organes, à l'antique ma-
chine de Marly (2). L'usine D... emploie le moulin ovale, d'in-
vention française, plus facile à loger et d'un mécanisme très
simple. Il est comme divisé en deux étages : « A la partie
inférieure se trouvent une ou plusieurs rangées de fuseaux
placés verticalement et tournant avec rapidité (cinq à six
mille tours par minute) . La soie qu'ils débitent se déroule,
se tord en même temps en proportion de leur vitesse, et s'en-
roule ensuite sur des guindres ou des cylindres placés hori-
zontalement à la partie supérieure (3) . » Des trois espèces de
fils produits par le moulinage : le poil, la trame et l'organsin »
(1) Léo ViGHON, ouvrage cité, p. 154-155.
(2) /rf., ibid., p^l53,-157. .
(3) Id„ ibid.y p. 157.
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2. J
LA LAINE ET LA SOIE 473
la première, lepoil^ ne subit qu'une faible torsion; elle fournit
des fils qui servent de chaîne pour les étoffes légères, la ruba-
nerie, la passementerie, la broderie. La trame exige une tor-
sion de 80 à 150 tours par mètre. Quant à Vorgansw, soumis,
après le filage et le doublage^ à une nouvelle torsion en sens
inverse, ou lors, les deux torsions qu'il subit varient selon les
apprêts, au premier apprêt on filage de 400 à 2,500 tours, au
second apprêt ou tors de 300 à 1,500 tours (1).
Le moulinage fini, on met le fil en flottes, ou en paquets
dont la longueur, autrefois de 1,500 mètres, peut atteindre
maintenant de 1 5 à 20,000 mètres. On marque avec des captes,
petits nœuds de schappeou de coton, la croisuredes fils, afin
de les empêcher de se mêler et de conserver la forme de la
flotte. Si cette méthode a ses désavantages, en ce qu'elle rend la
teinture plus malaisée, les fils étant serrés les uns contre les
autres et moins divisés que dans les petites flottes, elle per-
met cependant de grandes économies, moins de main-d'œuvre
et moins de déchet lors du nouveau dévidage, au retour de la
teinture (2), où la soie en flottes est envoyée à la suite d'un
triage et d'un classement qui porte le nom de mettage en mains,
(Ordinairement les fils sont classés, suivant leur grosseur, en
trois catégories ; les flottes de même espèce sont réunies entre
elles par un lien et donnent une pantime. Le groupement de
plusieurs pantimes constitue une masse appelée main (3) .
Quand les flottes de soie reviennent teintes, alors s'ouvre,
avant le tissage, la deuxième série des opérations. Dévidage
et déirancanage : la dévideuse doit enrouler la soie sur le
roquet d'une manière parfaitement uniforme avec une tension
convenable, de façon que sous le doigt les roquets garnis
soient résistants, mais non pas durs; elle doit rattacher rapide-
(1) Léo VioKOjç, OHV. cité, p. 158-159.
{t)Id.,ibid,y p. 160-161.
(3) /</., ibid.^ p. 215.
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*74 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
ment les fils cassés, éviter le déchet, prendre garde à ne pas
ternir la nuance et le brillant de la soie, mettre en un mot les
roquets en état de pouvoir se dévider régulièrement et sans
secousse pendant le tissage (1); canneiage: c'est le chargement
ou la charge des cannettes. Dans le cas où les fils enroulés sur
le roquet doivent servir pour la trame, une ouvrière, la canne^
ieuscy réunit le nombre de fils fixé par le fabricant ; elle les
enroule sur un tuyauy petit cylindre en jonc, en buis, en
canne ou en roseau qui viendra, à son tour, charger la navette
du tisserand, et qui, en effet, s'y glisse comme la cartouche
dans le magasin du fusil : le tuyau couvert de soie prend le
nom de canne tte.
Ainsi que le cannetage est la préparation de la trame, Vour^
dissage est la préparation de la chaîne : il a pour objet de
juxtaposer parallèlement et avec une tension uniforme les
fils de même longueur, en nombre déterminé, musettes de
quarante fils, portées de quatre-vingts, etc.. qui compose-
ront la chaîne, en leur gardant leurs places respectives, sans
quoi les fils pourraient s'entremêler et le tissage deviendrait
impossible. (Gomme s'éclaire et s'explique soudain, se dégage
dans toute sa force l'expression : ourdir un complot!). L'ap-
pareil à ourdir se nomme naturellement V ourdissoir : c'était, et
c'est généralement encore, dans les petits ateliers, un grand
tambour, creux, cylindrique, de deux mètres de haut, dont
l'axe doit être parfaitement vertical. L'ouvrière donne à
l'ourdissoir un mouvement de rotation au moyen d'une mani-
velle. Elle enroule d'abord la première musette du haut en
bas sur le tambour, puis elle juxtapose une seconde musette
en remontant de bas en haut et continue ainsi jusqu'à ce que
le nombre voulu de musettes ou de portées ait été mis sur
l'ourdissoir... Il est essentiel, dans l'ourdissoir, de conserver
(1) Léo ViGNOs, ouv. cite, p, 287,
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LA LAINE ET LA SOIE 475
à chaque fil son rang déterminé ; les fils doivent être assez
distincts les uns des autres pour qu'on puisse retrouver la véri-
table place des fils qui se cassent. Lorsque Tourdissoir a reçu
un nombre suffisant de musettes, Touvrière lève la chaîne et
l'enroule autour d'une cheville en un peloton très serré (1) .» A
l'usine D..., on se sert de préférence d'un modèle plus récent,
ooù le tambour est horizontal, peut tourner autour de son axe
et progresser en même temps suivant une direction parallèle
à cet axe. Avec ce modèle perfectionné, la juxtaposition exacte
de chaque musette est assurée par le passage des fils au travers
des dents d'un peigne qui règle la largeur d'enroulement. Les
dimensions du tambour sont telles que la chaîne se trouve
répartie suivant une longueur d'axe justement égale à la lar-
geur de l'étoffe à laquelle elle est destinée (2) . »
Vient ensuite le pliage. Il s'agit d'enrouler la chaîne sur
Tensouple ou rouleau, qui alimentera le métier à tisser, dans
la largeur que doit avoir l'étoffe, bien parallèlement et avec
une tension égale. Quand tous les fils sont uniformément ten-
dus, impeccablement parallèles, et chaque fil à sa place, la
chaîne est bonne et prête pour le tissage. Du tissage même, il
n'y a assurément rien à dire qui n'ait été dit, si ce n'est quant
à l'allégement de la peine, et on va le dire en son lieu; après le
tissage, il ne reste que les apprêts, mais il y en a autant et plus
que de genres d'étoffes : finissage , polissage, pincetage, déju-
mellage, cylindragCy rasage, grillage ou flambage, encollage,
gommage, glaçage, gaufrage^ tous ces tours de main, d'où sor-
tent, en uni, les taffetas, les sergés, les satins et les velours;
parmi les façonnés, les lampas, les satins lamés, les droguets,
les brocatelles, les brocarts ; enfin, métrage et baguetage ou
pliage final.
(1) I^o VioîfoN, oiiv. cite, p. 288-289.
(2) Id., ibid., p. 291,
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476 1/ORGANlSATION DU TRAVAIL
IV
A ces diverses opérations, nécessaires, préliminaires ou
consécutives au tissage de la soie, correspondent autant de
catégories, de spécialités d'ouvriers, ou plutôt d'ouvrières,
car Tusine D... n'emploie guère, outre le patron, les trois
directeurs (un à la préparation, deux à l'atelier), les commis
et les machinistes, que cinq ou six gareurs^ sortes de mécani-
ciens tisseurs qui font ce qu'une femme ne pourrait pas foire,
et notamment les réparations aux métiers, lorsque quelque
chose s'y dérange ; cinq ou six apprêteurs, cinq ou six polis-
seurs ou finisseurs de tissujs. C'est, à eux seuls, tout le person-
nel masculin. Les femmes sont partout ailleurs, et partout
indifféremment, sans distinction d'âge : au moulinage de la
trame avant le départ du fil pour la teinture, dévideuses, dou-
bleuseSj moulineuses, ftoUeuses, plieuses ; au retour de la tein-
ture, dévideuses encore, ourdisseuses, canneteuses ^ remeiteuses,
tordeuses, monteuses de métier pour façonnés, tisseuses ; après le
tissage, ;?mce/ew5e5 (l). La plupart, pourtant, presque toutes,
sont jeunes ou encore jeunes, et il me semble, après avoir
parcouru d'un bout à l'autre la quadruple ou sextuple haie
de métiers, en avoir vu très peu de vieilles. La journée est de
dix heures, comme le veut la loi, avec une heure et demie ou
deux heures d'interruption pour le repas de midi. Auprès de
chaque métier est un tabouret sur lequel l'ouvrière peut, de
temps en temps, s'asseoir, tout en surveillant son travail, et se
délasser de cette longue station debout, si pénible et parfois
(1) On dit ailleurs épinceteuses. J'ai même cru entendre dire, à Elbeuf, épiri'
gteusei (voir p. 257), mai« je n'en suis pas sûr, et peut-^tre était-ce épinceteuses
qu'on disait.
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LA LAINE ET LA SOIE 477
si dang^ereuse pour la femme. De toutes façons on s'ingénie à
réduire Teffort au moindre effort, et, par une suite d'appli-
cations heureuses, on y a en partie réussi. Les métiers à la Jac-
quard y ont grandement contribué, en permettant à un ou-
vrier de produire sans aide, sans tireurs de lacs^ les étoffes les
plus compliquées. Ils y ont contribué directement : a grâce
à eux, la fabrication des étoffes dites façonnées, c'est-à-dire
de celles dans lesquelles on représente des fleurs, des dessins,
ou que l'on broche d'or et d'argent, est maintenant plus
fecile, plus prompte qu'autrefois et moins fatigante, à durée
égale de travail » ; et indirectement, pour les tisseurs en
chambre : « la hauteur du métier Jacquard force les proprié-
taires et constructeurs de maisons d'espacer beaucoup les
planchers, et, par conséquent, de donner abondamment de
l'air et de la lumière dans l'intérieur des logements. Enfin, ce
métier a fait supprimer la classe entière des tireurs^ qui était
composée d'enfants dont la constitution, m'a-t-on assuré, se
détériorait toujours par la grande fatigue à laquelle ils étaient
soumis et parles attitudes vicieuses qu'ils étaient obligés de
prendre (1). »
Néanmoins, et bien que son invention fût destinée à épar-
gner à tant de victimes tant de misères, Jacquard fut d'abord,
comme beaucoup d'inventeurs, la victime de son invention.
Quelles épreuves il dut traverser, Andrew Ure l'a raconté en
une page très intéressante :
a L'histoire de l'introduction du métier Jacquard (2) est une
leçon des plus instructives sur l'avantage de la libre commu-
nication et de la rivalité entre deux pays. L'inventeur de ce
beau mécanisme était originairement un obscur fabricant de
chapeaux de paille, qui n'avait jamais appliqué son esprit à la
mécanique automatique, avantd'avoir eu l'occasion, par suite
(1) ViLLERMÉ, Tableau de V état physique et moral des ouvriers, I, 370.
(2) Ure et Villermé écrivent Jacquart.
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478 L'ORGANISATION DU TllAVAIL
de la paix d'Amiens, de lire, dans un journal angolais, l'offre
faite par notre Société des Arts d'une récompense à celui qui
tisserait un filet par une mécanique. Son génie assoupi
s'éveilla aussitôt, et il fabriqua un filet à la mécanique ; mais,
n'ayant obtenu aucun encouragement de la part du gouver-
nement de son pays, il oublia son invention pendant quelque
temps, et plus tard il en fit présent à un ami comme une
chose de peu d'importance. Cependant le filet tomba par
hasard entre les mains des autorités, et fut envoyé à Paris.
Longtemps après, lorsque Jacquard ne songeait plus à son
invention, le préfet du département l'envoya chercher, et lui
dit : n Vous êtes-vous occupé de la fabrication d'un filet à la
mécanique?» Il ne s'en souvenait pas d'abord, mais, le filet lui
ayant été représenté, il se rappela toutes les circonstances. Le
préfet l'ayant prié de construire la machine avec laquelle il
avait fabriqué ce filet, Jacquard demanda trois semaines pour
l'exécuter. Au bout de ce temps, il revint vers le préfet, avec
la machine ; il lui demanda de frapper du pied sur une cer-
taine partie de la mécanique, mouvement dont l'effet fut
d'ajouter une nouvelle maille au filet. La mécanique ayant été
envoyée à Paris, Napoléon, avec sa brusquerie et son despo-
tisme ordinaires, fit expédier un mandat d'arrêt contre le
constructeur. Jacquard fut aussitôt placé sous la garde d'un
gendarme ; on ne lui permit même pas de se rendre chez lui
pour se pourvoir de choses nécessaires à son voyage. Arrivé
dans la métropole, on le conduisit au Conservatoire des Arts
et Métiers, où on lui commanda de construire sa machine en
présence des inspecteurs : ce qu'il fut obligé de faire.
« Lorsqu'on l'eut présenté à Bonaparte et à Carnot, le pre-
mier lui adressa^ d'un air d'incrédulité, ces rudes paroles :
tt Est-ce vous qui prétendez faire ce que Dieu tout puissant ne
saurait faire, un nœud à une corde tendue ? » Jacquard montra
alors la mécanique, et la nature de son opération. On lui
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LA LAINE ET LA SOIE 479
donna ensuite à examiner un métier qui avait coûté de 20 à
30,000 francs, pour foire des tissus à Tusage de Bonaparte. Il
entreprit de faire par une mécanique fort simple ce qu'on
avait essayé en vain à Taide d*un mécanisme très compliqué^
et, ayant pris pour modèle une des machines de Yaucanson,
il construisit le fameux métier Jacquard. Il retourna dans sa
ville natale, récompensé d'une pension de mille écus, mais il
éprouva la plus grande difficulté à introduire sa machine
parmi les tisserands en soie, et il fut trois fois en danger de
sa vie. Le conseil des prud'hommes, qui sont les conserva-
teurs officiels du commerce de Lyon, brisa son métier en place
publique, en vendit le bois et le fer comme matériaux de
rebut, et le désigna comme un objet de haine et d'ignominie
universelle. Ce ne fut que lorsque les Français commencèrent
à sentir le pouvoir de la concurrence étrangère qu'ils eurent
recours à cette admirable invention de leur compatriote ; et,
depuis cette époque, ils ont eu la preuve que c'est la seule
protection, le seul appui réel de leur commerce (1). w
Laissons le libéralisme tendancieux, l'optimisme et comme
le finalisme économique de ce petit morceau : il reste que les
contemporains virent surtout dans l'invention de Jacquard
qu'elle « supprimait un ouvrier » . C'est de quoi le jury de
l'exposition de 1801 le récompensa et de quoi les tisseurs
lyonnais lui en voulurent. Mais nous, nous ne voyons plus
que ce qu'il a supprimé de peine, et nous lui en devons être
d'autant plus reconnaissants que le uj^eur de lacs dont il a
trouvé le moyen de se passer était le plus souvent un enfant.
Par lui et de ce seul fait, il y a dans le monde un peu moins
de souffrance, pour la race un peu plus de force et de vie en
réserve. Je ne crois pas, d'autre part, que l'on puisse dire
(1) UnE, Philosophie des manufactures ^ I, 381-384. — La Biographie uni'
verselie de Michadd et \a Nouvelle biographie générale rapportent les mêmes faitSi
mais en attribuant à Carnot le mot prêté par Ure à Napoléon.
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480 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
encore aujourd'hui, comme Villermé le disait : a La circons-
tance qui, d'après les ouvriers eux-mêmes, leur occasionne le
plus de fatigue, la seule même qui nuise à leur santé, si Ton
met à part la longue durée du travail, est la percussion,
renouvelée à chaque instant, du balancier du métier, serrant
chaque fil de trame sur le fil précédent. Cette percussion se
transmet à la partie inférieure de la poitrine par Vensouple ou
gros cylindre sur lequel on enroule Tétoffe à mesure qu'on
tisse (1). »
En somme, et pour toutes sortes de raisons, dont la plus
forte est le progrès de la mécanique, la peine du travail a cer-
tainement diminué. Mais la diminution de la peine n'est
qu'une amélioration pour ainsi dire négative. Il y a eu aussi
amélioration positive, par l'augmentation du prix du travail.
Au moment de toucher la question du salaire, je ne puis me
défendre de quelque inquiétude, car je sens que cette espèce
de mystère dont s'enveloppe la fabrique lyonnaise s'épaissit.
Tout à l'heure, tant qu'il ne s'agissait que de l'industrie de la
soie, de la fabrique en son ensemble, on regardait « l'étranger
curieux » avec une bienveillance légèrement narquoise ; sitôt
qu'il s'informe du salaire, il semble s'y mêler de la commisé-
ration, à moins que ce ne soit de la méfiance. Replié sur lui-
même, entre les collines qui l'enserrent et bouchent au bout
des rues son horizon, le Lyonnais aime bien s'occuper seul de
ses affaires, et il ne veut montrer au monde que ce qu'il lui
vend. Si pourtant un homme audacieux et préalablement vêtu
de la triple cuirasse pousse de ce côté ses investigations, on
ne le voue sans doute pas aux dieux irrités de la cité, on est
de trop bonne grâce et de trop bonne éducation pour se livrer
à cet excès d'humeur, — mais on l'abandonne à son sort, et
on le laisse aller avec ses dieux à lui, que l'on espère tout bas
(1) État physique et moral des ouvriers, I, 371.
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LÀ LAINE ET LA SOIE 481
et que peut-être on souhaite impuissants. Ce n'est pas d'hier
que ce sentiment se révèle : a II est peu de sujets dans toutes
mes recherches, faisait observer Villermé, sur lesquels il m'ait
été aussi difficile d'avoir une opinion que sur les salaires payés
par la fabrique de Lyon, et sur leurs rapports avec le prix des
choses nécessaires à la vie ; on ne s'entendait même pas sur
le point le plus facile à constater, le chiffre des salaires (1). »
Ferai-je observer à mon tour que c'est là, en effet, un point
toujours obscur dans les recherches sur les industries et prin-
cipalement sur les métiers de femmes, qui sont, d'autres
diraient probablement parce que ce sont des métiers à salaires
bas? Mieux vaut répondre que, grâce à l'obligeance de M. D...,
si je n'ai pas tout su, je n'ignore plus tout à fait tout. De toutes
les opérations ci-dessus décrites, le moulinage seul se paye à
la journée : tout le reste (sauf le travail des prépareuses et celui
des finisseuses) est à la tâche. M. D... estime que chez lui,
— il a grand soin de préciser : a chez lui» , — le salaire moyen
est d'environ 3 francs ; que les ouvrières les plus habiles peu-
vent aller à 3 fr. 50 (4 francs étant considéré comme un chiffre
absolument exceptionnel même pour les meilleures ouvrières) ;
que les moins bonnes gagnent 2 fr. 75 (ce chiffre étant cepen-
dant considéré comme un peu faible). D'après le tableau qu'il
fit dresser pour se rendre compte du plus ou moins bien-fondé
des revendications de ses ouvrières en chômage, lors de la
grève générale de 1903, M. D... établit ainsi la proportion
des salaires, hauts, moyens et bas.
OuTrières. P. 100.
6 13 gagnaient, par an, plus de 1,100 fr. (1 à 1,413 fr).
11 26 — — 1,000 fr. (1 à 1,085 fr).
17 36 — — 900 à 1,000 francs.
9 18 — — 800 à 900 —
4 8(2) — — 700 à 800 —
(1) État physique et moral des ouvriers y I, 374.
(2) Si le total donne 101 au lieu de 100, c'est que j'ai forcé un peu les chiffres
pour m'exprimer en chiffres ronds et sans fractions.
31
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48Î L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Le salaire le plus faible avait été de 744 francs, la grande
majorité des ouvrières touchant de 800 à 1,000 francs, soit, à
trois cents jours de travail par an, de 2 fr. 66 à 3 fr. 33 par
jour.. A ce moment du reste, en 1903, Tusine D..., qui venait
de naître, était encore dans la période d'organisation ; depuis
qu'elle en est sortie, et qu'on la peut tenir pour adulte, on
peut également tenir pour acquis que tous les salaires y ont
augmenté, que l'amélioration de la condition des ouvriers s'y
est accusée et accentuée, du fait de l'amélioration des condi-
tions de l'usine elle-même. Mais M. D... insiste : voilà ce que
les ouvrières gagnent chez lui : il ne dit pas qu'elles le gagnent
partout, et son silence fait entendre le contraire, non moins
que les conseils de prudence que d'autres patrons nous pro-
diguent quant à la portée à donner aux chiffres relevés chez
M. D... Et le mystère s'éclaircit peut-être. Si M. D... ouvre
ses livres de paie, avec une complaisance qui charge d'étonne-
ment admiratif le regard, tout à l'heure de commisération et
tout à l'heure d'ironique indulgence, n'est-ce pas parce qu'il
sait que, chez lui, les salaires sont, pour la fabrique lyonnaise,
des salaires forts? Mais inversement, si, chez d'autres, loin
de les étaler, on les enferme à double tour, n'est-ce pas parce
que... ? Plusieurs des personnes que j'ai vues eussent préféré,
— à peine le dissimulaient-elles, — que M. D... se fût tu sur
ce chapitre, et désiré que je me tusse sur ce que M. D...
m'avait déjà appris. Je ne leur dois que de la gratitude pour
l'aimable accueil qu'elles m'ont fait, et je ne dirai donc rien
de ce qu'elles sont censées ne pas m'avoir montré ; mais ce
qui est dit est dit, et ce qui ne Test pas l'est peut-être un peu
tout de même.
Quoique la comparaison entre l'industrie agglomérée en
usine et l'industrie dispersée en petits ateliers soit plus qu'im-
parfaite, impossible, et faussée encore par la différence des
temps, rappelons les chiffres qu'indiquait le docteur Villermé,
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LA LAINE ET LA SOIE 483
suivant les affirmations de Jules Favre (1) et « les notes d'un
administrateur » pour les années 1833 et 1834. Selon Jules
Favre, un compagnon lyonnais, travaillant sur le métier du
maître, gagnait, à cette date, 1 franc, l fr. 50 ou 2 francs
par jour pour les étoffes unies, 2 fr. 15 pour les façonnés,
tandis que le chef d'atelier gagnait de 3 fr. 06 à 3 fr. 30 sur
son métier à lui, et prélevait 1 fr. 10 ou 1 fr. 11 sur celui
qu'il fournissait à son compagnon. A la tâche, les salaires
journaliers n'auraient ressorti qu'à 0 fr. 55, 0 fr. ^Q, 0 fr. 90
tout au plus (2) . Et c'étaient des salaires d'hommes! Selon
a l'administrateur » , le chef d'atelier se faisait, pour les
étoffes unies, 3 fr. 50, pour les façonnés, 5 francs ; le compa-
gnon, de l fr. 75 à 3 francs : Técart, assez grand, dépendant
de l'étoffe. Pour les articles de goût (tissus riches), le chef
d'atelier pouvait s'élever jusqu'à 8 francs ; le compagnon
(très exceptionnellement encore) à 5 francs. Un chef d'atelier
velouiier, ou tisseur de velours, arrivait à gagner, avec sa
femme, de 7 fr. 50 à 8 francs. Mais, Viliermé a tenu à nous
en avertir, ces chiffres ne sont pas sûrs : « Les premières
évaluations ont été fournies par les chefs d'atelier, et les
secondes doivent l'avoir été par les fabricants. On peut sup-
poser que les unes et les autres s'éloignent de la vérité. C'est
en effet ce qui m'a été affirmé à Lyon par différentes per-
sonnes et ce que j'ai pu reconnaître dans les réponses toujours
plus ou moins évasives des maitres-ouvriers que j'interrogeais
sur les prix de façon des étoffes que je voyais sur les mé-
tiers (3). » Et, découragé, il déclare, « dans ce mélange de
renseignements contradictoires, n'oser compter sur l'exacti-
tude d'aucun, pas même sur l'exactitude de ceux qu'il a pu
(1) Jules Favre, De la coalition des chefs d'ateliers de Lyon ; brochure in-8*
de 43 pages. Lyon, 1833.
(2) Depuis novembre 1831.
(3) Tableau de Vétat physique et moral des ouvriers, I, 376-377,
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484 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
recueillir lui-même. » Le brouillard ne s'était pas dissipé sur
la Croix-Rousse : les dieux de la cité avaient vaincu.
Autant qu'il est permis de le croire, les salaires dans la
fabrique lyonnaise sont en général médiocres, et ils sont, de
plus, fort variables, ou plutôt fort différents, d'une usine ou
d'un atelier à l'autre. C'est ce qui fait qu'à toutes les crèves,
les ouvriers réclament un tarif commun, sans réfléchir que ce
tarif n'est pas possible, tout, dans le tissage de la soie, étant
subordonné à la nature ou à la qualité des titres des matières
employées, et qu'il leur serait, en fin de compte, nuisible,
comme l'a malheureusement prouvé l'expérience de 1869, où,
les prix étant calculés sur le nombre de portées (80 fils), il en
résulta, dans la contexture des tissus, une grande gène qui fit
passer une partie de la fabrication en Suisse.
Pour le travail aux pièces, la paie, à l'usine D... est quoti-
dienne : toute pièce finie avant onze heures est comptée et
payée le soir même. On a adopté ce mode de paiement pour
plusieurs motifs, d'ordre même moral : comme la paie du
mari est hebdomadaire, si celle de la femme l'était aussi, dans
bien des ménages, on ferait le samedi une fête qui ne finirait
que le lundi, et où tout passerait, gain de l'homme et gain de
la femme, laissant le couple sans argent et peut-être les
enfants sans pain. Motifs d'ordre industriel ou économique
aussi : quand on faisait la paie le samedi, le travail de l'usine
était à demi suspendu dès le vendredi après-midi. C'était
pour la production, pour le patron, un préjudice net. Celui
que causait, au travail, à l'ouvrier, le « remontage du métier » ,
une fois la pièce tissée, et qui, dans les petits ateliers, était
très important, a été réduit, dans l'usine, à n'être pour ainsi
dire plus sensible ; amélioration encore qu'il ne conviendrait
pas de dédaigner (1). A l'usine D..., il n'y a pas de contrat de
(1) Dans la fabrique lyonnaise classique, il y avait, dans cet arrêt forcé des
métiers, un vice énorme, auquel on remédiait ou qu*on palliait comme on pou-
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LA LAINE ET LA SOIE 485
travail, pas de règlement d'atelier. Lorsque le patron veut
renvoyer un ouvrier, ou lorsqu'un ouvrier veut quitter le
patron, ils ne sont obligés à rien Tun envers l'autre, mais il
est d'usage qu'ils se préviennent réciproquement trois jours à
l'avance.
La teinture n'est pas la servante, elle est plus que l'auxi-
liaire, elle est la collaboratrice du tissage dans l'industrie de
la soie. Après avoir visité l'une des plus belles maisons de la
région lyonnaise, l'usine G..., je ne puis faire rien de plus, ni
rien de mieux, que de transcrire les règlements arrêtés, à la
suite de la grève générale de 1903, par la Commission patro-
nale de la teinture et des apprêts, lesquels ont maintenant
encore force de loi dans la profession, c'est-à-dire dans
70 usines environ, petites ou grandes, et pour environ 9,000
personnes employées, dont environ 30 ou 35 pour 100 de
femmes :
RÈGLEMENT
APPRÊTS, ÉTOFFES ET MOUSSEUNES
Décembre 1903.
Article premier. — La journée de travail est fixée à dix heures,
de 6 heures du matin à 6 heures du soir; l'usage d'accorder deux
heures pour le repas est maintenu.
Art. 2. — Le minimum de salaire est fixé comme suit :
Il est entendu que tous les ouvriers ayant actuellement un salaire
plus élevé que ceux mentionnés ci-dessous le consen^eront intégrale-
ment, et que ces nouveaux salaires seront un tarif minimum et dit
d'embauché.
vait : •« Pour les schalU d'une grande beauté et d'une grande variété de dessins,
les frais de montage s'élèvent quelquefois jusqu'à 1,000 francs. Mais alors ils
sont remboursés par le manufacturier. Lorsque ces frais dépassent 110 francs, un
arrangement a lieu ordinairement entre le maître et le tisserand relativement à la
manière dont ils doivent être payés. * Ure, Philosophie des manufactures,
I, 399. — Suivant la grosseur de la trame, le métier m Huit » plus on moins
souvent, d'où un avantage pour les trames fines. Dans l'usine moderne, les
ouvriers mènent, en quantité à peu près égale, un ou deux métiers, selon les
articles.
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486 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Ouvriers cliefe d'outils ou chefs de rame, à partir de 18 ans, 5 francs.
Cette catégorie comprend tous les chefs de baignage, de cylindrage
de la presse, de la rame ou du palmer, les dérompeurs finissant et
les baguetteurs.
Ouvriers auxiliaires, à partir de 18 ans, 4 francs.
Cette catégorie comprend le cartonnage, décartonnage, vaporisage
et enroulage, les aides baigneurs, aides cylindreurs, aides presseurs,
aides dérompeurs et les manoeuvres.
Ouvrières au-dessus de 18 ans, plieuses et pinceuses. . 3 fr. 50
Manœuvres femmes au-dessus de 18 ans et couseuses. 2 » 75
Enfants de 13 à 16 ans 1 » 75
— 16 à 18 ans 2 » 25
Pour la mousseline il ne sera pas embauché d'hommes au-dessus
de 18 ans à moins d'un minimum de 4 francs. Des pinceurs, 4 fr. 25.
Art. 3. — Il est bien entendu, en ce qui concerne la mousseline,
que les enfants de 13 à 18 ans ne pourront être employés aux mé-
tiers en remplacement de l'ouvrier en période de chômage.
La paie sera effectuée tous les samedis. 11 ne pourra être retenu
que deux journées de garantie.
Art. 4. — Les heures supplémentaires ne pourront pas dépasser
deux heures par jour; elles seront faites le soir de 6 à 8 heures
autant que possible.
Le prix en sera fixé comme suit :
Ouvriers chefs d'outils ou de rames au-dessus de 18 ans, 0 fr. 65.
Ouvriers auxiliaires et manoeuvres au-dessus de 18 ans, 0 fr. 65.
Ouvrières à partir de 18 ans, 0 fr. 55.
Manœuvres femmes au-dessus de 18 ans, 0 fr. 55.
Lorsqu'il y aura des heures supplémentaires, le personnel en sera
informé le matin, avant le repas de onze heures.
Art. 5. — Pendant les périodes de chômage, il pourra être fait
usage de la mise à pied; cette mise à pied pourra être, dans une
semaine :
Soit de deux heures par jour, de quatre à six heures.
Soit d'une journée entière.
Soit de deux demi-journées.
Ceci à cause des nouveaux usages de la fabrique de fermer le
samedi.
La mise à pied devra avoir lieu par postes complets ou à tour de
rôle. Cette mise à pied ne pourra pas dépasser douze heures par
semaine.
Art. 6. — Dans le cas où le travail de nuit ou encore le travail du
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LA LAINE ET LA SOIE 487
dimanclie serait indispensable, les heures seraient payées au tarif
des heures supplémentaires.
Art. 7. — Le nettoyage sera fait au compte du patron, avant la
sortie des usines.
Art. 8. — Après quinze jours d'inscription dans la maison, les
trois jours de dédite réciproque deviennent obligatoires, aussi bien
pour celui qui la donne que pour celui qui la reçoit.
RÈGLEMENT
TEINTURE EN FLOTTES, PIÈCES ET MOUSSEUNES
Article premier. — La durée de la journée est de 10 heures
pour les ouvriers, ouvrières, manceuvres et apprentis.
Art. 2. — La journée commencée ne pourra être moindre de
10 heures, qui pourront commencer à partir de 5, 6 ou 7 heures du
matin, suivant les besoins du travail.
Art. 3. — La durée du repas est de deux heures, du I" mars au
31 octobre, et de une heure et demie du 1" novembre à fin février.
Art. 4. — Les repos sont supprimés. Les fêtes seront générales
par postes complets. Le personnel en sera informé la veille au soir,
avant la sortie.
Art. 5. — Il est bien entendu que tous les ouvriers ayant un
salaire plus élevé que ceux mentionnés ci-dessous le consen^eront
intégralement, et que ces salaires sont minimum et dits d'embauché.
Ce tarif minimum de la journée est :
TEINTURES EN FLOTTES ET MOUSSEUNES
Pour les ouvriers coloristes, 5 francs.
Pour tous les autres ouvriers, 4 fr. 50.
Pour les manœuvres pendant la première année de présence dans
une ou plusieurs usines flotte soie, 3 fr. 75.
Après la première année, 4 francs.
Ouvrières metteuses en main, 2 fr. 75.
Apprenties metteuses en main pendant l'apprentissage, qui sera d'un
an, 1 fr. 50. Apprentis hommes première année, 1 fr. 50.
Apprentis hommes deuxième année, 2 francs.
Apprentis hommes troisième année, 2 fr. 75.
TEINTURE EN PIÈCES
Pour les ouvriers coloristes justifiant d'un certificat d'apprentis-
sage, 5 francs.
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«88 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Pour les manœuvres pendant la première année de présence dans
une ou plusieurs usines pièces, 3 fr. 75.
Après la première année, 4 francs.
Pour les ouvrières pendant la première année, 2 fr. 25.
Après la première année, 2 fr. 50.
Art. 6. — La durée de l'apprentissage est de trois ans sans perte
de temps.
Art. 7. — Le nombre des apprentis ne pourra dépasser 10 pour
100 des ouvriers.
Art. 8. — La paie aura lieu tous les samedis. Il ne pourra être
retenu que deux journées de garantie.
Art. 9. — Après quinze jours d'inscription dans la maison, les
trois jours de dédite réciproque deviennent obligatoires, aussi bien
pour celui qui la reçoit que pour celui qui la donne.
Art. 10. — Le décompte de la journée se fera à l'heure.
Art. 11. — Les heures supplémentaires seront fixées comme suit :
Ouvriers de 5 francs et au-dessus, 0 fr. 70.
Ouvriers de 4 fr. 50 et au-dessus, 0 fr. 60.
Manœuvres, 0 fr. 50.
Ouvrières, 0 fr. 40.
Apprentis, 0 fr. 40.
J'arrête ici, bien que très incomplète, et, je le crains, très
insuffisante, la première série de ces monographies. Mono-
graphies d'usine, et non monographies de famille, parce que,
comme je l'ai dit, si la grande industrie concentrée, de type
moderne, a produit un effet certain, c'a été précisément de
dissocier, de dissoudre la famille ouvrière; et c'est devenu,
par conséquent, presque une erreur de méthode, voulant
connaître l'ouvrier de cette industrie, de prendre pour base la
femille et pour instrument la monographie de famille. Mais
la grande industrie concentrée n'est pas, à elle seule, toute
l'industrie : à côté d'elle, la moyenne et la petite industrie,
de type plus ancien ou moins récent, subsistent et les cinq ou
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LA LAINE ET LA SOIE 489
six espèces que nous avons dû choisir entre plus de quatre-
vingts rentrant dans la même définition, et plus ou moins voi-
sines sans être pourtant identiques ni analogues, à elles
seules ne sont pas non plus toute la grande industrie con-
centrée. !Nous n'avons fait en quelque sorte que de tracer le
cadre ; peut-être eût-il fallu y mettre, auprès de l'ouvrier des
industries du bâtiment et du vêtement, ceux de Talimentation
et de la locomotion, afin de saisir et de tenir plus de Thomme,
plus de la vie, plus de la société. Le cadre du moins est tracé :
le remplir n'est qu'une affaire de temps. Les quatre-vingts
espèces de la grande industrie concentrée peuvent, l'une après
l'autre, y trouver leur place, et même la moyenne et la petite
industrie (pourvu que le travail s'y fasse dans un atelier com-
mun, autour d'un moteur mécanique).
Pour chacune d'elles, et pour chacune des catégories ou
spécialités d'ouvriers qu'elles emploient, il y aurait à exami-
ner, ainsi que nous l'avons fait, la durée, la peine, le prix et
les conditions du travail.
Là-dessus, de la masse des observations que nous avons
relevées et consignées, émergent quelques points saillants : le
principal est que, contrairement à l'opinion généralement
admise, le temps de travail est plutôt moins long, la peine du
travail est plutôt moins dure, le prix du travail est plutôt
meilleur dans la grande industrie que dans la moyenne, dans
la moyenne que dans la petite, et dans les plus grands éta-
blissements de la grande industrie que dans les moyens ou
dans les plus petits. Le temps de travail, réglé par la loi pour
les ateliers mixtes, où sont occupés à la fois des hommes, des
enfants et des femmes, a constamment diminué et tend à
diminuer encore, pour tous les ouvriers, hommes ou femmes,
adultes ou mineurs, soit par suite de nouvelles prescriptions
légales, soit en vertu de nouveaux usages industriels, que
rendent possibles ou plus faciles les progrès de la mécanique,
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490 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
et dans la mesure, différente pour chaque industrie, diffé-
rente même pour chaque usine, où ces progrès les rendent
possibles sans nuire à la production. Quant à la peine du tra-
vail, nous avons vu qu'elle était la plus dure là où l'ouvrier
est obligé à un mouvement rapide et continu, dans une haute
température, ou dans une salle humide, ou parmi les pous-
sières ; et qu'à bien dire, elle n'était aujourd'hui très dure
que là, l'homme étant maintenant, grâce à la machine, dans
toute la grande industrie concentrée, dans l'industrie textile
comme dans la métallurgie, et qu'il s'agisse de mouvoir un
marteau-pilon ou une aiguille, un conducteur au lieu d'un
producteur de force ; non pas sans doute que toute peine soit
supprimée pour lui, — il mange toujours son pain à la sueur
de son front, — mais elle est réduite, et tend constamment à
l'être davantage. Le prix du travail s'élève, les salaires aug-
mentent en valeur absolue, le fait borné à cela est indéniable,
et pour l'instant nous n'allons pas au delà ; nous ne le rappro-
chons d'aucun autre fait, nous ne le posons pas, nous ne le
« situons »» pas en valeur relative : il est ; après quoi il vaut
ce qu'il vaut ; mais nous ne saurons exactement ce qu'il vaut
que lorsque nous saurons ce que sont tous les autres faits dont
il dépend ou auxquels il tient. Que dire enfin des conditions
du travail, au sens juridique du mot? Il n'y a pas, dans toute
la grande industrie, de contrat de travail, ni contrat de tra-
vail individuel, ni, à plus forte raison, de contrat de travail
collectif : à peine quelques coutumes, observées souvent par
intermittence, des règlements d'atelier, mais c'est tout ce
qu'il peut y avoir, puisque le Code est muet ; et c'est peu de
chose, puisque les règlements corporatifs ont disparu avec les
corporations, et que ce que les syndicats professionnels en
ont repris ou voudraient en reprendre est contesté et d'ail-
leurs contestable.
D'un point de vue moins strictement économique, plus lar-
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LA I.AINE ET LA SOIE 491
gement philosophique et socidl, peut-être serions-nous déjà,
si nous voulions conclure, fondés à tirer de ce que nous
avons vu plusieurs conclusions. L'enquête a parfois confirmé,
mais parfois elle a infirmé les hypothèses que nous avions
formées, et les constructions théoriques que, comme tout le
monde, nous avions bâties en imag^ination. Nous avions, par
exemple, suggéré l'idée que Ténergie électrique, distribuée à
domicile, en reconstituant le petit atelier, Tatelier de famille,
déferait un jour Tœuvre de la vapeur, redécon centrerait là où
l'autre avait concentré, et poserait ainsi en de tout autres
termes la question sociale en tant qu'elle se compose de ques-
tions ouvrières, la concentration des ouvriers dans l'usine par
la machine à vapeur ayant eu sur le développement même du
socialisme beaucoup plus d'influence qu'on ne lui en accorde
d'abord. Et l'idée peut bien rester vraie, à l'état d'idée ; mais,
à l'état de fait prochain, le jour ne semble pas encore en être
arrivé. Si, dans la rubanerie, à Saint-Étienne, 10,000 mé-
tiers, sont dès à présent actionnés par l'électricité, moyennant
une redevance modique, 0 fr. 40 par jour, 10 francs par
mois, qui met la force à la portée de tous, chez les tisseurs
lyonnais, au contraire, chez les canuts de la Croix-Rousse,
700 métiers seulement jusqu'ici ont emprunté ce moteur, et
il n'y a pas d'apparence que le nombre s'en accroisse très rapi-
dement, parce qu'il est difficile de l'adapter à l'ancien métier
à main, sans des changements tels que le plus vite fait, quand
on le peut, mais il faut pouvoir, est d'acheter un métier
neuf (l). Et puis, voilà les usines elles-mêmes, comme l'usine
D..., à Lyon, qui n'ont plus d'autre machine que la machine
électrique! Cependant ce sont des usines; elles emploient
500 ou plus de 500 ouvriers, dans le même local, dans un
(1) Mes renseignements concordent tout à fait avec ceux que M. Georges Picot
a soumis à TAcadémie des sciences morales et politiques, dans sa très intéressante
communication du 26 août dernier; très probablementi ils nous viennent à tous
deux de la même source.
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492 L'ORGANISATION DU TRAVAIL
seul atelier : en elles, l'énergie électrique n'a pas déconcentré
le travail. Elle ne le déconcentrera donc sans doute pas autant
qu'on le pouvait croire ou concevoir a priori; en tout cas, elle
ne le déconcentrera pas tout ni partout ; et c'est une rectifica-
tion, ou une correction, ou du moins une atténuation qu'il
nous convenait d'apporter à ce que nous avions dit avant
enquête (1). C'estaussi une preuve de plus qu'il ne faut jamais
rien dire, ni surtout jamais édifier de système avant enquête,
mais seulement après, — et encore ! Il y a dans les choses
sociales tant de « si v , de a mais » , et de u néanmoins » !
Il y a, dans la vie et dans l'homme, tant de « peut-être » !
La construction, la généralisation, la systématisation la plus
prudente est toujours une imprudence ; l'erreur est au fond,
et le fait, comme un réactif tout puissant, la dénonce, dès
qu'on en approche le système. Herbert Spencer, tout le pre-
mier, s'il eût analysé d'un peu près les fonctions et les organes
d'une usine, sous le régime de la grande industrie, n'eût pas
risqué sa théorie du a type industriel » opposé au « ^yp^
féodal ou militaire» , car, justement, nulle part, nous l'avons
constaté, « le type militaire » ne se retrouve aussi net, aussi
marqué que dans l'organisation du travail industriel. Voilà
une conclusion, en voilà deux, et toutes deux concluent sinon
à ne pas conclure , au moins à ne pas construire ^ puisqu'aussi
bien ce n'est pas le fait qui se plie au système, mais le sys-
tème qui se brise au fait.
Nous ne construirons pas, et nous ne conclurons que sur
les faits, sur des faits qui nous seront connus dans toutes leurs
circonstances. Ainsi, malgré tout ce que nous avons vu et
tout ce que nous avons noté sur le travail^ nous ne le connai-
(1) D'autre part, je lisais ces jours-ci qu'à Paris, dans le XI* arrondissement et
dans le X1X% je crois, la force-vapeur est, elle aussi, comme distribuée à domicile
et actionne un certain nombre de petits ateliers de famille, mais groupés sous le
même toit, autour de la machine, et par conséquent, malgré tout, à demi con-
centrés.
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LA LAINE ET LA SOIE 493
trons vraiment que lorsque nous connaîtrons également les
circonstances du travail. Nous ne connaîtrons le travail à l'état
normal, le travail en état de santé que lorsque nous connaîtrons
les maladies du travail ; nous ne connaîtrons utilement les ma-
ladies du travail que lorsque nous en connaîtrons l'hygiène, la
médecine ou la thérapeutique. Alors seulement nous nous ris-
querons légitimement à conclure. J'associe exprès ces deux
termes, qu'il est un peu singulier de joindre : « se risquer »
et a légitimement » . Oui, « nous nous risquerons » , parce que
toujours « on se risque » et « on risque » à conclure, même
sur les faits, même sur des faits munis de toutes leurs cir-
constances comme un chiffre de son exposant, même avec
toutes les réserves et toutes les précautions. C'est de la diverse
et multiple, et complexe, et changeante matière sociale, c'est
de la matière humaine, c'est de la société et de l'humanité,
c'est de la vie que nous touchons ; c'est une onde, une fuite
que nous prétendons saisir et fixer. Mais pourtant nous nous
risquerons aussi « légitimement » qu'il se puisse faire, parce
que, cela fait, nous aurons, autant qu'on peut le faire dans
un aussi vaste domaine que le règne du travail, fermé le
cercle et embrassé le phénomène tout entier.
FIN DU TOME PREMIER.
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NOTE
Ce volume était tout entier composé et déjà tiré quand a
paru (novembre 190oJ le tome P*" des Résultats statistiques du
recensement des industries et prof essions {dénombrement général
de la population du 24 mars 1901). 11 n'a donc pas été pos-
sible d'en faire état dans les quelques passages où les rensei-
gnements qu'il apporte eussent pu être utilisés. Mais de ce
recensement, en son ensemble, il ressort avec une force nou-
velle — et c'est le seul point qu'il importe ici de marquer —
que le fait prédominant de l'évolution économique au cours
des dernières années est et demeure la concentration crois^
santé des industries.
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TABLE DES MATIÈRES
AVANT-PRC
LE TRAVAIL DANS LÉ
Gomment se pose la question sociale. — L
INTRODUCTION (
LE TRAVAIL, LE NOM
l, — Les Faiu
II. — Les Idées
III. — Les Lois,
ENQUÈ1
SUR
LE TRAVAIL DANS LA G
I
LES MINES DE 1
I . — L'organisation du travail
II. — L'ûge des ouvriers. — Le temps de t
III. — La production et le salaire. — Le co
II
LA MÉTALLU
I. — L'organisation du travail
Il, — L'âge des ouvriers, — La durée, la ]
du travail
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496 TABLE DES MATIERES
III
LA CONSTRUCTION MÉCANIQUE
L'organisation et les conditions du travail 313
IV
LA VERRERIE
L'organisation et les conditions du travail 345
V
LA FILATURE ET LE TISSAGE
L'organisation et les conditions du travail 377
I. — Le lin et le jute 381
II. — Le coton 415
III. — La laine et la soie 448
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